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Full text of "Essais de Michel de Montaigne avec les notes de tous les commentateurs"

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4|, HUGO PAUL THIE.VVE 

OFESion lir FRENCH 

19 r 4 — I y 1 O ^ 

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BIBLIOTHfiQUE 



D'AUTEURS GLASSIQUES 



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PARIS. — lUPBUf ERIE DB CASUIIR 
nvte df la Vieille-Monnolf . ii<^ 12. 



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ESSAIS 



DE MIGUEL 



i DE MONTAIGNE, 

5 AVEC LES NOTES 

DE lOUS LSSCOMHENTATbUKS. 

I 

■( PAR J.-V. LE CLERC, 



TOME PREMIER. 




A PARIS, 

CHEZ LEFfeVRE, LIBRAIRE, 

BUB DE L'BPEKON, If* C. 



M Dccf. xxxvr. 



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AVERTISSEMENT 

DE L'fiDITEUR. 



I Lb texte desEssais de MoDtaigne, souvent alt^r^, avoil besoin d'^re ra- 

men6 aigourd'hui, par une critique s^v^re, k sa puret^ primitive. II n*ya, 

selon moi, qae deux sources authentiques de ce texte : I'Mition donnte en 

1595, troisans apr^s la mori de l*aoteur, par mademoiselle de Gournay, sa 

fttle d'alliance, sur un exemplaire corrig^ qu'ellc tenoit de la confiaocede 

la fomillc; et TMition de 1802, Taitc sur un autre exemplaire corrig^.qui 

passa du chAtcau de Montaigne chcz les Feuillants de Bordeaux , el depuis 

dans la biblioth^que publique de cctte ville; <Mition rtonte, mais orlginalc 

' en pariie , ou )e texte est form^ de celui que Montaigne lui-m6me avoit pu- 

f bli^en 1588, des additions manuscrites de Texcmplaire de Bordeaux, etdes 

Dombreux passages de I'^dition de 1595, qu'on ne trouve ni dans celle de 

I 1588, ni dans les supplements manuscrits conserve Jusqu'a nous. 

Voila, je pense, les seuls fondcments da texte complet. Des deux Mitions 
I donnas par l*auleur m^me. Tune, celle de 1580 ( Bordeaux, 9 vol. petit In^), 

I ne renferme que les deux premiers livres, plus courts qu'ils ne le sont au- 

jourd*hui, et avec fort pea de citations; I'autrc, celle de 1588 (Paris, 1 vol. 
^ iu-^*)» cin^iesme edition augmerUee d*un troisiesme livre et de six centi 

additions aux deux premiers, ftit augments encore, par Tauteur, d*an grand 
nombre d*ot>servations et de citations dcrites en marge ou sur des feuilles d^- 
chees, pendant les quatre dernicres ann^s de sa vie ; on ne les connut que par 
''Mltion posthume de 1595, trouvee, dit Ic titre, aprez le deceds de Vautheur^ 
revue et augmentee par luy d'un tiers plus qu'aux precedentes impres- 
sions. 

Ceux qui me reprocheroient dc ne point comprendre parmi les autorit^s 
sur lesquellcs repose le texte de Montaigne Tuition de 1635 , que la 
plupart des gens de lettrei et des bibliographes out proclamde la meilleure do 
toutes, Ignoreroient ou ne se souviendroicnt pas que mademoiselle do 



VI AVERTISSEMENT DE l'EDITEUR. 

Goumay, qui se chargca aussi de la publier. fit beaucoap de rhangements ar- 
bitralrcSp dans riDtentlon de rajeuntr le style, et de rendre Touvragc plus 
facile a lire. EUe flt ces changements malgr^ elle , et ellc dut les regarder 
oomme one profimation, un sacril^, elle qui montre partout un respect 
si rellgieux pour les moindres paroles de son pdre d'adoption, et qui, elle- 
m^iiie, a la tdte du recueil de ses propres 0£uvres, publi<§ en 16S6, lanoe 
ainsi ranath^me contrc raudadeux qui touchcrolt a ses ouvrages : « Si ce 
llvre me sorvit, ie deffends a toote personne. telle qu'elle soit, d*y adiouster, 
diminuer, ny changer iamais aucune chose, soil aux mots ou en la sub- 
stance, soubs peine, a ceui qui Tentreprendrolent, d'estre tenus pour de- 
testables aux yeux des gens d*bonneur, comme >iolateurs d*un sepulchre In- 
nocent... Les insolences, voire les meartres de reputation que ie voy tons 
les lours faire en cas pareil en cet impertinent siede, me convient a lascber 
cette imprecation. » Elle r^p^ cette singuUire menace a la fln de U w- 
conde Mition de ses OEuvres, en 1634 , et oependant elle se dlspoflilt lUf- 
lors a alt^rer le texte des Essais, TonTrage de son ami, de son p^, pour 
ob^ir anx libniires qui lui en avoient foit une loi. Elle Tavoue vers les der^ 
nitres pages de sa Pn^face de 1635 , et il est ^tonnant qu'on Fait si pen re- 
marqu^; elle semble rougir de sa condescendance; ellc a(t<$nue. le pins 
qu'elle peut, sa faute; elle rcnvoie au vieil et bon exempJaire in^fblio 
(1595) oenx qui pr^ll^reroient la veritable Iccon, et elle Interdit, quolqu'elk 
n*en ait plus le droit, la m£me bardiesse aux Miteurs a venir : « II 
n*appartiendroit iamais a nul aprcz moy d*y mettre la main a mesmc 
intention, d*autant que nul n*y apporteroit ny mesme reverence on retenne, 
ny mesme adveu de Tautheur, ny mesme zele, ny peut estre une si particu- 
Ilere cognoissance du livre. » Vaine pr6;autionI combien d*Miteurs ont sulv 
rexemple qu*elle avoit eu le malheur de donner, et ont voulu faire de Hon 
taigne un ^crivain de lenr si^lel II auroit flni, grace a eux, par disparoltr 
tout entier. Les corrections mdmes de mademoiselle de Goumay, fussenUclle 
aussi peu nombrcuses qu'elle le dit (ce qui n'est pas), fusscnUellcs plu 
adroites, aerdent toujours contraires k la sainc critique. Ainsi TMition d 
1635, d<klite A Richelieu, qui, cette annte m^me, fonda T Academic fran 
coise, et dont le purismc ne fut pas stranger sans doute an voeu des libralres 
|)eut encore Int^resser comme monument des variations du langage ; mals 
comme texte original de ce livre. elle m(^rite a peine quelque attention 
Toutes les autres ont 6i6 faites, ou sur celle de Bordeaux. 1580, comm 
lestrois qui la suivirent (Paris. 1580; Bordeaux, 158S; Paris. 1587); o 
sur celle de Paris. 1595 (Lyon. 1595; Paris. 1598; ibid., 1600; ibid., 1608 
l^yde, 1609; Paris, 1611; i6id., 1617; Rouen, 1617); ou sur celle de 1635 



».', 



AVERTISSEME>'T DE L KDITEUR. 



VII 



unscesse reprodQite (Paris, 1640 » 1052; Amsterdam, 1659, etc.), jusqu'a 
la premiere Mition dc Pierre Costc. Cc savant liomme , si digne dc recon- 
noissance pour ses longs iravaux sur Ic teitc et Ics citations dc Montaigne, 
vit bien que I'Mition dc 1635 nc dovoit pas ^tre prise aveugi^ment pour mo- 
dele; mais il 8*y est encore beaucoup trop conform^, tout en rccourant aux 
ancienncs lemons. L'Mition de Costc, publitea Londres en 172i, a m^rit^ 
d*^rc souvent r^imprimde: Paris, 1725; La Haye, 172i; Londres, 1739; 
ihid., nib; Paris, 1754; Londres, 1769, etc. Mais, pour ^tablir son texte, 
il n*a pas eu de rcssources nouvclles . et n*a travaillc que sur des nial^rlaux 
d^ja connus. 

Od nc pcut done otter que deux Editions completes vraiment originales , 
ceJIc de 1595 et celle de 1802. Laquellc est pr^rdrable? Jc n'h^sitc pas a 
dire que c'est la premiere. 

Mademoiselle dc Gournay la fit paroltre a son rctour dc Guienne, oil elle 
^it allte consoler la veuve et la fille de Montaigne, qui lui rcmirenl Ics 
Essais, tels que Tautcur les ])r(^paroit depuis quatrc aiks pour nnc nouvelle 
Mition. ((Madame dc Montaigne, dit-clle dans sa courtc pri^face de 1598, 
me Ics fit apporter pour cstre mis au iour cnrichis des traicts dc sa demiere 
main. » Vn autre cxcmplaire de lYdition de 1588, charged aussi de notes, 
resta dans la famiile ct fut d(^i)os<^ cnsuitc aux Feuillants dc Bordeaux. 

C'est cet oxemplairc qui dcviut c^lebrc au commencement de cc siccle. 

et que Naigeon collationna pour I'^dition de 1802. Jc Ic trouve fort inf^rieor 

a celui dont mademoiselle de Gouniay s'etoit servic. Sans imricr d*un grand 

nombre d'exprcssions foibles que Montaigne a foriifi<^es depuis, des pages 

entiere^ qu'il a perfectionn<k;s, comme on le vcrra par mes notes, cette cople 

ollire deux sortes dc lacuncs : souvent les fcuillcs volantcs qui portoient les 

plus longues additions, et qui <^toicnt indiqu^cs par un renvoi, ont ^t^ dis- 

traites, pour C^trc jointes probablemcnt a Texemplaire pr<^fM; souvent aassi 

manqueut des phrases importantcs. des morceaux tres ^teudus, dont les 

marges n*ont point conserve de trace. Qu'on jugc dc la ddfcctuosit(^ dc celto 

copie par ce seul excmple que jc choisisentrc unc foule d'autres, parcequ'on 

ne dira pas que r'cst mademoiselle de Gournay qui s'est amus<^ a faire 

ainsi parler Montaigne, liv. II, chap. 8 : (('O mon amy! en vaulx ic mieulx 

d'en avoir le goust? ou si i'en vaulx moins? Ten vaulx, certcs, bien mieulx; 

son regret me console ct m'honorc : cst-cc pas un pieux et plaisant office dc 

ma vie, d'en fairc a tout iamais Ics obscqucs? Est il iouissanoc qui vaille 

cette privation? » C'est bien Montaigne qui parlc. Lc tcxtc oil manquent ces 

lignes ^loquentcs n'^toit certaincment ])as cclui qu'il dcstinoit a I'impression. 

L'exemplaire de Ilordeaui n*en est pas mollis prc^cieux pour la critique : 



VIII AVERTISSEMENT DE L'eDITEUR. 

11 noas transiiiet fidelement, dans les parties maniucrites* rortbographe de 
Tauteur, que mademoiselle de Goarnay, mtee en 1595, a¥oit trop pea rrt- 
pecUe, et quelques heureuses corrections, qnelques courtes phrases, qui 
n*avoient pas M transport^ sur I'autre exemplaire. Profitons de ces aTan- 
tages; mais ne d^urons pas l^ouYrage de Montaigne, pour le plaisir da 
sutTre mot k mot une copie qu'il aToit lui-m^me ^vldemment abandonn^. 

Voila ce que j*ayois a dire du texte adopts dans la pr^nte Edition. 

Dans la signature des notes, la leltre C indique ceiles de Coste; N., celles 
de Naigeon, jointes a son Mition de ISOS; E. J., celles de IL £loi Johan- 
neau, public en 1818; A. D., celles.de M. Amaury Duval, qui ont para eo 
18ao. 

J. V. L. 



>«»»— ——■■■ M t n — ———<—<■——••— —■■■ m i M ti m B» n ———t nn i m — ————— —— 



L'AUCTEUR AU LECTEUR. 



C*est icy un livre de bonne foy, lecteur. II t'adfertit dez I'entree, 
que ie ne m'y suis propose aulcune fin , que domestique et privee : ie 
n'y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire; mes 
forces ne sont pas capables d*un tel dessein. Ie Tay vou6 h la com- 
modit^ particuliere de mes parents et amis : a ce que m*ayant8 perdu 
(cequ'ils ont a faire bientost), ils y puissent retrouver quelques traicts 
de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent 
plus entiere et plus vifVe la cognoissance qu'ils ont eue de moy. Si 
c'eust este pour rechercher la faveur du monde, ie me feusse par6 de 
beautez empruntees : ie veulx qu'on m'y veoye en ma faqon simple, 
naturelle et ordinaire, sans estude et artifice; car c'est moy que ie 
peinds. Mes defifouts s'y liront au vif , mes imperfections et ma forme 
naifve, autant que la reverence publique me Ta permis. Que si i'eusse 
est^ parmy ces nations qu'on diet vivre encores soubs la doulce liberty 
des premieres loix de nature, ie t'asseure que ie m'y feusse tres- 
volontiers peinct tout entier et tout nud. Ainsi, lecteur, ie suis moy 
mesme la matiere de mon livre : ce n'est pas raison que tu employes 
ton loisir en un subiect si frivole et si vain ; adieu done. 



De Moauigme, ce IS de jain 18S0. 



To« I. 



t. • 



ESSAIS 



DE MONTAIGNE. 



■WIN— BOte ^o a^cM u rr——— — e8 f t> C M m >*Be—«»«>w» w «o«»«f*>*——<—— —MC w»— —»———» 



LIVRE PREMIER. 



CHAPITRE PREMIER. 

PAR DIVERS MOTBNS ON ARBIVB A PABEaLE FTN. 

La plus commune fa^on d'amollir les coeurs de ceulx qu'on 
a ofTensez , lors qu'ayants la vengeance en main , ils nous tien- 
neiil k leur mercy , c'est de les esmouvoir, par soubmtssion , 
i commiseration eik piti^ : toutesfois la braverie , la Constance 
et la resolution, moyens tout contraires, ont quelquesfois 
servy k ce mesme effect. 

Edouard', prince deGalles, celuy qui regenta si longtemps 
DOfitre Guienne, personnage duquel les conditions et la for- 
tune ont beaucoup de notables parties de grandeur , ayant esii 
bien fort offens^ par les Limosins, et prenant leur ville par 
force , ne pent estre arrests paries cris du peuple et desfemmes 
itenfants abandonnez k la boucherie , luy criants mercy , et se 
iectants k ses pieds ; iusqu'^ ce que , passant tousiours oultre 
dans la ville , il apperceut trois gentilshommes fran^ois qtii , 

> Que les Angiois nonmient conmnm^ment the black prifice , le prince noir, flls d'E- 
douard III, roi d* Angleterre et p^ de rinfortnn^ Richanl II. Le (rait suivant ne troure 
dam Proissart, vol. I, chap. 999. pag. 368 et 309. C. 



4 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

d'uhe hardiesse incroyable , soustenoient seals Teffort de son 
armee victorieuse. La consideration et le respect d*une si no- 
table vertu reboucha premierement la poincte de sa cholere ^ 
etconunencea parces trois a faire misericorde k touts les aul- 
tres habitants de la ville. 

Scanderberch , prince de TEpire , suy vant un soldat des siens 
pour le tuer, ce soldat, ayant essaye par toute espece d'humi- 
litez et de supplications de I'appaiser, se resolut k toute extre- 
mity de Tattendre Tespee au poing : cette sienne resolution 
anresta sus bout la furie de son maistre , qui pour luy avoir 
veu prendre un si honnorable party , le recent en grace. Get 
exemple pourra soufTrir aultre interpretation de ceulx qui 
n'auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce prince \k. 

L*empereur Conrad troisiesme , ayant assiege Guelphe , due 
de Bavieres ■ , ne voulut condesccndre k plus doulces conditions , 
quelques viles et lasches satisfactions qu'on luy ofTrist , que de 
permettre seulement aux gentilsfemmes * qvtl estoient assiegees 
avecquesleduc, desortir, leurhonneursauve, a pied, avec- 
quesce qu'elles pourroient emporter sur elles. Et elles, d'un 
coeur magnanime , s'adviserent de charger sur leurs espaules 
leurs maris, leurs enfants , et le due mesme. L'empereur print 
si grand plaisir a veoir la gentillesse de leur courage, qu'il en 
pleura d'ayse , et amortit toute cette aigreur d'inimiti^ mor- 
telle et capitale qu'il avoit portee a ce due ^ et dez lors en avant 
traicta humainement luy et les siens. 

L'un et Taultre de ces deux moyens m'emporteroit aysee- 
ment; car i*ay une merveilleuse laschet^ vers la misericorde 
et mansuetude. Tant y a , qu'k mon advis ie serois pour me 
rendre plus naturellement k la compassion qu'k Testimation : 
» est la piti^ passion vicieuse aux Stolcques ^ ils veulent qu'on 
secoure les aSligez, mais non pas qu'on flechisse et oompatisB^ 
avecques eulx. Or ces exemples me semblent plus k propos , 
d'au tant qu'on veoit ces ames , assaiUies et essayees par ces deux 

' En 1140. dan Weintberg , yiUe de la Haate-Bari^. I^oy. CatrMiu , Opus chro- 
mologkum. C. 
• jivx femmei de gentUthommes, 



LIVRE I, CHAPITRE I. 5 

moyens, en soustenirrun sans s'esbranler, et courber soubs 
raiiltre. II se peult dire que, derompre son coeur A la commi- 
seration , e*est TefTect de la facility , debonnairet^ et mollesse, 
d'ou il advient que les natures plus foibles , comme celles des 
femmes , des enfants et du vulgaire , y son t plus subieetes ; mais , 
ayant eu k desdaing les larmes et les pleurs , de se rendre k la 
seule reverence de la saincte image de la vertu , que c*est 
Teffect d'une aroe forte et imployable , ayant en affection et en 
honneur une vigueur masle et obstinee. Toutesfois, ez ames 
moins genereuses , I'estonnement et Tadmiration peuvent (iiire 
naistre un pareil effect : tesmoing le peuple thebain , lequel , 
ayant mis en iustice d'accusation capitale ses capitaines , pour 
avoir continue leur charge oultre le temps qui leur avoit est6 
prescript et preordonn6 , absolut k toute peine ' Pelopidas qui 
plioit soubs le faix de telles obiections, et n'employoit k 
se garantir que requestes et supplications ^ et au contraire 
Epaminondas , qui veint k raconter magniRquement les choses 
par luy faictes , et A les reprocher au peuple d'une fa^on fiere 
et arrogante, il n'eut pas le coeur de prendre seulement les 
balotes > en main ; et se departit I'assemblee , louant grande- 
ment la haultesse du courage de ce personnage ^. 

Dionysius le vieil, aprez des longueurs et difflcultez ex- 
tremes , ayant prins la ville de Regge , et en icelle le capitaine 
Phyton , grand homme de bien, qui Tavoit si obstineement 
deffendue, voulut en tirer un tragique exemple de vengeance. 
II luy diet premierement , comme le iour avant il avoit diet 
noyer son fils , et touts ceulx de sa parents : k quoy Phyton 
respondit seulement «« Qu'ils en estoient d'un iour plus heu- 
reux que luy. ^ Aprez il le feit despouiller et saisir ides bour- 
reaux , et le traisner par la ville , en le fouettant tres ignomi- 
;^]iieusemeut et cruellement, et en oultre le chargeant de 
felpnnes paroles et contumelieuses : mais il eut le courage 

' /ivec heaucoup dt peine. 

« Petitet balies,ou buileUns, employ^, pour aller aux TOix , dans let jugcmcnu 
ou les ^lectioos. 
3 Plvtaique, Comment im peut ic loutr soi-m^me, chap. 3. 0. 



6 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

toufliours constant, sans se perdre^ et, d'un visage fenne, 
aDoit au contraire ramentevant ' a haulte voix rbonnorable el 
glorieuse cause de sa mort, pour n'avoir voulu rendre son 
pals entre les mains d'un tyran ; le menaceant d'une prochaine 
punition des dieux. Bionysius, lisant dans les yeulx de la 
commune de son armee , que , au lieu de s'animer des brava- 
des de cet ennemy vaincu , au mespris de leur chef et de son 
triumphe , elle alloit s'amollissant par Testonnement d'une si 
rare v^u , et marchandoit de se mutiner et mesme d'arraeber 
Pby ton d'entre les maifis de ses sergeants , feit cesser ce mar- 
tyre, et k cachettes I'envoya noyer en la mer *. 

Gertes c'est un subiect merveilleusement vain , divers et 
ondoyant , que I'bomme : il est malays^ d'y fonder iugement 
constant et uniforme. Yoyl^ Fompeius qui pardonna k toute 
la ville des Mamertins, contre laquelle il estoit fortanim^, 
en consideration de la vertu et magnanimity du citoyen Zo- 
non ', qui se cbargeoit seul de la faulte publicque, et ne re- 
queroit aultre grace que d'en porter seul la peine : et Tboste de 
Sylla y ayant us6 , en la ville de Peruse 4, de semblable vertu , 
n'y gaigna rien ny pour soy ny pour les aultres. 

Et, directement contre mes premiers exemples, le plus 
bardy des bommes et si gracieux aux vaincus , Alexandre , 
forceant , aprez beaucoup de grandes diflicultez , la ville de 
Gaza , rencontra Betis qui y commandoit , de la valeur duqud 
il avoit pendant ce siege senti des preuves merveilleuses, lors 
seul , abandonn6 des siens , ses armes despecees , tout convert 
de sang et de playes , combattant encores au milieu de pin- 
sieurs Macedoniens qui le cbamailloient de bmtes parts ; et 
luy diet, tout picqu^ d'une si cbere victoire (car, entre aultres 

> Happelant , rem^morant. 

« DiODOii DB SicoB. XIV, S9. C (Cotte Cite toqjoun, pour Diodore de Sicile, les 
cfaapitres de la tradocUoD d'Amyot ) 

* Plutaiqub le nomme Sthdnon dans V instruction pour ceux qui manient af- 
faires (taat, chap. 17; Sthennius dans let Avophthegmesx et StMnis, de la ville 
d'Hlmire, dans la Fie de Pompie, chap. 3. C. 

4 Plvtaiqui, d'oti ceci a ^t^ tir^ . dit Pr^neste , ville du Latiimi. ( /iiJ<rtir(t(m pour 
ceux qui manient affaires d'Oat, chap. 17. ^ Penue oa Perouse eal dans la Tos- 
cane. C. 



LIYRE I , GUAPITRfi I. 7 

• 

dommages , il avoit receu deux frescbes blessures sur sa per^ 
Sonne) : «« Tu ne mourras pas comma tu as voulu , Betis -, flui 
estat qu'il te fault souffrir toutes les sortes de torments qui se 
pourront inventer contre un captif : » Taultre , d'une mine 
non seulement asseuree , mais rogue et altiere , se teint sans 
mot dire k ces menaces. Lors Alexandre , voyant son fier et 
obstin6 silence : « A il flechy un genouil? luy est il eschappe 
quelque voix suppliante? Yrayement, ie vaincqueray ce si- 
lence ; et si ie n'en puis arracber parole , i'en arracberay au 
moins du gemissement : » et , tournant sa cbolere en rage , 
commanda qu'on luy perceast les talons ; et Ie feit ainsi trais- 
ner tout vif , descbirer et desmembrer au cul d'une cbarrette '. 
Seroit ce que la force de courage luy feust si naturelle et com- 
mune , que , pour ne Tadmirer point , il la respectast moins ? 
ou qu'il I'estimast si proprement sienne, qu'en cette baulteur 
il ne peust souffrir de la veoir en un aultre, sans Ie deq)it 
d'une passion envieuse? ou que I'impetuosit^ naturelle de sa 
cbolere feust incapable d'opposition? De vray, si elle eust 
receu bride , il est & croire que , en la prinse et desolation de la 
ville de Tbebes, elle I'eust receue, k veoir cruellement mettre 
au 61 de I'espee tant de vaillants bommes perdus et n'ayants 
plus moyen de deffense publicque ; car il en feut tu^ bien six 
mille , desquels nul ne feut veu ny fuyant , ny demandant 
mercy -, au rebours , cberchants , qui (A , qui \k , par les rues , 
k aSronter les ennemis victorieux ^ les provoquants k les faire 
mourir d'une mort bonnorable. Nul ne feut veu si abbattu de 
Ueceures, qui n'essayast en son dernier souspir de se venger 
encores , et , & tout * les armes du desespoir, consoler sa mort 
en la mort de quelque ennemy. Si ne trouva I'aflQiction de 
leur vertu aulcime piti^ , et ne suffit la longueur d'un iour k 
assouvir sa vengeance : ce carnage dura iusques k la demiere 
goutte de sang espandable , et ne s'arresta qu'aux personnes 
desarmees , vieillards , fenunes et enfants , pour en tirer trente 
mille esclaves ' . 

* QUINTE-CUICE, IV, 6. — • Avec. 
3 DlODOBB DB SICILB, XVU, 4. G. 



8 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

CHAPITRE 11. 

DE LA TBISTESSE. 

le suis des plus exempts de cette passion , et ne Tayme ny 
restime ; quoyque le monde ay t entreprins , comme k pn% 
faict , de rbonnorer de foveur particuliere : lis en babillent la 
sagesse, la vertu , la conscience : sot et vilain ornement! Les 
Italiens ont plus sortablement baptis6 de son nom la mali- . 
gnit6 ' : car c'est une qualite tousiours nuisible , tousiours 
fblle ; et J comme tousiours couarde et basse , les Stoiciens en 
deffendent le sentiment k leur sage. 

Mais le conte diet * que Psammenitus , roy d'Aegypte , ayant 
estA desfaict et prins par Cambyses , roy de Perse , veoyant 
passer devant luy sa Glle prisonniere babillee en servante , 
qu'on envoyoit puiser de I'eau , touts ses amis pleurants et la- 
mentants autour de luy, se teint coy, sans mot dire , les yeulx 
ficbez en terre ; et , veoyant encores tantost qu'on menoit son 
fits k la mort , se mainteint en cette mesme contenance ^ mais 
qu'ayant apperceu un de ses domestiques ^ conduict entre 
les captifis , 11 se meit k battre sa teste , et mener un dueil ex- 
treme. 

Gecy se pourroit apparier k cc qu*on veit dernierement d'un 
prince des nostres , qui ayant ouy a Trente , oil il estoit , nou- 
velles de la mort de son frere aisn6, mais un frere en qui 
oonsistoit I'appuy et Thonneur de toute sa maison , et bientost 
aprez d'un puisne sa seconde esperance , et ayant soustenu 
ces deux charges d'une Constance exemplaire ^ comme , quel- 
ques iours aprez , un de ses gents veint k mourir, il se laissa 
emporter k ce dernier accident , et quittant sa resolution , s'a- 
bandonna au dueil et aux regrets , en maniere qu'aulcuas en 

' TritUzza signifie souvent muligniU, m^hanceU, 

* Hebodote, IU, U. J. V. L. 

s Domestique ne signifie pas id serviteur, mais ami dc la maison , ami ioUme, sens 
qa'oo donnoit encore k ce mot sous le r^e de Louis XIV. U^rodote dit que cct 
bomme ^toit un vicillard qui mangeoit ordinairrvcnU la Cable du roi. J. V. L. 



LIVRE I , CHAPITRE U. 9 

prinrent argument qu'il n'avoit est^ touch^ au vif que de cette 
derniere secousse ; mais , k la veritej^ce feut que , cstant d'ail- 
leurs plein et combl^ de tristesse , la moindre surcharge brisa 
les barrieres de la patience. II s'en pourroit , dis-ie , autant 
iuger de nostre histoire, n'estoit qu'elle adiouste que , Cam- 
byses s'enquerant k Psammenitus pourquoy , ne s'estant esmeu 
au malheur de son fils et de sa fille , il portoit si impatiemment 
celuy d'un de ses amis : G'est , respondit il , que ce seul der- 
nier desplaisir se peult signifier par larmes, les deux premiers 
surpassants de bien loing tout moyen de se pouvoir ex- 
primer. 

A I'adventure reviendroit k ce propos rinvention de cet an- 
cien peintre % lequel , ayant k representer, au sacrifice de 
Iphigenia , le dueil des assistants selon les degrez de I'interest 
que chascun apportoit k la mort de cette belle fille innocente, 
ayant espuis^ les demiers efforts de son art, quand ce veint 
au pere de la vierge , il le peignit le visage convert , conmie 
si nuUe contenance ne pouvoit rapporter ce degr^ de dueil. 
Yoylk pourquoy les poetes feignent cette miserable mere 
Niob^, ayant perdu premierement sept fils, et puis de suite 
autant de filles, surchargee de pertes, avoir este enfin trans- 
muee en rocbier, 

Dirigoisse malis * , 

pour exprimer cette mome , muette et sourde stupidite qui 
nous transit, lorsque les accidents nous accablent surpassants 
nostre portee. De vray, I'effdrt d'un desplaisir, pour estre ex- 
treme, doibt estonner toute Tame et luy empescher la liberty 
de ses actions : comme il nous advient , k la cbaulde alarme 
d'une Uen mauvaise nouvelle, de nous sentir saisis , transis, 
et comme perclus de touts mouvements^ de faQon que Tame, 
se relaschant aprez aux larmes et aux plainctes, semble se 

I CiCBBON, orator, c. 22; Puns, XXXV. 10; ValUe Maxihe, vm. \\,rxt. 6; 
QOIIITIUVI , U . 13 . etc. J. V. L. 

> P^rifi^ par la doiileur. ovide, Mitnni. , VI , 304. U y a dau» Ic tcxle d'OvitIc , 
Dirigtiitque malis. 



10 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

desprendre , se desmesler, et se mettre plus au large et a son 
ayse : 

Et fia Tix tandem Toci laxita dolore eit *. 

En la guerre que le roy Ferdinand mena contre la veufve 
du roy lean de Hongrie , autour de Bude , un gendarme feut 
particulierement remarqu^ de chascun , pour avoir excessif- 
vement bien faict de sa personne en certaine meslee , et , in- 
cogneu , haultement lou6 et plainct , y estant demour6 , mais 
de nul tant que de Ralsciac , seigneur allemand , esprins d'une 
si rare vertu. Le corps estant rapports , cettuy cy, d'une com- 
mune curiosity , s'approcha pour veoir qui c'estoit ^ et , les 
armes ostees au trespass^ , il recogneut son fils. Cela augmenta 
la compassion aux assistants : luy seul , sans rien dire, sans 
Ciller les yeulx, se teint debout, contemplant fixement le corps 
de son fils; iusques k ce que la vehemence de la tristesse, 
ayant accabl^ ses esprits vitaux , le porta roide mort par terre. 

Chi pii6 dir com' egU aide , h in piodol ftioco '. 

disent les amoureux qui veulent representer une passion in- 
supportable : 

Misero qood omnes 
Eripit sensna mihi : nam, simul (c, 
Lesbia, adspexi, nihil est toper mi 

Quod loqoar ameos : 
Lingua sed torpet; tenuis snb artus 
Flamma dimanat; sonitn raopte 
Tiuninnt anres; gemina tegnntur 

Lamina nocte ^ 

' La doateor oavre enfln le pmsage k m volx. 

VlM.,>K:fi«l<l.,XI,45f. 

• C'tan aimer pen que de pouroir dire combien I'on aime. Pbtiaiqui, dernier yen 
du sonnet 137. 

3 CiTDLLi, Carm., LI, 5. Ces rers sont une imitation d'une ode de Sappho que 
Boileau a traduite. Deliile a fait quelques changements & cette tradnctloA , pour repro- 
diiire la forme de I'ode sapphique : 

De Telne en Tdne one rabllle flaimiie 
Court dans mon aeln sltdt que Je le toIs . 
Et , dans le U'ouble od a'^re mon ame . 
Je dcmeare sans voii. 



UVRE I, CHAPITRE II. 11 

Aussi n'est ce pas en la vifve #i plus cuysante chaleur de 
Faccez , que nous soo^nes propres k desployer nos plaincty 
et nos persuasions ; I'ame est trop aggravee de profondes pen* 
sees , et le corps abbattu et languissant d'amour : et de \k 
s'engendre par fois la defaillance fortuite qui surprend les 
amoureux si bors de saison , et cette glace qui les saisit , par 
la force d'une ardeur extreme , au giron mesme de la iouis- 
sance. Toutes passions qui se laissent gouster et digerer ne 
sont que mediocres : 

Gurae leyes loqaontur, ingenteB stapent^. 

La surprinse d'un plaisir inesper^ nous estonne de mesme : 

Ut me coDSpexik venienteni , et Trofa circam 
Anna ameos yidit: magnis exterrita monstris, 
Dirigoit fisQ id medio; calor ossa reliqott; 
Labitar, etioDgo yU tandem tempore {atur*. 

Oultre la femme romaine qui mourut surprinse d'ayse de 
veoir son fils revenu de la route de Cannes 3, Sophocles et 
Denys le tyran qui trespasserent d'ayse ^, et Talva* qui mou- 
rut en Corsegue , lisant les nouvelles des homieurs que le se- 
nat de Rome luy avoit decernez ^ nous tenons , en notre siecla, 
que le pape Leon dixiesme , ayant est6 fSdverty de la prinse 
de Milan qu'il avoit extremement souhaitee, entra en tel ex- 
cez de ioye, que la fiebvre Ten print, et en mourut^. Et, 

Je n'entends pliu , an Tolto «t for ma Ttie ; 
Je r§Te , et tombe on de doaees Uogneon ; 
Et Mos bdeloe, latotilie, ^perdoe , 
le tremble, Je me mean I 

' L^g^res, ene8 8'expriment;extrtaie8, elleste taiaent. SiafcQUi , Hipp- , 

aetellfSetaeS, ¥.607. 

• Dte qv'eile m'ajpergoit, dte qu'elle Beoopnott les aram troyemies. hon d'elle- 
m6me, trapp^ comme d'ane yiaioo efTrayante , eUe demeore immobile; son sang se 
glace, eile tombe, etce n'est que long-temps aprte qu'elle panrient 4 retrouyer la 
yoiz. TiiQ.. tnOde , m, 306. 

3 De la iUroute de Cannes. Punb, VH, 54. 

s On mieux Thalna. ViLkaa haxihk, IX , 12. — corsegue, I'tle de corse, du laUn 
Corsica. 

« GuiccuBDiii , HisL d' Italic, liv. XIV. Le pape Leon fut bien aise dc mourir 
dc joye, dlt Martin du BeOay dans ses M^moires, liy. H, fol. 46. C. 



12 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

pour un plus notable tesmoignage de I'imbecillit^ humaine . 
j^a e8t6 reiiiarqu6 par les anciens ' , que Diodorus le dialecti- 
cim mounii sur le champ , esprins d'une extreme passion de 
boDte pour, en son escbole et en public , ne se pouvoir des- 
velq[>per d'un argument qu'on lui avoit faict. le suis peu en 
{Minse de ces violentes passions : i'ai i'apprebension naturel- 
lement dure ; et I'enerouste et espessis touts les iours par 



CHAPITRE m. 

NOS AFFECTIONS S'EMPOBTENT All DELA DE NOUS. 

Geulx qui accusent les bonunes d'aller tousiours beants * 
aprez les choses futures , et nous apprennent k nous saisir des 
biens presents et nous rasseoir en ceulx \k , comme n'ayants 
aulome prinse sur ce qui est & venir, voire assez moins que 
nous n'avons sur ce qui est passe , toucbent la plus commune 
des humaines erreurs, s'ils osent appeler erreurcbose k quoy 
nature mesme nous acbemine pour le service de la continua- 
tion de son ouvrage \ nous imprimant , comme assez d'aultres , 
eette imagination faulse , plus ialouse de nostre action que de 
nostre science. 

Nous ne sommes iamais cbez nous \ nous sommes touiours 
au delk ; la crainte , le desir, I'esperance , nous eslancent vers 
I'advenir, et nous desrobbent le sentiment et la consideration 
de ce qui est , pour nous amuser k ce qui sera , voire quand 
nous ne serous plus. CalamUonu est anmus ftUuri anxuuK 

Ce grand precepte est souvent allegu6 en Platon : « Fay ton 
« faict, et te cognoy«. » Gbascun de ces deux membres en- 

• Pum, VII, flB. 

« Beer avoit le sens du mot latin inhiare, Ce verbe n'est vaM ai^rd'hui qu'au 
partidpe, bomeke h^ante. 

* Tout esprit inqnietde I'avenir est malbeureux. SEiifcQui. Epist, 96.— « La prv- 
▼oyanoe! La prAvoyanoe qui nous porte sans cease au-del4 de noos , etsoaTent nous 
place oCi nous n'arriTcrioos point, voili la Triable soarce de toolci nos miateet. > 
ROUSSEAU, Emile, II v. II. 

4 nm^e, p. 544, Mit. de Lyon , iS90. c. 



LIVRE I, CHAPITRE 111. 13 

veloppe gencralement tout nostre debvoir, et semblablement 
son compai^on. Qui auroit k faire son faict, verroit que sa 
premiere le^on^, e'est cognoistre ce qu'il est, et ce qui lui est 
propre : et qui se cognoist , ne prend plus le faict estrangier 
pour le sien ^ s'ayme et se cultive avant toute aultre chose ; 
refuse les occupations superQues et les pensees et propositions 
inutiles. Comme la folic , quand on luy octroyera ce cfU'elle 
desire, ne sera pas contente ^ aussi est la sagesse contente de 
ce qui est present, ne se desplaist iamais de soy. Epicurus 
dispense son sage de la prevoyance et soucy de Tadvenir. 

Entre les loix qui regardent les trespassez, celle icy me 
semble autant solide , qui oblige les actions des princes k e&- 
tre examinees aprez leur mort'. lis sont compaignons, sinon 
maistres , des loix : ce que la iustice n'a pen sur leurs testes « 
c'est raison qu'elle le puisse sur leur reputation , et biens de 
leurs successeurs; choses que sou vent nous preferons k la 
vie. C'est une usance qui apporte des commoditez singulieres 
aux nations ou elle est observee, et desirable ji touts bons 
princes qui ont k se piaindre de ce qu'on traicte la memoire 
des meschants comme la leur. Nous debvons la subiection et 
obeissance egalement k touts roys* , car elle regarde leur of- 
fice; mais Testimation, non plus que Taffection, nous ne la 
*debvonsqu'ileur vertu. Donnons k I'ordre politique de les 
souffrir patiemment, indignes ; de celer leurs vices ; d'aider 
de nostre recommendation leurs actions indifierentes , pendant 
que leur auctorit6 a bea^g de notre appuy : mais nostre com- 
merce finy , ce n'est pas raison de refuser k la iustice et k nos- 
tre liberty Texpression denos vrays ressentiments ; etnommee- 
mentde refuser aux bons subiects la gloire d'avoir reveremment 
et fidellement servy un maistre, les imperfections duquel 



< DiODOn DB SiaLB , 1 . 6. C. 

• A moins qo'ils ne oommandent le Gtime ; car le Tioomte d'Orttite eat le droit de 
r^poodre k Charles IX : c sire, j'ai oominuiiiqu<i le coromaDdement deV.U.ktm 
fiddes haMtaoU et gens de guerre de la garnisoo ( de Bayonne ) ; Je n'y ai ImiT^ que 
bom dtoyens et fermes toldats , mats pas nn bourreau. C'ett poorqnoi eux et moi sup- 
plionstrte-humbleinentV.M.Toaloir employer en cbosei poMiblet, quelque hasar- 
deuacf qa'elle§ soient , oos brai et vies. » J. V. L. 



14 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

leur estoient si bien cogneues ; firustrant la posterity d'un si 
ntile exemple. Etceulxqui , par respect de quelque obligation 
privee, espousent'iniquement la memoire d'un prince mes- 
kmable , font iustice particuliereauxdespens de la iustice pu- 
blicque. Titus Livius diet vray •« que le langage des hommes 
nourris soubs la royaut^ , est tousiours plein de vaines o»* 
tentitions et foulx tesmoignages * : » chascun eslevant indif^ 
feremment son roy i I'extreme ligne de vaieur et grandeur 
souveraine. On peult reprouver la magnanimity de ces 
deux soldats qui respondirent k Neron , k sa barbe , Tun 
eoquis de luy pourquoy il luy vouloit mal : « le t'aymoy 
quand tu le yalois ; mais depuis que tu es devenu parricide, 
boutefeu , basteleur, cochier, ie te hay comme tu merites ; » 
l^ultre , pourquoy il le vouloit tuer : « Parceque ie ne treuve 
aultre remede a tes continuels malefices ' : » mais les publics 
et universels tesmoignages qui, aprez sa mort, ont est^ ren- 
du8 , et le seront k tout iamais k luy et k touts meschants 
comme luy , de ses tyranniques et vilains deportements , qui 
de.aftin entendem^fit les peult reprouver ? 

II me desplaist qu'en une si saincte police que la lacedemo- 
nienne, se feust meslee une si feincte cerimonie : A la mort 
des roys , touts les confederez et voisins , et touts les Ilotes , 
hommes , femmes, peslemesle , se descoupoient le front pour 
tesmoignage de dueil , et disoient en leurs cris et lamenta- 
tioDS , que celuy Ik , quel qu*il eust est6 , estoit le meilleur roy 
de touts les leurs' *, attribuant au nl^ le loz qui appartenoit 
au merite, et qui appartient au premier merite , au postreme 
et dernier reng. 

Aristote, qui remue toutes choses, s'enquiert , sur le mot 
de Solon que « Nul avant moorir ne peult estre diet heureux^ » , 
si celuy \k mesme qui a vescu , et qui est mort k souhait , 
peult estre diet heureux si sa renommee va mal , si sa poste- 

« Tin ElTl, XXXV, 48. C. 

• TACITB , AnntU. . XV, 67. 68. C. 

s HilODOTI, VI, 68. J. V. L. 

4 Hbrodote, 1, SS; aristote, Morale a Niromaque, 1. 10. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE III. 15 

rite est miserable. Pendant que nous nous remuons , nous 
nous portonspar preoccupation oiiil nous plaist; mais estant 
*Tiors de Testre, nous n'avons aucune communication avec- 
ques ce qui est : et seroit meiUeur de dire k Solon que iamais 
homme n'est done heureux , puisqu'il ne Test qu'aprez qu'il 
n'est plus. 

Qaiiqiiaiii 
Vix radidtos e vita se toUit , et eidt : 
Sed fadt ease sui qojddam taper inscins ipse... 
Nee remoTet satis a proiecto eorpore sese . et 
Vlndicat '. 

Bertrand du Glesquin mourut au siege du chasteau de Ran- 
don prez du Puy en Auvergne » : les assiegez , s'estants rendus 
aprez , feurent obligez de porter les cleCs de la place ^ur le 
corps du trespass^. Barthelemy d'Alviane, general de Tarmee 
des Venitiens , estant mort au service de leurs guerres en la 
Bresse , et son corps ayant est6 rapport6 k Venise par le Vero- 
nois , terre «nnemie , la pluspart de ceulx de Tarmee estoient 
d'advisqu'ondemandast sauf-conduict pour le passage k ceulx 
de Verone : mais Theodore Trivulce y contredict ^ et choisit 
plustost de le passer par vifve force , au hazard du combat : 
« N'estant convenable, disoit il, que celuy qui en sa vie n'avoit 
iamais eu peur de ses ennemis , estant mort Teist demonstra- 
tion de les craindre\ » De vray , en chose voysine, par les 
loix grecques, celuy qui demandoit k I'ennemy un corps 
pour rinhumer, renonfoit k la victoire , et ne luy estoit plus 
loisible d'en dresser trophee : k celuy qui en estoit requis , 
c'estoit tiltre de gaing. Ainsi perdit Nicias Tadvantage qu'il 
avoit nettement gaig^i^ sur les Corinthiens ; et , au rebours , 

* On trom k peine on sage qui s'arraohe toCalebient k la tie. Incertain derafenir, 
llioiDnie •'iaugiiie qn'one partie de son €tre Ini surrit ; il ne pent B'afltandiir de ce 
corps qni pMt e| tombe. Lucaftci , III , 990 et 895. Montaigne a fait id qudques 
diangemeots an texte de Lncrtee. J. V. L. 

> Le 13 juillet 1S80, an aige de Chiteannenf-de-Randon ou Randan , sitn^ entre 
Mende et Le Puy. yoy. sur la mort de Du Gnesdin les M^moiret de BrantAnte , t« H . 
pag.a». 

< BaiHTdMB, lirarUde de BariMlemiy dAlvUmo, t II, p. 349; etGoirxiAania, 
qne Montaigne a tradnit id foit esactement, lir. xn, p. i05 et 106. c. 



16 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

Agesilaus asseura celuy qui luy estoit bien doubteusement 
acquis sur les Boeotiens '. 

Ces traicts se pourroient trouver estranges, s'il n'estoi^ 
reeeu de tout temps non seulement d'estendre le soing de 
nous au deli cette vie , mais encores de croire que bien sou- 
vent les faveurs celestes nous accompaignent au tumbeau et 
continuent k nos reliques. De quoy il y a tant d'exemples an- 
ciens , laissant k part les nostres , qu'il n'est besoing que ie 
m'y estende. Edouard premier, roy d'Angleterre , ayant es- 
say6 aux longues guerres d'entre luy et Robert roy d'Escosse, 
combien sa presence donnoit d'advantage k ses affaires , rap- 
portant tousiours la victoire de ce qu'il entreprenoit en per- 
sonne; mourant', obligea son fils, par solennelserment, k 
ce qu'estant trespass^ il feist bouillir son corps pour despren- 
dre sa chair d'avecques les os , laquelle il feist enterrer ; et 
quant aux os, qu'il les reservast pour les porter avecques luy 
eten sonarmee, toutes les fois qu'il luy adviendroit d'avoir 
guerre contre les Escossois : comme si la destinee avoit fata- 
lement attach^ la victoire k ses membres. Jean Zischa ^, qui 
troubla la Boeme pour la deflfense des erreurs de Wiclef, vou- 
lut qu'on I'escorchast aprez sa mort , et de sa peau qu'on feist 
un tabourin k porter k la guerre contre ses ennemis; estimant 
que cela ayderoit k continuer les advantages qu'il avoit eus 
aux guerres par luy conduictes contre eulx. Certains Indiens* 
portoient ainsi au combat contre les Espaignols les ossements 
d'un de leurs capitaines , en consideration de I'heur qu'il avoit 
eu en vivant : et d'aultres peuples, en cemesme monde, trais- 
nent k la guerre les corps des vaillants hommes qui sont morts 
en leurs battailles, pour leur servir de ^nne fortune et d'en- 
couragement. Les premiers exemples ne reserventau tumbeau 
que la reputation acquise par leurs actions passees; mais 
ceulx cy y veulent encores mesler la puissance d'agir. 

* Pldtabqoe, rie deNidas, c. 9 ; Vie tTAgdHlas^ c. 6. C. 
> Le 7 Juillet 4507, i Tige de69 am, aprte en aTOhr r^^ 55. Voy. AiiDBi Du 
CB18NI, flUt, tTAngleterre, Ut. XIV. J. V. L. 
3 Oo Ziska , mort en 4424. On lit rurha dans let andennes Mitioos. 



LIVRE I, CHAPITRE III. 17 

Le faict du capitaine Bayard est de mcilleure composition : 
lequel , se sentant blec^ a mort d'une harquebusade dans le 
corps , conseill6 de se retirer de la meslee, respondit qu'il ne 
commenceroit point sur sa fin & toumer le dos k Tennemy ^ et 
ayant combattu autant qu'il eut de force, se sentant defaillir 
et eschapper du cheval , coromanda k son maistre d'hostel de 
le coucher au pied d'un arbre, mais que ce feust en fagon qu'il 
mourust le visage toum6 vers I'ennemy : comme il feit \ 

II me fault adiouster cet aultre exemple aussi remarquable, 
pour cette consideration, que nul des precedents. L'empereur 
Maximilian, bisayeul du roy Philippes qui est k present', es- 
toit prince dou^ de tout plein de grandes qualitez , et entre 
aultres d'une beault^ de corps singuliere : mais parmy ces hu- 
meurs il avoit cette cy , bien contraire k celle des princes qui, 
pour despescher les plus importants affaires, font leur tbrosne 
de leur chaire percee •, c'est qu'il n'eut iamais valet de cham- 
bre si priv6 , a qui il permeist de le veoir en sa garderobbe : il 
se desroboit pour tumber de Teau, aussi religieux qu'une pu- 
celle ine descouvrir ny a medecin, ny k qui que ce feust, les 
parties qu'on a accoustume de tenir cachees. Moi qui ay la 
bouche si effrontee, suispourtant par complexion toucb^ de 
cette honte : si ce n'est a une grande suasion de la necessity 
ou de la volupt6, ie ne communique gueres aux yeulx de per- 
sonne les membres et actions que nostre coustume ordonne 
estre couvertes-, i'y souffre plus de contrainctes que ie n'es- 
time bienseant a un homme , et surtout k un homme de ma 
profession. Mais luy en veint k telle superstition , qu'il or- 
donna, par paroles expresses de son testament , qu'on luy atta- 
chast des calessons quand il seroit mort. 11 debvoit adiouster , 
par codicille , que celuy qui les luy monteroit eust les yeulx 
bandez. L'ordonnance que Gyrus faict k ses enfants que ny 
eulx, ny aultre, ne veoye et touche son corps aprez que I'ame 
en sera separee ' , ie I'attribue k quelque sienne devotion ^ car 

> Mdmobcs de Mahtin du Bbllat, liv. II, page 79, Mit. de Paris. 1586. C. 
* Philippe II, roi d'Espagnc. J. V. L. 
3 Xenophon, cyi-optfdie , ym^ 7. C. 

Tomb I. 2 



IB ESSAIS DE MONTAIGNE , 

et son historien et luy,entre leurs grandes qualiiez, ont seme 
par tout le coursde leiir vie un singulier soing et reverence k 
la religion. 

Ge eonte me despleut, qu'un grand me feit d'un mien alli^ , 
homme assez cogneu et en paix et en guerre : c'est que, mou- 
rantbien vieil en sa court, torments de douleurs extremes de 
la pierre, il amusa toutes ses heures dernieres, avec un soing 
vehement, i disposer Thonneur et la cerimonie de son enter- 
rement ; et somma toute la noblesse qui le visitoit de luy don- 
ner parole d'assister k son convoy : k ce prince mesme, qui le 
veit sur ses demiers traicts, ii feit une instante supplication 
que sa maison feust conmiandee de s*y trouver , employant 
plusieursexemples et raisons k prouver que c'estoit chose qui 
appartenoit k un homme de sa sorte ; et sembla expirer con- 
tent, ayant retire cette promesse, et ordonn^ ^ son gr^ la dis- 
tribution et ordre de sa montre. le n'ay gueres veu de vanit6 
81 perseverante. 

Cette aultre curiosity contraire , en laqueile ie n'ay point 
aussi faulte d'exemple domestique , me semble germaine k 
cette cy\ d*aller se soignant et passionnant k ce dernier poinct, 
k regler son convoy k quelque particuliere et inusitee parci- 
monie, k un serviteur et une lanteme. Ie veoy louer cette hu- 
meur , et Tordonnance de Marcus Aemilius Lepidus, qui def- 
fendit k ses heritiers d'employer pour luy les cerimonies 
qu'on avoit accoustum^ en telles chosen'. Est ce encores trai- 
p^rance et frugality d'eviter la despense et la volupt^ , des- 
quelles Tusage et la cognoissance nous est imperceptible? 
voilji une aysee reformation, et de peu de const. S'il estoit b^ 
soing d'en ordonner, ieserois d'advis qu*en celle la, comme 
en toutes actions de la vie, chascun en rapportast la regie au 
degr6 de sa fortune. Et le philosophe Lycon present sagement 
k ses amis de mettre son corps oil ils adviseront pour le mieulx ; 
et quant aux funerailles, de les faire ny superflues ny mecha- 
niques\ Ie lairray purement la coustume ordonner de cette 

I Tits Liye. Epitom, du liv. XLVIII. C 

• DlOGiENK LAEBCB, V. 74. C. 



LIVRE I , CHAPITRE III. 19 

cerimooie, et m'en remeUray i la discretion des premiers k 
qui ie tamberay en charge. Totus hie locus esl contemnendus m 
nobis, non negligendus in nostris \ Et est sainctement diet a un 
sainct : Curatio funeriSf cowtitio sepultures, ponipa exseqmarum , 
magis sunt vivoruni solatia, quam subsidiamortuorum*. Pour tant 
Socrates k Griton, qui sur I'heure de sa fin luy demande com- 
ment il veult estre enterre : « Gomme yous voudrez^» res- 
pond il. Si i'avois k m'en empescher plusavant , ie trouveroy 
plus galant d'imiter ceulx qui entreprennent , vivants et res- 
pirants, iouyr de I'ordre et honneur de leur sepulture , et qui 
se plaisent de teoir en marbre leur morte cont^aance. Heu* 
reux qui sachent resiouyr et gratifier leur sens par I'insensi- 
bilit6 , et vivre de leur mort ! 

A pen ^ que ie n'entre en haine irreconciliable contre toute 
domination populaire , quoyqu'eUe me semble la plus natu* 
relle et equitable , quand il me souvient de cette inhumaine 
iniusiice du peuple athenien, de faire mourir sans remission, 
etsansles vouloir seulement ouyr en leursdefTenses, ces bra- 
ves capitaines venants de gaigner contre les Lacedemoniens 
la battaille navale prez les isles Argineuse^, la plus contestee, 
la plus forte battaille que les Grecs ayent oncque^donnee en 
mer de leurs forces ; parcequ'aprez la victoire ils svoient suyvi 
les occasions que la loy de la guerre leur presentoit , plustost 
que de s'arrester k recueillir et inhumer leurs morts. Et rend 
cette execution plus odieuse ie faict de Diomedon : celtuy cy 
est I'un des condemnez , homme de notable vertu et militaire 
et politique, lequel , se tirant avant pour parler , aprez avoir 
ouirarrest de leur condemnation, et tiouvant seulement lors 
temps de paisible audience , au lieu de s'en servir au bien de 
sa cause , et a descouvrir Tevidente iniustice d'une si cruelle 

* C'esl on 80U1 qa'il faut m^priser pour soi-intoie et ne pas n^gUger poor les siean. 
ClcilON , Tuscul. qucesL . 1 . 45. 

* Le soin des ftm^railles, Ie choiK de la s^ultnre. It pompe des obetques, soot 
moios n^cessaires ii la tcanqaillit^ des morts qn'li la consolaUon des Titants. Siiirr 
AUGOSTIN , Cil^ de Dieu, 1, 43. 

3 Platon, Ten la fin du PMdon. c. 

4 Pen s'en faut. 



20 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

conclusion , ne representa qu'un soing de la conservation de 
ses iuges; priant les dieiix de tourner ce iugement a leur 
bien ; et, k On que, par faulte de rendre les voeux que luy et 
ses compaignons avoient vouez en recognoissance d*une il- 
lustre fortune , ils n'attirassent Tire des dieux sur eulx , les 
advertissant quels vobux c'estoicnt ; et, sans dire aultre chose, 
et sans marchander, s'achemina de ce pas courageusement au 
supplice '. 

La fortune , quelques annees aprez , les punit de mesme 
pain soupe : car Ghabrias, capitaine general de leur armee de 
mer, ayant eu ledessus du combat contre Pollis, admiral de 
Sparte, en I'isle de Naxe, perdit le fruict tout net et comptant 
de sa victoire, tres important a leurs atfaires, pour n'encourir 
lemalheur de cet exemple; et, pour ne perdre peu de corps 
mortsde ses amis qui flottoient en mer, laissa voguer en sau- 
vet6 un monde d'ennemis vivants qui , depuis , leur feirent 
bien achetercette importune superstition ». 

Qusris, quo iaceas, post obitom, loco? 
Qao DOD Data iacent K 

Get aultre redonne le sentiment du repos a un corps sans ame : 

Neqoe sepulcrum, quo redpiatur, babeat, portum corporis; 
Ubi, remissa humaoa vita, corpus requiescat a malis^ .* 

tout ainsi que nature nous faict veoir que plusieurs choses 
mortes ont encores des relations occultes k la vie : le vin s'al- 
tere aux caves, selon aulcunes mutations des saisons de sa 
vigne ^ et la chair de venaison change d'estat aux saloirs , et 
de goust , selon les loix de la chair vifve , a ce qu'on diet. 



' DiODOBE DE SlCILE, XIII, 34. 32. C. 
> DIODOIE DE SICILE, XV, 9. C. 

3 VeuX'ta savoir oil tu seras aprte la mort? Ou sent les choses k naitre. SBnfcQOBy 
Troad. , Chor. act. S , ¥. 30. 

4 Loin de tol, pour Jamais, cetle paix des tombeaox. 
Oil le corps ratigni trouTe ealia le ropes I 

Enmts apud tic., Ttucul., I, 44. J. V. U 



LIVRE I, CHAPITRE IV. 21 

CHAPITRE IV. 

COMME l'aHE DESCHARGE SES PASSIONS SUR DES 0BIECT8 FAULS, 

QUAND LES VRAIS LUY DEFAILLENT. 

Un gentilhomme des nostres , merveilleusemcnt subiect k 
la goutte , estant presse par les medecins de laisser du tout 
l*usage des viandes salees, avoit accoustum^ de respondre 
plaisspinent, que « Sur les efTortset torments du mal, il vou- 
loit avoir ^ quis'en prendre; et que s'escriant, et mauldissant 
tantost le cervelat, tantost la langue de boeuf et le iambon , il 
s'en sentoit d'autant alleg<^. » Mais, en bon escient, comme 
le bras estant baulse pour frapper , il nous deult ' si le coup ne 
rencontre et qu'il aille au vent •, aussi que pour rendre une 
veue plaisante , il nc fault pas qu'elle soit perdue et escartee 
dans le vague de Fair, ainsqu'elle aytbutte pour la soustenir 
a raisonnable distance : 

Ventns ut amittit yires, nisi robore densas 
Occnrraot ril?», spatio diffiuiis inaoi * : 

de mesme il semble que Tame esbranlee et esmue se perde en 
soy mesme si on ne luy donne prinse ; et fault tousiours luy 
foumir d'obiect ou elle s'abbutte et agisse. Plutarque ^ diet, 
a propos de ceulx qui sWectionnent aux guenons et petits 
chiens , que la partie amoureuse qui est en nous , k faulte de 
prinse legitime, plustost que de demourer en vain, s'en forge 
ainsin une faulse et frivole. Et nous veoyons que Tame en ses 
passions se pipe plustost elle mesme, se dressant un fauls sub- 
iect et fantastique , voire contre sa propre creance , que de 
n'agir contre quelque chose. Ainsin emporte les bestes leur 
rage a s'attaquer k la pierre et au fer qui les a blecees, et k se 

> // nous fait mal. Deult, da latin doleU 

« Et comme le vent , si d'^paisses foists n'initent sa Hireiir, perd ses Torces disolpi^i 
dans le vague de I'air. Lucain , HI , 362. 
3 Dans ia Vie de PAiel^s, an commenoemeot. c. 



22 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

venger a belles dents sur soy mesme du mal qu'elles sentent : 

Pannonis band aUter poit ictiim nstior una , 
Gai tacolom parra Ubyi amentaTit babeoa, 
Se rotat in tuIods, telomqae irata reoeptnm 
Impetit, et tecam fogientem drcait hastam '. 

Quelles causes n'inventons nous des malheurs qui nous ad- 
Tiennent? Aquoy ne nous prenons nous, k tort ou k droict , 
poor avoir oik nous escrimer? Ge ne sont pas ces tresses blon- 
des que tu deschires, ny la blancheur de cette poictrine que 
deq)itee tu bats si crueliement , qui ont perdu d'ua nnlbeu- 
reux plomb ce flrere bien aym^ : prens t'en ailleurs. Livius 
pariant de I'^armee romaine en Espaigne , aprez la perte des 
deux fireres, ses grands capitaincs*, flere cmnes rtpeiUe, et of- 
feiaare capita : c'est un usage commun. Et le phiiosophe Bion, 
de ce roy qui de dueil s'arrachoit les poils, feut il pas plai- 
aant? « Cestuy cy pense il que la pelade soulage le dneiP? » 
Qui n'a veu mascher et engloutir les chartes, se gorger d'une 
balle de dez , pour avoir oil se venger de la perte de son ar- 
gent? Xerxes fouetta la mer , et escrivit un cartel de desfi au 
mont Athos^; et Cyrus amusa toute une armee^ plusieurs 
iours k se venger de la riviere de Gyndus , pour la peur qu'il 
avoit eue en la passant ; et Caligula ruina une tresbelle mai- 
aon, pour le plaisir^ que sa mere y avoit eu. 

Le peuple disoit en ma ieunesse, qu'un roy denos voysins?, 
ayant receu de Dieu une bastonade, iura de s'en venger, oi^ 
donnant que de dix ans on ne le priast ny parlast de luy , ny , 

< Aiui roune, pliu terrible apres m Uessare, te replie tur sa plale; furieiiie, elle 
Tont inordre le trait qui la dMiirc, et poonolt le fer qo^ toame ntc elle. Lucaih , 

YJ, no. 

• PubUot et GMios Scipion. Tits Lite dit. XXV, 97, que « chacan se roit ausrilAt 
t k pleorer et & le firapper la t6te. > J. V. L. 

' Cicnon. Tuicul. . Ul, 96. C. 

4 HsiODOn, VII , S4, S5 ; Plotaiqub , de la Colere . page 455. J. V. L. 
. s HtaoDOTi, 1 , 489; SiriftQDE, de ira. III, 9f . J. V. L. 

« Ou peut-£trc le d^plaitir, car eile y avoit ^t^ renfermte. SinftQUB, de Ira, 
m, 2L c. 

7 Je erois qu*U s'agit ici d'Alplioiue XI , roi de CastUie, morl en fSSO. yoy. la G^o- 
fiMtric pratique de Charles de Bovellee, Mit. de ISI7. /b/. lO. A. D. 



• « 



LIVRE I, CHAPITRE V. M 

autant qu*il estoit en son auctorite , qu'on ne creust en luy. 
Par oil on vouloit peindre non tant It sottise que la gloire na- 
turelle a la nation, dequoy estoit leconte; ce sont vices tons- 
iours conioincto : mais telles actions tiennent, k la verity, un 
peu plus encores d'oultrecuidance que de bestise. Augustus 
Cesar , ayant est6 battu par la tempeste sur mer , se print k 
desfier le dieu Neptupis , et en la pompe des ieux circenses 
feit oster son image du reng ou elle estoit parmi les aultres 
dieux, pour se venger de lui ■ : en quoy il est encores moins 
excusable que les precedents , et moins qu'il ne feut depuis, 
lors qu'ayant perdu une battaille soubs Quintilius Varus , en 
AUemaigne , il alloit de cholere et de desespoir chocquant sa 
teste contre la muraille , en s'cscriant : « Varus , rends moy 
mes soldats^ : >» car ceulx 1^ surpassent toute folic, d'autant 
que rimpiet^ y est ioincte , qui s'en adressent k Dieu mesme 
ou k la fortune , comme si elle avoit des aureilles subiectes k 
nostre batteries k Texemple des Thraces , qui , quand il tonne 
ou esclaire, se mettent k tirer contre le ciel d'une vengeance 
titanienne, pour renger Dieu k raison , k coups de fleches^ 
Or, comme diet cet ancien poCte chez Plutarque 4. 

Point ne se faolt coarroocer aax affaires ; 
II ne leur cbanlt dc toates nos cbolerei . 

Mais nous ne dirons iamais assez d'iniures au desreglement 
de notre esprit. 

CHAPITRE V. 

SI LE CHEF d'une PLACE ASSIEGEE DOIT SOBTIR 
POUB PABLEMENTEB. 

Lucius Marcius^, legat des Roroains en la guerre contre 
Perseus, roy de Macedoine, voulant gaigner le temps qu'il luy 

I SuETOriB, Augutte, c. 16. C. 
> Id., ibid., c. SS. C. 

3 HnODOTB. IV, u. J. V. L. 

4 Dans son traits du contentement ou Repos de V esprit , c. 4 de la traduction d'A- 
myot C. 

) TiTi IJVB Domme oc 4ieutciiaiit des Bomains <>uifilti« jir<irdt(S,XLII^lS7. 11 



24 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

falloit encores k mettre en poinct son arniee , s^na des entrc- 
iects ' d'accord, desquete le roy endormy accorda trefve pour 
quelques iours, fournissant par ce moyen son ennemy d'op- 
portunite et loisir pour scanner; d'ou le roy encourut. sa dor- 
niere ruyne. Si est ce que les vieux du senat, memoratifs des 
moeurs de leurs peres, accuserenl cette practique, comme 
ennemie de leur style ancien, qui feut,^i^ient ils, combattre 
de vertu , non de flnesse , ni par surprinses et rencontres de 
nuict, ny par fuittes appostees et recharges inopinees ; n'en- 
treprenants guerre qu'aprez Tavoir dcnoncee, et souvent 
aprez avoir assigne I'heure et le lieu de la battaille. De cette 
conscience ils renvoyerent k Pyrrhus son traistre medecin , 
et aux Phalisques leur desloyal niaistre d*eschole. G'estoient 
les formes vrayement romaines, non de la grecque subtilite 
et astuce punique, oii le vaincre par force est moins glorieux 
que par fraude. Le tromper peult servir pour le coup : mais 
celuy seul se tient pour sumionte, qui s^ait Tavoir est^ ny 
par ruse ny de sort, mais par vaiilance, de troupe k troupe , 
en une franche et iuste guerre. II appert bien par ce langage 
de ces bonnes gents, qu'ils n'avoient encores receu cette belle 
sentence, 

Dolus, an Tirliu, qais in bostc reqoirat >? 

Les Achalens, diet Polybe ^ detestoient toute voye de trom- 
perie en leurs guerres, n'estimants victoire , sinon ou les cou- 
rages des ennemis sont abbattus. Earn vlr sanctus ei sapiens 
sciet verain esse victoriam, qtue^ salva fide et integra dignitate, pa- 
rabilur 4, diet un aultre. 

vaoonte , chap. 47, comment la nue (le Q. Marcius fut l>Um<te |»ar qnelqaes membres 
aos^nat J. v.L. 

■ Ou , comme on a mis dans quelqncs MiUons • inierjeU, c'est-^ire propositions 
oucertures. C. 

* Qo'lmporte qa'on triompbe oo par fiNet mi par riue ? 

VfiG., i^'n., n, 380, trad, de Delille. 

3 L. xm, c.l.c. 

4 L'bomme sage et vcrtueiix doit savoir que la tteule victoire vdhtable est ceUe que 
peuTcnt aTouerla boune Tui et rhonnear. Flori'8, 1, li. 



LIVRE I , CHAPITRE V, 25 

Vosne Yclit, an me , regnare bera , quidve ferat, fors , 
Virtute experiamur '. 

Au royaume de Ternate, parmy ces nations que si a pleine 
bouche nous appellons barbares, la coustumc porte qu*ils n'en- 
treprennent guerre sans I'avoir premierement denoncw; y 
adioustants ample declaration des moyens qu'ils ont a y em- 
ployer, quels, combien d'hommes, quelles munitions, quelles 
armes, oflensifves et defensifves; mais aussi, ccla faict, si 
leurs ennemis ne cedent et viennent a accord, ils se donnent 
loy de se servir a leur guerre , sans reproche , de tout ce qui 
aide a vaincre. 

Les anciens Florentins estoient si esloingnez de vouloir 
gaigner advantage sur leurs ennemis par surprinse, qu'ils les 
advertissoient , un mois avant que de meltre leur exercite aux 
champs, par le continuel son de la cloche qu'ils nommoient 
Martinella*. 

Quant k nous, moins superstitieux, qui tenons celuy avoir 
I'honneur de la guerre , qui en a le proufit , et qui , aprez Ly- 
Sander, disons que, « ou la peau du lyon ne peult sudire, il 
y fault coudre un loppin de celle du regnard ^, »» les plus ordi- 
naires occasions de surprinse se tircnt de cette praclique; et 
n'est heure, disons nous, oii un chef doibve avoir plus Toeil 
au guet, que celle des parlements et traictez d'accord ; et, 
pour cette cause , c'est une regie , en la bouche de touts les 
hommes de guerre de nostre temps , « qu'il ne fault iamais 
que le gouverneur en une place assiegee sorte luy mesme 
pour parlementer. » Du temps de nos peres cela feut reproche 
aux seigneurs de Montmord etde TAssigny, deflendantsMou- 

I EprooTonsi par le courage , si c'est k voiu ou k moi que la fortune , maltresse dei 
^TdnemenU, destine Tempire. Eimius ajnid Cic, de officiis, 1, 12. 

• Du nom de scdnt Martin , 6Mfi de celui de Mars , dicu de la guem.*. E. J. — 
DelA , peut-^lre, le mot de Pierre Cipponi, premier secretaire Florentine qui. d^chi- 
rant le papier oil ^oient ecrites les conditions que leur faisoit prc^scnter Charles VUI , 
s'^ria : « Eli bien 1 s'U en est ainsi, tous sonncrez vos trompcttcs, ct nous sonncronn 
nos cloches. » Foy. VHUMre des Re'publiqurs Ilallcnnes . par M. Sismoudi . t. Xli . 
p. 168. J. v. L. 

^ PLOTAIQCB f rie de F.ysander , c. 4. C. 



26 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

son contrele comtede Nansau'. Maisaussi, k ce compte, 
celuy [k seroit excusable qui sortiroit en telle lacon , que la 
seurete et Tadvantage demourast de son cost^; comme feit 
en la ville de Regge le comte Guy de Rangon (s'il en fault 
croire du Bellay, car Guicciardin diet que ce feut luy mesme*), 
lors que le seigneur de TEscut s'en approcha pour parlemen- 
ter ; car il abandonna de si peu son fort y qu'un trouble s*es- 
tant esmeu pendant ce parlement, non seulement monsieur 
de TEscut, et sa trouppe qui estoit approcheeavecques luy, si^ 
trouva le plus foible , de focon qu'AIcxandre Trivuice y feut 
tue, mais luy mesme feut contrainct, pour le plus seur, de 
suy vre le comte , et se iecter , sur sa foi , & Tabri des coups 
dans la ville. 

Eumenes , en la ville de Nora , presse par Antigonus , qui 
I'assiegeoit, de sortir pour luy parler, alleguant que c'estoit 
raison qu'il veinst devers lui,attendu qu'il estoit leplusgrand 
et le plus fort, aprez avoir faict cette noble response, « ie n'es- 
iimeray iamais homme plus grand que moy, tant que i'au- 
rai mon espee en ma puissance, » n'y consentit, qu*Antigonus 
ne luy eust donn6 Ptolemeus son propre nepveu en ostage, 
comme il demandoit ^. 

Si est ce qu'encores en y a il qui se sont tresbien trouvez 
de sortir sur la parole de Fassailknt : tesmoing Henry de 
Vaux , cbevalier champenois , lequel estant assieg6 dans le 
chasteaudeCommercy par les Anglois, Barthelemy de Bonnes^, 
qui commandoit au siege , ayant par dehors faict sapper la 
pluspart du chasteau, si qu'il ne restoit que le feu pour acca- 
bier lesassiegezsoubslesruynes, somma ledit Henry de sortir 
k parlementer pour son proufit, comme il feit luy quatriesme •, 
et son evidente ruyne luy ayant est^ montree jirocil , il s'en 
sentit singulierement oblige k Tennemy; a la discretion 
duquel aprez qu'il se feut rendu et sa trouppe, le feu estant 

< Pont-^-Moonon contra le comte de Nassau. B. J. 

• MABTiN DU Bellay. liv. I, Col. 59 ; Guicciabdifi , \W. XIV, p. 185, 184. C. 

* Pldtarque , ric (TEumifies, c. 5. C. 

4 Fboissabt ( vol. I, cbap. 209 ), de qui Montaigne a pris lout ced, le Domme Bar- 
thtileniy de Bnines. C. 



LITRE 1, CHAPITRE VI. 27 

mis Ala mine , les estansons debois venus iAullir , le chasteau 
feut emport^ de fond en comhle. 

le me Ge ayseement k la foy d'aultruy ; mais malayseement 
le feroy ie, lors que ie donnerois k iuger Tayoir plustost flsJct 
par desespoir et faulte de coeur , que par fhmchise et fiance 
de sa loyaut^. 

CHAPITRE VI. 

L'HEUBB DBS PABLBMBNTS, DANGEBBUSE. 

Toutesfois ie veis dernierement en mon voisinage de Mu^ 
sidan ' , que ceulx qui en feurent deslogez k force par nostre 
armee, et aultres de leur party, crioyent, comme de traliison, 
de ce que pendant les entremises d'accord , et le traict^ se 
continuant encores, on les avoit surprins et mis en pieces : 
ebose qui eust eu k i'adventure apparence en aultre siecle. 
Mais , comme ie viens de dire , nos fa^ns sont entierement 
esloignees de ces regies; et ne se doibt attendre fiance des una 
aux aultres , que le dernier sceau d'obligation n'y soit passi \ 
encores y a il lors assez k faire : et a tousiours este conseil 
hazardeux , de fier k la licence d'une armee victorieuse I'ob- 
servation de la foy qu'on adonnee k une ville, qui vient de se 
rendre par doulce et favorable composition , et d'en laisser , 
sur la chaulde, Tentree libre aux soldats. 

L. AemiliusRegillus, preteur romain, ayant perdu son temps 
a essayer de prendre la ville de Phocees a force, pour la sin- 
guliere prouesse des habitants k se bien deflbndre, feit pache 
avec eulx de les recevoir pour amis du peuple romain , et d'y 
entrer comme en ville confederee, leur ostant toute crainte 
d'action hostile : mais y ayant quand et luy introduict son 
armee pour s'y faire veoir en plus de pompe, il ne feut en sa 
puissance , quelque efibrt qu'il y employast , de tenir la bride 
k ses gents ^ et veit devant ses yeulx fourrager bonne partie 
de la ville , les droicts de Tavarice et de la vengeance suppo- 

' On MdcUid, peiite rille da PMgurd, diMlef oWnage do chAteau de MonUlgne. C. 

*4 * 



28 ESSAIS DE MONTAIGNE, '• 

(litant* ceulx dejson auctorite et de la discipline militairc \ 
Cieomenes disoit que quelque mal qu'on peust fiiire au\ 
ennemis en guerre , cela estoit par dessus la iustice , et non 
subiect k icelle , tant en vers les dieux qu'envers les hommes ; 
et ayant faict trefve avec les Argiens pour sept iours, la 
troisiesme nuict aprez il les alia charger tout endormis, et 
les desfeit, alleguant qu'en sa trefve il n'avoit pas est6 parle 
des nuicts; mais les dieux vengerent cette perfide sub- 
Ulit63. 

Pendant le parlement , et qu'ils musoient sur leurs seu- 
retez , la ville de Casilinum feust saisie par surprinse ^^ et cela 
pourtant au siecle et des plus iustes capitaines et de la plus 
parfaicte milice romaine : car il n'est pas diet qu'en temps et 
lieu il ne soit permis de nous prevaloir de la soltise de nos 
ennemis, comme nous faisons de leur laschet^. Et certes la 
guerre a naturellement beaucoup de privileges raisonnables , 
au preiudice de la raison ; et icy fault la regie , neminem id 
agere, tU ex alierius prwdetur inscitia^i, mais ie m'estonne de 
Testendue que Xenophon^ leur donne, et par les propos, et 
par divers exploicts de son parfaict empereur ; aucteur de 
fDerveilleux poids en telles choses , comme grand capitaine , 
et philosophe des premiers disciples de Socrates^ et ne con- 
sens pas k la mesure de sa dispense en tout et par tout. 

Monsieur d'Aubigny assiegeant Capoue , et aprez y avoir 
faict une furieuse batterie, le seigneor Fabrice Colonne, 
capitaine de la ville, ayant commence k parlemenler de 
dessus un bastion , et ses gents faisants plus moUe garde, les 
nostres s'en emparerent et meirent tout en pieces. Etde plus 



< SuppediUr, subjugtiei', domptei\ fouler aux pietU. CotGIAVe. — Suppedileif 
vaincre. Nicot. 
• TiTB LiTB . XXXVII. 52. C. 

3 Pldtaiqdb , Apophthegmes des Lac^tt^monitns , k i'article Cldomene, Montaigne 
copie Amyot. C. 

4 TITB IJTB.XXIV, 19. C. 

s Que penonne ne doit cberclier k (aire son profit de la sottise d'autrui. Cic. , dr. 
0/3«r.,m,l7. 
^ Dans sa Cyrope'die. C. 



UVRE I, CHAPITRE VI. 29 

fresche memoire , a Yvoy ' , le seigneur lulian Rommero , ayant 
faict ce pas de clerc de sorlir pour parlementer avecques 
monsieur le connestabie , trouva au relour sa place saisie. 
Mais a fin que nous ne nous en ailions pas sans revenche , le 
marquis de Pesquaire assiegeant Genes , oii le due Octavian 
Fregose commandoit soubs nostre protection, et Taccord 
entre culx ayant est6 poulse si avant qu'on le tenoit pour 
faict ^ sur le point de la conclusion , les Espaignols , s'estants 
coul6s dedans, en userent comme en une victoire planiere*. 
Et depuis , a Ligny en Barrois , ou le comte de Brienne com- 
mandoit, Tempereur Tayant assiege en personne, et Berthe- 
ville, lieutenant du diet comte, estant sorty pour parlemen- 
ter , pendant le parlement la ville se trouva saisie k 

Fti il f iDcer sempremai laudabil cosa , 
ViQcasi o per fortana, o per iDgegoo 4, 

disent lis -. mais le philosopbe Chrysippus n'eust pas est6 de 
cet advis ; et moy aussi peu : car il disoit que ceulx qui ecu- 
rent k Tenvy doibvent bien employer toutes leurs forces a la 
vistesse, mais il ne leur est pourtant aulcunement loisible 
de mettre la main sur leur adversaire pour Tarrester, ny (te 
lui tendre la iambe pour le faire cheoir^. Et plus genereus^ 
ment encores ce grand Alexandre a Polypercon , qui luy sua- 
doit de se servir de Tadvantage que Tobscurit^ de la nuict 
luy donnoit pour assaillir Darius : *« Point , diet il , ce n'est 
pas k moy de chercher des victoires desrobees : malo me for- 
turue pomiteat, quam victorias pwieat^. » 

Atque idem fugientem hand est dignatiu Oroden 
Stemere , nee iacta cascmn dare cmpide vuIqos : 

« Yvoy ou Carignan , petite ville de I'ancien Luxembourg Cran^is (ddpartement des 
Ardennes), sur la riviere de Cbiera, k quatre lieues de Sedan. J. Y. L. 
a Memoires de HiBTiN du BbllaT, Uv. U , fot. 57, vers. C. 

3 M^moires de Guillavmb du Billay, llv. IX, fol. 495. C. 

4 Que la victoire soit due au hasard ou k I'habilet^ , elle est toujours glorieuse. 
ABiosTO . cant. XV, v. I . 

5 CiCEiiON, de Offic., Ill, «o. C. 

< J'aime mieux avoir k me plaindre de la fortune, qu'k rougir de ma victoire. Quintb 
ClBCE, IV, 45. 



30 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

Obf ills , adfenoque occurrit , seque f ko fir 
Gonlaiit , baud fnrto meiior , sed fortibus armlt 



CHAPITRE VII. 

QUB L'kNTBNTION lUGE NOS ACTIONS. 

Lamort, diet on, nous acquittede toutes nos obligations. 
Fen sgay qui Tout prins en diverse fa^on. Henry septiesme, 
roy d'Angletenre , feit composition avec dom Philippe , fils de 
Tempereur Maximilian, ou, pour le confronter plus honno- 
rablement , pere de Tempereur Charles cinquiesme , que le 
diet Philippe remettroit entre ses mains le due de Suffolc de 
la Rose blanche , son ennemy , lequel s'en estoit fuy et retire 
au Pals Bas, moyennant qu'il promettoit de n'attenter rien 
sur la vie dudict due : toutesfois, venant a mourir, il com- 
manda par son testament k son fils de le faire mourir soub- 
dain aprez qu'il seroitdeeed^*. Demierement, en cette tra- 
gedie que le due d'Albe nous feit voir k Bruxelles ez comtes 
de Home et d'Aiguemond^ , il y eut tout plein de choses re- 
BMurquables ; et , entre aultres , que le comte d'Aiguemond , 
ifonbs la foy et asseurance duquel le comte de Home s'estoit 
. venu rendre au due d*Albe , requit avec grande instance qu'on 
le feist mourir le premier , k fin que sa mort raflranchist de 
Fobligation qu'il avoit audict comte de Home. II semble que 
la mort n'ayt point descharg^ le premier de sa foy donnee , et 
que le second en estoit quitte , mesme sans mourir. Nous ne 
pouvons estre tenus au de\k de nos forces et de nos moyens ; 
i cette cause , paree que les effects et executions ne sont au- 
culnement en nostre puissance , et qu'il n'y a rien k bon es- 
cient en notre puissance , que la volenti \ en celle Ik se fon- 

> lie fier Mdzence ne daigne pas lirapper Orode dans sa (uite , ni laooer iin dard que 
Vceil de sod enneiiii ne poisse voir partir ; il le pounuit , I'atleint , l*attaque de (h>at ; 
ennemi de la ruse, il veat raincre par la seule ?aleiir. Viicilb, inside » X, 783. 

• M^nwires de Mabtin du Bilut, Iit. I, fol. 9. C. 

3 Pbilippe n de Montmorencr-NiYeUes , comte de Horn, et Lamoral , comte d'Eg- 
mont, d^capit^ le 4 juin 1368. J. V. L. 



LITRE I, CHAPITRE Vlll. 31 

dent par necessite, et s'establissent toutes les regies du deb- 
voir de rtiomme . par ainsi le comte d'Aiguemond tenant son 
ame et volont6 endebtee k sa promesse , bien que la puissance 
de reffectuer ne feust pas en ses mains , estoit sans doubte 
abfiouls de son debvoir, qoand il eust survescu le comte de 
Home. Mais le roy d'Angleterre faillant k sa parole par son 
intention, ne se peult excuser pour avoir retard^ iusques 
aprez sa mort Texecution de sa desIoyaut6 ; non plus que le 
masson de Herodote ' , lequel ayant loyalement conserve du-^ 
rant sa vie le secret dcs thresors du roy d'Aegypte son maistre , 
mourant, le descouvrit A ses enfants. 

I'ay veu plusieurs de mon temps, convaincus par leur 
conscience retenir de Taultruy , se disposer k y satisfaire par 
leur testament et aprez leur decez. llsne font rien qui vaille, 
ny de prendre terme k chose si pressante , ny de vouloir res- 
tablir une iniure avecques si peu de leur ressentiment et in- 
terest, lis doibvent du plus leur •, et d'autant qu'ils payent 
plus poisamment et incommodeement, d'autant en est leur 
satisfaction plus iuste et meritoire : la penitence demande k 
charger. Ceulx i^ font encore pis, qui reservent la declara- 
tion de queique haineuse volont^ envers le proche , k leur 
demiere volonte , I'ayant cachee pendant la vie ; et montreni 
avoir peu de soing du propre honneur , irritants Toflfens^ A 
rencontre de leur memoire , et moins de leur conscience , 
n'ayants , pour le respectde lamortmesme, sceu (kiremourir 
leur maltalent, et en estendant la vie oultre la leur. Iniques 
iuges , qui remettent k iuger alors qu'ils n'ont plus cognois- 
sance de cause, le me garderay , si ie puis, que ma mort die 
chose que ma vie n'ayt premierementdict , et apertement. 

CHAPITRE VIII. 

DB L'OYSIFVETB. 

I- 

Comme nous veoyons des terres oysifves, si elles son! 
grasses et fertiles, foisonner en cent mille sortes d*herbes 

' L'arcbitecte du (r<$9ord€ Rhunpeinlte. HiiODOTf . n, 121. J. v. L. 



32 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

sauvageset inu tiles, et que, pour les tenir en oOice, il les 
fault assubiectir et employer a certaines semences pour 
Dostre service ; et comme nous veoyons que les femmes pro- 
duisent bien toutes seules des amas et pieces de chair ia- 
formes , mais que pour faire unc generation bonne et natu- 
relle , il les fault enibesongner d'une antre semence : ainsin 
est il des esprits -, si on ne les occupe k certain subiect qui les 
bride et contra igne , ilsse iectent desreglez, parcy par U, 
dans le vague champ des imaginations, 

Sicut aqua? tremaluni labris ubi lumen abeois. 
Sole repercussam , aut radiantis imagine Ions , 
Omnia perrolitat late loca; iamque sub auras 
Erigitor , summique ferit laquearia tecti ' ; 

et n'est folic ny resverie qu'iis ne produisent en cette agi- 
tation , 

Vclat xgri somnia , yanap 
Fiugontur species *. 

L'ame qui n'a point de but estably , elle se perd : car, comme 
on diet, c'est n'estre en aulcun lieu, que d'estre par tout. 

Quisquis ubique babitat, Maiime, nusquam habitats 

Dernicrement que ie me retiray chez moy, delibere, autant 
que ie pourroy, ne me mesler d'aultre chose que de passer en 
repos et k part ce peu qui me reste de vie^ il me sembloit ne 
pouvoir (hire plus grande faveur a mon esprit , que de le lais- 
ser en pleine oysifvete s'entretenir soy mesme, et s*arrester 
et rasseoir en soy, ce que i'esperoy qu'il peust meshuy ^ faire 
plus ayseement , devenu avecques le temps plus poisant et plus 
meur : mais ie treuve , comme 

Variam semper dant otia mentem ^ , 

• Ainst . lorsquc daiis un Tase d'airain une onde agiU^ r^fl^cbit I'lmage du soleil on 
les piles rayoas de Plidb^, la Inmi^re vollise Inccrtainc, inonle, descend, el frap|)e 
les lambris dc ses mobiles reflets. Vibgile, En^ide^ WU, 29. 

• So forgeant des cbkneres, qui ressemblent aux songes d*an malade. Hoiace , Art 
^tique , V. 7. 

3 MAHTiAL , liv. vn , ^pig. 73. Montaigne a traduit ce vers a?ant de le citer. C. 

4 Ditormais; meshuy, pour mais huy, du latin magis hodie. E. J. 

5 Dans roi^ivct^ . Tesprii sVgarc en mille penstfes diverses. Licair , IV, 704. 



LIVRE I, CHAPITRE IX. 33 

qa*au retours, faisant le cheval eschapp^, il se donne cent 
fois ptuade carriere k soy mesme qu'il n'en prenoit pour aul- 
truy ; et nUetAnie tant de chimeres et monstres fantasques led 
uns sur les aultres , sans ordre et sans propos , que , pour en 
tODteitopler k mon ayse Tineptie et Teslranget^, i'ay commence 
de les mettre en rooile , esperant avecques le temps luy en 
fiure honte k luy mesme. 

CHAPITRE IX. 

DBS MENTBUBS. 

11 n'est hbmme k qui il siese si mal de se mesler de parler 
de memoire ; car ie n'en recognois quasy trace en may -, et ne 
pense qu'il y eiTayt au monde une auUre si merveilleuse en 
defaillance. I'ay toutes mes aultres parties viles et communes ; 
mais , en cette \k , ie pense estre singulier et tresrare , et digne 
de gaigner nom et reputation. Oultre I'inconvenient naturel 
que i'en souffre (car certes , veu sa necessity , Platon a raison 
de la nommer une grande et pnissante deesse > ), si en mon 
pals on veolt dire qu'un homme n'a point de sens , ils disent 
qu'il n'a point de memoire ^ et quand ie me plains du default 
de la mienne *, ils me reprennent et mescroyent , comme si 
ie m'accusois d'estre insens^ : ils ne veoyent pas de cImhq mtre 
memoire et entendement. C'est bien empirer mon 'manch^ ! 
Mais ils me font tort; car il se veoid par experience, plostost 
an rebours , que les memoires excellentes se ioignent volon- 
tiers aux iugements debiles. Ils me font tort aussi en cecy^ 
qui ne s^y rien si bien faire qu'estre amy, que les mesmes pa- 

> PLitox, criOas, pag. 1100, A, Mitioo de Francfort, leos. J. Y. U 
• II s'en pUint encore an chapltre 17 du second livre. Malebranche et qnelqaet au- 
tres raccoaent d'sToIr pi^tendn fooaaement qn'U n'arolt pas de memoire. (Voyei snr- 
tont Baodius, not. ad imnb. , lib. II , Leyde , 1007.) lis en donnent poor prenre ses 
Dombreuses diations. Mais, oatre qu'elles ne sont pas toqjoars exactes, et qu*ll lui 
arrive de se coatredire , mtoie en ne dtant pas , cenx qui ont dcrit sarent, comme 
moi, qu'il ne (aut pas beancoop de mtoioire pour dter, et dter' souvent A fatUe de 
memoire naturelle, dil ronbUeoz Montaigne , fen forge de papier (Ut. IU , cbap. IS) t 
TdU tout le secret. J. V. L. 

ToHi 1. 9 



34 fSSAIS DE MONTAIGNE, 

roles qui accusent ma maladie representent ringratitude; od 
se preiid de roon afftction , k ma memoire ^ et d'un default 
naturel, on en faict un default de conscience : « II a oubli^, 
diet on , cette priere ou cette promesse : II ne se souvient point 
de ses amis : II ne s*est point souvenu de dire , ou faire , ou 
tairecela , pour Tamour de moy. » Certes, ie puis ayseement 
oublier : mais de mettre k nonchaloir la charge que roon amy 
m'a donnee , ie ne le fois pas. Qu'on se conlente de ma mi- 
sere , sans en faire une espece de malice , et de la malice au- 
tant ennemie de mon humeur ! 

Ie me console aulcunement : Premieremenl, sur ce, Que 
c'est un mal duquel principalement i'ay tire la raison de cor- 
riger un roal pire, qui se feust facilement produict en moy, 
s^avoir est I'ambition ; car cette defaillance est insupportable 
A qui s'empestre des negociations du mondc : Que, comme 
disent plusieurs pareils exemples du progrez de nature, elle 
a volontiers fortifi6 d'aultres facultez en moy k mesure que 
cette cy s'est affbiblie *, et irois facilement couchant et alan- 
guissant mon esprit et mon iugement sur les traces d'aultruy, 
sans exercer leurs propres forces , si les inventions et opinions 
estrangieres m'estoient presentes par le benefice de la me- 
moire : Que mon parler en est plus court; car le magasin de 
la memoire est volontiers plus fourny de matiere que n'est ce- 
Iny ^nnyention. Si elle m'eust tenu bon, i'eusse assourdi 
touts mes amis de babil, les subiects esveillants cette telle 
quelfe faculty que i'ay de les manier et employer, eschaufPants 
et attirants mes discours. C'est piti6 : ie Tessaye par la preuve 
d'aulcuns de mes privez amis; k mesure que la memoire leur 
foumit la chose entiere et presente , ils reculent si arriere 
leur narration , et la chargent de tant de vaines circonstances, 
que, si le conte est bon , ils en estouffent la bonte ; s'il ne Test 
pas , vous estes k mauldire ou I'heur de leur memoire, ou le 
malheur de leur iugement. Et c'est chose difficile de fermer 
un propo$ et de le coupper depuis qu'on est arrout^ ' ; et n'est 
rien od la force d'un cheval se cognoisse plus, qvJk (kire un 

* Mis fn route, en chemin, en train, E. J. 



LIVRE I, CHAPITRE IX. 35 

arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes , i'en veoy 
qai veulent et ne se peuvent desfaire de leur course : ce pen- 
dant qa'ils cherchent le poinct de clorre le pas , ils s'en vont 
balivernant et traisnant comme des hommes qui defailient de 
Ibiblesse. Surtout les vieillards sont dangereux, k qui la sou- 
venance des choses passees demeure , et ont perdu la souve- 
nance de leurs redictes : i'ai veu des recits bien plaisants de- 
yenir tresennuyeux en la bouche d'un seigneur, chacun de 
I'assistance en ayant est^ abbruv6 cent fois. 

Secondement , qu'il me souvient moins des oflenses receues, 
ainsi que disoit cet ancien ' : il ;ne fauldroit un protocolle ; 
comme Darius , pour n'oublier Toflense qu'il avoit receue des 
Atheniens , laisoit qu'un page , k touts les coups qu'il se mettoit 
i table , luy veinst rechanter par trois fois k Taureille : « Sire , 
souvienne vous des Attieniens * -, » d'autre part , les lieux et 
les livres que je reveoy, me rient tousiours d'une fresche nou- 
vellet6. 

Ge n'est pas sans raison qu'on diet , que qui ne se sent point 
assez ferme de memoire , ne se doibt pas mesler d'estre men- 
teur. le sgay bien que les grammairiens ^ font difference en- 
tre dire mensonge , et mentir ^ et disent que dire mensonge , 
c'est dire chose faulse , mais qu'on a prins pour vraye ; et que 
la deGnition du mot de mentir en latin, d'oili nostre firan^is est 
party, porte autant comme aller contre sa conscience ; et que , 
par c6nsequent , cela ne touche que ceulx qui disent contre 
.. eequ'ils sQavent, desquels ie parle. Or ceulx icy, ou ils in- 
ventent marc et tout , ou ils deguisent et alterent un fond ve- 
ritable. Lors qu'ils deguisent et changent , k les remettre sou- 
vent en ce mesme conte , il est malays^ qu'ils ne se desferrent ; 
parce que la chose , comme elle est , s'estant logee la premiere 
dans la memoire, et s'y estant empreinte par la voye de la 
cognoissance et de la science , il est malays^ qu'elle ne se re- 

* CiCBBOiv , pro Ligar,, c. 12i c obiivtad nihil solet . nisi iigaiias. ■ J. Y. L. 

• HilODOTB, V, 105. J.y. L. 

s Nigidiw, dans aulc-6bub> XI , II, et dans Nonius, V, 90. Montaigne ne fait 
ad que tradoire ce graniniaiiien. J. y. L. 



36 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

prescnte k I'imagination , deslogeant la faulset^ qui n*y peult 
avoir le pied si fmneiiy si rassis , et que les circonstances du 
premier apprentissage , se coulants ji touts coups dans Tesprit , 
ne focent perdre le souvenir des pieces rapportees laulses ou 
abastardies. En ce qu'ils inventent tout k faict, d'autant qu'il 
n'y a nuUe impression contraire qui chocque leur faulset^ , ils 
semblent avoir d'autant moins k craindre de se mescompter. 
Toutesfois encores cecy, parce que c'est un corps vain et sans 
prinse , eschappe volontiers k la memoire , si elle n'est bien 
asseuree. De quoi i'ay souvent veu I'experience , et plaisam- 
ment, aux despens de ceulx qui font profession de ne former 
aultrement leur parole que selon qu'il sert aux affaires qu'ils 
negocient, et qu'il plaist aux grands k qui ils parlent ^ car ces 
circonstances k quoy ils veulent asservir leur foy et leur con- 
science , estant subiectes k plusieurs changements , il fault que 
leur parole se diversifle quand et quand : d'oA il advient que de 
mesme chose ils disent tantost gris, tantost iaune, a tel homme 
d'une sorte, k tel d'une aultre ; et si par fortune ces hommes 
rapportent en butin leurs instructions si contraires , que de- 
vient cette belle art? oultre ce qu'imprudemment ils se desfer- 
rent eulx mesmes si souvent ; car quelle memoire leur pour- 
roit suflire k se souvenir de tant de diverses formes qu'ils ont 
forgeesen un mesme subiect? I'ay veu plusieurs demon temps 
envier la reputation de cette belle sorte de prudence; qui ne 
veoyent pas que si la reputation y est, I'effect n*y peult estre. 
En verity le mentir est un mauldict vice : nous ne sommes 
honmies , et ne nous tenons les uns aux aultres , que par la 
parole. Si nous en cognoissions Fhorreur et le poids , nous le 
poursuivrions k feu , plus iustement que d'aultres crimes. le 
treuve qu'on s'amuse ordinairement k chastier aux enfants des 
erreurs innocentes, tresmal k propos, et qu'on les tormente 
pour des actions temeraires qui n'ont ny impression ny suitte. 
La menterie seule, et, un pen au dessoubs, I'opiniastret^ , 
me semblent estre celles desquelles on debvroit k toute in- 
stance combattre la naissance et le progrez : elles croissent 
quand et eulx ; et depuis qu'on a donn^ ce fauls train k la 



UVRE I, CHAPITRE IX. 37 

langue , e'est merveille combieD il est impossible de Ten re- 
tirer : par oi!i il advieut que nous veoyons des honnestes 
bommes d'ailleurs , y estre subiects et asservis. Fay un bon 
gajncoQ de tailleur k qui ie n'ouy iamais dire une verit6 , non 
pas quand elle s'oflre pour luy servir utilement. Si , comme la 
verity , le mensonge n'avoit qu'un visage , nous serious en 
m^illeurs termes ^ car nous prendrions pour certain Toppos^ 
de ce que diroit le menieur : roais le revers de la verit6 a cent 
inlDe figures et un champ indefiny. Les PythagOTiens font le 
bi^B certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille routes 
desvoyent du blanc ' : une y va. Certes ie ne m'asseure pas 
que ie peusse venir k bout de moy, k guarantir un danger evi- 
dent et extreme par une efirontee et solenne mensonge. Un 
ancien Pere diet , que nous sommes mieulx en la compaignie 
d'un chien cogneu , qu'en ceile d'un homme duquel le Ian- 
gage nous est incogneu. Ut extemus alieno non nt hominis vice '. 
Et de combien est le langage fauls moins sociable que le si- 
lence ! 

Le roy Frangois premier se vantoit d'avoir mis au rouet , 
par ce moy en, Francisque Taverna , ambassadeur de Francois 
Sforce , due de Milan , homme tresfameux en science de par- 
lerie. Cettuy-cy a voit est6 despesch^ pour excuser son maistre 
vers sa maiest^ , d'un faict de grande consequence , qui estoit 
tel : Le roy, pour maintenir tousiours quelques intelligences 
en Italic , d'oil il avoit est^ demierement chass^, mesme au 
duche de Milan , avoit advis^ d'y tenir prez du due un gentil- 
homme de sa part , ambassadeur par effect , miiis par appa- 
rence homme priv^ , qui feist la mine d'y estre pour ses affaires 
particulieres *, d'autant que le due , qui dependoit beaucoup 
plus de I'empereur (lors principalement qu'il estoit en traict^ 
de mariage avec sa niepce , fiUe du roy de Danemarc , qui est 
k present douairiere de Lorraine), ne pouvoit descouvrir avoir 
aulcune practique et conference avecques nous, sans son 

1 Ditoument du but. E. J. 

• De sortc que deux honimes de dilVireiites nations ne sont point bommes i*un k l*<Sr 
^ard de Taatre. Puns, Nat. iiist.,yii, I. 



38 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

grand iDterest. A cette commission se trouva propre un gentil- 
homme milannois, escuyer d'escurie chez le roy, norom^ 
Merveille. Cettuy cy, despescb6 avecques lettres secreites de 
creance et instructions d'ambassadeur, et avecques d'aultres 
lettres de reconmiendation envers le due en faveur de ses af- 
faires particulieres , pour le masque et la montre, feut si 
long temps auprez du due, qu'il en veint quelque ressentimint 
k Tempereur ; qui donna cause k ce qui s'ensuivit aprez , 
comme nous pensons : ce feut que , soubs couleur de quefque 
meurtre , yoi\k le due qui luy faict trencher la teste de kelle 
nuict, et son procez faict en deux iours. Messire Francisque 
estant venu , prest d'une longue deduction contrefaicte de 
cette histoire (car le roy s'cn estoit adresse , pour demander 
raison , k touts les princes de chrestient^ et au due mesme), 
feut ouy aux affliires du matin ^ et ayant estably pour le fon- 
dement de sa cause , et dress6 a cette fln plusieurs belles ap- 
parences du faict : que son maistre n'avoit iamais prins nostre 
homme que pour gentilhomme priv^ et sien subiect, qui es- 
toit yenu faire ses affaires k Milan , et qui n'avoit iamais vescu 
Ik sous aultre visage : desadvouant mesme avoir seen qu'il 
feust en estat de la maison du roy, ny cogneu de luy, tant s'en 
fault qu'il le prinst pour ambassadeur : le roy, k son tour, le 
pressant de diverses obiections et demandes , et le cbargeant 
de toutes parts , Taccula enfin sur le poinct de Texecution 
faicte de nuict et comme k la desrobee; k quoy le pauvre 
homme embarrass^ respondit, pour faire I'honneste, que, 
pour le respect de sa maieste , le due eust e\jk bien marry que 
telle execution se feust faicte de iour. Chacun peult penser 
conmie il feut relev6 , s'estant si lourdement coupp^ , k Ten- 
droict d'un tel nez que celuy du roy Francois '. 

Le pape lule second ayant envoys un ambassadeur vers le 
roy d'Angleterre , pour Tanimer contre le roy Francis , I'am- 
bassadeur ayant est6 ouy sur sa charge , et le roy d'Angleterre 
s'estant arrests en sa response aux diflicultez qu'il trouvoit k 
dresser les preparatifs qu'il fauldroit pour combattre un roy 

< Memoiret de Maitin du Billat, liv. IV, ^. 156 et mh. Ce fdt est de I'an I5M. C. 



UVRE I, CHAPITRE X. :fy 

si puissaiit , et eh alleguant quelques raisons ^ I'ambassadeur 
repliqua mal k propos qu'il les avoit aussi considerees de st 
part, et les avoit bien dictes au pape. De cette parole , si 
esloingnee de sa proposition , qui estoit de le poulser inconti- 
nent k la guerre , le roy d'Angleterre print le premier argu- 
ment de ce qu'il trouva depuis par effect , que cet amtNissa- 
deur, de son intention particuliere , pendoit du cost^ de 
France ^ et , en ayant adverty son maistre , ses biens feurent 
conGsquez , et ne teint k gueres qu'il n'en perdist la vie '. 

CHAPITRE X. 

Dl) PABLER PROMPT , OU TARDIF. 

One ne ftireot i toutt toutet graces dODoees * : 

aussi veoyons nous qu*au don d' eloquence , les uns ont la fa- 
cility et la promptitude , et , ce qu'on diet , le boutehors si 
ais^ , qu'i chasque bout de champ ils sont prests ^ les aultres , 
plus tardifs , ne parlent iamais rien qu'elabor^ et premedit^. 

Comme on donne des regies aux dames de prendre les ieux 
et les exercices du corps , selon I'advantage de ce qu'elles ont 
le plus beau ; si i'avois k conseiller de mesme en ces deux di- 
vers advantages de Teloquence , de laquelle il semble en nostre 
siecle que les prescheurs et les advocats facent principale 
profession , le tardif seroit mieulx prescheur , ce me semble , 
et I'aultre , mieulx advocat : parce que la charge de cettuy \k 
luy donne autant qu'il luy plaist de loisir pour se preparer ; 
et puis sa carriere se passe d'un fil et d'une suitte sans inter- 
ruption : li oA les commoditez de I'advocat le pressent k toute 
heure de se mettre en lice; et les responses improuveues de 
sa partie adverse le reiectent de son bransle , oil il luy fault 

« EiiSHi Op. torn. IV, col. (W4, C, M. de I^de. 1708. Ut-fol. C. 

> Ge Yen , qui est do tdXHtre ami de MonUigne , E§tieime de la BoCUe, ne se trouTe 
point dans les vingt-neaf sonnets de ce jeune po^te « cit^ au chapitre ?ingt-hnfti«me 
de ce premier livre des EsmU, H bit partte des k'ers franfois public par Montaigne 
^ 1572, et il y termine le qoitonitaie semict^ /b/. Id verto. J. V. L. 



40 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

sur le champ prendre nouveau party. Si est ce qu'j^ Tentre- 
yeue du pape Clement et du roy Francis k Marseille , il ad- 
yeint , tout au rebours , que monsieur Poyet , homme toute sa 
vie nourry au barreau , en grande reputation , ayant charge 
de fidre la harangue au pape , et I'ayant de longue main poui^ 
pensee , voire , a ce qu'on diet , apportee de Paris toute preste ^ 
le iour mesme qu'elle debvoit estre prononcee , le pape , se 
oraignant qu'on luy teinst propos qui peust offenser les am- 
bassadeurs des aultres princes qui estoi^t autour de luy, 
manda au roy Targument qui luy sembloit estre le plus propre 
au temps et au lieu , mais , de fortune , tout aultre que celuy 
sur lequel monsieur Poyet s'estoit travaill^ ; de fa^on que sa 
harangue demeuroit; inutile , et luy en falloit promptement 
refaire une aultre : mais s'en sentant uicapable, il fallut que 
monsieur le cardinal du Bellay en prinst k charge '. La part 
die I'advocat est plus dilBcile que celie du prescheur \ et nous 
trouvons pourtant , ce m'est advis ^ plus de pa^sables advocats 
que prescheurs , au moins en France. II semble que ce soit 
plus le propre de Tesprit d'avoir son operation prompte et 
soubdaine ; et plus le propre du iugement de I'avoir lente et 
posee. Mais qui demeure du tout muet , s'il n'a loisir de se 
preparer, et celuy aussi k qui le loisir ne donne advantage de 
mieuU dire , ^ojit en pareil degr6 d'estranget^. 

Qn recite de Severus Cassius , qu'il disoit mieulx sans y 
avoir pens^ ; qu'il debvoit plus k la fortune qxx'k sa diligence ^ 
qu'il luy v^^oit k proufit d'estre trouble en parlant ; et que 
ses adversaires craignoyent de le picquer, de peur que k | 
cholere ne luy feist redoubler son eloquenqe". le cognoy 
par experience cette condition de nature, qui ne peult sous- 
tenir une vehemente premeditation et laborieuse : si elle ne va 
gayement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons 
d'aulcuns ouvrages , qu'ils puent k I'huyle et k la lampe, pour 
certainc aspret6 et rudesse que le travail imprime en ceulx ou 
il a grande part. Mais oultre cela , la solicitude de bien faire , 

l MAnoireM de Mabtjn du Bellay , liv. IV, fol. 163 et suiv. C. 

* SiivfcQDB le iMteur, controvers. , Uy. HI , p. 974, id. de Geneve, 1626. C. 



UVRE I, CHAPITRE XI. AX 

et cette contention dc Tame trop bandee et trop tendue k son 
entreprinse , la rompt et I'empesche \ ainsi qu'il advient k I'eau 
qui, par force de se presser, de sa violence et abondance ne 
peult trouver issue en un goulet ouvert. En cette condition de 
nature dequoy ie parle , il y a quand et quaind aussi cela , 
qu'elle demande k estre non pas esbranlee et picquee par ces 
passions fortes , comme la cholere de Cassius (car ce mouve- 
ment seroit trop aspre), elle veult estre non pas secouee , mais 
solicitee ^ elle veult estre eschauffee et resveillee par les occa- 
sions estrangeres, presentes, et fortuites : si elle va toute 
seule y elle ne faict que traisner et languir ; I'agitation est sa 
vie et sa grace. Ie ne me tiens pas bien en ma possession et 
disposition : Ie hazard y a plus de droict que moy -, I'occasion, 
la compaignie , Ie branale mesme de ma voix , tire plus de mon 
esprit , que ie n'y trenve lorsque ie Ie sonde et employe k part 
moy. Ainsi les paroles en valent mieulx que les escripts , s'il 
y peult avoir chois oil il n'y a point de prix. Cecy m'advient 
aussi, que ie ne me ti^euve pas oil ie me cherche*, et me 
treuve plus par rencontre , que par inquisition de mon iuge- 
ment. I'auray eslance quelque subtilit^ en escrivant ( i'entens 
bien , mornee > pour un aultre ^ affilee pour moy : laissons 
toutes ces honnestetez ; cela se diet par chascun selon sa 
force) : ie I'ay si bien perdue , que ie ne s^y ce que i'ay voulu 
dire •, et I'a I'estranger descouverte par fois avant moy. Si ie 
portoy Ie rasoir par tout ou cela m'advient , ie me desferoy 
tout. Le rencontre m'en offrira Ie iour quelque aultre fois , 
plus apparent que celuy du midy, et me fera estonner de ma 
hesitation. 

CHAPITRE XI. 

D9S PBOGNOSTICATIONS. 

Quant aux oracles, il est certain que bonne piece * avant la 
venue de lesusChrist , ils avoyent commence k perdre leur 

' C'est-Mire , &num*9ie, $^m» ^poinU. E. J. 

• Long4emps , oa , oomme oo a mis dans qnelqiies ^litkiiit, dSs lumg-Umpt, C'cst 



42 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

credit ; car nous veoyons que Cicero se met en peine de treu- 
ver la cause de leur defaillance ; et ces mots sont k luy : Cur 
islo mode iam oracula Delphis non eduntur, non modo nostra tetaie, 
sed ianidiu; tu nihil possit esse contemptius^f Mais quant aux 
aultres prognosticques qui se tiroyentde Tanatomie desbestes 
aux sacriflces, ausquels Platon attribue en partie la constitu- 
tion naturelle desmembres internes d'icelles, du trepigne* 
ment des poulets, du vol des oyseaux {Aves quasdam.., rerum 
augurandarum causa naias esse putamus*), des fouldres, du 
toumoyement des rivieres {MuUa cemunt aruspices, muUa an- 
gures provident, muUa oraculis declarantur, muUa vaiicinalumi- 
bus, muita somnns, muUa portentis ^ ), et aultres sur lesquels I'an- 
tiquit^ appuyoit la pluspart des entreprinses tant publicques 
que privees, nostre religion les a abolies. Et encores qu'il reste 
entre nous quelques moyens de divination ez astres, ez es- 
prits , ez figures du corps , ez songes , et ailleurs ; notable 
exemple de la forcenee curiosity de nostre nature , s'amusant 
k preoccuper les choses ftitures, comme si elle n'avoit pas as- 
sez k faire k digerer les presentes, 

Cur haoc tibi , rector Oljmpi , 
Sollicilis i\tam mortalibus addere coram ; 
Noscaot Venturas at dira per omioa dadet ? 



Sit subitum , quodcamque paras ; sit caeca futori 
Mens horoinum fali; liceat sperare timenti * : 

Ne utile quidem est scire, qmd futurum sit; miserum est enini, 

un italianisrae, un buon pezzo. Montaigne dit aiUeura piffa,qa'oa trouve encore ^ 
dans Chanlieu. J. V. L. 

■ D'ou vient que de nos jours, et mdme depuis long-temps , on ne rend plus de tela 
oracles? d'ou Tient que le trepied de Delphei est si m^pris^? Cic. . tie Dwtnat. , II , 57. 

\ Nous crayons qu'il est des olseaux qui natssent exprte pour senrir ^ Tart des au- 
gures. Cic. . de Nat. dear, , II , 64. 

3 Les aruspices Toient quantity de choses ; les augures en pi^Toient aussi un grand 
nombre ; plusieurs ^v^nements sont annonc^ par les oracles , et plusleurs par les dc- 
▼ins , par les songes , par les prodiges. Id. , ihid. . c. 65. 

4 Ponrquoi , souverain nuttre des dieux , avoir i^U anx malbenrs des boniaim. 
cette triste inquietude? ponrquoi leur faire connottre, par d'affrenx presages, leurs 
d^sastres k renir?... Pais que nos maux arriTent soudain, que TaTenir soit inoonmi k 
rtiomme, etqnll puisse du moins esptfrer en trenibUnt! LocAMfU.1, 14. 



UVRE I , CHAPITRE XI. . 43 

nihil proficientem angi ' : si est ce qu'elle esf de beaucoup 
moindre auctorite. VoilA pourquoy Texemple de FranQois , 
marquis de Sallusses , m'a semble remarquable : car lieute- 
nant du roy Francois en son armeedelA lesmonts, infiniment 
favoris6 de nostre court, et oblige au roy du marquisat mesme 
qui avoit est^ confisqu6 de son frere; au reste ne se presen- 
tant occasion de le faire*, son affection mesme y contredisant, 
se laissa si fort espouvanter , comme il a est6 advert , aux 
belles prognostications qu'on foisoit lors courir de touts costez 
k I'advantage de Tempereur Charles cinquiesme ^etk nostre 
desadvantage (mesme en Italic, ou ces propheties avoyent 
trouv^ tant de place , qn'k Rome il feut bailie grande somme 
d'argent au change , pour cette opinion de nostre ruyne) , 
ciu'aprez s'estre souvent condolu ji ses privez des maulx qu'ii 
veoyoit inevitablement preparez k la couronne de France et 
aux amis qu'il y avoit, se revolta et changea de party; k son 
grand dqmmage pourtant, quelque constellation qu'il y eust. 
Mais il s'y conduisit en homme combattu de diverses passions : 
car ayant et villes et forces en sa main, I'armee ennemie soubs 
Antoine de Leve k trois pas de luy , et nous sans souspe^ons 
de son faict, il estoiten luy de faire pis qu'il ne feit; car pour 
sa trahison nous ne perdismes ny homme ny ville que Fo^an ^ 
encores aprez I'avoir longtemps contestee^. 

Prodens ftitari temporis exitom 
Caliginosa nocte premit Dens ; 
Ridetqae , si mortalU ultra 
Fas trepidat. 

\ ni6 potens sni , 

Lstusque deget , cui licet in diem 
Dixisae , tixi ; eras yel atra 

* On ne gagne rien k saiotr oe qui doit n^cessairement arriver ; car c'est unc mudrc 
de se tourmenter en vain. Cic . de Nat. dear. , III , 6. 

• C'est-ft-dire de changer de parii , comme Montaigne le dit phis bas. Qnelques Mi- 
teors . choqu^ de cette longne raspension de sens , ODt snbsUtw^ , de toumer ta robei 
ce qui signlfie toumer cataque. C. 

3 Fostano , en Pi^mont , prte de Coni. B. J. 

4 Ce fait historiqne, de I'an 1556, est extralt des Mimoires de Guillaviib du Bel- 
LAT, U¥. VI , fol. 176 et soiT. ; Uf. VHl , fbl, 554 et suiv. C. 



44 . ESSAIS DE. MONTAIGNE, 

Hbbe polam pater oocupato , 
Vel sole poro '. 
Lstos in praesent aniaiiis , quod ultra est 
Oderitcorare* 

Et ceulx qui croyent ce mot, au contraire% le croyent a 
tort : Ista sic reciprocantwr, tU et,si divinaiio ai, <Ut stttt; et, si 
iUisini,nt divimtio 4. Beaucoup plus sagem^t Pacuvius , 

Nam litis , qui lingoam aTiam ioteUigoot, 
Plosque ex alieoo ieoore tapiunt , qoam ex sno , 
Magis aodiendain , qoam aQScaltaDdom censeo '. 

Ge tant celebre art de deviner des Toscans nasquit ainsin : 
Un laboureur, perceant de son coultre profondement la terre, 
en veit sourdre Tages, demi dieu, d'un visage enfantin, mais 
de senile prudence; chascun y accourut, et feurent ses pa- 
roles et sa science recueUlie et conservee k plusieurs siecles , 
oontenant les principes et moyens de cet art^ : naissance con- 
forme k son progrez. Taimeroy bien mieulx reigler mes af- 
faires par le sort des dez que par ces songes. Et de vray , en 
toutes republiques on a tousiours laiss^ bonne part d'auctorite 
au sort. Platon, en la police qu'il forge k discretion, lui atlri- 
bue la decision de plusieurs effects d'importance , et veult , 
entreaultres choses, que les manages se facent par sort entre 
les bons : et donne si grand poids k cette election fortuite , 
que les enfants qui en naissent, il ordonne qu'ils soyent nour- 

* C'est par prudence qae les dleux ooaTrent d*ane mdt ^paisse les ^T^neiuents de 
Tavenir; lis se rient d*an mortel qui porte ses inquMludes plus loin qu'il ne doit... 
Celut-U est maltre de lui-mtoie , celuH^ est heoieux qui peut dire chaque Jour i j'ai 
vAuf qne demain Jupiter obscurcisse I'air de tristes nuages, ou nous donne un Jour 
serein. Hoiace, odes, III, S9 et sui¥. 

* Un esprit satfafait du present se gardera bien de s'inqni^ter de I'avenir. to. , ibid. , 
U,46.25. 

' C'est-^-dire, Et au eontraire ceox qui croient ce mot (qui va suirre), le crolcnt 
4 tort. 

4 Void leor argument t S'il j a une divination . il y a des dieux ; et s'il y a des dieux, 
M y a une divtcation. Cic, de Dtvin. ,1,6. 

s Quant i ccux qui cntcndent le langage des oiseaux , et qui consnltent le foie d'un 
animal pln(6t que leur propre raison , je pense qu'ii rant mieux les doouter que les 
crolre. Picmrius apud Cic. , de Difnn. . I, 57. 

6 etc., ibid,, n,K.C, 



LIVRE I, CHAPITRE XI. 45 

ris au pais; ceulx qui naissent des mauvais, en soyent mis 
hors : toutesfois si quelqu'un de ces bannis Tenoit , par cas 
d'adventure, k montrer en croissant quelque bonne esperance 
desoy, qu'on le puisse rappeller ^ et exiler aussi celuy d'entre 
ies retenus qui montrera peu d'esperancede son adolescence*. 
I'en veoy qui estudient et glosent leurs almanacs, et nous 
en alleguent Tauctorit^ aux choses qui se passent. A tant 
dire, il fault qu'ils dient et la verite et le mensonge : quis est 
enhn, qui totum diem iaculans non aliquando coUineet*? le ne 
Ies estime de rien mieulx , pour Ies veoir tumber en quelque 
rencontre. Ce seroit plus de certitude, s'il y avoit regie et ve- 
rite k mentir tousiours : ioinct que personne ne tient registre 
de leurs mescomptes, d'autant qu'ils sont ordinaireset infinis; 
et faict on valoir leurs divinations de ce qu'elles sont rares , 
incroiables, et prodigieuses. Ainsi respondit Diagoras, qui 
feut sumomm6 Vathee, estant en la Samothrace, k celuy qui, 
en luy montrant au temple force vobux et tableaux de ceulx 
qui avoient eschapp^ le nauffrage , lui diet : « Eh bien ! vous 
qui pensez que Ies dieux mettent k nonchaloir Ies choses hu- 
maines , qtie dictes vous de tant d*hommes sauvez par leur 
grace ?» — « II se faict ainsi , respondit il ; ceulx Ik ne sont pas 
peinctsqui sont demourez noyez, en bien plus grand nombre ^. » 
Cicero diet que leseulXenophanescolophonien, entre touts 
Ies philosophes qui ont advoue Ies dieux , a essay6 de desra- 
^ciner toute sorte de divination^. D'autant est il moins de mer- 
veiUe si nous avons veu , par fois k leur dommage , aulcunes 
de nos ames principesques s'arrester k ces vanitez. le voul- 
drois bien avoir recogneu de mes yeulx ces deux merveilles , 
du livre de loachim, abb^ calabrois, qui predisoit touts Ies 
papes tuturs , leurs noms et formes ; et celuy de Leon I'empe- 
reur , qui predisoit Ies empereurs et patriarches de Grece. 

< Platon, RipubHque, V, 8, etc., ^tion de M. Ast, 1814. J. V. L. 
> Si Ton tire tout le jour, 11 fant bien que Ton toache quelquefois au but. Cic. , de 
ZHvifi.^II, 59. 

3 Cic. , de NaU deor. , 1 , 37. c. 

4 Id., de DivinaU, 1, 5. C. 



46 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

Gecy ay ie reoogneu de mes yeulx , qu'ez confusioiis public- 
ques, les hommes, eslonnez de leur fortune, se yont reiec- 
tants, comme k toute superstition , k rechercher au ciel les 
causes et menaces anciennes de leur malbeur ; et y sont si 
estrangement heureux de mon temps , qu'ils m*ont persuade 
qu'ainsi que c*est un amusement d'esprits aigus et oysifs , 
ceulx qui sont duicts k cette subtilit6 de les replier et desnouer, 
seroyent en touts escripts capables de trOuver tout ce qu'ils y 
demandent : mais sur tout leur preste beau ieu le parler obs- 
cur, ambigu et fantastique du iargon prophetique, auquel 
leurs auteurs ne donnent aulcun sens clair , k fin que la pos- 
terity y en puisse appliquer de tels qu'il luy plaira. 

Le daimon de Socrates estoit k Tadventure certaine impul- 
sion de volont^, qui se presentoit k luy sans le conseil de son 
discours > : en une ame bien espuree , comme la sienne , et 
preparee par continu exercice de sagesse et de vertu , il est 
vraysemblable que ces inclinations, quoyque temeraires et 
indigestes, estoient tousiours importantes et dignes d'estre 
suyvies. Cbacun sent en soy quelque image de telles agita- 
tions d'une opinion prompte , yehemente , et fortuite : c'est k 
moy de leur donner quelque auctorit^ , qui en donne si pen 
k nostre prudence; et en ay eu de pareillement foibles en rai- 
son , et violentes en persuasion , ou en dissuasion , qui es- 
toient plus ordinaires k Socrates *, auxquelles ie me suis laiss6 
emporter si utilement et beureusement , qu'elles pourroient^ 
estre iugees tenir quelque chose d'inspiration diyine. 

CHAPITRE Xn. 

DK LA CONSTANCE. 

La loy de la resolution et de la Constance ne porte pas que 
nous ne nous debyions couyrir, autant qu'il est en nostre 
puissance , des maulx et inconyenients qui nous menacent , 

I De sa roifofi. 

• PL ATOM, TMag^t. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE XII. 47 

ny par consequent d*avoir peur qu'ils nous surprennent: au 
rebours, touts moyens honnestes de se guarantir des maulx , 
sont noo seuleroent permis, mais louables^ ct le ieu de ia con- 
stance se ioue principalement k porter de pied ferme les in- 
eonvenients oil il n'y a point de remede. De maniere qu'il n'y 
a souplesse de corps ny roouvement aux armes de main , que 
nous trouvions mauvais , s'il sert k nous guarantir du coup 
qu'on nous rue. 

Plusieurs nations tresbeiliqueuses se servoyent, en leurs 
faicts d*armes, de la fuyte pour advantage principal, et mon- 
troyent le dos ^ rennemy plus dangereusement qi^e leur vi- 
sage : les Turcs en retiennent quelque chose; et Socrates, 
en Platon, se mocque de Laches qui avoit definy la fortitude , 
« Se tenir ferme en son reng contre les ennemis. » Quoy, feit 
il , seroit ce doncques laschet6 de les battre en leur faisant 
place? et luy allegue Homere, qui Ioue en Aeneas la science 
defhir. £t, parce que Laches, se r'advisant, advque cet usage 
aux Scythes et enfin generalement a touts gents de cheval , il 
luy allegue encores Texemple des gents de pied lacedemoniens, 
nation sur toutes duicte k combattre de pied ferme, qui , en la 
iournee de Platees , ne pouvant ouvrir la phalange persienne , 
s'adviserent des'escarter etsier ' arriere; pour, par Topinion 
de leur ftiyte, faire rompre et dissouldre cette masse, en les 
poursuivant; par oil ils se donnerent la victoire*. 

Touchant les Scythes, on dictd'eux, quand Darius alia pour 
loi subiuguer, qu'il manda k leur roy force reproches , pour 
le veoir tousiours reculant devant luy, et gauchissant la mes- 
lee. A quoy Indathyrses', car ainsi se nommoit il, feit res- 
ponse, « Que ce n'estoit pour avoir peur de luy ny d'homme 
vivant; mais que c'estoit la &(on de marcher de sa nation, 
n'ayant ny terre cultivee , ny ville, ny maison k deffendre , et 
k craindre que Tennemy en peust faire prouQt : mais s'il avoit 
si grand'faim d'y mordre , qu'il approcbast pour veoir le lieu 

> Sier, pour sc plaoer. dn liiisftedmre. B. J. 

>'PUTOrr, La€h^t,^9eid4M$, ^t. de Franclbrt, 1603. J. V. L. 

3 Ou Idanthyrte. Hbiodotb, fv, 417. J. V. L. 



.r 



48 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

de leurs anciennes sepultures , et que Ik il trouveroit k qui 
parler tout son saoul. » 

Toutesfois aux canonados, depuis qu'on leur est plants en 
butte , comme les occasions de la guerre portent souvent , il 
est messeant de s'esbranler pour la menace du coup ; d'autant 
que , par sa violence 6t vistesse , nous le tenons inevitable ; et 
en y a maint un qui pour avoir ou hauls6 la main, ou baiss6 la 
teste , en a , pour le moins , apprest6 k rire k ses compaignons. 
Si est ce qu'au voyage que I'empereur Charles cinquiesme 
feit contre nous en Provence, le marquis de Guast estant M6 
recognoistire la ville d'Arles, et s'estant iect6 hors du convert 
d'un moulin k vent, k la faveur duquel il s'estoit approch^, 
feut apper(u par les seigneurs de Bonneval et seneschal d'Age- 
nois, qui se pourmenoyent sus le theatre auxarenes: lesquels 
Tayant montre au sieur de Yilliers, commissairede Tartillerie, 
il braqua si k propos une couleuvrine, que sans ce que ledict 
marquis, veoyant mettre le feu , se lancea k quartier, il feut 
tenu qu'il en avoitdans le corps'. Et de mesme quelques an- 
nees auparavant, Laurent de Medicis, due d'Urbin, pere de 
la royne mere du roy % assiegeant Mondolphe , place d'ltalie ^ 
aux terres qu'on nomme du Yicariat, veoyant mettre le feu 
k une piece qui le regardoit, bien luy servit de faire la cane; 
car aultrement le coup, qui ne lui raza que le dessus de la 
teste, lui donnoit sans doubte dans Testomach. Pour en dire 
levray, ienecroypasquecesmouvementsse feissentavecques 
discours *, car quel iugement pouvez vous faire de la mire haultcf 
ou basse en chose si soubdaine? et est bien plus ais^ k croire que 
la fortune favorisa leur frayeur ; et que ce seroit moyen und 
aultre fois aussi bien pour se iecter dans le coup,^ue pour Fevi- 
ter. Ic ne me puis deffendre, si le bruit esclatant d'une barque^ 
busade vient k me frapper les aureilles k Timprouveu , en lieu 
oi]i ie ne le deusse pas attendre, que ie n'en tressaille : ce que 
i'ay veu encores advenir k d'aultres qui valent mieulx que moy . 

> M^moires de Guilladhe do Bbllat, li?. VII, fo/. SI9, len, C. 
• Catberioe de Mddicis, m^re de Fran^ U, de Charles IX, et de Henri 111 , alors 
rdgnant. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE XIII. 49 

M'y n'entendent les Stolciens que i'ame de leur sage puisse 
resisteraux premieres visions et fantasies qui luy surviennent; 
ains, comme k une subiection naturelle, consentent qu'il cede 
au grand bruit du ciel ou d'une ruyne, pour exemple, iusques 
a la pasleor et contraction, ainsin aux auitres passions, pour- 
veu que son opinion demeure saulve et entiere, et que I'as^ 
siette de son discoursn'en souffre atteinte ny alteration quel- 
conque , et qu'il ne preste nul consentement k son effroy et 
souflrance. De celuy qui n'est pas sage, il en va de mesme en 
la premiere partie ; mais tout aultrement en la seconde : car 
rimpression des passions ne demeure pas en luy superficielle, 
ains va penetrant iusques au siege de sa raison , Tinfectant et 
la corrompant ; il iuge selon icelles , et s'y conforme > . Veoyez 
biendisertementet plainement I'estat du sage stolque : 

Mens immota maDet ; lacrymae folfnDtor ioaoes >. 

Le sage peripateticien ne s'exempte pas des perturbations ^ 
mais il les modere. 

CHAPITRE XIII. 

CEBIMONIE DE L^ENTfiEVEUE DES BOYS. 

II n'est subiect si vain qui ne merite un reng «n cette rap- 
sodie. A nos regies communes, ce seroit une notable discour- 
toisie , et k Tendroict d'un pareil , et plus k I'endroict d'un 
grand , de failllr k vous trouver chez vous quand il vous au- 
roil adverty d'y debvoir venir : voire , adioustoit la royne de 
Navarre Marguerite k ce propos , que c'estoit incivility k un 
gentilhomme de partir de sa maison , comme il se faict le plus 
souvent, jpour aller au devant de celuy qui le vient trouver, 
pour grand qu'il soit ; et qu'il est plus respectueux et civil de 

> Toutes ces pensto sont presqae Iradaites (I'Auld-Gellb ( XIX, I ), qui les avoit 
traduites Ini-mtoie da dniioteiiie Uvre, ai:^ourd'hai perda,deaM^mo{re<d*Anieo 
sur tpicUie, J. V. L. 

> II pleure, mat* ton ccrar demeure lo^braalabte. 

YiiG. , tnad, , IV, 449 , trad, de Delille. 
TOMl I. * 



50 ESSAIS DE MONTAIGNE » 

Tattendre pour le recevoir, ne feust que de peui' de faillir sa 
route ^ et qu*il suflTit de I'accoinpaigner k son parlement. Pour 
moy i'oublie souvent Tun et Taultre de ces vains offices; 
comme ie retranche en ma maison autant que ie puis de la ce- 
rimonie. Quelqu'un s'en oflense, qu'y feroy ie? II vault 
mieubL que ie I'offense pour une fois, que moy touts les iours ; 
ce seroit une subiection continuelle^A quoy faire fuit on la 
servitude des courts, si on I'entraisne iusques en sa taniere? 
C'estaussi une regie commune en toutes assemblees, qu'il 
touche aux moindresde se trouver les premiers k Tassignation , 
d'autant qu'il est mieulx deu aux plus apparents de se faire 
attendre. 

Toutesfois , k Tentreveue qui se dressa du pape Clement * et 
du roy Francois k Marseille , le roy, y ayant ordonne les ap- 
prests necessaires, s'esloingna de la villi, et donna loisir au 
pape de deux ou trois iours pour son entree et refreschisse- 
ment , avant qu'il le veinst trouver. Et de mesme , k Tentree 
aussi du pape • et de Tempereur k Bouloigne , Tempereur 
donna moyen au pape d'y estre le premier, et y surveint aprez 
luy. C'est , disent ils , une cerimonie ordinaire aux aboucbe- 
ments de tels princes, que le plus grand soit avant les aultres 
au lieu assign^, voire avant celuy cbez qui se faict Tassem- 
blee ; et ie prennent de ce biais , que c'est k fin que cette appa- 
rence tesmolgne que c'est le plus grand que les moindres voni 
trouver, et le recherchent , non pas luy eulx. 

Non seulement chasque pals , mais chasque cit6 , et cbasque 
vacation ', a sa civility particuliere. Fy ay esti assez soigneu- 
sement dress6 en mon enfance , et ay vescu esk assez bonne 
compaignie , pour n'ignorer pas les loix de la nostra frangoise, 
et en tiendrois eschole. Tayme k les ensuivre , mais non pas si 
couardement que ma vie en demeure contraincte : elles ont 
quelques formes penibles , lesquelles pourveu qu'on oublie par 

I septidme du noin , cq 1883. C. 

• Da mtoie pape Clement VH et de Charles-Qiiinl . sur la fiD de ranii6; IStS. La 
r^flerion snivante est de Goicciaidiii, Uv. XX. page 535. c. 
3 chaque €tat, ehaqm frofation. 



UVRE I, GHAPITRE XIV. 51 

diaeretion, non par erreur, on n'en a pas moins de grace. I'ay 
veu souvept des hommes incivils par trop de civility , et im- 
portuDS de courtoisie. 

C'estau demourant une tresutile science que la science de 
I'entregent. Elle est , comme la grace et la beault^ , concilia- 
trice des premiers abords de la society et &miliarit^ ; et par 
consequent nous ouvre la porte a nous instruire par les exeni- 
pies d'aultruy , et k exploicter et produire nostre exemple , 
s'il a quelque chose d'introisant et communicable. 

CHAPITRE XIV '. 

ON EST PUNY POUB S^OPINIASTRBB A UNE PLACE SANS BAISON. 

La vaillance a ses limites , comme les aultres vertus y les- 
quels franchis , on se treuve dans le train du vice : en maniere 
que par chez elle on se peult rendre k la temerity , obstination et 
folic, qui n'en s^ait bien les bomes, nmlaysees en verity k 
choisir sur leurs conGns. De cette consideration est nee la 
coustume que nous avons aux guerres , de punir, voire de 
mort , ceulx qui s'opiniastrent k deffendre une place qui par 
les regies militaires ne peult estre soustenue. Aultrement , 
soubs re^)eranoe de Timpunit^ , il n'y auroit pouUier * qui 
n'arrestast une armee. 

Monsieur le eonnestiible de Montmorency , au siege de Pa- 
vie , ayant edt6 commis pour passer le Tesin , et se loger aux 
fauxbourgs isainct Antoine, estant empescb^ d'une tour au bout 
du pont , qui 8*opiniastra iusques k se faire battre , feit pendre 
tout ce qui estoit dedans ' ; et encores depuis , accompaignant 
monsieur le Dauphin au voyage delk les monts , ayant prins 
par force le chasteau de YiDane , et tout ce qui estoit dedans 
ayant est^ mis en pieces par la f\irie des soldats , horsmis le 

> MOnfaigae pU^t i«i, dau I'MMlioB de 15W. le chapitre intitaM. (>*« <i| 0OM^ 
det bitm ei <U$ maW« dujpmd, en bonm ptnUe, de I'opM^n qu4 wms en awMM* 
II en a Cait , depuis. le qoarantitaie de ce premier liTre. J. V. L. 

• Pouiailler {bicoque). 

3 M^moires de JfiSTiN du Bblui , U?. U, fol. M. C. 



52 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

capitaine et I'enseigne , il les feit pendre et estrangler pour 
cette mesme raison ' : comme feit aussi le capitaine JMartindu 
Bellay , lore gouverneur de Turin en cette mesme contree, le 
capitaine de Sainct Bony, le reste de ses gents ayant est^ 
massacr^ k la prinse de la place *. 

Mais d'autant que le iugement de la valeur et foiblesse du 
lieu se prend par Testimation et contrepoids des forces qui Tas- 
saillent (car tel s'opiniastreroit iustement contre deux couleu- 
vrines, qui feroit renrag6 d'attendre trente canons), ou se 
met encores en compte la grandeur du prince conquefant , sa 
reputation, le respect qu'on luy doibt^ il y a danger qu'on 
presseua peu la balance de ce cost6 \k : et en advient par ces 
mesmes terraes , que tels ont si grande opinion d'eulx et de 
leure moyens , que ne leur semblant raisonnable qu'il y ai t rien 
digne de leur faire teste , ils passent le coulteau partout ou ils 
treuvent resistance, autant que fortune leur dure; comme il 
se veoid par les formes de sommation et desfi que les princes 
d'orient , et leure successeure qui sont encores , ont en usage, 
flere, haultaine et pleine d'un conunandement barbaresque. 
Etau quartierpar ou les Portugalois escomerent leslndes, ils 
trouverent des estats avecques cette loy universelle et invio- 
lable, que tout ennemy vaincu par le roy en presence, oupar 
son lieutenant, est bore de composition de ran^on et de 
mercy. 

Ainsi sur tout il se fault garder , qui peult , de tumber entre 
les mains d'un iuge ennemy , victorieux et armd. 

CHAPITRE XV. 

DB LA PUnmON DE LA COUABDISE. 

Touy aultrefois tenir i un prince et tresgrafnd capitaine , 
que pour laschet^ de coeur un soldat ne pouyoit estre con- 
demn6 k mort; luy estant k table faict recit du procez du sei- 

■ Mimohres de Guillaciib du Bbllav, II?. VIH, fol. 40a. C. 
t Id.,<M<I.,Ut. lX,/b/. 425. 



LITRE I , CHAPITRE XV. 53 

gneur de Vervins, qui feut condemn^ k mort pour avoir rendu 
Bouloigne*. A la verity c'est raisonqu'on face grande diffe- 
rence cntre les fauites qui viennent de nostre foibiesse , et 
celles qui viennent de nostre malice : car en ceiies icy nous 
nous sommes bandez k nostre escient contre les regies de la 
raison qile nature a empreintes en nous ; et en celles Ik , il 
semble que nous puissions appeller k garant cetle mesme na- 
ture, pour nous avoir laissez en telle imperfection et de&il- 
lance. De maniere que prou de gents ont pens^ qu'on ne se 
pouvoit prendre k nous que de ce que nous faisons contre 
nostre conscience : et sur cette regie est en partie fondee I'opi- 
nion de ceulx qui condemnent les punitions capitales aux here- 
tiques et mescreants , et celle qui establit qu'un advocat et un 
iuge ne puissent estre tenus de ce que par ignorance ils ont 
failly en leur charge. 

Mais quant k la couardise , il est certain que la plus com- 
mune fa^n est de la chastier par honte et ignominie : et tient 
on que cette regie a est6 premierement mise en usage par le 
legislateur Charondas; et qu'avant luy les loix de Grece pu- 
nissoient de mort ceulx qui s'en estoyent fuys d'une battaille : 
au lieu qu'il ordonna seulement qu'ils fussent par trois iours 
assis emmy la place publicque , veslus de robe de femme ; 
esperant encores s'en pouvoir servir, leur ayant faict revenir 
le courage par cette honte *. Suffundere malis honiinis sangui- 
neni, quam effundere ^, II semble aussi que les loix romaines 
punissoyent anciennement de mort ceulx qui avoient fuy : car 
Ammianus Marcellinus diet que Tempereur lulien condeq^pa 
dix de ses soldats, qui avoient tourn^ le dos en une charge 
contre les Parthes, k estre degradez, et, aprez, k souffrir 
mort, suyvant, dictil, les loix anciennes^. Toutesfois ail- 
leurs, pour une pareille faulte, il en condemne d'aultres seu- 

' Au roi d'Anglelerre Henri vm , qai Paasi^geoit en penonoe. royez les Mimoires 
de Mabtin dd BsLLiv. Ut. X , fol. 806 et suiy. C. 

* DiODORB DB SiCILE, Xll. 4. C 

3 Songez plu(6t k (aire rougir le ooupable qu'& r^paudre son sang. Tbbti)LLIB1\| 
Apologetique, page 503, 6d. de Paris. 1806. 
^ AHMIKfl KTAICBLUJI , XXI V, 4; el plos b9S , XXV, 1. C. 



54 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

lenient k se tenir panny les prisonniers SQubs I'enseigae du 
bagage. L'aspre chastiement du peuple romain contre les sol- 
dats escbapez de Cannes , et , en cette mesme guerre , contre 
ceulx qui accompaignerent Gn. Fulvius em sa desfoicte, ne 
ireintpas^ la mort '. Si est il A craindre que la llonte les des- 
€8pere , et les rende non froids amis seuiement , mais ennemis. 
Du temps de nos peres *, le seigneur de Franget , iadis lieu- 
tenant de la compaignie de monsieur le marescbal de Cbastil- 
lon , ayant, par M. le marescbal de Cbabannes , est^ mis gou- 
vemeur de Fontarabie au lieu de monsieur du Lude , et Tayant 
r^odue aux Espaignols , tot condemn^ a estre degrade de no- 
blesse, ei tant luy que sa posterity declare roturier, taiUaMe , 
et incapable de porter armes : et feut cette rude sentence 
executee k Lyon. Depuis , souflrirent pareille punition touts 
les gentilshommes qui se trouverent dans Guyse , lors que le 
comte de Nansau ' y entra •, et aultres encores , depuis. Tou- 
tesfois quand il y auroit une si grossiere et apparente ou igno- 
rance ou couardise , qu'elle surpassast toutes les ordinaires, ce 
seroit raison de la prendre pour suffisante preuve de mes- 
chaacet^ et de malice , et de la chastier pour telle. 

CHAPITRE XVI. 

UN TBAICT DE QUELQUES AMBASSADEUBS. 

r^bserve en mes voyages cette practique , pour apprendre 
lonsiours quelque chose par la communication d'aultruy (qui 
fsA une des plus belles escboles qui puisse estre) , de ramener 
tousiours ceulx avecques qui ie confere, aux propos des choses 
quMls SQavent le mieulx -, 

Basti al ooochiero ragionar de* yenti , 

Al Mfolco dei tori ; e le sue piaghe 

CoDti '1 goerrier, conti 'I pastor gli armenti 4 ; 

« TiTl LiTl, XXV, 7. »; XXVI, 2, 5. J. V. L. 

• En I8S8. Le seigneur de Franget est nomm^ Pmmgsi dans les MSmoirts de MiS- 
Tm DO BSLLiT, lir. II , fol, 60 et saiv. C. 

3 On Nassau, M6m, de Guillauhe du Brlat, annte4836, H?. VII, fol. SS4. C. 

4 Que le pilote se oontente de parler des vents, leUxMireur de ses tanreaux, Ic 



LIVEE I, CHAPITRE XVI. 55 

car il advient le plus souvent, au contraire, que chascun 
choisit plustost k discourir du mestier d'un auitre que du sien, 
estimant que c'est autant de nouvellc reputation acquise : tes* 
moing le reproche qu'Archidamus feit k Periander, qu'il quit- 
toit la gloire de bon medecin , pour acquerir celle de mauvais 
poete * . Yeoyez combien Cesar se desploye largement i mnw^ 
faire entendre ses inventions k bastir ponts et engins^;' et 
combien , au prix , il va se serrant oi!i il parle des oflSces de. 
sa profession , de sa vaillanee , et conduicte de sa milice r^ 
ses exploicts le veriGent assez capitaine excellent; il se 
yeult faire cognoistre excellent enginieur ' : quality aulcune- 
ment estrangiere. Le vieil Dionysius estoit tresgrand chef de 
guerre , comme il convenoit k sa fortune : mais il se travailloit 
k donner principale recommendation desoy par la poesie; et 
si n'y s^Yoit guere^. Un homme de vacation iuridique , men^ 
ces iours passez veoir un'estude foumie de toute sorte de 
livres de son mestier et de tout auitre mestier, n'y trouva 
nuUe occasion de s'entretenir; mais il s'arresta k gloser rudc- 
ment et magistralement une barricade logce sur la vis ^ de 
I'estude , que cent capitaines et soldats recognoissent touts les 
iours sans remarque et sans offense. 

Optat ephlppia bo6 piger, oplat arare caballos ^. 

guerrier de ses blessures , et le berger de ses troapeaui. l*raducH<m iUxUenne dt Pro- 
perce . II . 1 , 45. Void le texte latin : 

NsTlta d€ Tcatls , de tsurls oarrat arator ; 
Enamerat miles Tulnera , pastor ovea. 

» PLQTiBQOB, Apophtkegmes des Lac^dimonien* » 4 Tarticie Arekidamus , fil$ 
d'jigMlat.C 

* royez surtoat la description da pont Jet^ sur le Rbin, de Bello Gall,, IV, 17. 
J. V. L. 

3 Montaigne toit enginiew (Ingdnienr ). du mot engin dont il se sert sourent. N. 

4 QlOOOBB DB SiGILB, XV, 6. C. 

s MoDtalgne, dans I'exemplaire corrig^ de sa main, s^outoit lei par oit il eeMt 
%nonU, ce qnl expUqne cette expression iurlaitisum volt alors qu'il s'agitd'un esca- 
Her loomanC : maiall a effacd eeamots, paroiiH esUfU numt^; et 11 a tiiqaii de Vee- 
iude.N. 

« Le bcBuf pcsant voudrolt porter la selie, et le cheiral lirer la cbarrue. UoaiCE, 



56 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

Par ce train vous ne faictes iamais rien qui vaille. Ainsin il fault 
travaiiler de reiecter tousiours I'architecte , le peintre , le cor- 
doDoier, et ainsi du reste , chascun a son gibbier. 

Et , & ce propos , k la lecture des histoires , qui est le subiect 
de toutes gents , i'ay accoustume de considerer qui en sont les 
escrivains : si ce sont personnes qui ne facent aultre profes- 
sioQ que de lettres , i'en apprends principalement le style et le 
langage ^ si ce sont medecins , ie les crois plus volontiers en ce 
qu'ils nous disent de la temperature de Tair, de la sante et 

k 

complexion des princes, des bieceures et maladies; si iuris- 
consultes, il en fault prendre les controverses des droits, les 
loix, Testablissement des polices, et choses pareilles; si 
theologiens , les affaires de TEglise , censures ecclesiastiques, 
dispenses et mariages ; si courtisans , les moeurs et les cerimo- 
nies ; si gents de guerre, ce qui est de leur charge , et princi- 
palement les deductions des exploits oil ilsse sont trouvez en 
personne; si ambassadeurs , les menees, intelligences, et 
practiques, et maniere de les conduire. 

A cette cause , ce que i'eusse pass6 a un aultre sans m'y ar- 
rester, ie I'ay poise et remarqu6 en Thistoire du seigneur de 
Langey, tresentendu en telles choses : c'est qu'aprez avoir 
conte ces belles remontrances de I'empereur Charles cin- 
quiesme , faites au consistoire a Rome , presents Tevesque de 
Mascon et le seigneur du Velly , nos ambassadeurs , oii il avoit 
mesl6 plusieurs paroles oultrageuses contre nous, et, entre 
aultres, que si ses capitaines et soldats n'estoient d'aultre fide- 
lit6 et suffisance en Tart militaire , que ceulx du roy , tout sur 
Theure il s'attacheroit la chorde au col pour luy aller deman- 
der misericorde (et de cecy il serable qu'il en creust quelque 
chose , car deux ou trois fois en sa vie , depuis , il luy adveint 
de redire ces mesmes mots); aussi qu'il desfia le roy de le com- 
battre en chemise , avecques Tespee et le poignard , dans un 
batteau : le diet seigneur de Langey, suyvant son histoire , 
adiouste que lesdicts ambassadeurs faisants une despeche au 
roy de ces choses , luy en dissimulerent la plus grande partie , 

• Martin do Bellat. seigneur de Langey, MSmoires, liv. V, fol. 887 et siii?. c. 



UYRE I, CHAPITRE XVI. 57 

mesme luy celerent les deux articles precedents. Or, i'ay trouv6 
bien estrange qu'il feust en la puissance d'un ambassadeur de 
dispenser sur les advertissements cpi'il doibt faire a son mais- 
tre, mesme de telle consequence , venants de telle personne, 
et diets en si grand'assemblee : et m'eust semble i'oflice du 
serviteur estre de fidelement representer les choses en leur en- 
tier, comme ell^ sont advenues, k Gn que la liberty d'ordon- 
ner, iuger et choisir, demeurast au maistre ; car, de luy alterer 
ou cacber la verity , de peur qu'il ne la preigne aultrement 
qu'il ne doibt et que cela ne le pousse k quelque mauvais party, 
et ce pendant le laisser ignorant de ses affaires , cela m'eust 
sembl^ appartenir k celuy qui donne la loy , non k celuy qui la 
receoit ; au curateur et maistre d'eschole , non k celuy qui se 
doibt penser inferieur, non en auctorit^ seulement , mais aussi 
en prudence et bon conseil. Quoy qu'il en soit, ie ne voul- 
drois pas estre servy de cette fagon en mon petit faict. 

Nous nous soustrayons si volontiers du commandement , 
soubs quelque pretexte , et usurpons sur la maistrise ; chascun 
aspire si naturellement k la liberte et auctorit^ , qu'au supe- 
rieur nuile utility ne doibt estre si chere , venant de ceulx qui 
le servent , comme luy doibt estre chere leur simple et naifve 
obelssance. On corrompt roffice du commander, quand on y 
obelt par discretion , non par subiection '. £t P. Grassus , ce- 
luy que les Romains estimerent cinq fois heureux , lorsqu'il 
estoit en Asie consul, ayant mand^ k un enginieur grec de luy 
faire mener le plus grand des deux masts de navire qu'il avoit 
veus k Athenes , pour quelque engin de batterie qu'il en vou- 
loitfeire-, cettuy cy , soubs tiitre de sa science, se donna loy 
de choisir aultrement , et mena le plus petit, et , selon la rai- 
son de son art, le plus commode. Crassus, ayant paticmment 
oul ses raisons, luy feit tresbien donner le fouet, estimant 
rinterest de la discipline plus que I'interest de i'ouvrage. 

D'aultre part pourtant , on pourroit aussi considerer que 
cette obelssance si contraincte n'appartient qu'aux comman- 

' Pens^c traduite d'AuLi-OcLLB (1,13). Ii qui Montaigne empninte atiwi Ic fail 
sutTant. C. 



58 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

dements precis et prefix. Les ambassadeurs ont une charge 
plus libre , qui en plusieurs parties despend souverainement 
de leur disposition; ils n'executent pas simplement , mais 
forment aussi et dressent par leur conseil la volont^ du mais- 

'tre. I'ay veu , en mon temps, des personnes de comma nde- 
ment reprins d'avoir plustost obel aux paroles des lettres du 
roy, qu*A Toccasion des affaires qui estoient prez d'eulx. Les 
bommes d'entendement accusent encores auiourdliuy I'usage 

^les roys de Perse de tailler les morceaux si courts k leurs 
agents et lieutenants, qu'aux moindres choses ils eussent a 
recourir k leur ordonnance ; ce delay, en une si longue esten- 
due de domination , ayant souvent apporte des notables dom- 
mages k leurs affaires. Et Grassus, escrivant k un homme du 
mestier, et luy donnant advis de Tusage auquel il destinoit cc 
mast , sembloit il pas entrcr en conference de sa deliberation , 
et le convier k interposer sondecret? 

CHAPITRE XVII. 

DE LA PEUB. 

Obstopiii , steteniDtqiie comae , et toi fiiQCibiit hstifc '. 

le ne suis pas bon naturaliste (qu'ils disent) et ne s^ais 
gueres par quels ressorts la peur agit en nous ; mais tant y a 
que c'est une estrange passion; et disent les medecins qu'il 
n'en est aulcune qui emporte plustost nostre iugement horsde 
sa deue assiette. De vray, i'ay veu beaucoup de gents devenus 
insensez, de peur; et, au plus rassis , il est certain, pendant 
que son accez dure , qu*elle engendre de terribles esbloulsse* 
ments. le laisse k part le vulgaire , k qui elle represente tantost 
les bisayeuls sortis du tumbeau enveloppez en leur suaire , 
tantost des loups-garous , des lutins et des chimeres ; mais 
parmy les soldats mesmcs , 06 elle debvroit trouver moins de 
place , combien de fois a elle change un troupeau de brebis en 

I Je MmlB , ma toIx meort , et mcs cheveai ce drenent. 

ViiG. , trad, par DeliUe, i^n. , II, 774. 



LIV«E I, CHAPITRE XVII. 59 

esquadron de ooriQlets ' 7 des roseaux et des Cannes , en gents* 
darmes et landers? nos amis, en nos ennemis? et la croix 
blanche, k la rouge? IxH^que monsieur de Bourbon print 
Rome% un port' enseigne, qui estoit k la garde du bourg 
sainct Pierre , feut saisi de tel elTroy k la premiere alarme , 
que par le trou d'une ruyne , il se iecta , I'enseigne au poing , 
hors la ville, droict aux ennemis, pensant tirer vers le 
dedans de la ville ; et k peine enfin , veoyant la troupe de 
monsieur de Bourbon se renger pour le soustenir, estimant 
que ce feust une sortie que ceulx de la ville feissafit , il se re- 
cogneut , et , toumant teste , rentra par ce mesme trou , par 
lequel il estoit scnrty plus de trois cents pas avant en la cam- 
paigne. II n'en adveint pas du tout si heureusement k I'ensei^ 
gne du capitaine lulle , lors que sainct Paul feut prins sur 
nous par le comte de Bures et monsieur du Reu -, car, estant 
si fort esperdu de frayeur, que de se iecter k tout son enseigne 
bors de la ville par une canoniere, il feut mis en pieces par 
les assaillants ^ : et , au mesme siege , feut memorable la peur 
qui serra , saisit et glacea si fort le coeur d'un gentilhomme , 
qu*il en tumba roide mort par terre , k la bresche , sans aul- 
cune bleceure. Pareille rage poulse par fois toute une multi- 
tude : en Tune des rencontres de Germanicus contre les AUe- 
mans, deux grosses troupes prinrent, d'effroy, deux routes 
opposites •, Tune ftiyoit d'oii Taultre partoit 4. Tantost elle nous 
donne des ailes aux talons , comme aux deux premiers ; tan- 
tost elle nous clone les pieds et les entrave , comme on lit de 
Fempereur Theophile , lequel , en une battaille qu'il perdit 
contre les Agarenes , deveint si estonn^etsi transi qu*il ne pou- 
voit prendre party de s'enfliyr , adeo favor etiam auxiUaformidat ^', 

< Les corteUu ^toient de petites cuirasses que portoient les piquien dans les regi- 
ments des gardes. B. J. 

> Bd 1527. ar^.de Mabtin du Bella y, Ht. m, fol. 101. c. 

s Et cestuy eyieltvey.^ix GoaLAOHS do Bella y. M^moires , liT. vni, foL 184 
vert. 11 (lit anssi t^moin du fait suivant , ibid, , fbl. 585. C. 

4 Tacitb , Annales , 1 , 68. J. Y. L. 

s Taut la peur s*efb>aiemtoiedece qui poorroit lul donner du secours. Quintk-^ 
CuiCB,]II,1f. 



60 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

iusques k ce que Manuel , I'un des principaulx chefe de 
son arinee, I'ayant tirasse et secou6, comme pour I'esveil- 
ler d'un profond somme, luy diet : « Si vous ne me suy- 
vez , ie vous tueray ; car il vault mieulx que vous perdiez la 
vie, que si, estant prisonnier, vous veniez k perdre Tempire '.» 
Lors exprime elle sa derniere force, quand, pour son ser- 
vice, elle nous reiecte a la vaillance, qu'elle a soustraicte 
k no3tre debvoir et k nostre bonneur : en la premiere iuste 
battaille que les Romains perdirent contre Hannibal , soubs le 
consul Sempronius , une troupe de bien dix mille hommes de 
pied qui print I'espouvante , ne veoyant aiileurs par ou faire 
passage k sa laschet^ , s'alla iccter au travers le gros des en- 
nemis , lequel elle percea d'un merveilleux ^ort , avec grand 
meurtre de Cartliaginois^ achetant une honteuse fuyte au 
mesme prix qu'elle eust eu une glorjeuse victoire *. 

G'est de quoy i'ay le plus de peur que la peur : aussi sur- 
monte elle en aigreur touts aultres accidents. Quelle affection 
peult estre plus aspre et plus iuste , que celle des amis de Pom- 
peius , qui estoient en son navire , spectateurs de cet horrible 
massacre? Si est ce que la peur des voiles ae^ptiennes, qui 
commenceoient a les approcber, I'estouffa de maniere qu'on 
a remarque qu'ils ne s'amuserent qu'k baster les mariniers de 
diligenter et de se sauver k coups d'aviron ^ iusques k ce que, 
arrivez k Tyr, libres de crainte , ils eurent loy de toumer leur 
pensee k la perte qu'ils venoient de faire , et lascher la bride 
aux lamentations et aux larmes que cette aultre plus forte 
passion avoit suspendues '. 

Tom pa?or sapieotiam oimieni inihi ei aDimo expectorate. 

Geulx qui auront esti bien frottez en quelque estour ^ de 
guerre, touts blecez encores et ensanglantez , on les rameine 

> ZoNiiAS , Uv. HI. page ISO, id, de B^le, 1557. C. 
* TiTB Live, XXI, 56. C. 

3 CiciiON , Tuscul. , HI, 96. C. 

4 L'eirrol , loin de mon corar, a cb8«6 ma vertu. 

Enrius , ap, Cic. Tuseui, , IV, 8. J. V. L. 

i Un estour, dit Mcot, c'est ud conflict et combat* C. 



LIVRE I, CHAPITRE XVII. 61 

bien landemein ' k la charge : ma is ceulx qui ont conceu quel- 
que bonne peur des ennemis, vous ne les leur feriez passeu- 
leroent regarder en face. Ceulx qui sont en pressante crainte 
de perdre leur bien, d'estre exilez , d'estre subiuguez , vivent 
en continuelle angoisse , en perdant le boirc , le manger, le 
repos : \k ou les pauvres , les bannis , les serfs , vivent sou- 
vent aussi ioyeuseroent que les aultres. Et tant de gents qui , 
de rimpatience des poinctures de la peur, se sont pendus , 
noyez et precipitez , nous ont bien apprins qu'elle est encores 
plus importune et plus insupportable que la mort. 

Les Grecs en recognoissent une aultre espece , qui est ouUre 
I'erreur de nostre discours % venant , disent ils , sans cause 
apparente et d'une impulsion celeste : des peuples entiers s'en 
veoyent souvent frappez , et des armees entieres. Telle feut 
celle qui apporta k Carthage une merveilleuse desolation : on 
n'y oyoit que cris et voix effrayees ; on veoyoit les habitants 
sortir de leurs maisons comme k Talarme , et se charger, ble- 
cer et entretuer les unsles aultres, comme si ce feussent 
ennemis qui veinssent k occuper leur ville ; tout y estoit en 
desordre et en fureur, iusques k ce que , par oraisons et sacri- 
fices , lis eussent appais6 Tire des dieux ^ Ils nomment cela 
terreurs paniques ^. 

I C'est aiDd qne Montaigne a <(crit ce mot \ la marge de Texemplaire oorrig^ de sa 
main ; il rorthographie m£me iendemein, ou lentkmain ; et J'ai remarqn^ que ce mot 
est flouTent terit de ces deux manidres dans pinsienrs passages mannscrits dont il a 
charge les marges de son exemplaire. Quelqaefois aussi il ^crit le lendemain , comme 
on parte aujourd'hui. J'ai conserr^ ces diffdrentes ortbograpbes du mftme mot, puis- 
qn'il les empioie indistinctement et qu'elles sont d'aUleturs tre« remarquables pour 
ceox qui suiTent et obsenrent curieusement les dirers cbangements que le temps , I'u- 
sage et le progrte des lumieres ont prodnits dans notre langue , dans sa syntaxe , son 
orthographe , et sa prononciation. N. * 

• C*est-4*dire qui n'eti pas causae par une erreur de notre jugement. C. 

) DIODOBE Dl SlGlLE. XV, 7. G. 

4 ID., ibid, Plutaiqoi, TraiUidltiM et OsMs, c. 8. C. 



62 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

CHAPITRE XVIII. 

QU*IL NB PAULT ICGER DB NOSTBB HEUB QU'APBBZ LA MORT >. 

Scilicet ultima semper 
Eupectaoda dies homioi est ; didqne beatus 
Ante obttum nemo gopremaqiie fonera debet *. 

Les enfants scavent le conte du roy Croesus k ce propos ^ -. 
lequel ayant est^ prins par Gyrus et condemn^ k la mort ^ sur 
le poinct de I'execuUon il s'escria : « O Solon ! Solon ! » Ccla 
rapports k Gyrus , et s'estant enquis que c'estoit k dire -, il luy 
feit entendre qu'il verifioit lors k ses despens Tadvertissement 
qu'aultrefois luy avoit donn^ Solon : « Que les hommes , quel- 
que beau visage que fortune leur face , ne se peuvent ap- 
peller heureux iusques k ce qu'on leur ayt veu passer le der- 
nier iour de leur vie , » pour I'incertitude et variety des choses 
humaines, qui, d'un bien legier mouvement, se changent 
d'un estat en aultre tout divers. Et pourtant Agesilaus , k quel- 
qu'un qui disoit heureux le roy de Perse , de ce qu'il estoit 
venu fort ieune k un si puissant estat : « Ouy \ mais , diet il , 
Priam en tel aage ne feut pas malheureux 4. h Tantost , des 
roys de Macedoine , successeurs de ce grand Alexandre , il 
s'en faict des menuisiers et greOiers k Rome *, des tyrans de 
Sicile , des pedantes k Gorinthe ; d'un conquerant de la moiti6 
du monde et empereur de tant d'armees , il s'en feict un mi- 
serable suppliant des belitres ofliciers d'un roy d'Aegypte : 
tant cousta k ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou 
six mois de vie ! Et du temps de nos peres , ce Ludovic Sforce , 
dixiesBie due de Milan , soubs qui avoit si longtemps bransl6 

I Mootaigiie a d^a ditquelque chose k ce st^etdans le chafiilre III de ce prenier 
llvre. 

* .... Nal honmie cerUIn d'an booheur $uu retoar 

Ne peat le crolre heareax aTtnt loo dernier joor. 

PTiDK, trad, par Saint-Ange, MOam., m, 135. 

3 HEIODOTB, I, 86. J. V. L. 

4 Plutaiqui , Jpophthegmes des LaeiiUmonUns. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XVIII. Gi 

toule ritalie, on Fa veu mourir prisonnier k Loches ', mais 
aprez y avoir vescu dix ans , qui est le pis de son march6. La 
plus belle royne % veufve du plus grand roy de la cbrestient^, 
vient elle pas de mourir par la main d'un bourreau ? indigne 
et barbare cruaute! Et mille tels exemples; car il semble 
que , comme les orages et tempestes se picquent contre Tor- 
gueil et haultainete de nos bastiments, il y ayt aussi I^ hauU 
des esprits envieux des grandeurs de (a bas ; 

Usque adeo res bnmaDas tm abdita qiUBdam 
Obterit, et pulcbros fasces , saeYasqae secures 
ProcDicare, ac ludibrio sibi batiere videtor ' ! 

et semble que la fortune quelquesfois guette k poinct nomm^ 
le dernier iour de nostre vie , pour montrer sa puissance de 
renverser en un moment ce qu'elle avoit basty en longues an- 
nees^ et nous faict crier, aprez Laberius, 

Nimiram bac die 
Una plus Tixi mihi , qaam Tirendum ftiit4 ! 

Ainsi se peult prendre avecques raison ce bon advis de So- 
lon : mais d'autant que c'est un pbilosophe (a I'endroict des- 
quels les faveurs et disgraces de la fortune ne tiennent reng 
ny d'heur ny de malheur, et sont les grandeurs et puissances 
accidents de quality k pen prez indifferente), ie treuve vray- 
semblable qu*il ayt regarde plus avant , et youlu dire que ce 
mesme bonheur de nostre vie , qui depend de la tranquillity et 
contentement d'un esprit bien nay, et de la resolution et as- 
seurance d'une ame reglee , ne se doibve iamais attribuer k 
ITiomme , qu'on ne luy ayt veu iouer le dernier acte de sa co- 

< En Tonralne , soub le r^e de Louis XII , qai \'y avoit fidt eofermer en 4900. C. — 
Dans one ca^e de fer, que J'ai vue en 1788. E. J. 

s Marie Stuart, relne d*Ecosse, et m^re de Jacques ler, roi d'Angleterre, ddeapitfe 
au chitean de Fotheringay, par I'ordre de la reine Elisabeth, le 18 KTiier 1587. Elle 
aroit m mari<te trok fols ; la premise I Fran^ IL >'. — Ce passage ne se trcwve pa* 
encore dans I'MiUon de 1588, fol. 27. J. V. L. 

3 Tant il est rrai qu'une force secrete se jouo^les cboses bumalnes , se plait k briter 
les hacbes consulaires, et fbule anx pieds I'orgueil des (aisceaux. Lociici , v, 1281. 

4 Ah ! J'ai ?^a trop d'un Jour ! Machobk , satumales , II , 7. 






64 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

medie , et sans doubte le plus diOicile. En tout le reste il y 
peult avoir du masque : ou ces beaux discours de la philoso- 
phie ne sont en nous que par contenance , ou les accidents ne 
nous essayant pas iusqucs au vif , nous donnent loisir de main- 
tenir tousiours nostre visage rassis; mais k ce dernier rooUe de 
la mort et de nous, il n'y a plus que feindre ^ il fault parier 
frangois , il foult montrer ce qu'il y a de bon Hi de net dans le 
fond du pot. 

Nam Tene Toces tnm demom pectore ab imo 
Eiiciontor ; et eripilnr persona , manet res * . 

Voyli pourquoy se doibvent i ce dernier traict toucher et es- 
prouver toutes les aultres actions de nostre vie : c'est le mais- 
tre iour ^ c'est le iour iuge de touts les aultres; c'est le iour, 
diet un ancien *, qui doibt iuger de toutes mes annees passees. 
le remets k la mort I'essay du fruict de mes estudes : nous 
verrons Ik si mes discours me partent de la bouche ou du 
coeur. I'ay veu plusleurs donner par leur mort reputation en 
bien ou en mal k toute leur vie. Scipion , beau pere de Pom- 
peius, rabilla en bien mourant la mauvaise opinion qu'on avoit 
eu de luy iusques alors \ Epaminondas , interrog6 lequel des 
trois il estimoit le plus , ou Ghabrias , ou Ipbicrates , ou soy 
mesme : «« II nous &ult veoir mourir, diet il, avant que d'en 
pouvoir resouldre 4. » De vray, on desroberoit beaucoup k ce- 
luy 1^ , qui le poiseroit sans I'honneur et grandeur de sa fin. 
Dieu Ta voulu comme il luy a pleu ; mais en mon temps 
trois les plus exsecrables personnes que ie cogneusse en toute 
abomination de vie , et les plus infames , ont eu des morts re- 
glees , et , en toute circonstance , composees iusques k la per- 
fection. II est des morts braves et fortunees : ie luy ay veu ^ 

> Alors U n^cesBit^ nous amche des paroles sinceres; alors le masque tombe . et 
rtKMnine reste. Lucalca, HI , 87. 

• 96NtQCB, Epist., 103. — s Id., Epist., 34. J. V. L. 

4 Plctabqok, Apophthegmet. C 

s Mademoiselle de Goomay, dans son ^tioo de 1635, page 41, a rebit ainsi cette 
phrase : « I'eo ay reu quelqn'une trencher le fil d'on progrez de menreUleox adTance- 
ment, et dans la fleur dc son crobt, d'une fin si pompeose, qu'k moo adTb les ambi- 



LIVRE I, CHAPITRE XIX. 65 

treocher le fil d'un progrez de merveilleux advancement , et 
dans la fleur de son croist , k quelqu'un , d'une fin si pom- 
peuse, qu'ji mon advis ses ambitieux et courageux desseings 
n'avoient rien de si bault que feut leur interruption : il arriva, 
sans y aller, od il pretendoit, plus grandement et glorieuse- 
ment que ne portoit son desir et esperance ; et devanga par sa 
cheute le pouvoir et le nom oil il aspiroit par sa course *. Au 
iugement de la vie d'aultruy ie regarde tousiours comment 
s'en est port6 le bout -, et des principaulx estudes de la mienne , 
c'est qu'il se porte bien , c'est k dire quietement et sourde- 
ment. 

CHAPITRE XIX. 

QUB PHaOSOPHEE C'EST APPBSlfDUE A MOCBIE. 

Cicero diet que philosopher ce n'est aultre chose que s'ap- 
prester k la mort *. C'est d'autant que Testude et la contem- 
plation retirent aulcunement nostre ame hors de nous , et 
Tembesongnent k part du corps , qui est quelque apprentissage 
et ressemblance de la mort; ou bien , c'est que toute la sa- 
gesse et discours du monde se resoult enfin k ce poinct , de 
nous apprendre k ne craindre point k mourir. De vray, ou la 
raison se moque , ou elle ne doibt viser qu'i nostre con ten te- 
ment , et tout son travail tendre en somme k nous faire bien 
vivre , et k nostre aise , comme diet la saincte escriture '. Tou- 
tes les opinions du monde en sont \k , que le plaisir est nostre 
but-, quoyqu'elles en prennent divers moyens : aultrement on 



lieox et coimgeuz desMings dn mounDt o'aToient rien de «i haolt qiie feut lenr inter- 
ruption. > Ce toor est peat<4tre un pea moins obscur : mais I'aateur doit-il 6tre corrigd 
par f idifenr? J. v. L. 

' Montaigne Teat, sans donte,parier icide son ami Esliennede La BoStie. k ia mort 
dnqnel il assista en ISfiS. Toy^s, dans cetle Mition , tome 11 , la lettre qo'il 6l imprimer 
h. Paris , en 1571 , ob il rapporte les particularity les plus reman]uable8 dc la maladie 
et de la mort de cet ami. J. v. L. 

> Tota phUosophorum vita eommentatio mortis est, Tnsc. qnaest. , I , SI . C*est une 
Cradoctioo da PMdon de PLiTOR. J. V. L. 

s Ei cognovi, quod non esstt melius, nisi laHari et fac^t bene in vita sua. Se- 
cies. , c. ni , T. IS. 

To«i I. 5 






6G ESSAIS DE MONTAIGNE , 

les cbasseroit d'arrivee ; car qui escoateroit celuy qui , pour 
sa fin 9 establiroit nostre peine et mesaise? Les dissentions des 
secies philosophiques en ce cas sont verbales ; tramcurramuM 
solertimmoi nugas ' ^ ii y a plus d*opiniastret6 et de picoterie 
qu'il n'appartient k une si saincte profession : mais quelque 
personnage que I'tiomme entrepreigne , il ioue tousiours le 
sien parmy. 

Quoy qu'ils dient , en la vertu mesme , le dernier but dc nos- 
tre Yisee, c'est la volupte. II me plaist de battre leurs aureilles 
de ce moty qui leur est si fort k contrecoeur : et s'il signifie 
quelque supreme plaisir et excessif contentement , il est 
mieulx deu k Tassistance de la vertu qn'k nulle aultre assis- 
tance. Cette volupte, pourestre plus gaillarde , nerveuse, ro- 
buste , virile , n'en est que plus serieusement voluptueuse : et 
luy debvions donner le nom du plaisir, plus favorable , plus 
doulx et naturel, non celuy de la vigueur, duquel nous Tavons 
denommee. Cette aultre volupte plus basse , si elle meritoit 
ce beau nom , ce debvoit estre'en concurrence , non par pri- 
vilege : ie la treuve moins pure d'incommoditez et de traver- 
ses , que n'est la vertu ; oultre que son goust est plus momen- 
tanee, fluide et caducque , elle a ses veilles , ses ieusnes et ses 
travaulx , et la sueur et le sang , et en oultre particulierement 
ses passions trenchantes de tant de sortes , et k son cost^ une 
satiet6 si lourde , qu'elle equipoUe k penitence. Nous avons 
grand tort d*estimer que ces incommoditez luy servent d'ai- 
guillon , et de condiment a sa doulceur ( comme en nature le 
contraire se vivifie par son contraire) ; et de dire , quand nous 
venons a la vertu , que pareilles suittes et diDicultez Tacca- 
blent , la rendent austere et inaccessible ; I ji 0!!i , beaucoup plus 
proprement qu'k la volupte , elles anoblissent , aiguisent et 
rehaulsent le plaisir divin et parfaict qu'elle nous moyenne. Ce- 
luy \k est certes bien indigne de son accointance , qui contre- 
poise son const k son fruict; et n'en cognoist ny les graces ny 
I'usage. Ceulx qui nous vont instruisant que sa queste est sca- 
breuse et laborieuse, sa ioulssance agreable; que nous disent 

* Ne ooiu arr£(ofi8 i^as k ces jeux d'esprit SENkQCB, Efntt. 117. 



LIVRE I, CHAPITRE XIX. 67 

ils par U, sinon qu'elle est tousiours desagreable? car quel 
moyen hiunain arriva lamais a sa ioulssance? les plus parfaiets 
se sont bien contentez d'y aspirer et dc I'approcber, sans la 
posseder. Mais ils se trompent^ veu que de touts les plaisirs 
que nous cognoissons , la poursuitte mesme en est plaisante : 
Tentreprinse se sent de la quality de la chose qu'elle regarded 
car c'est une bonne portion de reflect, et consubstantielle. 
L'heur et la beatitude qui reluit en la vertu remplit toutes ses 
appartenances et advenues , iusques k la premiere entree , et 
extreme barriere. 

Or des principaulx bienfaicts de la vertu est le mespris de 
la mort : moyen qui foumit nostre vie d*une moUe tranquil- 
lit^ , et nous en donne le goust pur et amiable ^ sans qui toute 
aultre volupt6 est esteincte. Voyli pourquoi toutes les regies " 
se rencontrent et conviennent k cet article. Et combien qu'elles 
nous conduisent aussi toutes d'un commun accord k mes- 
priser la douleur, la pauvret^ , et aultres accidents k quoy la 
vie humaine est subiecte , ce n'est pas d'un pareil soiug : tant 
parce que ces accidents ne sont pas de telle necessity ( la plus- 
part des hommes passent leur vie sans gouster de la pau vret6, 
et tels encores sans sentiment de douleur et de maladie , comme 
Xenophilus le musicien qui vescut cent et six ans d'une en- 
tieresant^ * ); qu'aussi d'autant qu'au pis aller la mort peult 
mettre Gn , quand il nous plaira , et coupper broche k touU 
aultres inconvenients. Mais quant k la mort, elle est inevitable : 

Oniiiaf eodem ooglmtir ; omoiuin 
Yenafnr nma serins ocios 
Sors eiKnra , ti oos in sternum 
Euifivm hnposiloni cyrotMe ' ; 

et par consequent, si elle nous faict peur, c'est un subiect 
continuel de torment, et qui ne se peult aulcunement soula- 

I II 7 a dam r^ition liMo de 1518 , foL 98 . UmUs let secies des jthUosophes. C. 
> ViURB MiXIHB, YiU, IS. ext. S. C. 

3 Noiu sommes tons forc^B d'tniYer aa indme tenne ; le sort de ebacim de nous s'a- 
gite dans I'anie , pour en 801^ tdt cm tard , et Boas Cdre passer de la Uinoe I^^a'^ ^^'*'* 
un ^terael exit. UOBacs, OtL, 11, 3, S3. 



68 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

ger. II n'est lieu d*oA il ne nous vienne ; nous pouvons toumer 
sans cesse la teste c^ et U, comme en pals suspect : qucs quan 
saxwn Tanudo, simper impendei '. Nos parlements renvoyent 
souvent executer les criminels au lieu ou le crime est commis : 
durant le chemin , promenez les par de belles maisons, foictes 
leur tant de bonne chere qu'il vous plaira , 

Non Sicalie dapes 
Doleem daborabunt saporeni ; 
Non aTimn dthaneqiie cantos 
Somnnm redncent * : 

pensez vous qu'ils s'en puissent resiouir; et que la Quale in- 
tention de leur voyage leur estant ordinairement devant les 
yeulx , ne leur ayt alter^ et afiEkdi le goust k toutes ces com- 
moditez ? 

Aodift iter, nomeratqoe dies , spatioqoe Tiarnm 
Metitor Titam ; torqaetor peste futnra '. 

Le but de nostre carriere c'est la mort ; c'est Fobiect neces- 
saire de nostre visee : si elle nous effroye, comme est il pos- 
sible d'aller un pas avan t sans Gebvre ? Le remedc du vulgaire, 
c'est de n'y penser pas : mais de quelle brutale stupidity luy 
peult venir un si grossier aveuglement? II luy fault faire bri- 
der I'asne par la queue : 

Qni capite ipse sno institaU ▼esUgia relro *, 

Ce n'est pas de merveille s'il est si souvent prins au piege. 
On faict peur k nos gents seulement de nommer la mort ^ et 
la pluspart s'en seignent , comme du nom du diable. Et parce 
qu'il s'en faict mention aux testaments , ne vous attendez pas 
qu'ils y mettent la main ^ que le medecin ne leur ayt donn6 

' Elle est toi^oan menagante, comine le rocber de Tantale. Cic. , de Finibus , 1, 18. 

> Les mets les plus d^Hcieux ne poorront i^veQler tear goOt ; ni les chants des oi- 
seaox , ni les accords de la lyre, ne leur rendront le sommeil. Hob. » Od. » in , i, 18. 

) II s'inqui^te do chemin, il oomple les joors , et mesure sa Tie snr la longnenr de 
U route , toument^ sans eesse par I'id^ du supplioe qui I'attend. CLAunm , in Ruf, , 

n,is7. 

4 Puisqiie dans sa sottise il teut avanoer I recnlons. Locatoi, IV^ 474. 



UYRE I, CHAPITRE XIX. 69 

Textreme sentence : et Dieu sQait tors , entre la douleur et la 
frayear, de quel bon iugement ils vous le pastissent. 

Parce que cette syllabe frappoit trop rudement leurs au* 
reilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les 
Romains avoient apprins de Tamollir ou Testendre en peri- 
phrases : au lieu de dire, il est mort : « II a cess^ de vivre, 
disent ils , ii a vescu ' : » pourveu que ce soit vie , soit elle 
passee, ils se consolent. Nous en avons emprunt^ nostre, feu 
maistre lehan. A Tadventure est ce que, comme on diet, le 
terme vault Targent. le nasquis entre unze heures et midi , 
le dernier iour de febvrier, mille cinq cents trente trois , comme 
nous comptons k cette heure , commenceant Tan en ianvier *. 
II n'y a iustement que quinze iours que i'ay francbi trente 
neuf ans : il m'en fault, pour le moins, encores autant '. Ce- 
pendant s'empescher du pensement de chose si esloingnee , ce 
seroit folie. Mais quoy? les ieunes et les vieux laissent la vie 
de mesme condition : nul n'en sort aultrement que comme si 
tout presentement il y entroit ^ ioinct qu'il n'est homme si de- 
crepite , tant qu'il veoid Mathusalem devant , qui ne pense 
avoir encores vingt ans dans le corps. Davantage , pauvre fol 
que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie? Tu te fon- 
des sur les contes des medecins : regarde plustost reflect et 
Texperience. Par le commun train des choses , tu vis piega 4 
par faveur extraordinaire : tu as pass^ les termes accoutumez 
de vivre. Et qu'il soit ainsi , compte de tes cognoissants com- 
bien il en est mort avant ton aage plus qu'il n'en y a qui 
I'ayent atteint : et de ceulx mesmes qui ont anobli leur vie par 
renommee , fais en registre •, et i'entreray en gagcure d'en 
trouver plus qui sont morts avant , qu'aprez tiente cinq ans. 

« Plutaiqui, Fie de Cie&on , c. 28. J. V. L. 

• Par one urdoonaDoe de Charles IX , rendne en IM5 , le oommenoemeot de laim^ 
fat fixd aa ler jaDTier:au|»aravaot elle comroen^it k Piques. En ooDs^qnenee, le let Jao- 
Tier 186S deviot le premier }our de Ian 1564. Le parlement ne se conforma i cette or- 
donnance qae deux ans aprte, et ne comment I'ann^ le for jantier qu'en 4567. A. D. 

3 Montaigne n'obtint pas ee qu'U lui falMt, puisqu'il mourut en 1592. dans la 
soiiantidme ann^ de son X^. A. D. 

4 Depuis long-iemps. C. 



70 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

11 est plein de raison et aepiet6 de prendre exemple de I'hu- 
inanity mespue de lesus Christ : or il Qnit sa vie A trente et trois 
ans. Le plus grand homme , simplement homme , Alexandre , 
mounit aussi k ce terme. Gombien a la mort de fagons de 
surprinse ! 

Quid qaisqne Titet , nainqiiaai homioi satis 
Gaalnni est In lioras> : 

ie laisse a part les flebvres et les pleuresies : qui eust iamais 
pens6 qu'un due de Bretaigne deust estre estoufTe de la presse , 
comme feut celuy Ik k I'entree du pape Clement , mon voysin, 
k Lyon * ? N'as tu pas veu tuer un de nos roys en se iouant ^ ? 
et un de ses ancestres mourut il pas chocqu6 par un pour- 
ceau ^? Aeschylus, menace de la cheute d'une maison , a beau 
se tenir k Tairte * ; le voylA assomrn^ d'un toict de tortue , qui 
eschappa des pattes d'un' aigle en Tair < : I'aultre mourut d'un 
grain de raisin 7 ; un empereur, de I'esgratigneure d'un peignc 
en se testonnant^ Aemilius Lepidus, pour avoir heurt^du 
pied contre le seuil de son huis ' ; et Aufidius , pour avoir 
chocqu6 , en entrant , contre la porte de la chambre du con- 
seil ; et entre les cuisses des femmes, Cornelius Gallus preteur, 
Tigillinus capitaine du guet k Rome, Ludovic fils de Guy de 
Gonsague , marquis de Mantoue ; et d'un encores pire exem- 
ple , Speusippus philosophe platonicien ' , et I'un de nos papes. 

* L'honmie oe peat Jamais asses pr^Toir quel danger le menace k chaque Instant. 
HOI., Od., II, 13, 13. 

• En 1305, sous le r^ne de Philippe-le-Bel ; ce due de Bretagne se nommoit Jean If. 
Le pape que Montaigne appelle ton voytin 6tolt Bertrand de Got, arcbeydque de Bor- 
deaux , qui fnt ^In pape le 5 Juin 180S , et prit le nom de Client V. A. D. 

9 Henri II , bless^ k mort , le 10 juiUet 1559 j dans un tonmol , par le comte de Mont- 
gommery, un de ses capitaines des gardes. C. 

4 Philippe, fils aln^ de Louis-le-Gros, et qui avoit iU couronn^ du vivant de son 
p^re. C. 

s On toit aqlourd'hui alarle; mais les Italiens disent encore faretUl' erta, dire 
alerte, dtre an guet, prendre garde k sol. E. J. 

« ViLllE MiXlHl, IX, 12, ext. a. G. 

7 \D.yibid.,exi.%, C. 

s PLim , ffisL Nal. , VII , 33. Les deux exemples suivants se tronvent au mdme en- 
droit C. 

9 TBWTVLUtn , j^pologciiqiie, c. 46. C. 



LIVRE I, GHAPITRE XIX. 71 

Le ptuvre Bebius , iuge , ce pendant qu'il donne delay de hui&- 
taioe k une partie , le voyl^ saisi , le sien de vivre estant ex- 
pire ; et Gains lulius, medecin, gressant les yeulx d'un pa- 
tient, voyli la mortquiclost lessiens ' : ets'il m'y fault mesler, 
un mien frere , le capitaine S. Martin , aag6 de vingt et trois 
ans , qui avoit desi^ foict assez bonne preuve de sa valeur, 
iouant k la paulme, recent un coup d'esteuf qui I'assena un 
peu au dessus de Taureille droicte , sans aulcune apparence 
de contusion ny bleceure ^ il ne s'en assit ny reposa , roais 
cinq ou six heures aprez il mourut d'une apoplexie que cc 
coup luy causa. 

Ges exemples si frequents et si ordinaires nous passants de- 
vant les yeulx , comme est il possible qu'on se puisse desfaire 
du pensement de la mort , et qu'k chasque instant il ne nous 
semble qu'elie nous tienne au collet? Qu'importe il , me direz 
vous , comment que ce soit , pourveu qu'on ne s'en donne 
point de peine ? le suis de cet advis : et , en quelque maniere 
qu'on se puisse mettre k I'abri des coups, feust ce loubs la peau 
d'un veau, ie ne suis pas bomme qui y reculast; car il mc 
su0itde passer & mon ayse , et le meilleur ieu que ie me puisse 
donner , ie le prends , si peu glorieux au reste et excmplaire 
que vous vouldrez. 

Pnetalerim... deUnu ioenqoe Tideri , 

Dmn mea delectent mala me , vel deniqae fidlanl , 

Qaam lapere » et riogi *. 

Mais c*est folic d'y penser arriver par 14. lis vont , ils viennent, 
lis trottent , ils dansent \ de mort , nulles nouvelles : tout cela 
est beau ; mais aussi , quand elle arrive ou k eulx , ou k leurs 
femmes, enfants et amis, les surprenant en dessoude'eti 
descouvert , quels torments , quels cris , quelle rage et quel 

> Ges dem exemples sont de Punk , Vll , 56. G. 

s Je coosens k passer pour un fou , an impertlDent, pourvu que mou crreur me 
plaise , oa que je ae m'ea aper^te pas , pluldt que d'etre sage et d'enrager. HoaAca t 
^pttres,ll»9, 196. 
* 3 ^ j*lmproMoeti,A)it.de1S88;mais UontaigneaefliM^ceinot; etatorltdes-i 

main en dessoude ( soudaioeroent , de tubito ). N. 



i 



7i ESSAIS DE MONTAIGNE , 

desespoir les aocable? vistes yous iamais rien si rablNiias^ , si 
chang6 » si conftis ? II y fault prouveoir de meilleure heure : 
et cette noochalance bestiale , quaod eile pourroit loger en la 
teste d'un homme d'entendement , ce que ie trcuve entierc- 
ment impossible , nous vend trop cher ses denrees. Si c'es- 
toit eonemy qui se peust eviter, ie conseillerois d'emprunter 
les annes de la couardise : mais puisqu'il ne se peult , puis- 
qu'il vous attrappe fuyant et poltron aussi bien qu'honneste 
iKMnme, 

Nampe et ftigaoem peneqnltor TinuD ; 
Nee perdft imbeUis in? eoUe 
Popmibos tifflidoqne tergo ■ , 

et que nulle trempe de cuirasse ne yous couvre , 

Hie Uoet ferro ciDtiif ae ooodtt et »re « 
Hon tamen iDdmam protnbel inde eaput * , 

apprenons k Ie soustenir de pied ferme et i Ie combattre : et 
pour commencer k luy oster son plus grand advantage contre 
nous , prenons voye toute contraire k la commune ; ostons luy 
I'estranget^, practiquons Ie , accoustumons Ie , n'ayons rien 
si souvent en la teste que la mort, k touts instants represen- 
tons la k nostre imagination et en touts visages ; au broncher 
d'un cheval , k la cheute d'une tuile , k la moindre piequeure 
d'espingle , remaschons soubdain : « Eh bien ! quand ce scroit 
la mort mesme ! » et 1^ dessus, roidissons nous , et nous ef- 
forceons. Parmy les festes et la ioye , ayons tousiours ce re- 
frain de la sou venance de nostre condition ; et ne nous laissons 
pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne nous repasse 
en la memoire, en combien de sortes cette nostre alaigresse 
est en butte k la mort, et de combien de prinses elle la me- 
nace. Ainsi faisoient les Aegyptiens , qui , au milieu de leurs 
festins, et parmy leur meilleure chere^ faisoient apporter 

■ n pourrait Ie CUyaid, il Irappe sans piU^ Ie Uche qd (onrne to dos. HOR., OcL, 

> Vous aTei beau tous ouuvrir de fer et d'airaio , la mort yous frappert tons votre 
armiire. Pbopiice, m, 18, iS. 



UVRE I, CHAPITRE XIX. 73 

ranatomie secbe d'un homme , pour servir d'advertissement 
aux conviez '. 

Omnem crede diem tibi dilaxiase fupremiun : 
Grata saper? eniet , qns ooo f perabitor , bora *. 

II est incertain o\i la mort nous attende : attendons la par- 
tout. La premeditation de la mort est premeditation de la 
liberty : qui a apprins k mourir , il a desapprins k servir : 
ii n'y a rien de mal en la vie pour celuy qui a bien com- 
prins que la privation de la vie n'est pas mat : le s^avoir 
mourir nous aflfranchit de toute subiection et contraincte. 
Paulus Aemilius respondit k celuy que ce miserable roy de Ma- 
cedoine, son prisonnier, luy envoyoit pour le prier de ne le 
mener pas en son triomphe : « Qu'il en face la requeste k soy 
mesme *. >• 

A la verity , en toutes choses , si nature ne preste un peu , 
il est malays6 que I'art et I'industrie aiUent gueres avant. le 
suis de moy mesme non melancholique , mais flonge-creux : 
il n'est rien dequoy ie me soye, dez tousiours, plus entretenu 
que des imaginations de la mort ; voire en la saison la plus 11- 
centieuse de mon aage, 

lucandmn qnum etas florida ler agent *. 

Parmy les dames et les ieux , tel me pensoit empesch^ k dige- 
rer, k part moy , quelque ialousie , ou I'incertitude de quelquc 
esperance , ce pendant que ie m'entretcnois de ie ne s^ais qui , 
surprins les iours precedents d'une Gebvre chaulde et de sa On, 
aupartird'unefestepareille, la teste pleine d'oysivet6, d'a- 

» HilODOTi, U, 78. J. V. L. 

• ImagioMol qoechaquejoor est ledeniierqiiiliiit pour toi; tu reoems arec re- 
cooDoiflunce le jour que tu n'esp^rob plus. Hoi. , EpUt, ,1,4,13. 
i PLUTAiQui, rude Paul ltmile,c, 47 ; CiCBaoN, TutaU., V, 4o. C 

4 Qaand moo Ige fleurt ronlolt ton gal prlntemps. 

CaTULLI,LXVIU. 16. 

Ce vers bangoiB e$t de mademoitelle dc Goumay ; il m^rite d*£tre conienr^ poor la 
fidmi origioale de ia traduction. J. V. L. 



74 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

mour et de bon temps , commc moy , et qu'autant m'en pen- 
doit k Taureille : 

lam faerit , nee pott aoqaaiD re?ocare Uoebit ■; 

ie ne ridois non plus le front de ce pensement Ik , que d'un 
aultre. II est impossible que , d'arrivee , nous ne sentions des 
picqueures de telles imaginations ; mais en les maniant et re- 
passant , au long aller, on les apprivoise sans double : aultre- 
ment , de ma part , ie feusse en continuelle frayeur et frenesie ; 
car iamais homme ne se desGa tant de sa vie ^ iamais honune 
ne feit moins d'estat de sa duree. Ny la sant6 , que i'ay ioul 
iusques k present tresvigoreuse et pen souvent interrompue, 
ne m'en alonge Tesperance \ ny les maladies ne me I'ac- 
courcissent : k chasque minute il mesemble que ie m'eschappe, 
et me rechante sans cesse : « Tout ce qui peult estre faicl un 
« aultre iour, le peult estre auiourd'huy. » De vray , les ha- 
zards et dangiers nous approchent peu ou rien de nostrc Gn : 
et si nous peosons combien il en reste, sans cet accident qui 
semble nous menacer le plus , de millions d'aultres sur nos 
testes J nous trouverons que , ^illards et Gebvrcux , en la mer 
et en nos maisons, en la battaille et en repos, elle nous est 
egualement prez : Nemo aUero fragilior est ; nemo in crasdnum 
sm certior*. Ce que i'ay k faire avant mourir, pour Tachever 
tout loisir me semble court , feust ce d'un' heure. 

Quelqu'un , feuilletant Taultre iour mes tablettes , trouva un 
memoire de quelque chose que ie voplois estre faicte aprez 
ma mort : ie luy dis, comme il estoit vray, que n'estant qu'i 
une lieue de ma maison , et sain et gaillard , ie m'estois haste 
de Tescrire \k , pour ne m'asseurer point d'arriver iusques chez 
moy. Conmie celuy qui continuellement me couve de mes pen- 
sees et les couche en moy , ie suis k toute heure prepare en- 
viron ce que ie le puis estre , et ne m'advertira de rien de nou- 
veau la survenance de la mort. II fault estre tousiours bott6 

< Bientdt le temps present ne sen plat • et nons ne pourroiis le rappder. Locikci , 
111,998. 
• AacoB bomme n'est plot fragile que let autret , aocon plot tamar^ in lendemain. 



LIVRE I, GHAPITRE XJX. 75 

et prest k psrUr, entant qu'en nous est , et sur tout se garder 
qu'oD n'aye lors affiiire qu'k soy ; 

Qnid breri fortes lacaUmrar evo 
Molta « ? 

car nous y aurons assez de besongne , sans aultre surcroist. 
L'un se plainct , plus que de la mort, de quoy elle lui rompt le 
train d'une belle victoire; Taultre, qu'il luy fault desloger 
avant qu*avoir mari6 sa fille , ou contrerooll6 I'institution de 
ses enbnts : Tun plainct la compaignie de sa femme , Taultre 
de son fils, comme commoditez prineipales de son estre. le 
suis pour cette heure en tel estat , Dieu mercy , que ie puis 
desloger quand il luy plaira , sans regret de chose quelconque. 
Ie me desnoue par tout *, mes adieux sont tantost prins de chas- 
cun , sauf de moy. lamais homme ne se prepara k quitter le 
monde plus purement et pleinement , et ne s'en desprint plus 
universellement , que ie m'attends de foire. Les plus mortes 
morts sont les plus saines. 

.... Miser lomiier! (aiaot) omnia ademit 
Un diet infesta mlbi lot praoija ?il» > : 

et ie bastisseur, 

Maneot (diet il ) opera intemipta , ndiueqiie 
Murorom ingentes ', 

II ne fault rien desseigner de si longue haleine , ou au moins 
avecques telle intention de se passionner pour en veoir la fin. 
I^ous sommes nayz pour agir ; 

Qanm moriar, medimn sol?ar et inter opns t ; 

ic veux qu'on agisse et qu'on alonge les oflices de la vie, tant 
qu'on peult-, et que la mort me treuve plantant mes choulx , 

4 

« Ponrquoi, dans one Tie si ooivte^ ftynner de si rastM promts? Hoi. , Od, n,l6, 17. 
* O malhenreux, malheareax que Je snis I disent-ils; un seal jour, on instant fatal 
me raTit (ous les Uens . tons les channes de la Tie ! Locikci , III , 91 1 . 

3 Je laisserai done impacfiitsces Mtimentssuperbes. tnHde, IV , M. — 11 y avians 
ViaeiLi, pendmU. 

4 Je venx que la mort mesorpremie an milieu da travail. Ovini . Amor^ , il » 10 . S6« 



76 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

mais nonchalant d'elle , et encores plus de mon iardin impar- 
faict. I'en veis mourir un qui , estant k Textremit^ , se plai- 
gnoit incessamment de quoy sa destinee coupoit le fil de 
rhistoire qu'il avoit en main , sur le quinziesme ou seiziesme 
de nos roys. 

niud io hii rebus noa addont , nee tibi eamm 
lam deriderium remm soper iuidet ona *• 



II fault se descharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. 
Tout ainsi qu'on a plants nos cimetieres ioignant les eglises 
et aux lieux les plus frequentez de la ville , pour accous- 
tumer , disoit Lycurgus* , le has populaire , les femmes et les 
enfants k ne s'effiuroucher point de veoir un homme mort , et 
k fin que ce continuel spectacle d'ossements , de tumbeaux et 
de convois nous advertissede nostre condition; 

Qoin etiam exhilarare tMi conrifla easde 
Mo6 oUm, et miscere eputtt tpectacnla din 
GarCantiim ferro, taspe el super ipsa cadeotnni 
PoGula, respersis non paroo sangniQe mensis ' ; 

et comme les Aegyptiens , aprez leurs festins , bisoient pre- 
senter aux assistants une grande image de la mort par un 
qui leur crioit : « Boy , et t'esiouy ; car , mort , tu seras tel : » 
aussi ay ie prins en coustume d'avoir , non seulement en 
rimagination , mais continuellement la mort en la bouche. 
Etn'est rien dequoy ie m'informe si volontiers que de la mort 
des honmies , « quelle parole , quel visage , quelle contenance 
ils y ont eu -^ » ny endroict des histoires que ie remarque si 
attentifvement : il y paroist k la farcissure de mes exemples, 
et que i'ay en particuliere affection cette matiere. Si i'estoy 
faiseur de livres , ie feroy un registre comments des morts 
diverses. Qui apprendroit les hommes k mourir, leur ap- 

' lis n'^ootent pas que la mort nous 6te le regret de ce que nous qolttoos. LucaiGi . 

m,Ms. 

• PuiTiaQUi . vie de Lyeurgue, c. iO. C. 

3 C'^loit Jadis la coutnme d'^yer les festins par des meortres* et de mettie sous 
les yeux des ccmYiTcs d'aflreux combats de gladiateurs ; somrent ils tomboient panni 
les coupes dn banquet , et ioondoient les tables de sang. Siuus Itaucus » XI , 51 . 



UVRE I , CHAPITRE XIX. 77 

prendroit k vivre. Dicearchus en feit un de pareil titre, mais 
d'aultre et moins utile fin *. 

On me dura que reffectsurmonte desi loing la pensee ,qu'il 
n'y a si belle escrime qui ne se perde quand on en vient \i. 
Laissez les dire: le premediterdonnesans double grand avan- 
tage ; et puis , n'est ce rien d'aller au moins iusques Ik sans 
alteration et sans fiebvre? II y a plus; nature mesme nous 
preste la main , et nous donne courage : si e'est une mort 
courte et violente, nous n'avons pas loisir de la craindre; si 
elle est aultre , ie m'apperceoy qu'k mesure que ie m'engage 
dans la maladie , i'entrc naturellement en quelque desdaing 
de la vie. Ie treuve que i'ay bien plus k faire k digerer cette 
resolution de mourir, quand ie suis en sant6, que quand je 
suis en fiebvre : d'autant que iej^e tiens plus si fort aux com- 
moditez de la vie , k raison que ie commence k en perdre I'u- 
sage et le plaisir -, i'en veoy la mort d'une veue beaucoup 
moins effroyee. Gela me faict esperer que plus ie m'esloin- 
gnerayde celle 1& et approcheray de cette cy, plus ayseement 
i'entreray en composition de leur eschange. Tout ainsi que 
i'ay essay^, en plusieurs aultres occurrences, ce que diet 
Cesar* , que les choses nous paroissent souvent plus grandes 
de loing que de prez ; i'ay treuv6 que sain i'avois eu les ma- 
ladies beaucoup plus en horreur que lors que ieles ay senties. 
L'alaigresse oil ie suis , le plaisir et la force me font paroistre 
Taultre estat si disproportionn^ k celuy Ik, que par imagina- 
tion ie grossis ces inconunoditez de la moiti^ , et les conceoy 
plus poisantes que ie ne les treuve quand ie les ay sur les e^ 
paules. I'espere qu'il m'en adviendra ainsi de la mort. 

Yeoyons , k ces mutations et declinaisons ordinaires que 
nous soufirons , comme nature nous desrobe la veue de nostre 
perte et empirement. Que reste il k un vieUlard de la vigueur 
de sa ieunesseetde savie passee? 

Hen ! aeoibiM Tit® portio quanta manet ' ! 

' CicntON, de OfJU,, U, 5. C. 

• De Bello Gait. « VII , M. C. 

> Ah f qu'lI rate aui ficUlardf peit de pert en la Tie r 

MiiiwAN. , vei PsniDO galloi , I » 16. 



78 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

Cesar, k un soldat de sa garde, recreu et cass6, qui veint en 
la rue luy demander conge de se faire mourir , regardant son 
maintien decrepite; respondit plaisanmient : « Tu penses 
doncques estre en vie * ? » Qui y tumberoit tout k un coup , 
ie ne crois pas que nous feussions capabies de porter un tel 
cbangement : mais conduicts par sa main , d'une doulce pente 
et conune insensible , peu k peu , de degr^ en degr^ , elle nous 
roule dans ce miserable estat, et nous y apprivoise, si que 
nous ne sentons aulcune secousse quand la ieunesse meurt 
en nous, qui est , en essence et en verity , une mort pinsdure 
que n'est la mort entiere d'une Tie bnguissante , et que n'est 
la mort de la v ieillesse ; d'autant que le santt n*est pas si lourd 
du mal estre au non estre, comme il est d'un estre doulx et 
fleurissant k un estre penible et douloureux. Le corps courbe 
et plie a moins de force k soustenir un fois : aussi a nostre ame ; 
il la fault dresser et eslever contre I'efTort de cet adversaire. 
Gar, comme il est impossible qu'ellc se mette ^i repos pen- 
dant qu'elle le craint; si elle s'en asseure aussi, elle se peult 
vanter (qui est chose comme surpassant I'humaine condition) 
qu'il est impossible que Tinquietude , le torment et la peur , 
non le moindre desplaisir , loge en elle : 

Non Tultiis faistsntis tyraoni 

Mente qaatik toHda , neqne Aotter , 
Dai inqnieti torbidai Adri», 
Nee fdlminaotis magna lofis mannt * ; 

elle est r^due maistresse de ses passions et concupiscences ; 
maistresse de Tindigence, de la honte, de la pauvrete, et de 
toutes aultres iniures de fortune. Gaignonscet advantage , qui 
pourra. C'est icy la vraye et souveraine liberte , qui nous donne 
de quoy faire la figue k la force et k TiniusUce , et nous roocquer 
des prisons etdes fers. 

In manias et 
Gompedibns , ssto te sob cnstode teoebo. 

« SkniQUB, Epist. 77. c. 

• Ni le regtrd cruel d'on tyrao , ni I'aatan fnrienx qui booJerene les men, rien ne 
peal ^liranler sa Constance . non pas mtoe la main terrible , la main ffcmdroyante de 
Jopiter. Hoi., Od, 111, 3, 5. 



LIVRE I, CHAPITRE XIX. 7d 

Ipce Dens, suniil atqne ?olam, me fiolveU Opinor, 
Hoc sentit : Moriar. Hon altima liuea remm eit*. 

Nostre religion n'a point eu de plus asseur^ fondement hu- 
oiain , que le mesprisde la vie. Non seulement le discours de 
la raison nous y appelle ; car pourquoy craindrions nous de 
perdre une chose , laquelle perdue ne peult estre regretlee ? 
mais aussi , puisque nous sommes menacez de tant de famous 
de mort , n'y a il pas plus de mal k les craindre toutes qu'k en 
soustenir une? Que chault il quand ce soit, puisqu'elle est 
inevitable ? A celuy qui disoit k Socrates : Les trente tyrans 
font condemn^ k la mort : « £t nature, eulx, » re^[)ondit il>. 
Quelle sottise de nous peiner, sur le poinct du passage k 
Texemption de toute peine! Comme nostre naissance nous 
apporta la naissance de toutes choses ^ aussi fera la mort de 
toutes choses , nostre mort. Parquoy c'est pareille folic de 
pleurer de ce que d'icy k cent ans nous ne vivrons pas, que 
de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans. La 
mort est origine d'une aultre vie; ainsi pleurasmes nous, 
ainsi nouscousta il d'entrer en cettecy, ainsi nous despouil- 
Jasmes nous de nostre ancien voile en y entrant. Rien ne 
peult estre grief, qui n'est qu'une fois. Est ce raison, de 
craindre si long temps chose de si brief temps? Le long temps 
vivre, et le pen de temps vivre, est rendu tout un par la 
mort : car le long et le court n'est point aux choses qui ne 
sont plus. Aristote diet qu'il y a des petites bestes sur la ri- 
viere Hypanis, qui ne vivent qu'un iour : celle qui meurt a 
huict heures du matin, elle meurt en ieunesse; celle qui 
meurt k cinq heures du soir , meurt en sa decrepitude '. Qui de 
nous ne se mocque de veoir mettre en consideration d'heur 
ou de malheur ce moment de duree? Le pluset le moins en 
la nostre , si nous la comparons k Tetemit^ , ou encores k la 

< Je te chargerai de chatoesauxpiedsetaux mains • Je te livre rai k un gedlier cruel. 
— Uadieumed^iTrera, dtequejeleTOodrai. — Ce diea , Je peose , estlamort:!* 
mort est le (erme de toutes choses. Hoa. , EpUt. , 1 . 16, 76. 

• Socrate ne fut pas condamn^ k la mort par les trente tyrans, mais par les Atli^ 
nieos. Diog&nb Laebci. H , 33 ; Cic. , Tuscul. , 1 , 40. C. 

3 CiCBBOn , Tiiscul. , 1 , 80. C. 



so ESSAIS DE MONTAIGNE , 

duree des montaignes, des rivieres, des estoiles , des arbrcs, 
et mesmc d'aulcuns animaulx , n'est pas moins ridicule *. 

Mais nature nous y force. « Sortez , diet elle, de ce monde , 
« comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous feis- 
« tes de la mort k la vie , sans passion et sans frayeur, refaictes 
« le de la vie k la nu)rt. Yostre mort est une des pieces de 
« Fordre de Tunivers ; c*est une piece de la vie du monde. 

Inter m modalet nratna TiTimt, 



Et, qaad conoret, TitttlamiMKlatndant*. 



H Changeray ie pas pour vous cette belle contexture des cho- 
« ses? G'est la condition de vostre creation ; c'est une partie 
« de vous , que la mort ; vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy 
« vostre estre , que vous iouyssez , est egalement party k la 
« mort et k la vie. Le premier iour de vostre naissance vous 
« achemtne a mourir comme k vivre. 

Prima , qnas yitam dedit , bora , carpsit >. 
Nasoentei morimor ; flnisqoe ab origioe pendet 4. 

« Tout ce que vous vivez, vous le desrobez jk la vie; c'est k 
« ses depens. Le continuel ouvrage de vostre vie, c*est bastii^ 
« la mort. Vous estes en la mort pendant que vous estes en 
« vie; car vous estes aprez la nu)rt quand vous n'estes plus en 
« vie ; ou , si vous I'aimez mieulx ainsi , vous estes mort aprez 
« la vie; mais pendant la vie, vous estes mourant; et la mort 
« touche bien plus rudement le mourant que le mort , et plus 
« vifvement et essentiellement. Si vous avez faict vostre proufi) 
« de la vie , vous en estes repeu : allez vous en satisfaict. 

Cor Don at pleuot yit» con?ifa reoedis '? 

* SnitQi]! , Cofuot. ad Marciam » c 20. J. V. L. 

• Lctroortdsse inritentUfieiKmrimmomfnt^c'estUcoarwdesJeux sacrts.oti 
Ton se pane de main eo mainle flambeiu. Lccikci, II , 75, 78. 

s Llieure qcd nous a dooii^ la Tie, ra d^dimlna^ SinfcQOB, Hercul. fur., 
act. 5. chor. , y. 874. 

4 Nattre,c*e§tcomiiienoerdaHOvlr;tederiUer DKMiientdeiiotieTiecitUcoiMd- 
qiiencedapranier.MiiiiLiiiaf.^ffroiiomle.^IV, 18. 

s Poorquoi ne sortez-TOiit pat dn kttin de la Tie, oomme an coofife nwwi^ ? 
Lucaici. m,95l. 



« 



LIVRE I , CHAPITRE XFX, 81 

« Si vous n'en avez sceu user, si elle vous estoit inutile, que 
u vous cbault il de I'avoir perdue? k quoi faire la voulez vous 
« encores? 

Cur ampliot addere qiUBris , 
Rimam quod pereat male , et iogratum ooddat omoe ■? 

« La vie n'est de soy ny bien ny mal ^ e'est la place du bien 
« et du mal , selon que vous la leur faictes. Et si vous avez 
« vescu un iour, vous avez tout veu : un iour est egal k touts 
« iours. II n'y a point d'aultre lumiere ny d'aultre nuict : ce 
« soleil , cette lune , ces estoiles , cette disposition , c'est celle 
« mesme que vos ayeuls ont iouye , et qui entretiendra vos 
« arriere-nepveux. 

Noo aliam fidere patres , aUmnTe nepotet 
Adspicient *. 

« Et au pis aller, la distribution et variety de touts les actes de 
M ma comedie se parfournit en un an. Si vous avez prins garde 
au bransle de mes quatre saisons, elles embrassent Ten- 
it fance , I'adolescence ^ la virilit6 , et la vieillesse du monde : 
•« II a iou^ son ieu; il n'y s^ait aultre finesse que de recom- 
« mencer; ce sera tousiours cela mesme. 

Venamor ibidem , atque imamot usqne K 
Atqae in se sua per Teitlgia TOlTitnr aoons 4. 

« le ne suis pas deliberee de vous forger aultres nouveaux 
« passe-temps : 

Nam Ubi preterea qaod machtner, iofeniamqiie , 
Quod plaoeat , nihil est : eadem sunt omnia semper K 



■ Pourqaol Yoaloir multiplier des joan que voiu laineriez peidre de rn^tne sans en 
mieiu profiter ? Lccaica , m , 9M. 

2 Tot nercox ne ▼erroot qae oe qo'ont m vos ptevt. 

3 Lliomme tourne toqloars dans le cerde qnl renfame. LinaJicB , lU , f 098. 

4 L'annte reoommenoe lans cesse la ronta qn'efle a parcoonie. Vibg. , Gtorgie. , 

n,409. 

s Je ne puis rien tronrer* rien prodnire de noorean en rotre byenr ; oe soot* oe 
seroot toqjonrs lesmtaies ptaisin. Locilci, m, 907. 

Ton I. 6 



82 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

« Faiclea place aux aultres , comme d'aultres yous I'oni faicte. 
« L'equalile est la premiere piece de I'equite. Qui se peult 
M plaindre d'estre comprins ou touts sont comprins? Auasi avez 
« yous beau vivre , vous n'en rabbattrez rien du temps que 
n YOUS aYez k estre mort : c'est pour neant ; aussi longtemps 
« serez yous en cet estat Ik que yous craignez , comme si yous 
« esliez mort en nourrice : 

Lieet qiiot fit fiTendo Tiooere seda , 
Mors sterna tamen nihilomioiis ilia manebit'. 

u Et si YOUS mettray en tel poinct , auquel yous n'aurez aulcuii 
« mescontentement ; 

In Tera neseis nnllom fore morle afinm te , 
Qui point yiTQi UM te lugere peremptum , 
Stansque iacentem * ? 

M ny ne desirerez la Yie que yous plaignez tant ; 

Nee sibi enim qoiaqoam torn Be, Titamque requirit. 



Nee deikieriuni noitri nos affloit ulliim '. 



«( La mort est moins k craindre que rien , s'il y aYoit quelque 
«« chose de moins que rien : 

Multo.... mortem minus ad not esse patandnm , 

Si minos esse potest , quam qood nihil esse Tidemus < ; 

« elle ne yous conceme ny mort ny Yif ; Yif , parce que yous 
« estes; mort, parce que yous n'estes plus. DaYantage, nul 
« ne meurt aYant son heure : ce que yous laissez de temps 
« n'estoit non plus Yostre , que celuy qui s'est pass6 aYant 
« YOStre naissance , et ne yous touche non plus. 

* Yivei autant de siteles que yous voudrez . la mort , aprte cette longue vie . n*en 
restera pas moins ^temelle. Locttal , in , f 105. 

• Ne saves- Y008 pas qoe la mort ne laissera pas subsister un autre T0us*nitoie, qui 
pulsse » TiTSBt, gteiir sur TOtre tvtfpas . et plenrer debont snr rotre cadaTre ? Lu- 
qMci,m.89§. 

s AlorsnoQs ne nons InquKtons nide la Tie ni de nous-mtaies... ; alors U ne nous 
reste aucnn legral de Teiistnoe. LDcakcs , HI, 919, MS. 
4 Lociici, m, 999. La phrase piMdente est la traduction de eesden ?ers. 



UVRE I, CHAPITRE XIX. 83 

fieq>ice enim , quam nil «d dm aoleacta Yetiutas 
Temporis sleroi fuerit ■. 

« Oil qae vostre vie Gnisse , elle y est toute. L'utilit^ du vivre 
« D 'est pas en Tespace*, elle est en I'usage : tel a vescu long- 
« temps, qui a pen vescu. Attendez vous y pendant que vous 
« y estes : il gist en vostre volont^ , non au nombre des ans , 
« que vousayez assez vescu. Pensiez vous lamais n'arriver Ik 
« oil vous alliez sans cesse? encores n'y a il chemin qui n'ayt 
« son issue. £t si la compaignie vous peult soulager, le monde 
« ne va il pas mesme train que vous allez? 

. . . Omnia te, yita perfiincta, Requentur'. 

« Tout ne bransle il pas vostre bransle ? y a il chose qui ne 
« vieillisse quant et vous? mille hommes , mille animaulx et 
« mille aultres creatures meurent en ce mesme instant que 
•< vousmourez. 

T^am Dox nnlla diem , neque noctem anrora sequnta est , 
Qax non audierit mixtos Tagitibns sgris 
PloraUu , mortis eomites et funeris atri '. 

« A quoy faire y reculez vous, si vous ne pouvez tirer arriere ? 
H Vous en avez assez veu qui se sont bien trouvez de mourir, 
« eschevant ^ par Ik des grandes miseres : mats quelqu'un qui 
« s'en soit mal trouve, en avez vous veu? si est ce grand' 
<* simplesse de condemner chose que vous n'avez esprouvee, 
*( ny par vous, ny par aultre. Pourquoy te plains tu de moy 
" et de la destinee? Te faisons nous tort? Est ce k toy de nous 
«< gouvemer, ou k nous toy? Encores que ton aage ne soit pas 
« achev^, ta vie Test : un petit bomme est homme entier 
«« conune un grand ^ ny les hommes ny leurs vies ne se me- 



< Coosid^rez les siteies sans nombre qui nous oat pi^cdd^; ne sonl-Us pat pour 
■oas comme s'iU n'a?oient Jamais ^t^ ? Lucaftci , HI , 9U. 
• Les races futures Yoot vous suivre. LucafccE . HI , 961. 

3 Jamais I'aurore, jamais la sombre unit, n'ont visits ce globe, sans entendre k la 
fois et les cris plainlib de Tcnlance au berceau j et les sanglols de la donleiir 6plor^ 
aoprte d'un cercueil. Lucaaca . v , 579- 

4 Etq^Uvant . eoUant, E. J. 



84 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

« surent k Taulne. Chiron refusa I'immortalite , informe des 
« conditions d'icelle par le dieu mesme du temps et dc la 
« duree , Satume son pere. Imaginez , de vray , combiea se- 
<« roit une vie perdurable moins supportable k Thomme , et 
•( plus penibie, que n'est la vie que ie luy ay donnee*. Si 
« vous n'aviez la mort, vous me mauldiriez sans cesse de 
« vous en avoir prive : i'y ay k escient mesl^ quelque peu 
u d'amertume, pour vous empescher, veoyant la commodite 
«< de son usage , de I'embrasser trop avidement et Indiscrette- 
u roent. Pour vous loger en cette moderation, ny de fuir la 
« vie, ny de refuir k la mort, que ie demande de vous, i'ay 
« temper^ Tune et I'aultre entre la doulceur et I'aigreur. 
«. I'apprins k Thales, le premier de vos sages , que le vivre et 
» le mourir estoit indifferent : par ou , k celuy qui luy de- 
« manda pourquoy doncques il ne mouroit , il respondit tres- 
« sagement : Pource quil est indifferent^ . L'eau, la terre, Tair 
« et le feu , et aultres membres de ce mien bastiment , ne sont 
«< non plus instruments dc ta vie qu'instruments de ta mort. 
M Pourquoy crainstu ton dernier iour? il ne confere non plus 
« ji ta mort que chascun des aultres : le dernier pas ne faict 
« pas la lassitude ; il la declare. Touts les iours vont a la mort : 
« le dernier y arrive \ » Voyli les bons advertissements de 
nostre mere nature. 

Or i'ay pens6 souvent d'ou venoit cela , qu*aux guerres le 
visage de la mort , soit que nous la veoyions en nous ou en 
aultruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en 
nos maisons ( aultrement ce seroit une armee de medecins et 
de pleurars); et, elle estant tousiours une , qu'il y ait toutes- 
fois beaucoup plus d'asseurance parmy les gents de village et 
de basse condition , qu'ez aultres. Ie crois , k la verity , que ce 

* SI nous ^tions immortels, nous serions des dtres trte mis^rables..... Si I'oo nous 
offroit rUnroortalit^ sur la terre , qui est-ce qoi vondroit accepter ce triste present ? 
etc. R0VS8MkVf£mite, liv. II. 

a DiOGkNB LilBCI, 1 , 35. C. 

3 Tout ce discoun de la nature est imit^ de Lucrtee , III, 945, jusqu'lL la fia da iirre, 
Ces derni^res paroles sont traduites de SENiQUE, EpUt. 120; le traits du mdme phi- 
kMopbe , de Brevitate mtce, a fouroi aussi k Montaigiie qaelques imitationsu J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE XX. 86 

sont ces mines el appareils effroyibles, dequoy nous I'entour- 
nons, qui nous font plus de peur qu'elle : une toute nouvelle 
forme de vivre ^ les cris des meres , des femmes et des enfants ; 
la visitation de personnes estonnees et transies-, I'assi^nce 
d'un nombre de valets pasles et esplorez ; une chambre sans 
iour, des cierges allumez ; nostre chevet assieg^ de medecins et 
de prescheurs; somme, tout horreur et toutefiroy autour de 
nous : nous voyl4 desia ensepvelis et enterrez. Les enfants ont 
peur de leurs amis mesmes , quand ils les veoyent masquez : 
aussi avons nous '. II fault oster le masque aussi bien des 
choses que des personnes : oste qu'il sera , nous ne trouve- 
rons au dessoubs que cette mesme mort, qu'un valet ou sim- 
ple chambriere passerent deniierement sans peur. HeureoflB 
la mort qui oste le loisir aux apprests de tel equipage ! 

CHAPITRE XX. 

DE LA FOBCE DE L'IMAOINATION. 

Fortts hnaginatio generat casum % disent les clercs. 

le suis de ceulx qui sentent tresgrand effort de I'imagina-^ 
tion : chascun en est heurt^, mais aulcuns en sont renversez. 
Son impression me perce; et mon art est de luy eschapper, 
par faulte de force k luy resister. le vivroy de la seule assis- 
tance de personnes saines et gayes : la veue des angoisses d'aql- 
truy m'angoisse materiellement , et a mon sentiment souvent 
usurps le sentiment d'un tiers*, un tousseur continuel irrite 
mon poulmon et mon gosier-, ie visite plus mal volontiers les 
malades auxquels le debvoir m'interesse , que ceulx auxquels 
ie m'attends moins et que ie considere moins : ie saisis le 
roal que i'estudie, et le couche en moy. Ie ne treuve pas 
estrange qu'elle donne et les Gebvres et la mort k ceulx qui 
la laissent faire et qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit 

■ CeVe i(We et cclle de la phrase tuiYante apparfiennenU Sbn^qob, Epist. 24. C. 
• « Une iinaginalion forte produit r^v^nemeat mtoie, > dMeol les sayanto , les geos 
^abUes. 



96 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

un grand medecin de son temps : il me souvient que me ren- 
contnnt on jour k Toulouse, chez un riche vieinard pulmo- 
Biqae , et traictant avec luy des moyens de sa guerison , il luy 
diet que e'en estoit I'un , de me donner occasion de me plaire 
en sa oompaignie ; et que, fichant ses yeux sur la flrescbeur 
de mon visage , et sa pensee sur cette alaigresse et vigueur 
qui regorgeoit de nu)n adolescence , et remplissant touts ses 
neos de cet estat florissant en quoy i'estoy, son habitude s'en 
pourroit amender : mais il oublioit k dire que la mienne s'en 
pourroit empirer aussi. Gallus Yibius banda si bien son ame 
k comprendre I'essence et les mouvements de la folic , quMl 
emporta son iugement hors de son siege , si qu'oncques puis 
il ne Ty pent remettre , et se pouvoit vanter d'estre devenu 
fol par sagesse '. II y en a qui de flrayeur anticipent la main 
du bourreau ; et celuy qu'on desbandoit pour luy lire sa grace , 
se trouva roide mort sur TeschafTaud , du seul coup de son 
imagination. Nous tressuons, nous tremblons, nous paslis- 
sons, et rougissons, aux secousses de nos imaginations; et, 
renversez dans la plume, sentons nostre corps agit^ k leur 
bransle , quelquesfois iusques a en expirer : et la ieunesse 
bouillante s'eschauffe si avant en son harnois , toute endormie , 
qu'elle assouvit en songe ses amoureux desirs : 

Ut , quasi transactis nepe omnibu* rebu' , profbndant 
Floroiais iogeotet flneliis , TeBteoique cruentont *. 

Et encores qu'il ne soit pas nouveau de veoir croistre la nuict 
des comes a tel qui ne les avoit pas en se couchant , toutesfois 
Tevenement de CippusS roy d'ltalie, est memorable, lequel 
pour avoir assists le iour, avecques grande affection , au com- 

' Siaioiii te rb^trar ( Controv. 9. Ht. 11 ), de qui Montaigne doit aTOIr pris ce fait, 
ne dit point que ViUus Gallos perdit la raiscn en Uchant de comprendre I'essence de 
la folie, mais en s'appliquant, avec trop de contention d'esprit, Il en imiter les mou- 
Tements. C. 

• Lociftci , IV, 1029. Ces deux Ten expUquent ce que vient de dire Montaigne, avec 
une liberty qu'on ne pourroit supporter dans notre langue. E. J. 

3 PURB, XI, 58; VaUbb Maiike. V, 6. Cippns, pr^teur romain, n'^it pas roi 
d*naUe ; malt les derins arolent prMit qn'il le deviendroit s'll rentrolt k Rome : il aima 
mienx s'eziler. J. V. L. 



LITRE I, CHAPITRE XX. 87 

bat des taureaux , et avoir eu en songe ioute la nuict des 
cornes en la teste , les produisit en son fh)nt par la force de 
I'imagination. La passion donna au fils de Croesus la voix que 
nature iuy avoit refusee '. Et Antiochus print la Gebvre, par 
la beaui6 de ^ratonic^ trop vifvement empreinte en son ame *. 
Pline diet avoir veu Lucius Gossitius, de femme, change en 
bomme le iour de ses nopces\ Pontanus et d'aultres racon- 
tent pareilles metamorphoses advenues en Italic ces siecies 
passez. Et, par vebemant desir de Iuy et de sa mere , 

Vota pner soItU , qua? femioa YOTeral , Ipbis *. 

Passant a Yitry le Franks ^, ie pens veoir un homme que 
I'evesque de Soissons avoit nomm^ Germain en conflrmation , 
lequel touts les habitants de 1^ ont cogneu et veu flUe iusques 
k Taage de vingt deux ans, nommee Marie. II estoit k cette 
heure 1^ fort barbu et vieil , et point mari^. Faisant , diet il , 
quelque effort en saultant , ses membres virils se produisirent : 
et est encores en usage , entre les Giles de 1^ , une chanson , par 
laquelle elles s'entradvertissent de ne faire point de grandes 
eniambees, de peur de devenir gargons, comme Marie Ger- 
main. €e n'est pas tant de merveille que cette sorte d'accident 
se rencontre frequent; car, si imagination peult en telles 
choses, elle est si contiouellement et si vigoreusement atta- 
chee k ce subiect, que, pour n'avoir si souvent k recheoir en 
mesme pensee et asprele de desir, elle a meilleur compte 
d'incorporer , une fois pour toules, cette virile partie aux 
mies. 
Les uns attribuent k la force de Timagination les cicatrices 

' HU0DOTI,I,S5. J. V.L. 

* LuciBR, TraiU de la eUeue de Syrie, c. 

3 Pline , Hist. nat. , VJl , 4. C. 

4 Iptds ptyt garfoo Im tobox qoil fit pocelle. 

5 Au mois de septenibre 1580. Dans le royage de Montaigne , 1. 1 , p. IS , il est parld 
de Marie Germain , et on j lit ces mots , ■ Noiw ue le sceumes voir, parce qa'il e«toU au 
village. • 11 y est dit atmi que oe fat I'^v^ue de Chilons , le cardinal de Lenooeoiirt , 
qui lui donna le nom de Gennaki. J. v. L. 




88 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

du roy Dagobert et de sainct Francis. On diet que les corps 
s'en enleventy telle fois, de leur place-, et Celsus recite d'un 
presbtre qui ravissoit son ame en telle extase , que le corps en 
demouroit longue espace sans respiration et sans sentiment : 
sainct Augustin en nomme un aultre % k qui il ne falloit que 
fiiire oulr des cris lamentables et plainctib; soubdain il de- 
fiiiUoity et s'emportoit si vifvement hors de soy, qu*on avoit 
beau le t^npesler, et hurler, et le pincer, et le griller, iusques 
k ce qu'il feust ressusclt^ : lors, il disoit avoir oul des voix, 
mais comme venants de loing ; et s'appercevoit de ses eschaul- 
dures et meurtrisseures. Et , que ce ne feust une obstination 
apostee contre son sentiment, cela le montroit, qu'il n'avok 
ce pendant ny pouls ny haleine. 

II est vraysemblable que le principal credit des visions , des 
enchantements et de tels effects extraordinaires, vienne de 
la puissance de I'imagination , agissant principalement contre 
les ames du vulgaire, plus moiies; on leur a si fort saisi la 
creance, qu'iis pensent veoir ce qu'iis ne veoyent pas. 

le suis encores en ce double , que ces plaisantes liaisons *, 
dequoy nostre monde se veoid si entrave, qu'il ne se parle 
d'aultre chose , ce sont volontiers des impressions de Tap- 
prehension et de la crainte : car ie s^s , par experience , que 
tel, de qui ie puis respondre comme de moy mesme, en qui 
il ne pouvoit cheoir souspe^n auicun de foiblesse et aussi peu 
d'enchantement, ayant oul foire le conte a un sien compai- 
gnon d'une defaiilance extraordinaire, en quoy il esloit 
tumb^ , sur ie poinct qu'il en avoit ie moins de beting , se 
trouvant en pareille occasion , Thorreur de ce conte luy veint 
k coup si rudement frappcr I'imagination , qu'il encourut une 
fortune pareille; et de \k en hors feut subiect a y recheoir, ce 
vilain souvenir de son inconvenient le gourmandant et tyran- 
nisant. II trouva quelque remede k cette resverie par une 
aultre resverie; c'est que, advouant luy mesme et preschant 

■ C'est ResUlHlut. De aTit. Dei , XIV, 24. 

* C'est-*-dire, ntmemenU d*^guiUeiUs. 11 y a daiK I'dditioo de 1588, /o/. 35 , ces 
plaisaniet liaiton* des mariages. C. 



LI VRE I , CHAPITIIE XX. 80 

avant la main cette sienne subiection, la contention de son 
arae se soulageoit sur ce que , apportant ce mal comme at- 
tendu y son obligation en amoindrissoit et luy en poisoit moins. 
Quand il a eu loy, k son chois ( sa pensee desbrouillee et des- 
bandee, son corps se trouvant en son deu), de le faire lors 
premierement tenter, saisir, et surprendre k la cognoissance 
d'aultniy, il s'est guari tout net. A qui on a est^ une fois ca- 
pable , on n'est plus incapable , sinon par iuste foiblesse. Ce 
malheur n^est k craindre qu'aux entreprinses ou nostre ame 
ae treuve oultre mesure tendue de desir et de respect , ct no- 
tamment ou les commoditez se rencontrent improuveues et 
pressantes : on n'a pas moyen de sc r'avoir de ce trouble. Ten 
sgais k qui il a servy d'y apporter le corps mesme , demy ras- 
sasie d'ailleurs , pour endormir Tardeur de cette fureur, et 
qui, par Taage, se treuve moins impuissant de ce qu'il est 
moins puissant*, et tel aultre k qui il a servy aussi qu'un amy 
I'ayt asseure d'estre foumi d'une contrebatterie d'enchante- 
ments certains a le preserver. II vault mieulx que ie die com- 
ment ce feut. 

Un comte de tresbon lieu , de qui i'estois fort priv6, se ma- 
riant avecques une belle dame , qui avoit este poursuyvie de 
tel qui assistoit k la Teste , mettoit en grande peine ses amis, 
et nommeement une vieiUe dame sa parente, qui presidoit k 
ces nopces et les faisoit chez elle, craintifve de ces sorcelleries : 
cequ'ellc me feit entendre. lela priay s'en reposer sur moy. 
I'avoy , de fortune , en mes coflres certaine petite piece d'or 
platte, ou estoient gravees quelques flgures celestes, centre le 
coup du soleil, et pour oster la douleur de teste, la logeant k 
poinct sur la couture du test; et pour Ty tenir , elle estoit 
cousue k un ruban propre k rattacher soubs le menton -, res- 
verie germaine k celle de quoy nous parlons. lacques Pelle- 
tier ', vivant chez moy, m'avoit faict ce present singulier. Tad- 
visay d'en tirer quelque usage , et dis au comte qu'il pourroit 

> UMecin o^l^bre da temiM dc Mootaigiie. 11 publia divers ouvrages dc ra^ccinc. 
ct quelques poesies aaiei foUaei. qui forent Imprim^ k Puis en 1547. U mourut en 
1582, %d dc 63 ana, rofff* Kiguon . t. XXI. A. D. 



90 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

courre fortune comme les aultres, ayant ik des hommes pour 
luy en vouloir presler une; mais que hardiment ils*allastcou- 
eher ; que ie luy ferois un tour d'amy , et n'espargnerois k 
son besoing un miracle qui estoit en ma puissance , pourveu 
que sur son honneur il me promist de le tenir tresfidelement 
secret : seulement, comme sur la nuict on iroit luy porter ie 
resveillon, s'il luy estoit mal all6, il me feist un tel signe. II 
avoit eu Tame et les aureilles si battues , qu'il se trouva lie 
du trouble de son imagination , et me feit son signe k Theure 
susdicte. Ie luy dis lors k I'aureille, qu'il se Icvast, soubs cou- 
leur de nous chasser, et prinst en se iouant la robbe de nuict 
que i'avoy sur moy (nous estions de taillc fort voysine), et s'en 
vestist tant qu'il auroit execute mon ordonnance , qui feut , 
Quand nous serious sortis, qu'il se retirast k lumber de I'eau -, 
dist trois fois telles paroUcs , et feist tels mouvements ; qu'a 
cbascune de ces trois fois il ceignist le ruban que ie luy met- 
tois en main, et couchast bien soigneuscment la medaille qui 
y estoit altachee, sur ses roignons, la figure en telle posture : 
cela faict , ayant , a la dernicre fois , bien estreinct ce ruban 
pour qu'il nc se peust ny desnouer ny mouvoir de sa place , 
qu'en toute asseurance il s'en retoumast k son prix faict % et 
n'oubliast de reiecter ma robbe sur son lict, en maniere 
qu'elle les abriast ^ touts deux. Ces singeries sont le principal 
de I'effect , nostre pensee ne se pouvant desmeler que moyens 
si estranges ne viennent de quelque abstruse science : leur 
inanite leur donne poids et reverence. Somme, il feut certain 
que mes characteres se trou verent plus veneriens que solaircs, 
plus en action qu'en prohibition. Ce feut une humeur prompte 
et curieuse qui me convia k tel efTect, esloingne de ma nature. 
Ie suis ennemy des actions subtiles et feinctes ; et hay la fi- 
nesse, en mes mains, non seulement recreative, mais aussi 
proufitable : si Taction n'est vicieuse, la route Test. 

Amasis, roi d'Aegypt6, espousa Laodice, tresbelle Ulle 
grecque : et luy, qui semonslroit gentil compaignon par tout 



' .4 son affaire, (ksa 

' couvril. Vieiix mot, itmplart par Ic moi abriler. 



LIVRE I, CHAPITRE XX. 91 

ailleurs , se trouva court k ioui'r d'elle , et mena^ de la tuer, 

estimant que ce feust quelque sorciere. Gomme ez choses qui 

consistent en fantasie, eile ie reiecta k la devotion : et ayant 

faict ses voeus et promesses k Venus , il se trouva divinement 

remis dez la premiere nuict, d'aprez ses oblations et sacrifices ' . 

Or, elles ont tort de nous recueillir de ces contenances m»* 

neuses, querelleuses et ftiyardes, qui nous esteignent en nous 

allumant. La bru de Pythagoras ' disoit que la femme qui se 

couche avecques un homme , doibt , avecques sa cotte , laisser 

quand et quand la honte , et la reprendre avecquesm cotte. 

L'ame de Tassaillant, troublee de plusieurs diverses alarmes, 

se perd ayseement : et k qui Timagination a faict une fois souf- 

(rir cette honte (et elle ne la faict souffrir qu'aux premieres 

accointances , d'autant qu'elles sont plus ardentes et aspres, 

et aussi qu'en cette premiere cognoissance qu'on donnc de 

soy, oacraint beaucoup plus de faillir), ayant mal commence, 

il enfere en fiebvre et despit de cet accident, qui luy dure aux 

occasions suyvantes. 

Les mariez, le temps estant tout leur, ne doibvent ny pres- 
ser ny taster leur entreprinse , s'ils ne sont prests : et vault 
mieulx faillir indecemment k estrener la couche nuptiale, 
pleine d'agitation et de fiebvre , attendant une et une aultre 
commodity plus privee et moins alarmee, quede tumber en 
une perpetuelle misere , pour s'estre estonn^ et desespere du 
premier refus. Avant la possession prinse, le patient se doibt, 
k saillies et divers temps, legierement essayer et ofTrir , sans 
se picquer et opiniastrer k se convaincre definitivement soy 
mesme. Ceulx qui sQavent leurs membres de nature doeile , 
qu'ils se soignent seulement de contrepiper leur fantasie. 

On a raisonde remarquer Tindocile liberty de ce membre , 
s'ingerant m importuneement lors que nous n'en avons que 

* HnoDOTi , U , 1SI . H^rodote dit que ce fat Laodice oa I.adice qui offrit ces vceux 
et ces sacrifices k Vima. c. 

* Montaigne a Toohi parter de Th^ano , bmeuse pythagoridenne , qui ^toit la femme 
et noo la belle-fiUe de Pythagore. Telle est la remarqne de Coste , d'apr^ Manage , ad 
Diogen. Laert., t. II. p. 500. col. 3. On trooTt lai^|||lM pensdc dans H4bodoti . 
1,«. J. V. L. 



92 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

faire, et defaillant si importuneement lors que nous en avons 
le plus affaire, et contestant de Tauctorite si imperieusement 
avecques nostre volont6 , refusant aveeques tant de Qert6 et 
d'obstination nos sollicitations et mentales et manuelles. Si 
toutesfois , en ce qu'on gourmande sa rebellion , et qu'on en 
tire preuve de sa condemnation, il m'avoit pay6 pour plaider 
sa cause , k Tadventure mettrois ie en souspe^n nos aultres 
membres ses compaignons de luy estre ali^ dresser , par belie 
envie de Timportance et doulceur de son usage , cette que- 
relle apoBtee , et avoir, par complot , arm^ le monde k Ten- 
contre de luy, le chargeantmalignement, seul , de leur faulte 
commune : car ie vous donne k penser s'il y a une seule des 
parties de nostre corps qui ne refuse k nostre volont^ sou- 
vent son operation , et qui souvent ne s'exerce contre nostre 
volont^. Eiles ont chascune des passions propres, qui les 
esveillent et endorment sans nostre cong^. A quant de fois 
tesmoignent les mouvements forcez de nostre visage , les pen- 
sees que nous tenionssecrettes, et nous trahissent aux assis- 
tants ! Cette mesme cause qui anime ce membre , anime aussi , 
sans nostresceu, le coeur, le poulmon , et le pouls ; la veue d'un 
obiect agreable respandant imperceptiblement en nous la 
flamme d'une esmotion Gebvreuse. N'y a il que ces muscles et 
ces veines qui s'eslevent etsecouchent sans Tadveu non seu- 
lement de nostre volont^, mais aussi de nostre pensee? nous 
ne commandons pas k nos cheveux de se herisser, et k nostre 
peau de fipemir de desir ou de crainte \ la main se porte sou- 
vent ou nous ne Tenvoyons pas ; la langue se transit , et la 
voix se Gge k son heure; lors mesme que , n'ayant de quoy 
frire, nous le luy deffendrions volontiers, I'appetit de manger 
et de boire ne laisse pas d'esmouvoir les parties qui luy sont 
subiectes, ny plus ny moins que cet aultre appetit, et nous 
abandonee de mesme hors de propos, quand bon luy semble ; 
les utils qui servent k descharger le ventre ont leurs propres 
dilatations et compressions, oultre et contre nostre advis , 
comme ceulx cy destine k descharger les roignons. Et ce 
que, pour auctoriseif^a puissance de nostre volont6, sainct, 



LIVRE I , CHAPITRE XX. 93 

Augustin ' allcgue avoir veu quelqu'un qui commandoit a 
son denriere autant de pets qu'il en vouloit , et que Vives son 
glossateur encherit d'un aultre exemple de son temps, de pets 
organisez , suyvants le ton des voix qu'on leur prononceoit , 
ne suppose non plus pure I'obelssance de ce membre -, car en 
est il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire? ioinct 
que i'en cognois un si turbulent et revesche , qu'il y a qua- 
rante ans qu'il tient son maistre k peter d'une haleine et d'une 
obligation constante et irremittente , et le mene ainsin k la 
mort. Et pleust k Dieu que ie ne le sceusse que par les his- 
toires, combien de fois nostre ventre, par le refus d^un seul 
pet, nous mene iusques aux portes d'une mort tresangoisseuse ! 
et quel'empereur^ qui nous donna liberty de peter par tout, 
nous en eust donn^ le pouvoir ! Mais nostre volont6 , pour les 
droicts de qui nous mettons en avant ce reproche , combien 
plus vraysemblableraent la pouvons nous marquer de rebel- 
lion et sedition , par son deresglement et desobelssance? Yeult 
elle tousiours ce que nous vouldrions qu'elle voulsist? ne 
veult elle pas souvent ce que nous luy prohibons de vouloir , 
et a nostre evident dommage? se laisse elle non plus mener 
aux conclusions de nostre raison? Enfin, iediroy pour mon- 
sieur ma partie, que plaise a considerer qu'en ce faict sa 
cause estant inseparablement conioincte k un consort, et in- 
distinctement , on ne s'addresse pourtant qu'^ luy , et par les 
arguments et charges qui ne peuvent appartenir k son diet 
consort : car I'effect d'iceluy est bien de convier inopportu- 
neement par fois , mais refuser, iamais ; et de convier encore 
tacitement et quietement : partant se veoid I'animosit^ et il- 
legality manifeste des accusateurs. Quoy qu'il en soit , pro- 
testant que les advocats et iuges ont beau quereller et senten- 
cier, nature tirera ce pendant son train -, qui n'auroit faict que 
raison , quand elle auroit dou^ ce membre de quelque parti- 
culier privilege-, aucteur du seul ouvrage inunortel des mor- 

' Voycz de Civit. Dei , XIV, 24 , et le commentaire de Vivto sar ce passage. C. 
* Claude , cinqui^me empereur romaio. Mais Su^tone ( Claud, ,c.Z2) rapporte seu^ 
lemeot que Claude ayoit ea deiseln d'autoriaer cette liberty par un Mit C. 



94 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

tels : ouvrage divin, selon Socrates ; et amour, desir d'iminor- 
talit^ et daimon immortel luy mesme. 

Tel , k I'adventure , par cet efTect de I'imagination, laisse icy 
les escrouelies, que son compaignon reporte en Espaigne. 
\oylk pourquoy , en telles cboses , Ton a accoustum^ de de- 
mander une ame preparee. Pourquoy practiquent les mede- 
cins avant main la creance de leur patient, avec tant de faulses 
promesses de sa guarison, sice n'est k Gn que Teffect de Tima- 
gination supplee Timposture de leur apozeme? ils s^vent 
qu'un des maistres de ce mestier ieur a laiss^ par escript, qu'il 
s'est trouv^ des hommes i qui la seule veue de la medecine 
faisoit Toperation. Et tout ce caprice m'est tumb^ presente- 
ment en main , sur le conte que me faisoit un domestique 
apotiquaire de feu mon pere, homme simple et souysse, nation 
pen vaine et mensongiere, d'avoir cogneu longtemps un 
marchand a Toulouse maladif et subiect k la pierre , qui avoit 
souvent besoing de clysteres , et se les faisoit diversement or- 
donner aux medecins selon Toccurrence de son mal : appor- 
tez qu'ils estoyent , il n'y avoit rien obmis des formes accou- 
tumees^ souvent il tastoit s'ils estoyent trop chauds ; le voyli 
couch6 , renvers6 , et toutcs les approches faictes, sauf qu'il 
ne s'y faisoit aulcune iniection. L'apotiquaire retir6 aprez 
cette cerimonie, le patient accommode comme s'ii avoit veri- 
tablement prins le clystere, il en sentoit pareil efTect k ceulx 
qui les prennent. Et si le medecin n'en trouvoit I'operation 
suflisante , il lui en donnoit deux ou trois aultres de mesme 
forme. Mon tesmoing iure que pour espargner la despense (car 
il les payoit comme s'il les eust receus), la femmc de ce malade 
ayant quelquesfois essay^ d'y faire seulement mettre de Teau 
tiede , reflect en descouvrit la fourbe ; et , pour avoir trouv6 
ceulx \k inutiles, qu'il foulsit revenir k la premiere fa^on. 

Une femme, pensant avoir aval^ une espingle avecques son 
pain, crioitetse tormentoit comme ayant une douleur insup- 
portable au gosier , oi!i elle pensoit la senlir arrestee : mais 
parce qu'il n'y avoit ny enfleure ny alteration par le dehors, un 
habile homme ayant iug^ que ce n'estoit que fantasie et opi- 



LIVRE I , CHAPITRE XX. 95 

nian , prinse de quelque morceau de pain qui I'avoit picquee 
en passant, la feit vomir, et iecta k la desrobee dans ce qu'eile 
rendit line espingle tortue. Cette femme , cuidant Tavoir ren- 
due, se sen tit soubdain deschargee de sa douleur. le s^ay qu'un 
genlilhomme , ayant traict^ chez lui une bonne compaignie , 
se yanta trois ou quatre iours aprez , par maniere de ieu (car 
il n*en estoit rien) , de leur avoir fisiict manger un chat en 
paste : dequoy une damoisellede la troupe print telle horreur, 
qu'en estant tumbee en un grand desvoyement d*estomac et 
fiebvre, il feut impossible de la sauver. Les bestes mesmes se 
veoyent, comme nous, subiectes k la force de I'imagination ; 
tesmoings les chiens qui se laissent mourir de dueil de la perte 
de leurs maistres : nous les veoyons aussi iapper et tremous- 
ser en songe ; hennir les chevaulx et se debattre. 

Mais tout cecy se peult rapporter h Testroicte cousture de 
Tesprit et du corps s'entrecoramuniquants leurs fortunes; 
c'est aultre chose , que I'imagination agisse quelquesfois non 
contre son corps seulement, mais contre le corps d'aultruy. 
£t tout ainsi qu'un corps reiecte son mai a son voysin, comme 
il se veoid en la peste, en la veroUe , et au mal des yeulx , qui 
se chargent de Fun k Tauitre : 

Dom speetant oculi \moe, kedontur et ipsi ; 
Mnltaqoe corporibns traotiUone noeent ' : 

pareillement Timagination , esbranlee avecques vehemence , 
eslance des traits qui puissent oCTenser Tobiect estrangier. 
L'antiquit^ a tenu de certaines femmes en Scythie , qu'ani- 
mees et courroucees contre quelqu'un , elles le luoicnt du 
seul regard. Les tortues et les autruches convent leurs oeufs 
de la seule veue ; signe qu'ils y ont quelque vertu eiaculatrice. 
Et quant aux sorciers, on les diet avoir des yeulx ofibnsifs et 
nuisants : 

Nefcio qais teneros oculiu mibi fascinat agnos *. 

* En regardant det yeux malado , let jeox le deriennent em-mtoies , et les mans 
le comraimiqiient tonrenl d'mi corps k Tautre. Of idi , de Remedh amoris, v. 615. 

• Je ne sais quel malin regard ensorcelle mes tendres agneaux. viae. , Eciog. , 
m, 103. 



96 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

Ce sont pour moy mauvais respondants que magiciens. Tant 
y a que nous veoyons par experience les femmes envoyer, 
aux corps des enfants qu'elles portent au ventre , des marques 
de leurs fantasies ; tesmoing celle qui engendra le more : et 
il feut presents k Charles , roy de Boheme et empereur, une 
fille d'auprez de Pise , toute velue et herissee , que sa mere 
discHt avoir est^ ainsi conceue k cause d'une image de sainct 
lean Baptiste pendue en son lict. 

Des animaulx il en est de mesme ; tesmoings les brebis de 
lacob, et les perdris et lievres que la neige blanchit aux mon-^ 
taignes. On veit demierement chez moy un chat guestant un 
oyseau au hault d'un arbre, et, s'estants fichez la veue ferme 
Tun contre Faultre quelque espace de temps , Toyseau s'estre 
laisse cheoir conmie mort entre les pattes du chat \ ou enyvr6 
par sa propre imagination, ou attir^ par quelque force attrac- 
tive du chat. Geulx qui aiment la volerie ont ouy faire le conte 
du fauiconnier , qui , arrestant obstineement sa veue contre 
un miian en Tair, gageoit, de la seule force de sa veue, le 
ramener contrebas, et le faisoit, k ce qu'on diet ^ car les his- 
toires que i'emprunte , ie les renvoye sur la conscience de 
ceulx dequi ie les prens. Les discours sont k moy, et se tien-^ 
nent par la preuvede la raison, non de Texperience ; chascun 
y peult ioindre ses exemples ^ et qui n'en a point , qu'il ne 
laisse'pasdecroire qu'il en estassez, veu le nombre et variete 
des accidents. Si ie ne comma ' bien, qu'un aultre comme 
pour moy. Aussi en Testude que ie traite de nos moeurs et 
mouvements, lestesmoignages (abuleux, pourveuqu'ilssoyent 
possibles, y servent comme les vrais : advenu ou non advenu, 
k Rome ou k Paris , k lean ou k Pierre , c'est tousiours un 
tour de Thumaine capacity , duquel ie suis utilement advis^ 
par ce recit. Ie le veoy, et en fay mon proufit, esgalement en 



I j*al trOQT^, dans une des dernieres Mtions de Montaigne iSiiene conte pas 
(Hen , qu'un auiU^e conte pour moy ; mais, dans toutes let plus anciennes , il j a : si 
ie ne comme hion, qu*un aultre comme pour moy, c*est-&-dire, «i j'emploU du 
exemples qui ne cowoiennent pas exartement au sujet que je traite , qu'un autre 
y en subslitue de plus convenables. C. 



LIVRE I, GHAP1TR£ XX. 07 

umbre qu'en corps ; et aux diverses lecons qii'ont souvent it's 
histoires, ie prcns k mo scrvir de celle qui esl la plus ram el 
memorable. II y a des aucteurs desquels la (in , c'esl diro 
les evenements : la micnne, si i'y s^avois arriver, seroil dire 
sur cc qui peuitadvenir. II esl iustemenlpormisauxescholes 
de supposer dessimililudes, quand ilsn'en onl poinl : ie n'en 
foy [)as ainsi pourtant, el surpasse de ce cosle la en religion 
superslitieuse toule foy historiale. Aux exemples que ie lire 
ceans de ce que i'ay leu, oul, faicl, ou did, ie me suis deflendu 
d'oser aiterer iusques aux plus legieres el inuliles circon- 
slances : ma conscience ne falsifie pas un iola : mon inscience, 
ie oe sQay. 

Sur ce propos, i'enlre par fois en pensec qu'il puisse assez 
bien convenir k un Iheologien , a un philosophe , el Iclles 
genls d'exquise el exacle conscience cl prudence , d'escrire 
I'hisloire. Gommenl peuvenl ils engager leur foy sur une foy 
populaire? commenl respondre des pensecs de pcrsonnes in- 
cogneues, el donner pour argenl comptanl leurs conieclures? 
Bes aclions k divers membres qui se passent en leur presence , 
ils refuseroienl d'cn rendre lesmoignage , assermenlez par un 
iuge ; el n'onl homme si familier, des inlenlions duquel ils 
enlreprennenl de pleinemenl re^ndre. Ie liens moins ha- 
zardeux d'escrire les choses passees , que presentes : d'au- 
tanl que Tescrivain n'a k rendre compte que d'une verile 
cmprunlee. 

Aulcuns me convienl d'escrire les aflaires de mon lemi^s , 
eslimants que ie les veoy d'une veue moins blecee de passion 
qu'un aullre, el de plus prez , pour I'accez que forlune m'a 
donn6 aux chefs de divers parlis. Mais ils nedisenl pas, Que 
pour la gloire de Sallusle ie n'en prendroy pas la peine ; en- 
nemy iur6 d'obligalion , d'assiduile , de conslance : Qu'il n'est 
rien si conlraire k mon slylc , qu'une narralion eslendue -, ie 
me recouppe si souvenl , k faulle d'haleine : ie n'ay ny compo- 
silion ny explication , qui vaille *, ignorant , au deli d'un en- 
fant, des frases el vocables qui servent aux choses plus com- 
munes 5 pourlant ay ie prins k dire ce que ie s^jay dire , 
Toil I. ^ 



98 ESSAIS D£ MONTAIGNE > 

accommodant la matiere k ma force; si i'en prenois qui me 
guidast , ma mesure pounroit Ihillir k la sienne : Que , ma li- 
berty estant si libre, i'euase public des iugements, k mongre 
mesme et selon raison , iilegitimes et punissables. 

Plutarque nous diroit volontiers , de ce qull en a faict , que 
c'est Touvrage d*auitruy que ses exemples soyent en tout et 
par tout veritables : qu'ils soyent utiles k la posterit<^ , et pre- 
sentez d*un lustre qui nous esclaire k la vertu , que c'est son 
ouvrage. II n'est pas dangereux , comme en une drogue me- 
decinale , en un conte ancien , qu*il soit ainsin ou ainsi. 

CHAPITRE XXL 

LE PBOUFIT DB L'UN EST DOMMAGE DE l'aULTBE. 

Demades % athenien , condemna nn liomme de sa ville qui 
faisoit mestier de vendre les choses necessaires aux enterre- 
ments , soubs tiltre de ce qu'il en demandoit trop de proufit, 
et que ce proufit ne luy pouvoit venir sans la mort de boau- 
coup de gents. Ge iugement semble estre mal prins ^ d'autant 
qu'il ne se faict aucun proufit qu'au dommage d'aultruy, et 
qu'a ce compte il fauldroit condomner toutc sorte de gaings. 
Le marchand ne faict bien ses affaires qu'i la desbauche de la 
ieunessc ; le laboureur, k la cherts des bleds ; I'architecte , a 
la mine des maisons -, les ofliciers de la iustice, aux procez 
et querelles des hommes -, I'honneur mesme et practique des 
ministres de la religion se tire de nostre mort et de nos vices ; 
nul medecin ne prend plaisir k la sante de ses amis mesmes , 
diet Tancien comique grec ; ny soldat , a la paix de sa ville : 
ainsi du reste '. £t qui pis est, que chascun se sonde au de- 
dans, il trouvera que nos souhaits inlerieurs, pour la plus- 
part, naissent et se nourrissent aux despens d'aultruy. Ce que 

* SuikQUi, de Bentfifiis, VI , d'od presqne Umt ce diapitre a M prii. C. 

■ « Le pr^cepte de ne Jamais nuirc i antrai emporle ceioi de tenlr i la aod^t^ liii- 
malne le moins qa'il est possible ; car, dans I'^tat social , le bien ds Tim Ddt nteessai- 
Rment Ic mal de I'aotre. • RoossiAu , imile, liY. in. 



IJVRE I, CHAPITRE XXII. 99 

considerant , il m'est yenu en fantasie , commo nature ne se 
desment point en cela do sa gcnerale police; car len physi- 
cians tiennent que la naissance , nourrissemcnt et augmenta- 
tion de chasque chose , est Taiteration et corruption d'unc 
aultre : 

Nam qnodcuiuqiM luii nmlatum floibuieiit, 
CoiUiono hoc mom «st ilUus , quod fuit aote '. 

CHAPITRE XXII. 

I)B Lk COUSTUMB, ET DB NB CHA.NGEB AY8BBMBNT 

UNB LOY RBCBUE. 

Celuy me semble avoir trcsbien conceu la force de la cou»- 
tume, qui premier forgca ce conic *, qu'une fcmme de vil- 
lage , ayant apprins de caresser et porter entre ses bras un 
veau dez Theure de sa naissance, et continuant tousiours a ce 
faire , gaigna cela par Taccoustumance , que , tout grand bccuf 
qu'il cstoit, elle le portoit encores : car c'est, k la verite, 
une violente et traistresse maistresse d'eschole que la cous- 
tume. Elle establit en nous , pcu a peu , k la desrobee , le pied 
de son auctorit^ : mais, par ce doulx et humble commence- 
ment, Tayant rassis et plante avec I'ayde du temps, elle nous 
descouvre tautost un furieux et lyrannique visage, contre le- 
quel nous n'avons plus la libert6 de haulscr seulement les 
yeulx. Nous luy veoyons forcer, touts Ws c^ups , l(s regies 
de nature : Vxui efficacissmwt rerum omniutn mag'ulcr ^. Ten 
croy Tantro de Platon en sa Republique 4; ct U^s medtM^ins, 
qui quittent si souvent a son auctorite les raisons de leur art*, 
et ce roy, qui par son moyen rengea son estomach a se nour- 

< If n onrpA ne pwt lorUr de u nature , laiii que cc qn'il ^toit cesM d'Mrc. LucsfcCK. 
n.75S. 

t On truave ce ooote dans Stobri (Serm, XXIX), qiil le cite (raprte Favomruh. 
/'0yesauMiQi]|fiTiUKii,1,9|PftTi0iiB,c.85,etlM/tf<fa9e«d'KBASM. J. V. L. 

1 BfltoaM'uwWBCttleiiicilleuriiiaitre.PunB, ^al. hisL,\X\l^%, 

4 PU(oo,it^|m6/^ir0,vn,p.l,^td*Alde,t.U, p.90;4HUl.d*HenriEitteiine. 
t. H , p. 514 , A. Voyex les Pem^es de PlaUm , aeconde MitUm, p. w. J. V. L. 



100 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

rir de poison ; et la fille qu'Albert recite s'estre accoustumee 
k Yivre d'araignees : et en ce monde des Indes nouvclles , on 
trouva des grands peuples , et en fort divers climats , qui en 
vivoient , en faisoient provision et ies appastoient , comme 
aussi des saulterelles , formis , lezards , chauvesouris ; et feut 
un crapaud vendu six escus en une necessity de vivres ; ils ies 
cuisent et apprestent k diverses saulses : il en feut trouv6 d*aul- 
tres ausquels nos chairs et nos viandes estoient mortelies et 
venimeuses. Cotuuetmiinu magna vis est : pemoctant venatores 
in nive; in numtibus urt se pathmlur; pugiles, caMibus conlusi, 
ne ingemiscunt quidem '. 

Ges exemples estrangiers ne sont pas estranges, si nous 
considerons , ce que nous essayons * ordinairement , combien 
I'accoustumance hebete nos sens. II ne nous fault pas alter 
Chercher ce qu'on diet des voysins des cataractes du Nil ; et 
ce que Ies phiiosophes estiment de la musique celeste , que 
Ies corps de ces cercles , estants solides , polls , et venants k se 
lescher et frotter Tun a I'autre en roulant, ne peuvent faillir 
de produire une merveilleuse hartnonie, aux coupures et 
muances de laquelle se roanient Ies contours et changements 
ded caroUesdes astres, mais qu'universellement Ies ouies des 
creatures de gik bas , endomiies , comme celles des Aegyptiens, 
par la continuation de ce son , ne le peuvent apperceveoir, 
pour grand qu'il soit' : Ies mareschaux, meulniers, armu- 
Hers , ne sQauroient demeurer au bruit qui Ies firappe , s*il Ies 
perceoit comme nous. 

Mon collet de fleurs 4 sert k mon nez : mais , aprez que ie 

* Rien de plus poiasant qoe lliabitiide. Pi«er Ies nuits au milien des neiges , se brA- 
ler dans Ies montagnes au plus ardent solcfl, TOili la Tie des chasseon. Ces athletes 
qui se meurtrissent k coops de ceste ne poossent pas mteie on g^nissement Cic, 
7\uc quasi., II, 17. 

• C*est-k*dire nous ^ouvons. Mootaigne emploie soorent le mot essayer dans ce 
aens-li. comme essajent tet vopsHu des elochierst dit-41 quelques lignes plus bas i c'est- 
k4kt , eommu ^prouvmt lesvoUimdeseloehert. C 

» Tont ce passage, depots rezemple des eataractet du nU, est imlt4 de Cfe^ron, 
Stmge de Sdpkm. Toyei Ies fragments do Traits de la B^puMque, VI, II. J. V. L. 

4 C*estpeDt-4treoequ*onnommoitco//«ltfsseN(etii',espteedepo«pofaitdepeaii 
parfumte, * petites basqoes et sans mancbes. C. 



LIVRE I, GHAPITRE XXII. 101 

m'en sais vestu trois iours de suite , il ne sert qu'aux nez as- 
sistants. Cecy est plus estrange , que , nonobstant des longs 
intervalles et intermissions , Taccoustumance puisse ioindre 
et establir Teffect de son impression sur nos sens : comme es- 
sajrent les voysins des clochiers. le loge chez moy en une 
tour, ou , & la diane et k la retraicte , une fort grosse cloche 
Sonne touts les iours VAve Maria. Ge tintamarre estonne ma 
tour mesme : et aux premiers iours me semblant insuppor- 
table , en peu de temps m'apprivoise de maniere que ie Toy 
sans offense , et sou vent sans m'en esveiller . 

Pbton tansa un enfant qui ioudt aux noix. II luy respon- 
dit : « Tu me tanses de peu de chose. — L'accoustumance, 
repliqua Platon, n'est pas chose de peu '. » Ie treuve que 
nos plus grands vices prennent leur ply dez nostre plus ten- 
dre enfance , et que nostre principal gouvemement est entre 
les mains des nourrices. G'est passetemps aux meres de veoir 
un enfant tordre le col k un poulet , et s'esbattre k blecer un 
chien et un chat : et tel pere est si sot , de prendre k bon augure 
d'une ame martiale , quand il veoid son GIs gourmer iniurieu- 
sement un pavsan ou un laquay qui ne se deffend point ; et k 
gentillesse, quand il le veoid afliner son compaignon pap 
quelque malicieuse des1oyaul6 et tromperic. Ce sont pourtant 
les vrayes semences et racines de la cruaute , de la tyrannic , 
de la trahison : elles se germent \k ; et s'eslevent aprez gaiW 
lardement , et proufitent k force entre les mains de la cous- 
tume. Et est une tresdangereuse institution , d'excuser ces 
vilaines inclinations par la foiblcsse de I'aage et legierete du 
subiect : premierement , c'est nature qui parle, de qui la voix 
est lors plus pure et plus nalfve, qu'elle est plus graile et plus 
neufve : secondement , la laideur de la piperie ne despend 
pas de la difference des escus aux espingles; elle despend de 
soy. Ie treuve bien plus iuste de conclure ainsi : « Pourquoy 
ne tromperoit il aux escus , puisqu'il trompe aux espingles ? «* 

* DiooftiiE LAiici, 111, 88. MaU Diogtoe ne dit pas que la personoe qae Platon 
tan^a , fftt un enfaot, et qu'H jonlt aux noix. II dit qu'U joooit aox dez ; cc qui read la 
X^poDBe de Plalon hiea plua importante. C. 



lOS ESSAIS DB MONTAIGNE, 

que, oomme ils foot : • Ce n'est qu*aux espingles; it n'auroit 
garde de le lliire aux eacus. » II foult apprendre soigneuse- 
ment aux enhnta de hair les vices de leur propre contexture , 
et tour en fault apprendre la naturelle diSbnnite , k ce^qu'ils 
lea ftiyent non en leur action seulement , mais sur tout en 
leur cceur ; que la penseemeame leur en soit odieuse, quelque 
masque qu'ils portent. 

le acais bien que pour m'estre duict , en ma pueriltte , de 
marcher tousiours mon grand ei plain chemin , et avoir eo h 
contrecoeur de mesler ny tricotterie ny Gnesse k mes ieux en- 
fiuDtins (comme de vray il fault noter que les ieux des enflints 
ne aont pas ieux , et les bult iuger en eulx comme ieurs plus 
aerieuses actions), il n'est paasetemps si legier ou ie n'apporte , 
du dedans et d'une propension naturelle et sans estude , une 
extreme contradiction k tromper. Ie manie les chartes pour 
les doubles \ et tiens compte , comme pour les doubles dou- 
blons -, lorsque le gaigner et le perdre , contre ma fenune et 
ma die, m'est indiflerent, comme lorsqu'il va de bon. En 
tout et par tout , ii y a assez de mes yeulx k me tenir en oiOce ; 
il n'y en a point qui me veillent de si prez , ny que ie respecle 
plus. 

Ie viens de veoir chez moy un petit homme natif de Nantes , 
nay sans bras , qui a si bien fa^nn^ ses pieds au service que 
luy debvoient les mains, qu'ils en ont, k la verity, k demy 
oublie leur oflSce naturel. Au demourant , il les nomme ses 
mains ; il trenche , il charge un pistolct et le lasche , il cnfllc 
son aiguille , il coud , il escrit , il tire le bonnet , il se pcigne , 
il ioue aux chartes et aux dez , et les remue avecques au- 
tant de dexterity que s^auroit (hire quclqu'aultre : Targent 
que ie luy ay Aonni (car il gaigne sa vie A se faire veoir), il i'a 
emporte en son pied , comme nous faisons en nostre main. 
I'en veis un aultre , estant enfant , qui manioit un' espee k 
deux nuiins , et un' hallebarde , du ply du col , i Qtulte de 
mains; les iectoit en I'air, et les reprenoit; lanceoit une da- 

* Le ikmMe Mki one petite mooiioie qui ne Taloit qu'an dooUe dealer, ub dou* 
blfm ikAi une monnoie d'Espagnc de la ralear d'mie doulrie pMoie. B. J. 



UYRE I, CSIAPITRE XXII. 103 

gue ^set tBOBOii craqueter un fbuet , aussi bien que charretier 
de France. 

Mais on descouvre bien mieulx ses eflects aux estranges 
impressions qn'eiie foict en nos ames , oil elle ne treuve pas 
tant de resistance. Que ne peult elle en nos iugements et en 
nos creanees ? y a ii opinion si bizarre (ie laisse a part la gros- 
siere imposture des religions , dequoy tant de grandes nations 
et tant de suIBsants personnages se sont veus enyvrez ; car 
oette partie estant bors de nos raisons humaines , il est plus 
excusable de s'y perdre , k qui n'y est extraordinairement es- 
daii^ par fliyeur divine), mais d'aultres opinions , y en a il de* 
si estranges qu'elle n'aye plante et estabiy par loix , ez regions 
que bon luy a semblo? et est tresiuste cette ancienne excla- 
mation : Non pudet phtjsicum, ul est, specuUUorem venaloremquc 
naturce , ab animis consueiiuiine inibtUit quarere ieUinumium ve- 
riuai* * / 

Testime qu'il ne tumbe en Timagination humaine aulcune 
fantasie si forcenee, qui ne rencontre Texemple de quelque 
usage publicque , et par consequent que nostre raison n'estaye 
et ne fonde. II est des peupies ou on toume le dos k celuy 
qu'on saiue , et ne regarde Ion iamais celuy qu'on veult hon- 
norer. II en est ou , quand ie roy crache , la plus flivorie des 
dames de sa court tend la main ; et, en aultre nation , les plus 
apparents , qui sont autour de luy, se baissent k terre pour 
amasser en du linge son ordure. Desrobbons icy la place d'un 
conte. 

Un gentilhomme firanQois se mouchoit tousiours de sa main ; 
chose tresennemie de nostre usage : defTendant Ik dessus son 
faict (et estoit fameux en bons rencontres), il mc demanda 
quel privilege avoit ce sale excrement , que nous allassions 
luy apprestant un beau linge delicat k ie recevoir, et puis , 
qui plus est, k Tempaqucter et serrer soigneusement sur 
nous : que cela debvoit foire plus de mal au coeur, que de lo 

* Quello bootoi Ba pfayiicksii , qui doit poumiiTre aani reliche InaecreUde U na- 
ture , d'alldgoer poor des preuves de la T^ril^ , ce qui n'estque pr^entkmet coulunic ! 
ac , de Nat. dear. . 1 , St. -. n y a dam Ie texte petere an lieu de qucerere. 



104 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

veoir verser ou que ce feust , comme nous bisons toutoi nos 
aultres ordures. Ic trouvay qu'ii ne parloit pas du tout sans 
raison : et m'avoit la coustume ost^ Tappercevance de cettc 
estrangete , laquelle pourtant nous trouvons si hideuse , quand 
elle est recitee d'un aultrc pals. Les miracles sont selon I'igno- 
rance en quoy nous sommes de la nature , non selon I'eslre dc 
la nature \ I'assuefaction endort la veue de nostre iugement : 
les barlMires ne nous sont de rien plus merveilieux , que nous 
sommes k eulx , ny avecques plus d'oocaskm ; comme chas- 
cun advoueroit, si chascun sgavoit , aprez s'estre promen^ par 
ces loingtains exemples , se coucher snr les propres , et les 
conferer sainement. La raison humaine est une teincture in- 
fuse environ de pareil poids a toules nos opinions et moeurs, 
de quelque forme qu'elles soyent; infinie en matiere, inGnie 
en diversite. le m'en retourne. 

II est des peuples oil , sauf sa femme et ses enfants, aulcun 
ne parlc au roy que par sarbalane. En une mesme nation, et 
les vierges montrent a descouvert leurs parties honteuses, 
et les mariees les couvrent et cachent soigncusement. A quoy 
cette aultre coustume , qui est ailleurs , a quelque relation : 
la chastet^ n'y est en prix que pour le service du mariage ; 
car les Giles se peuvent abandonner k leur poste , et, engrois- 
socs, se faire avorter par medicaments propres, au veu d'un 
cliascun. Et ailleurs, si c'est un marchand qui se marie, 
toulfi les marchands conviez k la nopce couchent avecques 
I'espousee avant luy ; et plus il y en a , plus a elle d'honneur 
et de recommendation de fermete et de capacity : si un ofli- 
cier se marie , il en va de mesme \ de mesme si c'est un noble ^ 
et ainsi des aultres : sauf si c'est un laboureur ou quelqu'un 
du has peuple ; car lors c'est au seigneur k faire : et si , on ne 
laisse pas d'y recommander estroictement la loyaut6 pendant 
le mariage. II en est ou il se veoid des bordeaux publics de 
masles, voire ct des manages : ou les femmes vont k la guerre 
quand et leurs maris , ct ont reng , non au combat seulement, 
mais aussi au commandemcnt : ou non seulement les bagucs 
se portent au nez , aux l^vres , aux ioues , et aux orteils des 



UVRE 1 , CHAPITRE XXII. 105 

piedB; mais des verges d'or bien poisantes au travers des 
tettins et des fesses : ou en mangeant on s'essuye les doigts 
aux caisses , et ji la bourse des genitoires , et i la plante des 
pieds : ou les enfants ne sont pas heritiers , ce sont les freres 
et nepveux , et ailleurs les nepveux seulement \ sauf en la 
succession du prince : oil , pour regler la communaut^ des 
biens, qui s'y observe, certains magistrats souverains ont 
charge universelle de la culture des terres et de la distribu- 
tion des fruicts, selon le besoing d'un chascun : ou Ton pleure 
la roort des enfants , 6t festoye Ion celle des vieiUards : ou ils 
ooochent en des licts dix ou douze ensemble avec leurs fern- 
mes : oil les femmes qui perdent leurs maris par mort violente 
se peuvent remarier, les aullres non : oil Ton estime si mal de 
la condition des femmes , que Ton y tue les femelles qui y 
naissent, et achepte Ion, des voysins, des femmes pour lo 
besoing : ou les maris peuvent repudier, sans allegner aulcunc 
cause *, les femmes non , pour cause quelconque : ou les maris 
ont loy de les vendre si elles sont steriles : ou ils font cuirc 
le corps du trespass^ , et puis piler, iusques k ce qu'il se forme 
comme en bouiilie ; laquelle ils meslent k ieur vin , et la boi- 
vent : ou la plus desirable sepulture est d'estre mange des 
chiens ; ailleurs , des oyseaux : ou Ton croit que les ames 
heureuses viyent , en toute liberty , en des champs plaisantft 
foumis de (outes commoditez , et que ce sont elles qui font cet 
echo que nous oyons : ou ils combattent en Teau , et tirent 
seurement de leurs arcs en nageant : ou , pour signe de sub- 
iection , il faut haulser les espaules et baisser la teste -, et des- 
chausser ses souliers quand on entre au logis du roy : ou les 
eunuques, qui ont les femmes religieuses en garde , ont enco- 
res le nez et les levres k dire % pour ne pouvoir estre aymez : 
et les presbtres se crevent les yeulx , pour accointer les dair 
mons et prendre les oracles : oil chascun faict un dieu de ce 
qu*ii luy plaist ; le chasseur, d'un lyon ou d'un regnard ^ le 
pescheur, de certain poissoa^ et des idoles, de chasque ac- 
tion ou passion humaine : le soleil , la lune , et la terre , sont 

' ve muins. C'ett de U que veooit randenmotdu palab, litre acHr^, pMce adHrie. 



106 ESSAIS DB MONTAIGNE , 

les dieux prineipaulx ; la forme de iurer, c'est toucher la lerre 
regardant le soleil ; et y mange Ion la chair et le poisson crud : 
oil le grand serment, c'est iurer le nom de quelque homme 
trespass^ qui a este en bonne reputation au pais , touchant de 
la main sa tumbe : ou les estrenes annuelles que le roy en- 
▼oye aux princes ses vassaux , touts les ans , c'est du feu ^ le- 
quel apport^, tout le vieil feu est esteint : et de ce feu nouveau, 
le peuple , despendant de ce prince , en doibt venir prendre 
chascun pour soy, sur peine de crime de leze maieste : oili , 
quand le roy. pour s'adonner du tout A la devotion , se retire 
de sa charge , ce qui advient souvent , son premier successeur 
est oblige d'en faire autant , et passe le droict du royaume au 
troisiesme successeur : oili Ton diversifie la forme de la police \ 
selon que les aflkires semblent le requerir ; on depose le roy, 
quand il semble bon ; et luy substitue Ion des anciens k pren* 
dre le gouvemail de I'estat ; et le laisse Ion par fois aussi ez 
mains de la commune : ou hommes et femmes sont circoncis, 
et pareillement baptisez : ou le soldat qui , en un ou divers 
combats, est arrive h presenter k son roy sept testes d'enne- 
mis , est faict noble : oA Ton vit soubs cette opinion si rare et 
insociable de la mortality des ames : oil les femmes s'accou- 
chent sans plaincte et sans effroy : oil les femmes , en Tune et 
Taultre iambe , portent des greves * de cuivre^ et, si un pouil 
les mord , sont tenues par debvoir de magnanimity de le ro- 
mordre ; et n'osent espouser, qu'elles n'ayent offert k leur 
roy, s'il le veut , leur pucellage : ou Ton salue mettant le doigt 
k terre , et puis le haulsant vers le ciel : ou les hommes por- 
tent les charges sur la teste , les femmes sur les espaules ; elles 
pissent debout , les hommes accroupis : oil ils envoyent du 
sang en signe d'amiti^, et encenscnt, comme les dieux, les 
hommes qu'ils veulent honnorer : oil non seulement iusques 
au quatriesme degre , mais en aulcun plus esloingn6 , la pa- 
rents n'est soufTerte aux mariages : oik les enflmts sont quatre 
ans k nourrice , et souvent douze ; et 1^ mesme il est estime^ 

' Dti gowBcmement. 

• Des bottinet , on armures tUjambet. 



LIVRE I, CHAPITRE XXII. 107 

mortol, de donner k Tenfont k tetter tout le premier iour : ou 
les peres ont charge du chastiment des masles ; et les meres , 
k part , des femelles *, et est le chastiment de les Turner pendus 
par les pieds : ou on faict circoncire les femmes : ou Ton 
mange toutes sortes d'herbes , sans aultre discretion que de 
refuser cellcs qui leur semblent avoir mauvaise senteur : ou 
tout est ouvert', et les maisons, pour belles et riches qu'elles 
soyent, sans porte, sans fenestre, sans coflrequi ferme; et 
sont les larrons doublement punis qu'aiilcurs : oil ils tuent les 
pouils avec les dents comme les magots , et trouvent horrible 
de les veoir escacher soubs les ongles : ou Ton ne coupe en 
toute la vie ny poil ny ongle ; ailleurs , ou Ton ne coupe que 
les ongles de la droicte , ceulx de la gauche se nourrissent 
par gentillesse : ou ils nourrissent tout le poil du cost6 droict, 
tant quMl peult croistre , et tiennent raz le poil de Taultre 
cost^ *, et en voysines provinces , celle icy nourrit le poil do 
devant, celle 1^ le poil de derriere^ et rasent Topposite : ou 
les peres prestent leurs enfants, les maris leurs femmes, a 
iouyr aux hostes, en payant : ou on peult bonnestement foire 
des enfants k sa mere , les peres se mesler k leurs filles et k 
leurs flls : ou, aux assembleesdes festins, ils s'entreprestent , 
sans distinction de parents , les enfants les uns aux aultros : 
icy on vit de chair humaine : 14 c'est office de piet^ de tuer 
son pere en certain aage : ailleurs les peres ordonnent , des 
enfants encores au ventre des meres , ceulx qu'ils veulent 
estre nourris et conservez , et ceulx qu'ils veulent estre aban- 
donnez et tuez : ailleurs les vieux maris prestent leurs femmes 
k la ieiiDesse pour s'en servir ; et ailleurs elles sont communes 
sans peche ; voire , en tel pais , portent poor marques d'hon- 
neur autant de belles houppes firangees au bord dc leurs rob- 
bes , qu'elles ont accoint^ de masles. N'a pas faict la coustumo 
encores une chose publique de femmes k part? leur a elle pa$i 
mis les armes k la main ? faict dresser des armees , et livrer des 
battailles ? Et , ce que toute la philosophic ne peult planter en 
la teste des plus sages , ne Tapprend elle pas de sa seule or- 
donnance au plus grossier vulgaire? car nous sgavons des na- 



108 ESSAES D£ MONTAIGNE, 

Uons entiores , od non seulement la mort estoit mesprisee , 
mais festoyee ; ou les enfants de sept ans souffiroicnt k estre 
fouettez iusques k la mort , sans chancer de visage; oil laYi- 
che»e estoit en tel mespris, que le plus chestif citoyen de la 
yille n'eust daign6 baisser le bras pour amasser une bourse 
d'escus. Et s^avons des regions tresfertiles en toutes fagons de 
vivres , ou toutesfois les plus ordinaires mets et les plus sa* 
▼oureox, e'estoientdu pain , du nasitortet de Teau. Feit elle 
pas encores ee miracle en Gio , qu'il s*y passa sept cents ans , 
sans memoire que femme ny fille y eust faict faulte k son hon* 
neur •? 

Et somme , k ma fantasie , il n'est rien qu'elle ne face , ou 
qu'eile ne puisse; et avecques raison Tappelle Plndaras, k ce 
qu'onm'a diet, « laroyne et emperiere du nionde*. » Geluy 
qu'on rencontra battantson pere, respondit que c'estoit la 
coustume de sa maison ; que son pere avoit ainsi battu son 
ayeul ; son ayeul , son bisayeul \ et , montrant son GIs , cettuy 
cy me battra , quand il sera venu au terme de Taage ou ie suis : 
et le pere, que le 01s tirassoit et sabouioit emmy la rue, luy 
commanda de s'arrester k certain huis ; car luy n'avoit traisne 
son pere que iusques \k ; que c'estoit la borne des iniurieux 
traictements hereditaires, que les enfants avoient en usage de 
faire aux peres , en leur famille. Par coustume , dit Aristote % 
aussi souvent que par maladie, des femmes s'arrachent le 
poil , rongent leurs ongles , mangent des charbons et de la 
terre; et, plus par coustume que par nature, les masles se 
meslent aux masles. 

Les loix de la conscience , que nous disons naistre de na-* 
ture, naissent de la coustume ; chascun , ayant en veneration 
interne les opinions et moeurs approuvees et receues autour 



> Ces nombreux exemplet soDt emprunite d*ll^rodote , de Xteopboo , de Plutarqiie, 
de Sextos Empiricos , de VaMre M axime et des oarragcs alofs pnblids sor r Arodriqne 
etsnrrAsie. J. V.L. 

• C'est ce cpie Pindare a dit de la loi, fiSfioi cavrwy fiwi>t»it Haooon , lU . W. 
Mais H^rodote . en citant ces paroles ,doiuie aussi li v6/ioi le seosde ooutmne. J. V. L^ 

3 Morale a Nkomaque , VII , e. 6. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XXII. 109 

de luy, ne s'en peuit desprendrc sans remors, ny s'y appli- 
quer sans applaudissement. Quand ceulx de Crete vouloient , 
au temps passe, mauldire quelqu'un, ils prioient les dieux de 
l*engager en quelque coustume*. Mais le principal eflcct de 
sa puissance , c'est de nous saisir et empieter de telle sorte , 
qu*a peine soit il en nous de nous r'avoir de sa prinse et de 
r'entrer en nous, pour discourir et raisonner de ses onion- 
nances. De vray , parceque nous les humons avcc le laict de 
nnstre naissance , et que le visage du monde sc presente en 
eet estat k nostre premiere veue , il semble que nous soyons 
nayz a la condition de suyvre ce train ; et les communes ima- 
ginations que nous trouvons en credit autour de nous , et 
infuses en nostre ame par la semence de nos peres , il semble 
que ce soyent les generales et naturelles : par ou il advient 
que ce qui est hors les gonds de la coustume , on le croit hors 
les gonds de la raison -, Dieu s^ait combien desraisonnablement 
leplus souvent! 

Si , comme nous , qui nous cstudions , avons apprins de 
faire, chascun, qui oid une iuste sentence, regardoit incon- 
tinent par ou elle luy appartient en son propre , chascun trou- 
veroitque ceste cy n*est pas tant un bon mot, qu'un boncoup 
de fouet a la bestise ordinaire de son iugement : mais on re- 
ceoit les advis de la verity et ses preceptes comme adressez 
au peuple , non iamais ^ soy ^ et au lieu de les coucher sur ses 
moeurs , chascun les couche en sa memoire , tressottement 
et tresinuUlement. Revenons k Tempire de la coustume. 

Les peuples nourris k la liberty , et i se commander eulx 
mesmes, estiment toute aultre forme de police monstrueuse 
et contre nature : ceulx qui sont duicts k la monarchic, en 
fontdemesme; et, quelque facility que leurpreste fortune 
au changement , lors mesme qu'ils se sont, avecques grandes 
difficultez , desfaicts de I'importunit^ d'un maistre , ils cou- 
rent k en replanter un nouveau avecques pareilles difficultez^ 
pour ne se pouvoir resouldre de prendre en haine la mais- 
trise. G'est par Tentremise de la coustume que chascun est 

> VAliBI IIAXIBI , Vn . S , ext. IS. J. v. L. 



no ESSAIS DE MONTAIGNE, 

oontent du lieu oili nature Ta plants ; et les saavages d*Eseosse 
n*ont que faire de la Touraine , ny les Scythes, de la Thessa- 
lie. Darius dcmandoit k quelques Grecs, pour combien ils voul- 
droient prendre la coustume des Indes, de manger leurs 
peres trespassez(carc'estoitleur forme, estimantsneieur pou- 
voir donner plus favorable sepulture que dans eulx mdmes); 
ils luy respondirent que pour chose du monde ils ne le fe- 
roient : mais s*estant aussi essays de persuader aux Indiensde 
laisser leur fa^n, et prendre celle de Grece, qui estoit de 
brusler les corps de leurs peres, il leur feit encores plus 
d'borreur '. Ghascun en faict ainsi, d'autant que Tusage nous 
desrobe le vray visage des choses. 

I>ni adco iDagnaiD , nee tarn mirabile quidqnam 
Prindplo , qaod oon miniiant mirarier omnes 
PaoUatim*. 

Aultrefois, ayant k faire valoir quelqu*une de nos observa- 
tions, et reccue avecques resolue auctorit6 bien loing autour 
de nous-, ct ne voulant point, comme il se faict, Testablir 
seulement par la force des loix et des exemples , mais ques- 
tant tousiours iusques k son origine , i'y trouvay le fondement 
si foible, qn'k peine que ie ne m'en degoustasse, moy, qui 
avois k la confirmer en aultruy. G'est cette recepte, par la- 
quelle Platon entreprend de chasser les desnaturees et pre- 
posteres amours de son temps , qu'il estime souveraine ct 
principale^ k s^avoir, que I'opinion publicque les condemnc, 
que les poetes , que chascun en face des mauvais contes ; re- 
cepte par le moyen de laquelle les plus belles Qlles n'attirent 
plus I'amour des peres , ny les freres plus excellents en beaute, 
I'amour dessceurs -, les fables mesmes deThyestes , d*Oedipus, 
de Macareus, ayant , avecques le plaisir de leur chant , infus 
cette utile creance en la tendre cervelle des enfants ^ De 

* HiiODOn, ni , S8. J. V. L. 

• 11 n'eit rien de ti grand . ilea de ai admirable in premier abocd, (pw pen i pen 
Ton ne regarde arec moins d'admintkm. Luctla. U, f 087. 

s Platoh . Lois, VUI , 6. Mitd'Henri Hrttene; t H . p. 858. MIt. de M. Art., 
p. 810. J. V. L. 



LIVRE I , CHAPITRE XXIf. Ill 

vray , la pudieit6 est unc belle vertu , et de laquelle rutilit^ 
est assez cogneue ; mais de la Iraicter ct faire valoir selon na- 
ture, il est autant maiaysci , comme il est ays^ de la fkire va- 
loir selon I'usage , les loix et les preceptes. Les premieres et 
universelles raisons sont do difficile perscrutation^ et les pas- 
sent nos maistres en escumant ; ou , en ne les osant pas seule- 
roent taster, se iectent d'abordee dans la firanchise de la cous- 
tume ; la ils s*enflent , et triuQiphent k bon compte. Ceulx qui 
ne se veulent laisser tirer hors cette originelle source faillent 
encores plus, et s'obligent a des opinions sauvages ; tesmoing 
Chrysippus ', qui seiMl , en tant de lieux de ses escripts , le peu 
de compte en quoy il tenoit les conionctions incestueuscs , 
quelles qu'elles feussent. 

Qui vouldra se desfaire de ce violent preiudice de la cous- 
tume , il trouvera plusieurs choses receues d*une resolution 
indubitable , qui n'ont appuy qu*en la barbe chenue et rides 
de Tusage qui les accompaigne : mais ce masque arrach6 , 
rapportant les choses k la verity et k la raison , il sentira son 
lugement comme tout boulevers^ , et remis pourtant en bien 
plus seur estat. Pour exemple , ie luy demanderay lors, quelle 
chose peult estre plus estrange, que de veoir un peuple oblige 
a suyvre les loix qu'il n'entendit oncques ^ attach^ en touts 
ses affaires domestiques, mariages, donations, testaments, 
ventes et achapts , k des regies qu'il ne peult sgavoir , n'estants 
escriptes ny publiees en sa langue, et desquelles, par neces- 
sity, il luy faille acheter I'interpretation et I'usage : non selon 
ringenieuse opinion d'Isocrates «, qui conseille k son roy de 
rendre les traficques et negociations de ses subiects, libres, 
Tranches et lucratives , et leurs debats et querelles , onereuses, 
chargees de poisants subsides-, mais selon une opinion prodi* 
gieuse, de mettre en traficque la raison mesme, et donner 
aux loix cours de marchandise. Ie SQay bon gre k la fortune 
dequoy, comme disent nos historiens, ce feut un gentil- 
homme gascon et de mon pays , qui le premier s'opposa k 

' 8BXTU8 B9FIIICU8, PyiTkcn. /^ypofffi. . I, f4. C. 
• DUc. d NicoeUs . Mt. d*Uenri Etttemie . p. 19. C. 



1 12 ESSAES DE MONTAIGNE. 

Ghtrlemaigne nous voulant donner des loix latines et irope- 

riales. 

Qu'est il plus forouche que de veoir une nation ou , par le- 
gitime ooustume, la charge de iuger se vende ', et les iuge- 
mentssoyent payez k purs deniers Qomptants , etou legitime- 
ment la iustice soit reftisee k qui n'a dequoy la payer ; et ayt 
cette marchandise si grand credit, qu'il se face en une police 
un quatriesme estat de gents maniants les procez , pour le 
ioindre aux trois anciens, de Feglise, de la noblesse , et du 
peuple ; lequel estat , ayant la charge ^es loix et souveraine 
aucCorit^ des biens et des vies, face un#)rps a part de celuy 
de la noblesse : d'oili iladviennequ*il y ayt doubles loix, celles 
de rhonneur, et celles de la iustice , en plusieurs choses fort 
contraires; aussi rigoureusement condemnent celles Ik un de- 
menti soufTert , comme celles icy un dementi revenche ; par 
le debvoir des armes, celuy \k soit degrade d*honneur et de 
noblesse, qui souffre une iniure, et par le debvoir civil, ce- 
luy qui s*en venge encoure une peine capitale ; qui s'adresse 
aux loix pour avoir raison d'une oflbnse foicte k son honneur, 
il se deshonnore, et qui ne s'y adresse , il en est puny et chas- 
ti6 par les loix : et de ces deux pieces si diverses , se rappor- 
tants toutesfois k un seul chef, ceulx \k ayent la paix , ceulx 
cy la guerre , en charge ^ ceulx 14 ayent le gaing , ceulx cy 
rhonneur; ceulx Ik le s^avoir, ceulx cy la vertu -, ceulx la la 
parole, ceulx cy Taction ; ceulx \k la iustice , ceulx cy la vail- 
lance ; ceulx Ik la raison , ceulx cy la force -, ceulx Ik la robbe 
longue , ceulx cy la courte , en partage? 

Quant aux choses indifferentes , comme vestements ; qui les 
vouldra ramener k leur vraye fin, qui est le service et commo- 
dity du corps, d'oil despend leur grace et bienseance origi- 
nelle : pour les plus fantastiques a mon gre qui se puissent 
imaginer, ie lui donray entre aultres nos bonnets quarrez , 
cette longue queue de veloux pliss6 qui pend aux testes de 
nos fenunesavecquesnosattirailsbigarr^s, et ce vain modele 
et inutile d*un membre que nous ne pouvons seulement hon- 

■ Depais le chancelier Daprat, sous Fran^ I«r. 



LIVRE I, CHAPITRE XXII. 113 

nestement nommer, duquel toutesfois nous faisons montrc et 
parade en public. Ces considerations ne desUmment pourtant 
pas un homme d*entendement de suyvre le style commun ' : 
ains au rebours , il me semble que toutes fk^^ns escartees et 
particulieres partent plustost dc folie ou d*affectation ambi- 
tieuse, que de vraye raison -, et que le sage doibt au dedans 
retirer son ame de la presse , et la tenir en liberty et puissance 
de iuger lihsement des choses; mais , quant au dehors ^ qu'il 
doibt suyvre entierement les fagons et formes receues. La so- 
ciete publicque n'a que fa ire de nos pensees ; mais le demon* 
rant, comme nos actions, nostre travail, nos fortunes et 
nostre vie , il la fault prester et abandonner k son service et 
aux opinions communes : comme ce bon et grand Socrates re- 
fusa de sauver sa vie , par la desobelssance du magistrat, voire 
d'un magistral tresiniuste et tresinique-, car c'est la regie des 
regies , et generale loy des loix , que chascun observe celle du 
lieu ou il est : 

En voicy d'une aultre cuvee. II y a grand doubte s'il se peult 
trou ver si evident proufit au changement d'une loy receue , 
telle qu'elle soit , qu'il y a de mal k la remuer : d*autant qu'qne 
police , c'est comme un bastiment de diverses pieces ioinctes 
ensemble d'une telle liaison , qu'il est impossible d'en esbran- 
ler une, que tout le corps ne s'en sente. Le legislateur des 
Thuriens ^ ordonna que quiconque vouldroit , ou abolir une 
des vieilles loix , ou en establir une nouvelle , se presenteroit 
au peuple la chorde au col \ a fin que , si la nouvellet^ n'estoit 
approuvee d'un chascun , il feust incontinent estrangl^ : et 
celuy de Lacedemone employa sa vie , pour tirer de ses ci- 
toyens une promesse asseuree de n'enfreindre aulcune de ses 

' UaiisIechapltreSdaliTrein, Montai^ereTlent rarcesid^esetlesd^eloppe.A. D. 
i l\ ert beaa d'oMlr aai lols de mhi pa^Y. 

Excerpta ex h-agccd. gvttcis, U^, Ci-oUo interpr. , i6M , 
lii-4o,p. 9S7. 

' charondas. DiODOIl DlSiciut . XII . 24. C. 

Tome I. ^ 



114 ESSAIS DE MONTAIGJVE , 

ordonnances '. L'ephore qui coupa si rudemenl les den 
chordes quePbrynis'ayoitadiouste k lamusiquc, ne s'esmoie 
pas si elle en vault mieulx , ou si les accords en sent mieuix 
remplis ^ il luy suflit , pour les condemner, que ce soil une aK 
teration de la vieille fa^on. G'est ce que signifioit cette espee 
rouillce de la iustice de Marseille ^ 

le suis desgoute de la nouvellet^ , quelque visage qu*elle 
porte ; et ay raison , car i*en ay veu des effects trwdommagea- 
bles : celle qui nous presse depuis tant d'ans * , elle n'a pas 
tout exploicte ^ mais on peult dire , avecques apparence , que 
par accident elle a tout produict et engendre , voire et les 
maulx et ruynes qui se font depuis , sans olio et contre elle : 
c*est a elle k s*en prendre au nez ^ ^ 

Hen ! patior telis ynlnera UndB meis * ! 

Ceulx qui donnent le bransle a un estat, sont volontiers les 
premiers absorbez en sa ruyne : le fruict du trouble ne demeure 
gueres a celuy qui Ta esmeu ^ il bat et brouille Teau pour 
d'aultres pescheurs. La liaison et contexture de cette monar- 
chic et ce grand bastiment ayant este desmis et dissoult , no- 
tamment sur ses vioux ans, par elle, donne tant qu*on vcult 
d'ouverture et d'entree k |)areilles iniures : la maieste royalle 
s'avalle plus dilTicilement du sommet au milieu , qu'ellenese 
precipite du milieu k fond. Mais si les inventeurs sont plus 
dommageables, les imitateurs sont plus vicieux de se iecter 
en des exemples desquels ils out senty et puny Thorreur et le 
mal : et s'il y a quelque degre d'honneur, mcsme au mal a 
faire, ceulx cy doibvent aux auUres la gloire de Tinvention 

* Plutaiqui , Lyeurgue, c. 3S. C. 

• PknjnU , de Mttyltee. o^ldire Joaeor de dthare , ;^outa en effet deux cordes k 
oet tnstniinciit , qal n'en aroit d'abord que tept ; et Aristophane , dans sa comMie des 
Nu^t , lai reprocbe d'aroir substitu^ des airs mous et etX^minis k imemusique noble 
et mAle. E. J. 

3 ViLkiB Maxims . n , 6 . 7. c. 

t ringtrHnq ou trenU ant , «dit de I5W, in 40, fol. 4s. 

s A mettre tout cela sur $on compte. C. 

^ Ah I c'est de mol qne vient toot le mal qac J'endurc ! 

OviDK . Epitt. PhyUidis Demophoonli , \ . 48 



LIVRE 1, CHAPITRE XXII. 115 

et le courage du premier effort. Toutes sortes de nouvelles 
desbauches puisent heureusement , en cette premiere et fe- 
conde source, les images et patrons k troubier nostre police : 
on lit en nos loix mesmc^, faictes pour le remede de ce pre- 
mier mal , I'apprentissageet Texcuse de toutes sortes de mau- 
yaises entreprinses ^ et nous advient , ce que Thucydides ' 
diet des guerres civiles de son temps, qu*en foveur des vices 
publicques on les baptisoit de mots nouvoaux plus doulx pour 
leur excuse, abastardissantetamoUissant leurs vrays tiltres : 
e'est pourtant pour reformer nos consciences et nos creances ! 
hmesia oratio est*, Mais le meilleur pretexte de nouvellet^ est 
tresdangereux : adeo nihil motum ex antiquo, probabiie esi ^ ! Si 
me semble il , ^ le dire franchement , qu'il y a grand amour de 
soy et presumption, d*estimer ses opinions iusques \k que , 
pour les establir, il faille renverser une paix publicque, et in- 
troduire tant de mauix inevitables, et une si horrible corrup- 
tion de moeurs que les guerres civiles apportent, et les mu- 
tations d'estat en chose de tel poids, et les introduire en son 
pals propre. Estce pas malmesnage, d'advancer tant de vices 
certains et cogneus, pour combattre des erreurs contestees 
et debattables? est il quelque pire espece de vices, que ceuJx 
qui choquent la propre conscience et naturelle cognoissance? 
Le senat osa donner en payement cette desfaicte , sur le dif- 
ferend d'entre luy et ie peuple , pour le ministere de leur re- 
ligion , ad deos id magis , quam ad se,pertincre ; ipsos visuros, ne 
sacra sua poUuaniur « ; conformemeut k ce que respondit Toracle 
k ceulx de Delphes, en la guerre medoise , craignants Tinva- 
sion des Perses : ils demanderent au dieu ce qu*ils avoient k 
faire des tresors sacrez de son temple, ou les cacher, ou les 
emporter : il leur respondit , qu'ilsnebougeassentrien, qu'ils 



> LiY. UI , chap. H. C. 

* Le pr^loxtc est honndle. TeBt!«CE. //iid.., act. I, sc. i , v. 414. 

^ Tant il est rrai que nous avons UMijours tort de chaii.^er les inslitiitlons de iwm 
pdres ! TiTE Live , XXXI v, fti. 

4 Que cette affaire inl^ressoit let dieiix plotqu'eui-m^mes ; ccs dirui . diaoftenf-ils . 
sauroDt bicn emp^cher If probnation de leur culte. Tin Uis, \, 6. 



116 ESSAIS DE MOiNTAlGNE, 

se souciassent d'eulx ; qu'il estoit suflisant pour prouveoir a 
ce qui luy estoit propre '. 

La religion chrestienne a toutes les marques d*extrenie 
iustice et utilite , mais nulle plus apparente que Texacte re- 
oonunendation de Tobelssance du magistrat ei manutcntion 
des polices. Quel merveilleux exemple nous en a laisse la sa- 
pience divine, qui , pour establir ie salut du genre humain , 
et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et 
le peche , ne Ta voulu faire qu'i la mercy de noslre ordre po- 
litique ; eta soubmis son progrez , et la conduicte d'un si hault 
effect et si salutaire , a Taveuglement et iniuslicc de nos ob- 
servations et usances , y laissant courir le sang innocent de 
tant d'esleus ses favoris , et souflrant une longuc perte d'an- 
nees k meurir ce fruict inestimable ! 11 y a grand a dire entre 
la cause de celuy qui suyt les formes et les loix de son pals ^ 
et celuy qui cntreprend de les regenter et changer : celuy \k 
allegue pour son excuse la simplicite, Tobclssance et i'exemple ; 
quoy qu'il face , ce ne peult estre malice, c'est , pour ie plus, 
malheur : quis est enim, quern non movcat clarisslmis monumen- 
tis tesiata consignataque antiquitas^l oultre ce que diet Isocra- 
tcs ^ , que la defectuosite a plus de part k la moderation que 
n*a Texcez : Taultre est en bien plus rude party; car quise 
meslede choisir et de changer, usurpe Tauctorite de iager, et 
se doibt faire fort de veoir la faulte de ce qu*ii chasse, et le 
bien de ce qu'il introduict. 

Cette si vulgaire consideration m'a fermy en mon siege , et 
tenuma ieunesse mesme, plus temeraire, en bride, de ne 
charger mes espaules d'un si lourd faix , que de me rcndre 
rcspondant d'une science de telle importance , et oser en cette 
cy ce qu'en sain iugement ie ne pourrois oser en la plus fa- 
cile de celles ausquelies on m'avoit instruict , et ausquelles la 
temerite de iuger estde nul preiudice; me semblant tresinique 



» HEHODOTB , VIII , 86. J. V. L. 

« Qid pourroit ne pas respecter une aii>M|uU<J qui nous a &.v consenOc et tranvnisr 
par tes plus telatants t^rooixnages ? Cic£io?i . de nirin. , 1 , 40. 
' Pitrtmrs a Sicortes, p. 91. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XXII. 117 

de Youloir soubmettre les constitutions et observances public- 
ques et immobiles k I'instabilite d'une privee fantasie ( la rai- 
son privee n'a qu'ane iurisdiction privee ) , et entreprendre 
sar les loix divines ce que nuUe police nesupporteroit aux ci- 
viles ; ausquelles encores que I'humaine raison ayt beaucoup 
plus de commerce , si sont elles sou verainement iuges de leurs 
juges , et I'extrenie suflisance sert k expliquer et estendre 
I'usage qui en est receu , non a le detourner et innover. Si 
quelquesfois la providence divine a passe par dessus les regies 
ausquelles elle nous a necessairementastreincts, ce n'est pas 
pour nous en dispenser : ce sont coups de sa main divine, 
qu*il nous fault non pas imiter, mais admirer ; et cxemples 
extraordinaires , marquez d'un exprez et particulier adveu , 
du genre des miracles , qu'elle nous offre pour tesmoignage 
de sa toute puissance , au dessus de nos ordres et de nos forces , 
qu*il est folic et impiete d'essayer a representer, et que nous 
ne debvons pas suyvre , mais contempler avec estonnement; 
actes de son personnage , non pas du nostre. Cotta proteste 
bien opportuneement : Quum de religione agitur, TL Corun- 
canium, P^ Scipionenij P. Sccevolam, poniificcs maximos^ non 
Zenonem, aut Cleanthem, aut Chrijsippum sequor '. Dieu le S{a- 
che, en nostre presente querelle, ou il y a cent articles j^ 
oster et remettre, grands et profonds articles , combien ils 
sont qui se puissent vanter d'avoir exactement recogneu les 
raisons et fondements de Tun et Taultre party : c*est un nom- 
bre, si c*est nombre, qui n'auroit pas grand moyen de nous 
troubler. Mais toute cette aultre presse , oil va elle ? soubs 
quelle enseigne se iecte elle k quartier? II advieut de la leur 
conune des aultres medecines foibles et mal appliquees : les 
humeurs qu'elle vouloit purger en nous , elle lesa eschauffees, 
exasperees et aigries par le conflict ^ et si , nous est demeuree 
dans le corps : elle n*a sceu nous purger par sa foiblesse , et 
nousacependantafToiblis^ en maniere que nous ne la pouvons 

• En mati^rc de religion , j'lkKMite Tib. Conincanius . P. Scipion , P. Sc^TOla . «ou- 
Yeralos pontifes, et non pas Zfooo , CIdanthe . on Chrysippe. Cic. , de Nat, dew. , 
Ul^S. 



118 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

vuider non plus , et ne recevons de son operatioii que des dou- 
leure longues et intestines. 

Si est ce que la fortune , reservant tousiours son auctorite 
au dessus de nos discours, nous presente auculnesfois ta 
necessity si urgente , qu'il est besoing que les loix lui facent 
quelque place : et, quand on resiste k Taecroissance d'une 
innovation qui vient par violence k s'introduire , de se tenir 
en tout et par tout en bride et en regie contre ceulx qui ont 
la clef des champs , ausquels tout cela est loisible qui peult 
advancer leur desseing , qui n'ont ny loy ny ordre que de 
suyvre leur advantage, c'est une dangereuse obligation et 
inequality. 

Actttam Dooeodi perfldo prantat fides ' : 

d'autant que la discipline ordinaire d'un cstat, qui est en sa 
sant6, ne pourveoit pas k ces accidents extraordinaires; elle 
presuppose un corps qui se tient en ses principaulx membres 
et offices, et un commun consentement k son observation et 
obclssance. L'aller legitime est un aller froid , poisant et con- 
trainct, et n'est pas pour tenir bon k un aller licencieux et 
efn*en6. On sgait qu'il est encores reproche a ces deux grands 
personnages, Octavius et Caton , aux guerresciviles. Fun de 
Sylla, Taultre de Cesar, d'avoir plustost laisse encourir toules 
extremitez a leur patrie, que de la secourir aux despens de 
ses loix, et que de rien remuer : car, k la verite , en ces der- 
nieres necessitez oii il n*y a plus que tenir, il seroit k Tadven- 
lure plus sagement faict de baisser la teste et prester un peu 
au coup, que, s'ahcurtant, oultre la possibilite , k ne rien re- 
lascher, donner occasion k la violence de fouler tout aux 
pieds; et vauldroit mieulx faire vouloir aux loix ce qu'elles 
peuvent, puis qu'elles ne peuvent ce qu'elles veulent. Ainsi 
feit celuy qui ordouna qu'elles dormisseut vingt et quatre 
heures* ^ et celuy qui remua pour cette fois un iour du calen- 

> Sefier^ un |)erfklf* . c*esl lui donner moyen de nuire. SintQVE . OEdipr , act. 

lu.T. ew. 

* CtsX .4g^tHas y tlans Plitarqie . ^popAtAr^mr^ des Lac^dt^monient . et riv 



UVRE I, CHAPITRE XXIII. 119 

drier; et cet aulire* qui du mois de iuin feii le second may. 
Les Lacedemoniens mesmes, tant religieux observateurs des 
ordoimancesde leur pais, estants pressez de leur toy qui def* 
fendoit d'eslire par deux fois admiral un mesme personnage , 
el de i'aullre part leurs affaires requerants de toute necessity 
que Lysander prinst de rechef ceUe charge , ils feireot bien 
un Aracus admiral , mais Lysander surin tendant de la marine ' : 
et de mesme subtilit^ , un de leurs ambassadeurs , estant en- 
voy^ vers les Atbeniens pour obtenir le cbangement de quel- 
qu'ordonnance, et Pericles luy alleguant qu'il estoit deffendu 
d'oster le tableau ou une loy estoit une fois posee, luy con- 
seiila de le toumer seuiement , d*autant que cela n'estoitpas 
deffendu ^ C'est ce dequoy Plutarque loue Pbilopcemen 4, 
qu'estant nay pour commander, ii s^voit non seuiement 
commander selon les loix, mais aux loix mesmes, quand la 
necessity publicque le requeroit. 

CHAPITRE XXni. 

DIVBBS ETENBMENTS DE MESME GONSSIL. 

facques Amyot, grand aumosnier de France , me recita un 
iour cette histoire k Thonneur d'un prince des nostres ( et 
nostre estoit il & tresbonnes easeignes, encores que son origine 
feust estrangiere ^ ), que durant nos premiers troubles , au 
siege de Rouan , ce prince ayant est^ advert! , par la royne 
mere du roy , d'une entreprinse qu'on faisoit sur sa vie , et 
instruict particulierement , par ses tettres , de celuy qui la 
debvoit conduire k cbef, qui estoit un gentilhomme angevin , 
ou manoeau, frequentant lors ordinairement pour cet effect 

> Alexandre4(M3raiid. Voy. PLUTiiQUB, Altx., c. 5. c. 
• Plltarqvi. riedei,ysandre,c.4. C. 
i PLLTABf^OE , rie de PAicies , c. 18. C. 

4 Dans la comparuison de T. Q. Flaminiu^ acec Phitoposmen , vers la fin. C. 
s Le due de Giiise , suraomiii^ le Balafr^, do U maifon de Lorraine. — Au sidge 
4e Bimem , en iSSi. 



120 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

la maison de ce prince, il ne communiqua a personne cet ad- 
vertiasement : mais se promenant I'endcmain au mont saincte 
Catherine, d'oii se faiaoit nostre batterie k Rouan (car c'estoit 
au temps que nous la tenions assiegee), ayant k ses costez le- 
dict seigneur grand aumosnier et un auitre evesque , il ap- 
percent ce gentilhomme qui luy avoit este remarque , et le 
feit appeller. Gomme il feut en sa presence , il luy diet ainsi , 
le veoyant desia paslir et fremir des alarmes desa conscience : 
« Monsieur de tel lieu , vous vous doubtez bien de ce que ic 
vous veulx , et vostre visage le montre. Vous n'avez rien a 
me cacher; car ie suis instruict de vostre afTaire si avant, que 
vous ne feriez qu'empirer vostre marche d'essayer k le cou- 
vrir. Vous sgavez bien telle chose et telle (qui estoyent les 
tenants et aboutissants des plus secretes pieces de cette me- 
nee) : ne faillez, sur vostre vie, k me confcsser la verity de 
tout ce desseing. » Quand ce pauvre homme se trouva prins 
et convaincu (car le tout avoit este descouvert k la royne par 
Tun des complices),il n'eut qu'k ioindre les mains et requerir 
la grace et misericorde de ce prince , aux pieds duquel il se 
voulut iecter 5 mais il Ten garda , suy vant ainsi son propos * : 
« Yenez qa ^ vous ay ie aultrefois faictdesplaisir? ay ie ofTense 
quelqu'un des voslrespar haine i)articuliere? 11 n'y a pas trois 
semaines que ie vous cognoy ^ quelle raison vous a peu mou- 
voir k entreprendre ma mort? » Le gentilhomme respondit a 
cela , d*une voix tremblante, que ce n'estoit aulcune occasion 
particuliere qu'il en eust, mais I'interest de la cause generate 
de son party, et qu'aulcuns luy avoient persuade que ce seroit 
une execution pleine de piet^, d'extirper, en quelque ma- 
niere que ce feust , un si puissant ennemy de leur religion. 
•« Or, suyvit ce prince , ie vous veulx montrer combien la re- 
ligion que ie tiens est plus doulce que celle dequoy vous faictes 
profession. La vostre vous a conseill^de me tuer sans m'ouir, 
n'ayant receu de raoy aulcune offense ; et la mienne me com- 
mande que ie vous pardonne , tout convaincu que vous estes 

' Toat ced se trouTe dans on livre intitule la Fortune de la cour, compost par Ic 
sit'ur de Dampmartin, ancien courtisan du r^gne de Henri HI ( liv. U , p. f W). C. 



LIVRE I, CHAPITRE XXIII. 121 

de m'avoir voulu tuer sans raison. Allez vous en, retirez vous^ 
que ie ne vous veoye plus icy : et, si vous estes sage , prenez 
doresnavant en vos entreprinses des conseillers plus gents de 
bien que ceulx \k. » 

L*einpereur Auguste', estant en laGauie, recent certain 
advertissement d'une coniuration que luy brassoit L. Ginna : 
il delibera de s'en venger, et manda pour cet effect au lende- 
main le conseil de ses amis. Mais la nuict d'eutre deux , il la 
passa avecques grande inquietude, considerant qu'ii avoit k 
faire mourir un ieune homme de bonne maLson et nepveu du 
grand Pompeius , et produisoit en se plaignant plusieurs di- 
vers discours : « Quoy doncques, disoit il , sera il vray que ie 
demeureray en crainte et en alarme , et que ie lairray mon 
meurtrier se promener ce pendant k son ayse? S'en ira il 
quitte , ayant assailly ma teste , que i'ay sauvee de lant de 
guerres civiles, de tant de battailles par mer ct par terre , et 
aprez avoir estably la paix universelle du monde? sera il ab- 
soulty ayant deliber^ non de me meurtrir seulement, mais 
de me sacriGer? » car la coniuration etoit faicte de le tuer 
comme il feroit quelque sacriGce. Aprez cela, s'estant tenu 
coy quelque espace de temps , il recommenceoit d'une voix 
plus forte, et s'en prenoit k soy mesme : « Pourquoy vis tu , 
s'il importe k tant de gents que tu meures? n'y aura il point 
de Gn a tes vengeances et k tes cruautez ? Ta vie vault elle 
que tant de dommage se face pour la conserver ? » Livia , sa 
femme , le sentant en ces angoisses : « £t les conseils des 
femmes y seront ils receus? luy diet elle : fay ce que font 
les medecins*, quand les receptes accoustumees ne pen vent 
servir, ils en essayent de contraires . Par severite , tu n'as 
iusques k cette beure rien prouGte ] Lepidus a suyvi Salvi- 
dienus-, Murena, Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Cae- 
pio : commence a experimenter comment te succederont la 
doulceur et la clemence. Cinna estconvaincu ^ pardonne luy : 
de te nuire desormais, il ne pourra, et prouGtera k ta gloire. »» 

« Voyei Seh&qub , dans aoo traits de la clemence ,1,9, dou cette hisioke a HA 
trantportte id mot pour mot. 



122 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

Auguste feut bien ayse d'avoir trouv^ un advocat de son hu- 
meur ; et, ayant remerci^ sa femme , et contremandc scs amis 
qu'ilavoit assignez ao conseil, commanda qu'on feist venir a 
luy Cinna tout seul -, et ayant faict sortir tout le monde de sa 
chambre et faict donner un siege k Cinna, il luy parla en cette 
maniere : « En premier lieu , ie te demande , Cinna , paisible 
audience ; nMnterromps pas mon parler ^ ie te donray temps 
et loisird'y respondre. Tu s^ais, Cinna, que t'ayant prins au 
camp de mes ennemis , non seulement t'estant faict nK)n en- 
nemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, iete meis entre 
mains touts tes biens , et t'ai enfin rendu si accomnK)d^ et si 
ays^, que les victorieux sont envieux de la condition du 
vaincu : roflicc du sacerdoce que tu me demandas, ie te 
I'octroyay , I'ayant refuse k d'aultres , desquels les peres 
avoyent tousiours combattu avecques moy. T'ayant si fort 
oblige , tu as entreprins de me tuer. » A quoy Cinna s'estant 
escrie qu'il estoit bien esloingn^ d'une si meschante pensee : 
« Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m*avois promis, suy- 
vit Auguste ; tu m'avois asseur6 que ie ne seroy pas inter- 
rompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, 
en telle compaignie, et de telle flagon. » Et le veoyant transi 
de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marche 
de se taire, mais de la prcsse de sa conscience : « Pourquoy , 
adiousta il , le feis tu? Est ce pour estre empereur? Yraye- 
ment il va bien mal a la chose publicque , s'il n'y a que moy 
qui t'empesche d'arriver k I'empire. Tu ne peulx pas seule- 
ment defTendre ta maison , et perdis dernierement un procez 
par la faveur d'un simple libertin'. Quoy! n'as tu moyen ny 
pouvoir en aultre chose qu'A entreprendre Cesar ? Ie le quitte, 
s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu 
que Paulus , que Fabius , que les Cosseeas et Serviliens te 
flOulTrent , et une si grande troupe de nobles , non seulement 
nobles de nom, mais qui, par leur vertu, honnorent leur no- 
blesse? »» Aprez plusieurs aultres propos (car il paria k luy 

• Affranchi , du mot Udn lihtrhu oo Hbertinu$ ; car oe dfrnicr ne Teut pM dire . 
conime oo I'a cm long-temp« , /i/< tfaffranchi. J. V. L. 



LITRE I, CHAPITRE XXIII. Ii3 

plus de deux beures entieres) : « Or va, luy diet il, ie te donne, 
Ginna, la vie k traistre et k parricide, que ie te donnay aul- 
trefois k ennemy ; que i'amiti^ commence de ce iourdliuy 
entre nous *, essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy 
t'aye donne ta vie, ou tu Tayes receue. »> Et se despartit 
d'avecques luy en cette maniere. Quelque temps aprez il luy 
donna Ie consulat , se plaignant de quoy il ne Ie luy avoit ose 
demander, II I'eut depuis pour fort amy, et feut seul faict par 
luy heritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui adveint 
k Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut iamais 
de coniuration ny d'entreprinse contre luy , et recent une 
iuste recompense de cette sienne clemence. Mais il n*en ad- 
veint pas de mesme au nostre' -, car sa douiceur ne Ie sceut 
garantir qu'il ne cheu^t depuis aux lacs de pareille trabison : 
tant c'est chose vaine et frivole que Thumaine prudence! et 
au travers de touts nos proiects, de nos conseils et precautions, 
la fortune maintient tousiours la possession des evenements. 
Nous appellons les medecins heureux , quand ils arrivent k 
quelque bonne fin : comme s'il n'y avoit que leur art qui ne 
se peust maintenir d'elle mesme , et qui eust les fondements 
trop frailes pour s'appuyer de sa propre force, et comme s'il 
n'y avoit qu'elle qui ayebesomg que la fortune preste la main 
k ses operations. Ie croy d'elle tout Ie pis ou Ie mieulx qu'on 
vouldra : car nous n'avons, dieu mercy! nul commerce en- 
semble, lesuis au rebours desaultres; car ie la meprise bien 
tousiours : mais quand ie suis malade , au lieu d'entrer en 
composition , ie commence encores k la hair et k la craindre; 
et responds k ceulx qui me pressent de prendre medecinc , 
qu'ilsattendent au moins que ie sois rendu k mes forces et k 
ma sante, pour avoir plus demoyen desoustenir Teflbrtet Ie 
hazard de leur bruvage. Ie laisse faire nature et presuppose 
qu'elle se soit pourveue de dents et de griffes , pour se def- 
fendre des assaults qui luy viennent , et pour maintenir cette 

1 Le ro^iiie due de Goise , doat Montaigne a parl^ au commencement du chapitrc. 
Ge dnc , atsii^geant OrMnu enl56S , tat auamkn6 par nn gentiUiomme d'Angoumoift . 
nomm^ Poltrot. C. 



124 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

contexture dequoy elle Aiit la dissolution. le crains, au lieu 
de Taller secourir, ainsi comme elle est aux prinses bien es- 
troicteset bien ioinctes avecques la maladie, qu'on secoure 
son adversaire au lieu d'elle, et qu'on la recharge denou- 
veaux affaires. 

Or , ie dy que , non en la medecine seulement , mais en 
plusieurs arts plus certaines , la fortune y a bonne part : les 
saillies poetiques qui emportent leur aucteur et le ravissent 
hors dcsoy, pourquoy ne les attribuerons nous k son bon 
heur , puis qu'il confesse luy mesme qu'elles surpassent sa suf- 
flsance et ses forces, et les recognoist venir d'ailleurs que de 
soy, et ne les avoir aulcunement en sa puissance; non plus 
que les orateurs ne disent avoir en la leur ces mouvements et 
agitations extraordinaires qui les poulsent au deli de leur des- 
seing? II en est de mesme en la peincture , qu'il eschappe par 
fois des traicts de la main du peintre , surpassants sa concep- 
tion et sa science, qui le tirent luy mesme en admiration , et 
qui Testonnent. Mais la fortune montre bien encores plus evi- 
demment la part qu'elle a en touts ces ouvrages , par les graces 
et beautez qui s'y treuvent non seulement sans I'intention , 
mais sans la cognoissance mesme de I'ouvrier : un sullisant 
lecteur descouvre souvent ez esprits d'aultruy des perfections 
aultres que celles que Taucteur y a mises et apperceues , et y 
preste des sens etdes visages plus riches. 

Quant aux entreprinses militaires , cbascun veoid comment 
la fortune y a bonne part. En nos conseils mesmes et en nos 
deliberations, il faultcertes qu'il y ayt du sort et du bon heur 
mesl^ parmy; car tout ce que nostre sagesse peult, ce n'est 
pas grand'cbose : plus elle est aigue et vifve, plus elle treuve 
en soy defoiblesse, et se desfie d'autant plus d'elle mesme. Ie 
suis de Tadvis deSylla ' ; et quand ie me prends garde de prez 
aux plus glorieux exploicts de la guerre , ie veoy , ce me 
semble , que ceulx qui les conduisent n'y employent la deli- 

> Qui osta I'eoTie k ses EMcIs , en louant souvent sa bonne fortune , et finaleinent eu 
81! surnommant Faustut, etc. Plctaiqce, comment on peut te lower toi-m^me , 
c. 9 , trad. d'Amyot. C. 



LIVRE I^ CHAPITRE XXIII, 126 

beration et le conseil que par acquit , et que la meilleure imri 
de rentreprinse , ils Tabandonnent k la fortune; et, sur la 
fiance qu'ils ont k son secours, passent a touts les coups au 
dela des bornes de tout discours. II survient des alaigresses 
fortuitesetdes fureurs estrangieresparmy leurs deliberations, 
qui les poulsent le plus souvent a prendre le party le moins 
fonde en apparence, etquigrossissentleur courage audessus 
de la raison. D'ou il est advenu k plusieurs grands capitaines 
anciens, pour donner credit a ces conseils temeraires , d'alle- 
guer k leurs gents qu'ils y estoyent conviez par quelque inspi- 
ration , par quelque signe et prognostique. 

Voyli pourquoy, en cette incertitude et perplexite que 
nous apporte Timpuissance de veoir et choisir ce qui est le 
plus commode , pour lesdifficultez que les divers accidents et 
circonstances de chaque chose tirent, le plus seur, quand 
aultre consideration ne nous y convieroit, est, a monadvis, 
de se reiecter au party ou il y a plusd'honnestet6 et de iustice; 
et , puis qu'on est en doubte du plus court chemin , tenir tous- 
iours le droict : comme en ces deux exemples, que ie viens 
de proposer, il n'y a point de doubte qu'il ne feust plus beau 
et plus genereuxa celuy qui avoit receu rofTense , de la par- 
donner , que s'il eust faict aultrement. S'il en est mesadvenu 
au premier, il ne s'en fault pas prendre a ce sien bon des- 
seing ; et ne sgait on , quand il eust prins le party contraire , 
s*il eust eschappe 4 la fin & laquelle son destin I'appelloit ; et 
si ^ eust perdu la gloire d'une telle humanite. 

II se yeoid , dans les histoires, force gents en cette crainte ; 
d'oii la pluspari ont suyvi le chemin de courir au devant des 
coniurations qu'on faisoit contre eulx , par vengeance et par 
supplices ; mais i'en veoy fort pen ausquels ce remede ayt 
servy; tesmoing tant d'empereurs romains. Celuy qui se 
treuve en ce danger, ne doibt pas beaucoup esperer ny de sa 
force ny de sa vigilance : car combien est il mal ays6 de se ga- 
rantir d'un ennemy qui est convert du visage du plusodicieux 
amy que nous ayons , et de cognoislre les volontez et pense- 
menls interieurs de ceulx qui nous assistent? II a beau em- 



126 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

ployw des nations estraogieres pour sa garde , et estre tous- 
iours ceinct d'une haye d'hommes armez; quiconque aura 
sa vie k mespris se rendra tousiours maistre de celle d'aul- 
truy ; et puis, ce continue! souspe^n qui met le prince en 
double de tout le monde , luy doibt servir d'un merveiiieux 
torment. Pourtant Dion , estant adverty que Gallippus espioit 
les moyens de le faire mourir , n*eut iamais le coeur d*en in- 
former , disant qu'il aymoit mieulx mourir , que vi vre en cette 
misere d'ayoir k se garder, non de ses ennemis seulement, 
maisaussi de ses amis* : cequ'Alexandre representa bienplus 
vifvement par efTect , et plus roidement , quand ayant eu advis , 
par une lettre de Parmenion , que Philippus , son plus cber 
medecin, estoit corrompu par I'argent de Darius pour Tem- 
poisonner; en mesme temps qu'il donnoit k lire sa lettre k 
Philippus, ilavala le bruvage qu'il luy avoit presents 3. Feut 
ce pas exprimer cette resolution , que si ses amis le vouloient 
tuer, il consentoit qu'ils le peussent faire? Ce prince est le 
souverain patron des actes hazardeux ; mais ie ne s^y s'il y 
a traict en sa vie qui ay t plus de fermete que cettuy cy , ny 
une beaute illustre par tant de visages. 

Ceulx qui preschent aux princes la desGance si attentifve, 
soubs couleur de leur prescher leur seurete , leur preschent 
leur ruyne et leur honte : rien de noble ne se faict sans ha- 
zard. Ten s^is un de courage tresmartial desa complexion, 
et entreprenant, de qui touts les iours on corrompt la bonne 
fortune par teiles persuasions : « Qu'il se resserre entre les 
siens ; qu'il n'entende k aulcune reconciliation de ses anciens 
ennemis ; se tienne k part , et ne se commette entre mains plus 
fortes , quelque promesse qu'on luy face , quelque utility qu'il 
y veoye. » Ten s^ais un aultre qui a inesperement advance sa 
fortune pour avoir prins conseil tout contra'u*e. 

La hardiesse , dequoy ils cherchent si avidement la gloire , 
ae represente, quand il est besoing, aussi magnifiquement 

' SEnfcQUI^, EpUt.k.C. 

• Plutarqub, y4f)ophthegmes. C 

1 Qviim-CviCB , nj , 6. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XXIII. 127 

ea pourpoinct qu'en armes-, en un cabinet, qu*en un camp ; 
le bras pendant , que ie bras leve. * 

La prudence si tendre et circonspecte est mortelle ennemie 
des haultes executions. Scipion sceut, pour practiquer la vo- 
lonte de Syphax, quittant son armee , et abandonnant I'Espai- 
gnedoubteuse encores soussa nouvelle conqueste, passer en 
Afrique dans deux simples vaisseaux pour se commettre , en 
terre ennemie , k la puissance d'un roy barbare, k une foy in- 
cogneue , sans obligation , sans ostage , soubs la seule seuret6 
de la grandeur de son propre courage , de son bon heur, et de 
la promesse deses haultes esperances '. HabUa fides ipsam pie- 
rumque fidem obiigai *. A une vie ambitieuse et fameuse , il 
fault , au rebours \ prester peu et porter la bride courte aux 
souspeQons : la crainte et la desfiance attirent Tofiense , et la 
convient. Le plus desfiant de nos roys ^ establit ses affaires 
principalement pour avoir volontairementabandonne et com- 
rais sa vie etsa libert6 entre les mains de ses ennemis : montrant 
avoir entiere Dance d'eulx , a fin qu'ils la prinssent de luy. A 
ses legions mutineeset armees coutre luy, Cesar opposoit seu* 
lement I'auctorit^ de son visage et la flerte de ses paroles ; er 
se fioit tant ^ soy et 4 sa fortune , qu'il ne craignoit point de 
s'abandonner et commettre k une armee seditieuse et rebelle : 

Stetit aggere fidtiu 
CespiUs, inirepidiis fulta; meruitqiie Umeri, 
T^il metueDs '. 

Mais il est bien vray que cette forte asseurance ne se peult 
representer bien entiere et nalfve, que par ceulx ausquels 

• TiTBLnB,XXVni, 47. J. V. L, 

I La confiaoce que noas acoordoot k un autre nous gagne soaveut ia sienne. Id., 
XXU, 21. 

3 Au rebouvM se npporteli ces mots. La prudence si tendre et circonspecte, 
etc Montaigne auroit dA VeftMer, lontfo'U eut 9)oul6 , depute , Vexemple de Sci- 
pion. J. V. L. 

4 Louis XI. Voyex les M^moires de commines , liv. II , c. 5 & 7. L'hisiorien blioie 
Ibrt cette action de Louis XI . qui , par iJi. se mil en grand danger. G. 

5 11 parut sur un lertrc de gazon , deboiit , avcc uo vintage intr<^pide ; il m^rU* 
d'etre craiiit , en ne craignant pas. Lucain , V, SI6. 



128 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

rimagination de la mort , et du pis qui pcult advenir aprez 
tout , ne donne point d'cflroy : car de la presenter tremblante 
encores, doubteuse et incertaine, pour le service d'une im- 
portante reconciliation , ce n'est rien faire qui vaiUe. G*est un 
excellent moyen de gaigner le cceur et volont^ d'aultruy , de 
s'y aller soubmettre et fier, pourveu que ce soit librement et 
sans contraincte d'aulcune necessity , et que ce soit en condi- 
tion qu'on y porte une Gance pure et nette , le front au moins 
descharge de tout scrupule. le veis, en enfance, un gentil- 
homme commandant k une grande ville , empress^ k I'esmo- 
tion d'un peuple Airieux : pour esteindre ce commencement 
de trouble, il print party de sortir d*un lieu tresasseur6 oil il 
estoit , et se rendre k cette tourbe mutine ; d'ou mal luy print, 
et y feut malheureusement tu6. Mais il ne me semble pas que 
sa faulte feust tant d*estresorty, ainsi qu'ordinairementonle 
reproche k sa memoire , comme ce feut d'a voir prins une voye 
de soubmission et de mollesse , et d*avoir voulu cndormir 
cette rage plustost en suy vant qu*en guidant , et en requerant 
plustost qu'cn remontrant; et estime qu'une gracieuse seve- 
f ite , avecques un commandement militaire plein de security 
et de confiance , convenable k son reng et k la dignity de sa 
charge, luy eust mieulx succed6, au moins avecques plus 
d'honncur et de bienseance. II n'est rien moins esperable de 
ce monstre ainsin agit6 , que Thumanit^ et la doulceur j il re- 
cevra bien plustost la reverence et la crainte. le luy repro- 
cheroisaussi , qu*ayant prins une resolution , plustost brave a 
mon grc que temeraire , de se iecter foible et en pourpoinct , 
emmy cette mer tempestueuse d'hommes insensez , il la deb- 
voit avaller toute ', et n'abandonner ce personnage : au lieu 
qu*il luy adveint , aprez avoir recogneu le danger de prez , de 
saigner du nez , et d'alterer encores depuis cette contenance 
desmise • et flatteuse , qu'il avoit entreprinse , en une conte- 
nance effiroyee : chargeant sa voix et ses yeulx d'estonnement 

• // dnoii souUnirjusqv'au bout to premi^-e risolution , etnepatabandonner 
son rdie* 

* Soumiu , (lu lalin demiuus. 



LIVRE I, CHAPITRE XXIIL 149 

ct de penitence -, chercbant k conniller ' et & se dcsrober, il 
les enflamma et appella sur soy. 

On deliberoit de fa ire une montre generate de di verses 
troupes en armes ( e'est le lieu des vengeances sccrettes ; et 
n'est poinct ou , en plus grande seuret6 , on les puisse excr- 
cer) : il y avoit publicques et notoires apparences qu'il n'y fai- 
soit pas fort bon pour aulcuns , ausquels toucboit la principate 
et necessaire cbarge de les recognoistre. II s'y proposa divers 
conseils, comme en cbose diflicile, et qui avoit beaucoup de 
poids et de suyte. Le mien feut qu'on evitast sur tout de don- 
ner aulcun tesmoignage de ce doubtc -, et qu'on s'y trouvast et 
meslast parmy les Gles , la teste droicte et te visage ouvert ; et 
qu'au lieu d'cn retrencher aulcune cbose (i^quoy les aultres 
opinions visoyent le plus) , au contraire , Ton solicitast les ca- 
pita ines d'advcrtir les soldats de (aire leurs salves belles et 
gaillardes , en I'honneur des assistants , et n'espargner leur 
pouldre. Gela servit de gratification envers ces troupes sus- 
pectes, et engendra dez lors en avant une mutuelle et utile 
confiance. 

La voye qu'y teint lulius Cesar, ie treuvc que c'est la plus 
belle qu'on y puisse prendre. Premierement, il essaya par cle- 
mence k se faire aymer de ses ennemis mesmes , se contentant, 
aux coniurations qui luy estoient descouvertes, de declarer 
simplement qu'il en estoit adverty : cela faict , il print une tres- 
noble resolution d'attendro sans efTroy et sans solicitude ce 
qui luy en pourroit advenir , s'abandonnant ct se remettant a 
la garde des dieux et de la fortune ; car certainement c'est 
I'estat oA il estoit , quand il feut tu^. 

Un estrangier ayant diet et public par tout, qu'il pourroit 
instruire Dionysius, tyran de Syracuse, d'un moyen de scntir 
et descouvrir en toute certitude les parties que ses subiects 
machineroient contre luy, s'il luy vouloit donner une bonne 
piece d'argent; Dionysius, en estant adverty, IcfcitappellerA 
soy, pour s'esclaircird'une art si necessaire k sa conservation. 

> conniller, c'est s^esqnir er, cfaercher ^ ac cacber dans un troii , comme im tiroidc 
amiM 00 Upin. E. J. 

ToMi I. 9 



130 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

Get estrangier luy diet qu'il n'y avoit i#as d'aultre art , sinon 
qu'il luy feist delivrer un talent et se vantast d*avoir apprins 
de luy un singulier secret. Dionysius trouva cette invention 
bonne, et luy feit compter six cents escus '. II n'estoit pas 
vraysemblable qu'il eust donne si grande somme k un homme 
inoogneu , qu'en recompense d'un tresutile apprentissage ; et 
servoit cette reputation k tenir ses ennemis en crainte. Pour- 
tant les princes sagement publient les advis qu'ils resolvent 
des menees qu'on dresse contre leur vie, pour faire croire 
qu'ils sont bien advertis, et qu'il ne se peult rien entre- 
prendre dequoy ils ne sentent le vent. Le due d'Athenes feit 
plusieurs sottises , en Testablissement de sa fresche tyrannic 
sur Florence; mais cette cy la plus notable , qu'ayant receu le 
premier advis des monopoles % que ce peuple dressoit contre 
luy , par Matteo di Morozo , complice d'iceiles , il le feit mou- 
rir pour supprimer cet advertissement, et ne faire sentir 
qu'aulcun en la ville s'ennuyast de sa domination. 

II me souvient avoir leu aultrefois ^ Thistoire de quelque 
Romain, personnage de dignity, lequel, fbyant la tyrannic 
du triumvirat , avoit eschapp^ mille fois les mains de ceulx 
qui le poursuivoyent, par la subtilit6 de ses inventions. II 
adveint un iour qu'nne troupe de gents de cheval , qui avoit 
charge de le prendre , passa tout ioignant un haliier ou il s'es- 
toit tapy , et faillit de le descouvrir ; mais luy, sur ce poinct \ky 
considerant la peine et les diflicultez ausquelles il avoit desia 
si longtempsdur6 , pour se sauver descontinuelles et curieuses 
recherches qu'on faisoit de luy par tout , le peu de plaisir qu'il 
pouvoit esperer d'une telle vie, et combien il luy valoit mieulx 
passer une fois le pas, que demourer tousiours en cette 
transe , luy mesme les r'appella et leur trabit sa cacbette, s'a- 
bandonnant volontairement k leur crnaut6, ponr oster eulx 
et luy d'une plus longue peine. D'appeller les mains ennemies, 

> PujTktii^E, yiftophthcgmet.C 

> Monopoie , coi^uraUon, conspiraUon. ( Nicot. ) Rabelais a employ^ ce mot dans 
le rataie sem , liv. I, chap. 17. C. 

3 DaDK Appik?! , liv. IV det Guerres civiUs. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITAE XXIV. 131 

c'estun oonscil un peu gaillard : si croy ie qu'encores vaudroit 
il niieulx Ic prendre , quo de demourer en la fiebyro conti- 
nuelled'un accidentqui n'a point de remede. Mais puis que les 
provisions qu'on y peult apporter sont pleines d'inquictude ct 
d'incertitude , il vault mieulx d*une belle asseurance se pre- 
parer k tout ce qui en pourra advenir, et tirer quelque conso- 
lation de ce qu'on n'est pas asseur6 qu'il advienne. 

CHAPITRE XXIV. 

DU PBDAHnSMS. 

Ie me suis souvent despite , en mon enfance , do veoir ez 
comedies italiefmes tousiours un Pedanto pour badin , ct Ie 
sumom de Magister n*avoir gueres plus honorable signification 
parmy nous : car, leur estant donn6 en gouvernement, que 
pouvois ie moins faire que d'estre iaioux dc leur reputation ? 
Ie cherchoy bien de les excuser par la disconvcnance natu- 
relle qu'il y a entre Ie vulgaire , et les personnes rarcs et ex- 
cellentes en iugement et en sgavoir, d'autant qu'ils vont un 
train entierement contraire les uns des aultres -, mais en cccy 
perdois ie mon latin , que les plus galants hommes c'estoient 
ceulx qui les avoyent Ie plus a mespris , tesmoing nostre bon 
du Bellay : 

Mais ie hay par snr toot no s^TOir pedantesqne; 

el est cette coustume ancienne -, car Plutarque diet ' que Grec 
ct Escholier estoient mots de reproche entre les Romalns , et 
de mespris. Depuis , avec Taage , i'ay trouv6 qu'on a voit une 
grandissime raison , et que niagis magnos clericos non sunt ma- 
gis magnos safnenies '. Mais d'ou il puisse advenir qu'une ame 

> PLUTiaQO** y^ de ckiroH, c. S de U traduction d'Amyot C. 

> Rcgnler (sat. S, dernier vers) traduit aioai oc inroverbe siugiilier, qne Rabclab 
{Garganlua , 1 , 59 ) met dans la bouche de IMrc Jean des Entonimeiires ; 

Pardfeu , les plui grands clercs ne aoot pas lei plas Aim. 
Frtee Jeao, lo fiddle porlrait des moiiics de ce teinp«-U . t'eicuie ainsi de son I910- 



132 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

riche de la oognoiasance de tant de choses n'en devienne pas 
plus vifVe et plus esveillee ^ et qu'un esprit grossier et vulgaire 
putsse loger en soy, sans s'amender, les discours et les iuge- 
ments des plus excellents esprits que le monde ait porte , i'en 
suis encores en doubte. A recevoir tant de cervelles estran- 
gieres , et si fortes et si grandes , il est necessaire (me disoit 
une Glle , la premiere de nos princesses, parlant de quelqu'un) 
que la sienne se foule , se contraigne et rapetisse , pour faire 
place aux aultres : ie diroy volontiers que , comme les plantes 
s'estoufTent de trop d'humeur, et les lampes de trop d'huile ; 
aussi faict Taction de Tesprit, par trop d'cstude et de ma- 
tiere : lequel , occupe et embarrasse d'une grande diversity de 
choses , perde le moyen de se desmeler, et que cette charge 
le tienne courbe et croupy. Mais il en va aultrement ; car nos- 
tre ame s'eslargit d'autant plus qu'elle se remplit : et aux 
exemples des vieux temps , il se veoid, tout au rebours, des 
suffisants hommes aux maniemenls des choses publicques, 
des grands capitaines, et grands conseillers aux afTaires d'estat, 
avoir este ensemble tressQavants. 

Et quant aux philosophes , retirez de toute occupation pu- 
blicque , ils ont est6 aussi quelquesfois , k la verite , mesprisez 
par la liberty comique de leur temps *, leurs opinions et fagons 
les rendants ridicules. Les voulez vous faire iuges des droicts 
d'un procez , des actions d'un homme? ils en sont bien prests ! 
ils cherchent encores s'il y a vie , s'il y a mouvement , si 
I'honmie est aultre chose qu'un boeuf *, que c'est qu'agir et 
souffrir ; quelles bestes ce sont que loix et iustice. Parlent ils 
du magistrat, ou parlent ils k luy? c'estd'une liberty irreve- 
rente et incivile. Oyent ils louer leur prince ou un roy? c'est 
an pastre pour eulx , oisif comme un pastre , occup6 a pres- 
surer et tondre ses bestes , mais bien plus rudement qu'un 
pastre. En estimez vous quelqu'un plus grand , pour posseder 
deux mille arpents de terre? eulx s'en mocquent, accoustumez 

ranoe i « Nostrc feu abM disoyt que c'est chose monstrneuse veoir un inoyne s^avant 
Par Dieu, monsieur mon amy, magis magnos clericos non tunt magU magno* sa- 
pienUM, > U y a dans ce chapitre qnelques autres ImiratkMM de Babelaif. J. V. L.* 



UVRE I, CHAPITRE XXIV. 133 

d'embrasser tout le monde comme leur possession. Yous van- 
tez YOUS de vostre noblesse , pour compter s^t ayeulx riches ? 
its vous estiment de peu , ne concevant Timage universelle 
de nature , et combien chascun de nous a eu de predecesseurs^ 
riches , pauvres , roys , valets , grecs , barbares ; et quand vous 
seriez cinquantiesme descendant de Hercules , lis vous trou- 
vent vain de faire valoir ce present de la fortune. Ainsi les 
desdaignoit le vulgaire , comme ignorants les premieres cho- 
ses et communes , et comme presumptu^ux et insolents '. 

Mais cette peincture platonique est bien esioingnee de celle 
qu'il fault k nos hommes. On envioit ceulx Ik comme estants 
au dessus de la commune fa^on , comme mesprisants les ac- 
tions publicques , comme ayants dress^ une vie particuliere 
et inimitable, reglee k certains discours haultains et hors 
d'usage : ceulx cy, on les desdaigne comme estants au des- 
soubs de la commune faQon , comme incapables des charges 
publicques , comme traisnants une vie et des moeurs basses et 
viles aprez le vulgaire : 

Odi bomfnei Ignata opera , pfailoaopba aenteotia *. 

Quant k ces philosophes, dis ie, comme ils estoyent grands 
en science, ils estoyent encores plus grands en toute action. 
Et tout ainsi qu'on diet de ce geometrien de Syracuse ^, lequel 
ayant est6 destourn^ de sa contemplation , pour en mettre 
quelque chose en practique k la deflense de son pals, qu'il 
meit soubdainen train des engins espouvantabies etdes eOels 
surpassants toute creance humaine-, desdaignant toutesfois 
luy mesme toute cette sienne manufacture , et pensant ea cela 
avoir corrompu la dignite de son art , de laquelle scs ouvrages 
n'estoient que Tapprentissage et le iouet : aussi eulx , si quel- 
quesfois on les a mis a la preuve de Taction , on les a veu 
voler d'une aile si haulte , qu'il paroissoit bien leur coeur et 

> Tout oe pauBBge, El quant aux pMlosophes , etc. , est tradoit auez fldelement da 
ThMMe de Platok. Voy. let Pemie* de Plaion , p. 250 de la seconde Mition. J. V. L. 

• Je haJs ces bommcs incapables d'agir, dont la philosophie est toute en parole. Pa- 
cuf lus ap, Gkllilh , xni , 8. 

> Arcliiniddc. Plitabque, Fie dc Marcellut , c. 6. C. 



134 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

leor ame s'estre merrrilleusement grossie et enrichic par lln- 
telligeiioe doi dioses. Blais aulcuns , veoyants la place du 
gouvernement politique saisie par des homines incapables , 
8*eD aont recuiez ; et celuy qui demanda k Crates , iusques k 
quand ii buldroit philosopher, en receut cette response : 
« Iusques k tant que ce ne soient plus des asniers qui condui- 
sent DOS armees ". » Heraclitus resigna la royaut^ k son frere ; 
ei aux Ephesiens, qui luy reprochoient k quoy ii passoit son 
temps, k iouer avecques ies enfants devant le temple : « Yaut 
il pas mieulx bire cecy, que gouvemer Ies affaires en vostrc 
compaignie *? » Vaultres, ayants leur imagination logce au 
dessus de la fortune et du monde, trouverent Ies sieges de la 
iustice , et ies throsnes mesmes des roys , bas et vils ; et reAisa 
Empedocles la royaut6 que Ies Agrigentins luy oflfrirent '. 
Thaies, accusant quelqueafois ie soing du mesnage et de s'en- 
richir, on luy reprocha que c'estoit k la mode du regnard , 
pour n'y pouvoir advenir : il luy print envie , par passetemps, 
d'en montrer Texperience ; et , ayant pour ce coup raval^ son 
s^voir au service du prouflt et du gaing , dressa une traGcque 
qui dans un an rapporta telles richesses , qu'i peine en toute 
leur vie Ies plus experimentez de ce mestier Ik en pouvoyent 
finire de pareilles 4. Ce qu'Aristote recite d'aulcuns , qui ap- 
pelloyent et celuy \k et Anaxagoras , et ieurs semblables , sages 
et non prudents, pour n'avoir assez de soing des choses plus 
utiles : oultre ce que ie ne digere pas bien cette difference de 
mots , cela ne sert point d'excuse k mes gents ; et k veoir la 
basse et necessiteuse fortune dequoy ils se payent, nous au- 
rions plustost occasion de prononcer touts Ies deux , qu'ils 
sont et non sages , et non prudents. 

Ie quitte cette premiere raison , ct croy qu'ii vault mieulx 
dire que ce mal vienne de leur roauvaise fa(on de se prendre 
aux sciences ; et qu'i la mode dequoy nous sommes instruicts, 
il n'est pas merveille , si ny Ies escboliers, ny ies maistres , 

> DlOGkNB LiinCB, VI , 98. C. — > Id. , IX, 6, 3. C. 

s Id. , Emp^docle, VIII , G5. C. 

4 Id., Thais*, I, 26; Cic. , de Divinat. , 1 , 49. C 



UVRE I, CHAPITRE XXIV. 135 

n*en deviennent pas plus habiles , quoy qu'ils s'y facent plus 
(loctes. De vray, le soing ct la despeuse de nos peres ne viae 
qu'a Dous meubler la teste de science : du iugement et de la 
vertu y peu de nouvelles. Criez d'un passant k nostre peuple : 
« O le sQavant homme ! » et d'un aultre : « O le bon homme > ! » 
il ne fiiuldra pas k destourner les yeulx et son respect vers le 
premier. II y fauldroit un tiers crieur : « O les lourdes testes ! » 
Nous nous enquerons volontiav : « Sfait il du grec ou du 
latin? escrit il en vers ou en prose? » mais s'il est devenu 
meilleur ou plus advis^ , c'estoit le principal , et c'est ce qui 
demeure derriere.Il fklloit s'enquerirqui est mieulx scavant, 
non qui est plus sgavant. 

Nous ne travaillons qa*k remplir la memoire, et laissons 
Tentendement et la conscience vuides. Tout ainsi que les oy- 
seaux vont quelquesfois k la queste du grain, et le portent au 
bee sans le taster pour en faire bechee k leurs petits : ainsi 
nos pedantes vont pillotants la science dans les livres, et ne 
la logent qu'au bout de leurs levres, pour la degorger seule- 
ment et mettre au vent. C'est merveille combien proprement 
la sottise se loge sur mon exemple : est ce pas faire de mesme 
ce que ie fois en la plus part de cette composition ? ie m'en 
vois escomililant , par cy par li , des livres, les sentences qui 
me plaisent, non pour les garder (car ie n'ay point de gardoire), 
mais pour les transporter en cettuy cy ^ oii, d vray dire , el les 
ne sont non plus miennes qu'en leur premiere place : nous 
ne sommes , ce crois ie, sgavants que de la science presente ; 
non de la passee , aussi peu que de la fbture. Mais , qui pis 
est, leurs escholiers et leurs petits ne a*en nourrissent ct ali- 
mentent non plus; ains elle passe de main en main, pour cette 
seule fin d'en fkire parade , d'en entretenir aultruy , et d'en 
faire des contes, commc une vaine monnoye inutile k tout 
aultre usage et emploite qu'i compter et iecter. Apud alios 
loqui didicerunt^ non ipti tecum', Non est loquendum, scd guber- 

> ImJt^ dc Sonique , Efiti, tt. J. V. L. 

• lis oDt appris I parler aox autres , et non paa ^ nu-mtoies. Cic. , Tac <c. Quasi- , 
V, W. 



136 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

mmdmn*. Nature, pour montrar qu'il n'y a rien de sauvagc 
en ce qu'elle oonduict, fiiict naistre souvent, ez nations moins 
cultivees par art , des productions d'esprit , qui luictent les 
plus artistes productions. Gomme , sur mon propos , ]c pro- 
verbe gascon , tir^ d'une chalemie , est il delicat , «« Bauha 
prott Inmha, nuu i remtuia Urns diis quern ? souIQer prou , souffler ; 
mais k remuer les doigts, nous en sommes \k. » Nous s^avons 
dire : «Gicero diet ainsi \ \oylk les moeurs de Platon ; Ce sont 
les mots mesmes d'Aristote : » mais nous , que disons nous 
nous mesmes? que iugeons nous? que Taisons nous? AutanI 
en diroit bien un perroquet. 

Gette finQon me faict souvenir de ce riche Romain * qui avoil 
esie soigneux, ifort grande despense, de recouvrer des hom- 
mes sufDsants en tout genre de sciences, qu'il tenoit conti- 
nuellemeut autour de luy , aCn que, quand il escheeoit entre 
ses amis quelque occasion de parler d'une chose ou d'aultre, 
lis suppleassent en sa place , et feusscnt tout prests k luy 
foumir, qui d'un discours, qui d'un vers d'Homere, chascun 
selon son gibbier ; et pensoit ce s^avoir cstre sien , parce qu'il 
estoit en la teste de ses gents ^ et comme font aussi ceulx des- 
quels la sulDsance loge en leurs sumplueuses librairies. Ten 
cognois a qui quand ie demande ce qu'il s^ait, il me demande 
un livre pour mo le montrer; et n'oseroit me dire qu'il a le 
derriere galeux, s'il ne va sur le champ estudier, en son lexi- 
con, que c'est que Galeux , et que c'est que Derriere. 

Nous prenons en garde les opinions et le s^avoir d'aultruy , 
et puis c'est tout : il les fault faire nostres. Nous semblons 
proprement celuy qui , ayant besoing de feu , en iroit querir 
chez son voysin , et , y en ayant trouv^ un beau et grand , 
s'arresteroit \kksG chauffer , sans plus se souvenir d'en rap- 
porter chez soy'. Que nous sert il d'avoir la {>anse pleine de 
viande, si eile ne se digerc, si ellc ne se transforme en nous , 

' U ne s'agit pas de parler, mais de oonduire le vaiaeaa. SiniQiiB. EpUU IM- 
• Calvisius Sabinus. Voyez SenIqub, Episl. 37. C. 

i Oa trouve cette coniparaisoo 4 la fiii du traits de Plutaniue , inttUil^ , dans AmyoC , 
comment ii font ouh\ C. 



UVRE I, CHAPITRE XXIV. 137 

A elle ne nous augmente et fortifle? Pensons nous que Lu- 
GuUus , que les lettrcs rendirent et formerent si grand capi- 
laine sans Inexperience ' , les eust prinses k nostre mode? Nous 
nous bissons si fort aller sur les bras d'anltruy, que nous 
aneantissons nos forces. Me veuix ie armer contre la crainte 
de la mort ? c'est aux despens de Seneca. Yeulx ie tirer de la 
consolation pour moy ou pour un aullre? ie I'emprunte de 
Cicero. Ie I'eusse prinse en moy mesme, si on m'y eust exerc^. 
Ie n'ayme point cette sufDsance relative et mendiee : quand 
bien nous pourrions estre SQavants du s^avoir d'aultruy , au 
moins sages ne pouvons nous estre que de nostre propre sa- 
gesse. 

« Ie hay Ie sage qui n'est pas sage pour soy mesme *.» Ex quo 

Enntus : Nequidquam sapere sajnentem, qui ipse sibi prodessenon 

qmrei^: 

Sicopidos, si 
Vaoos , et Eagaooa quantuin? is mollior agna 4. 

Non enimparanda nobis solum , sed fruenda sapientia est^. 

Dionysius^ se mocquoit des grammairiens qui onl soing de 
s'enquerir des maulx dIJlysses, et ignorent les propres ; des 
musiciens qui accordent leurs fleutes, el n'accordent pas leurs 
monirs ; des orateurs qui estudient k dire iustice , non k la 
faire. Si nostre ame n'en va un meilleur bransle, si nous n'en 
avons Ie iugement plus sain , i'aymerois aussi cher que mon 

' Cicn., Acad. , II , I. C. 

• Cette tndoctloii est de Montaigne, qui r« intdr^e dans son late, Mition in^lo de 
IB88 ; mils dans I'ddiUoD in-foiio de I50S. on s'est contents de dter Ic Ten grec saiu 
y Jotodre la tradiicUoo. CesI un Ten d*Euripide, cxunme nous I'apprend Cidnxk, 
tCpiti, famiL , XIII, 15. N. 

3 Ansil Enniw dit-il i • Vaine est la sagessc, si elle n'est pas utile an sage. > Apud 
CiCER. , de Offic. , ni, 15. 

4 S'll est aTare , sil est menteur, s'il est eflMmlnd. Jot. , Yin , 14. 

s CarUnesnfBtpasd*acqnMriasagesse,ilCButenii8er. Cic., (feflfiiMis, 1, 1. 

s Dans Unites ks Mltions . on troore Dionysitu; cependant les sages nHleilons que 
Montaigne attribue id ^ ce prdlendu Dioiiyslus, c'est DiogHie It cynlq^e qui les a 
faites . comnie on peut Ic Toir dans la Vie de ce pbilosophe tonte par Diogtee LaiSrcc , 
vi,27eti«. 



138 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

escholier eust paasd le temps k iouer k la paulme : au moins 
le corps en seroit plus alaigre. Yoyez le revenir de \k , aprez 
quinze ou seize ans employez^ il n'est rien si mal propre k 
mettre en besongne : tout ee que vous y recognoissez davan- 
tage , c'est que son latin et son grec Tout rendu plus sot ct 
presumptueux qu'il n'estoit party de la maison. II en debvoit 
rapporter Tame pleine, il ne Ten rapporte que boufDe ; et Ta 
seulement enflee, en lieu de la grossir. 

Ces maistres icy, comme Platon diet des sophistes leurs gei^ 
mains, sont, de touts les hommes, ceuix qui promettent 
d'estre les plus utiles aux hommes -, et seuls , entre touts les 
honmies, qui non seulement n'amendent point ce qu*on leur 
eommet, conmie faict un charpentier et un masson , mais 
Tempirent , et se font payer de Tavoir empire. Si la loy que 
Protagoras proposoit a ses disciples estoit suyvie, « ou qulis 
le payassent selon son mot, ou qu'ils iurassent au temple com- 
bien iis estimoienl le proufit qu'ils avoient receu de sa disci- 
pline, et selon iceluy satisfissent sa peine % » mes paidagogues 
se trouveroient chouez*, s'estant remis au serment de mon 
experience. Mon vulgaire perigordin appelle fort plaisam- 
ment LeurcferUs, ces sfavanteaux; comme si vous disiez 
LeUre-ferus, ausquels les lettres ont donn^ un coup de mar- 
teau , comme on diet. De vray , le plus souvent ils semblent 
estre ravalez , mesme du sens commun : car le palsan et le 
cordonnier, vous leur veoyez aller simplement et nalfvement 
leur train , parlant de ce qu'ils s^venl ^ ceulx cy , pour se 
vouloir eslever et gendarmer de ce SQavoir , qui nage en la 
superficie de leur cervelle, vonts'embarrassant et empestrant 
sans cesse. II leur eschappe de belles paroles ; mais qu'un 
aultre les accommode : ils cognoissent bien Galien, mais 
nullement le malade : ils vous ont desia rempli la teste de 
loix ] et si , n'ont encores conceu le noeud de la cause : ils 
s^vent la theorique de toutes choses ; cherchez qui la mette 
en practique. 

* Platon, Protagoras, 6iUon d'Uenri Brtiemie, 1. 1, p. S». C, 

• Frustrds, (Uchut dc leur etpoir. C. 



LIVRE I, GHAPITRE XXIV. 139 

I'ay veu chez moy un mien amy , par maniere de passe- 
temfis, ayant afbire a un de ceuix cy , conlrefaire un iargOD 
de galimatias , propos sans suitte , Ussu de pieces rapportees j 
sauf qu'il estoit souvent entrelarde de mots propres k leur 
dispute , amuser ainsi tout un iour ce sot k desbattre , pen- 
sant tousiours respondre aux obiections qu'on luy faisoit-, et 
si, estoit bonune de lettres etde reputation » et qui avoit uno 
bdle robbe. 

Vot , o patridas nngois , qnot ? Were par est 
OedpitI caeoo, posUcK oocorrite nana) •• 

Qui regardera de bien prez k ce genre de gents , qui s'estend 
bien loing , il trouvera comme moy que le plus souvent ils ne 
s'entendent ny aullruy, et qu'iis ont la souvenance assez 
pleine , mais le iugement entierement creux ; sinon que leur 
nature d'elle mesme le leur ayt aultrement fagonne : comme 
i'ay veu Adrianus Tumebus qui n'ayant faict aultre profes- 
sion que de lettres, en laquellec'estoit, k mon opinion, le 
plus grand homme qui feust il y a mille ans, n'ayant toutes- 
fois rien de pedantesque que le port de sa robbe , et quelque 
fiigon exteme qui pouvoit n'estre pas civilisee k la cour tisane , 
qui sont choses de neant; et hay nos gents qui supportent 
plus malayseement une robbe qu'une ame de travers, et re- 
gardent k sa reverence, k son maintien et A ses bottes , quel 
homme il est; car au dedans c'estoit Tame la plus polie du 
monde : ie Tay souvent k mon escient iecte en propos esloin- 
gnez de son usage : il y veoyoit si clair, d'une apprehension si 
prompte , d'un iugement si sain , qu'il sembloit qu'ii n'eust 
iamais faict aultre mestier que la guerre et afifoires d'estat. Ce 
sont natures belles et fortes , 

Quels arte boDigna 
Et meliore Into finxit pnecordia Titan * , 

qui se maintiennent au travers d'une mauvaise institution. Or, 

> Nobles pntfciens, qui n'avei pas le don de voir oe qai se passe derriere voiis , |»re- 
nex garde que ccm I qal fous lootnex le dus ne rieutii vus d^pens. Pbbsi, 1, 61. 

* Que Proiu^Ui^ a Ibrmto d'un meillenr liuon , et dout^ d'un plus lieureux gtoie, 
JUVUI.,XIV,S4. 



140 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

ce n'est pas assez que nostre institotion ne nous gaste pas; il 
bult qu'elle nous change en mieulx. 

II y a aulcuns de nos parlements , quand ils ont k recevoir 
des oiBciers, qui les examinent seulemenl sur la science : ies 
aaltres y adioustent encores Tessay du sens, en leur presentant 
le iugement de quelque cause. Geulx cy me semblent avoir un 
beaucoup meilleur style; et encores que ces deux pieces soyent 
necessaires, et qu*il faille qu'elles s*y treuvent toutes deux , si 
est ce qu'i la verit6 celle du s^avoir est moins prisable que 
celle du iugement ; cette cy se peult passer de Taullre , et non 
Taultre de cette cy. Gar, comme diet ce vers grec , 

« Aquoy faire la science, si Tentendement n'y est? » Pleusta 
Dieu que, pour le bien de nostre iustice , ces compaignies Ik 
se trouvassent aussi bien foumies d'entendement et de con^ 
science, conune elles sont encores de science! yon vU(e, $ed 
scholce discunus *. Or, il ne fault pas attacher le sgavoir k Tame, 
il I'y fault incorporer ; il ne Ten fault pas arrouser , il Ten fault 
teindre ; et , s'il ne la change , et meliore son estat imparfaict, 
certainement il vault beaucoup mieulx le laisser \k : c'cst un 
dangereux glaive , et qui empesche et ofTense son maistre, s'il 
est en main foible, et qui n'en SQache Tusage; lU fuerit melius 
non(ti<Ucme^. 

A Tadventure est ce la cause que et nous et la theologie ne 
requerons pas beaucoup de science aux femmes , et que Fran* 
Qois , due de Bretaigne , fils de lean Y , comme on luy parla de 
son mariage avec Isabeau , Qlle d'Escosse, et qu'on luy adiousta 
qu'elle avoit est6 nourrie simplement et sans aulcune instruc- 
tion de iettres , respondit , « qu'il Ten aymoit mieulx , et 
qu'une femme estoit assez s^avante quand elle s^voit mettre 
difference entre la chemise et le pourpoinct de son mary. » 

> .4pud Stob, . Ut. Ill, p. 37, ^t jiurei. Aiiobrog. Ifl09, in^ol, MooUfgiie a tn- 
doit oe vera grec inmiddiatemeDt apr^ I'avoir dt^ C. 
* On ne noos instniit pas pour le monde, maU poor l*to>le. SinftQUi, £pi<t. 106. 
i De sorte qii'il auroit micux Talu n'a?oir rien appria. Cic, Tuse. QWESt. , II , 4. 



UVRE I, CHAPITRE XXIV. 141 

Ausa ce n*est pas si grande merveille, comme on crie, que 
nos aocestres n'ayentpasfaict grand estat des Icttres, et qu'en- 
eores aaiourd'huy elles ne se treuvent que par rencontre aux 
principaulx conseils de nos roys ^ et si cette On de s'en en- 
richir, qui seule nous est auiourd'huy proposec, par le moyen 
dela iurispnidence, de la mcdecine, du pedantisme, et de la 
theologie encores , ne les tenoit en credit , vous les verriez 
sans doubte aussi marmiteuses qu'elles feurent oncques. Quel 
dcrnimage, si elles ne nous apprennent ny k bien'penser ny k 
bien faire! Postquam docti prodierunt, boni daunt'. Toute 
aultre science est dommageable k celuy qui n'a la science de 
tabont^. 

Mais la raison que ie cherchoy tantost seroit elle pas aussi 
de \k , que , nostre estude en France n'ayant quasi aultre but 
que le proufit , moins de ceulx* que nature a faict naistre k 
plus genereux offices que lucratifs, s'adonnants aux lettres, 
ou si courtement (retirez, avant que d'en avoir prins le goust, 
k une profession qui n'a rien de commun avecques les livres), 
il ne reste plus ordinairement, pour s'engager tout k faict k 
Testude , que les gents de basse fortune qui y questenl des 
moyens k vivre ^ et de ces gents \k les ames estants, et par na- 
ture, et par institution domestique et exempie, du plus bas 
aloy , rapportent faulsement le firuict de la science : car elle 
n'est pas pour donner iour k Tame qui n'en a point, ny pour 
bire veoir un aveugle ^ son mestier est, non de luy foumir de 
veue, mais de la luy dresser, de luy regler ses allures , pour- 
veu qu'elle ayt de soy les pied^ et les.iambes droictes et ca- 
pables. G'est une bonne drogue que la science ; mais nuUe 
drogue n'est assez forte pour se preserver sans alteration et 
corruption , selon le vice du vase qui Testuye. Tel a la veue 
claire, qui ne Fa pas droicte ; et par consequent veoid le bien, 
et ne le suyt pas; et veoid la science, et ne s'en sert pas. La 

* SENfeQUB, Efitl, 95, tradoit ainsi par Rousseau , DUeours sur les LeUres : • De- 
puis que les faranU oot commence I parottre panni nom, let geus de Men se sodK 
telips^. » J. V. L. 

• A I'exceplion de cfux. 



142 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

principale ordonnance dc Platon en sa Republiquc , c'est 
« donner k ses citoyens, selon leur Dature, leur charge. » Na- 
ture peult tout , et fiiict tout. Les boiteux sent mal propres 
aux exercicesdu corps; et aux exercices de I'esprit, les ames 
boiteuses : les bastardes et vulgaires sont indignes de la phi- 
losophic. Quand nous veoyons un homme mal chausse, nous 
disons que ce n'est pas merveille, s*il est chaussetier : de mesme 
il semble que rexpericnce nous offre souvent un medecin 
plus mal medecin^ , un theologien moins reforme , et coustu- 
mierement un s^avant moins sulDsant que tout aultre. 

Aristo Chius avoit anciennement raison de dire que les phi- 
losophes nuisoient aux auditeurs ; d'autant que la pluspart des 
ames ne se treuvent propres k foire leur proufit de telle in- 
struction, qui, si elle ne se met k bien, se met k mal : aarwcw^ 
ex Ariuiffpi, acerbot ex Zenonis schola extrc. 

En cette belle institution que Xenophon preste aux Perses, 
nous trouvons qu'ils apprenoient la vertu k leurs enfants, 
comme les aultres nations font les lettres. Platon diet* que 
le fils aisn6 , en leur succession royale , estoit ainsi nourry : 
aprez sa naissance, on le donnoit, non k des femmcs , mais k 
des eunuches de la premiere auctorit^ autour des roys, k cause 
de leur vertu. Geulx cy prenoient charge do luy rcndre le 
corps beau et sain ; et aprez sept ans le duisoient k monter k 
cheyal et aller k la chasse. Quand il estoit arrive au quator- 
ziesme , ils le deposoient entre les mains de quatre ; le plus 
sage, le plus iuste, le plus temperant, le plus vaillant de la 
nation : le premier loy apprenoit la religion; le second, k 
estre tousiours veritable; le tiers, k se rendre maistrc des cu- 
piditez ; le quart, k ne rien craindre. 

(Test chose digne de tresgrande consideration , que , en 
cette excellente police de Lycurgus, et k la verite mons- 
trueuse par sa perfection , si soingneuse pourtant de la nour- 
rilure des enfants conmie de sa principale charge, et au giste 

' U80rtoU,di9on-il,desda>aiicii68dertoded*Arifllippe,etde€eiledeZ^^ 
saavages. Cic., de Nat. dear. , ni , SI. 
• Daos le ^premier Aidbiade, p. SS. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XXIV. 143 

mesme des muses, il s'y face si peu de mention de la doctrine : 
comme si , cette genereuse ieunesse desdaignant tout aultre 
ioug que de la vertu, on luy aye deu fournir, au lieu de nos 
maistres de science, seuleroent des maistres devaillance, pru- 
dence et iustice : exemple que Platon a suivy en ses Loys. La 
fiifon de leur discipline , c'estoit leur faire des questions sur 
le iugement des hommes et de leurs actions ; et, s'ils condam- 
noient et louoient ou ce personnage ou ce fiiict , il falloit rai- 
sonner leur dire ; et, par ce moyen , lis aiguisoient ensemble 
leur entendement, et apprenoient le droict. Astyages, en 
Xenophon', demande k Cyrus compte de sa demiere le^on : 
C'est,dict il, qu'en nostreeschole un grand gar^n, ayant un 
petit saye , le donna k I'un de ses compaignons de plus petite 
taille , et luy osta son saye qui estoit plus grand : nostre pre- 
cepteur m'ayant faict iuge de ce diiTerend, ie iugeay qu*il fid- 
loit laisser les choses en cet estat, et que I'un et Taultre sem- 
bloit estre mieulx accommod^ en ce poinct : sur quoy il me 
remontra que i'avois mal faict; car ie m'estois arrests k con- 
siderer la bienseance , et il falloit premierement avoir pourve^ 
k la iustice , qui vouloit que nul ne feust forc^ en ce qui luy 
appartenoit ; et diet qu'il en feut fouette , tout ainsi que nous 
sommes en nos villages , pour avoir oubli^ le premier aoriste 
de TVTrro) >. Mon regent me feroit une belle harangue in genere 
denionsiraiivo, avant qu'ilme persuadast que son eschole vault 
cette Ik. lis ont voulu couper chemin ; et puis qu'il est ainsi 
que les sciences', lors mesme qu'on les prend de droict fd, ne 
peuvent que nous enseigner la prudence , la preud'hommie et 
la resolution , ils ont voulu d'arrivee mettre leurs enfonts au 
propre des effects, etles instruire, non par ouir dire, mais par 
I'essay de Taction, en les formant et moulant vifvement , non 
seulement de preceptes et paroles, mais principalement d'exem- 
ples et d'oeuvres : k fin que ce ne feust pas une science en leur 
ame, mais sa complexion et habitude ; que ce ne feust pas un 
acquest , mais une naturelle possession. A ce propos, on de- 

' Cyrop^die, 1,5. C 

• Je firappe. C'est le premier pandigiiie deiOO^InsaiBOiM sreoqpei. B. 1. 



144 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

niandoit k Agesilausce qu'il seroit d'advis que les enfants ap- 
prinssent : « Ce qu'ils doibvent faire estants hommes , » res- 
pondit il '. Ce n'est pas merveille, si une telle institution a pro- 
duict des effects si admirables. 

On alloit, diet on , aux aultres villes de Grece chercher des 
rhetoriciens , des peintres et des musiciens ; mais en Laeede- 
mone , des legislateurs , des magistrats, et empereurs d'annee : 
k Athenes , on apprenoit k bien dire *, et icy k bien faire ilk^k 
se desmesler d'un argument sophislique , et a rabattre rim- 
posture des mots captieusement entrelacez ^ icy, k se desmes- 
ler des appasts de la volupte , et k rabattre , d'un grand cou- 
rage , les menaces de la fortune et de la mort : ceulx Ik 
s*embesongnoient aprez les paroles ^ ceulx cy, aprez les cho- 
ses : la, c'estoit une continuelle exercilation de la langue; 
icy, une continuelle exercitation de Tame. Parquoy il n'est 
pas estrange si Antipater, leur demandant cinquante enfants 
pour ostages , ils respondirent , tout au rebours de ce que nous 
ferions,qu*ilsaymoient mieulx donnerdeux foisautantd'hom- 
mes faicts * : tant ils estimoient la perte de I'education de leur 
pafsl Quand Agesilaus convie Xenophon d'envoyer nourrir 
ses entants k Sparte , ce n'est pas pour y apprendre la rheto- 
rique ou dialectique; mais « pour apprendre (ce diet il) la plus 
belle science qui soit , k SQavoir la science d'obeir et de com- 
mander ^ » 

II est tresplaisant de veoir Socrates , k sa mode , se mocquant 
de Hippias^, qui luy recite conunent il a gaignc , specialement 
en certaines petites villettes de la Sicile , bonne sommo d'ar- 
gent k regenter ; et qu'i Sparte, il n'a gaign^ pas un sol ; que 
ce sont gents idiots, qui ne s^vent ny mesurer ny compter, ne 
font estat ny de grammaire ny de rhythme , s'amusants seule- 

■ Plqtaiqub. Apophlkegmet des Lae^d^mouiens. RoiiMean s'esi appropri^ oe 
mot daiu ton Ditc, sur les LettreM : « Qae bat-il done qa'ib appramnit? Vo!U . 
ceriet* une bdle qnetlkm. Qo'Us appramieDt ce qo'Us dotrent bire ^lant bommes. » 
J. V. L. 

• PujTAiQDi, dans le mtaie oaTrase. C. 

3 Id., yie dTAgMlas, c. 7. C. 

4 PUTOI , HippUu Major, p. 96 eC 97. C. 



UVRE I, CHAPITRE XXV. 145 

ment \ afavoir la suiltc des roys, estaUissements et deca- 
dences des estats , et tels fatras de contes -, et au bout dc cela , 
Socrates , luy faisant ad vouer par le menu Texcellence de leur 
forme de gouvernement public , Theur et vertu de leur vie 
privee y luy laisse deviner la conclusion de rinutilit^ de ses arts. 
Les exemples nous apprennent , et en cette martiale police 
et en toutes ses semblables , que Testude des sciences amollit 
et effemine les courages plus qu'il ne les fermit et aguerrit. 
Le plus fort estal qui paroisse pour le present au monde est 
celuy des Turcs, peuples egalement duicts k Testimation des 
armes et mespris des lettres. le treuve Rome plus vaiUante 
avMdt qu'elle feust SQavante. Les plus beiliqueuses nations , 
en nos iours , sont les plus grossieres et ignorantes : les Scy- 
thes , les Parthes , Tamburlan , nous servent k cette preuve. 
Quand les Gots ravagerent la Grece , ce qui sauva toutes les 
librairies d'estre passees au feu , ce feut un d'entre eulx qui 
^^ sema cette opinion , quMl falloit lajsser ce meuble entier aux 
ennemis , propre k les destoumer de Texercice militaire , et 
amuser k des occupations sedentaires et oysifves *. Quand no9- 
tre roy Charles huictieme , quasi sans tirer I'espee dn four- 
reau , se veit maislre du royaume de Naples et d'une bonne 
partie de la Toscane , les seigneurs de sa suitte attribuerent 
cette inesperee facility de conqueste , k ce que les princes et 
la noblesse d'Ualie s'amusoient plus k se rendre ingenieux et 
savants , que vigoreux et guerriers *. 

CHAPITRE XXV. 

OS L'nfSTITUTION DBS BNFANTSv 
A MADAME DIANB DE FOIX, COMTESSB DE GURSON. 

le ne yeis iamais pere , pour boss^ ou teigneux que feust 
son fils, qui laissast de Tadvouer ; non pourtant , s*il n'est du 

• Ploaiean aatenn clleat ce bit d'aprte PhUippe Gameniitis , Medit. HisU, Cent, 
in , c. 51, oil il dte lui-nime J. B. Bgoaifus. C. 

• On pent Toir sur octte qaestion la Mdamatkn totine de LiUo Girildi advertus 

To« I. «^ 



140 ESSAIS OE MONTAIGNE, 

tout enyvr^de oeite affection, qu*il ne s'appercoive desa dcfoil- 
lance ; mais tant y a qu'il est sien : aussi moy, ie veoy mieuliL 
que tout aultre que ce ne sont icy que rcsveries d'homme 
qui n*a gousi6 des sciences que la crouste premiere en son 
enfance , et n'en a retenu qu'un general et infonne visage ; 
un peu de cbasque chose , et rien du tout , k la fran^ise. Gar, 
en somme, ie SQay qu'il y a une medecine, une iurispru- 
dence , quatre parties en la mathematique , et grossierement 
oe k quoy elles visent; et k Tad venture encores s^ay ie la pre- 
tention des sciences en general au service de nostre vie : mais 
d'y enfoncer plus avant , de m'estre rong^ les onglcs k Testude 
d'Aristote , monarque de la doctrine modeme , ou opiniastr6 
aprez quelque science, ie ne Tay iamais faict; ny n'est art 
dequoy ie sceusse peindre seulement les premiers lineaments ; 
et n'est enfant des classes moyennes qui ne se puisse dire plus 
s^avant que moy, qui n'ay seulement pas de quoy Texaminer 
sur sa premiere le^n ; et , si Ton m'y force , ie suis contrainct ^ 
assez ineptement d'en tirer quelque matiere de propbs uni- 
versel , sur quoy i'examine son iugement naturel : le^on qui 
leur est autant incogneue , comme k moy la leur. 

Ie n'ay dresse commerce avecques aulcun livre solide, si- 
non Plutarque et Seneque, oi ie puyse conune les Danaides , 
remplissant et v^rsant sans cesse. Ten attache quelque choso 
k ce papier ^ k moy, si peu que rien. L'histoire, c'est mon gib- 
bier en matiere de livres , ou la poesie , que i'ay me d'une par- 
ticuliere inclination : car, comme disoit Cleanthes, tout ainsi 
que la voix , contraincte dans Testroict canal d'une trompette, 
sort plus aigre et plus forte ; ainsi me semble il que la sen- 
tence , pressee aux pieds nombreux de la poesie , s'eslance 
bien plus brusquement , et me fiert ' d'une plus vifve se- 



liUerat tt iUteraUu . t. U . p. 585, 61. de Uydc, 1696; la Sagetse de Cbarroa, Hi . 
U , et les odd>re8 {laradoxes de Rousseao. J. v. L. 

> aonneaa.qul a d Men profits de ce cbapitre ctdo pr^sMent, eot k s'appUudir, 
diDs M JeaneM . d^aTota- Id Mootaisne . lonqo'il ae sooviiu qiie /^ 
do latin ferity et derint ainsi I'beurcux interpreto de certe deflse de la mabon de Solar : 
Til fkrt qminetut pas. (Cooligss., part I. Mv. 3.) j. v. L. 



LI VRE I , CHAPITRE XXV. 147 

cousse. Quant aux facultez naturelles qui sont en moy, dc* 
quoy c'est icy Tessay, ie Ics sens fleehir soubs la charge : mes 
conceptions et mon iugemenl ne marche qu'i tastons , cban- 
celant, bronchant et cbopant; et quand ie suis all6 le plus 
avant que ie puis , si ne me suis ie aulcunement satisfaict ; ie 
veois encores du pals au de\k , mais d'une veue trouble et en 
Auage, que ie ne puis desmesler. Et entreprenant de parler 
iodifferemroent de tout ce qui se presente k ma fontasie , et 
n'y employant que mes propres et naturels rooyens , s'il m'ad- 
vient , comme 11 faict souvent, de rencontrer de bonne for- 
tune dans les bons aucteurs ces mesmes lieux que i'ay entre- 
prins de traicter, conmie ie viens de foire chez Plutarque tout 
preaentement son discours de la force de Timagination , k me 
recognoistre , au prix de ces gents 1^ , si foible et si chestif , 
si poisant et si endormy, ie me foys piti^ ou desdaing k moy 
mesme : si me gratifie ie de cecy, que mes opinions ont ^ 
bonneur de rencontrer souvent aux leurs , et que ie voys au 
moins de loing aprez , disant que voire ' ; aussi que i'ay cela , 
que chascun n'a pas , de cognoistre Textreme difference d'esh 
ire eulx et moy ; et laisse , ce neantmoins , courir mes inven-* 
tions ainsi foibles et basses comme ie les ay produictes , sans 
en replastrer et rocoudre les defaults que cette comparaison 
m'y a descouverts. 

11 fault avoir les reins bien fermes pour entreprendre de 
marcher front ji front avecques ces gents 1^. Les escrivains in- 
discrets de nostre sieele , qui , parmy leurs ouvrages de neant, 
vont semant des lieux entiers des anciens aucteurs pour se 
faire bonneur, font le contraire ^ car cette infinie dissemblance 
de lustres rend un visage si pasle , si terni et si laid k ce qui 
est leur, qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gaignent. 
C'estoient deux oontraires fantasies : le philosopbe Chrysip- 
pus mesloit k ses livres , non les passages seulement , mais des 
ouvrages entiers d'aultres aucteurs , et en un la M edee d'Eu- 
ripides ^ et disoit ApoUodorus que, qui en retrancheroit ce qu'il 
y avoit d'estrangier, son papier demeureroit en Wane : Epi- 

' Disant que c'esl vrai ; oni , vraimenl. 



148 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

curus , au rebours , en trois cents volumes qu'il laissa , n'avoit 
pas mis une seule allegation >. 

II m'adveint , Tautre iour, de lumber sur un tel passage * : 
i'avois traisn^ languissant aprez des paroles frangoises si ex- 
sangues , si descharnees et si yuidcs de matiere et de sens , 
que ce n'estoit voirement que paroles frangoises; au bout 
d'un long et ennuyeux chemin, ie veins k rencontrer une 
piece haulte, riche, et eslevee iusques auxnues. Si i'eusse 
trouvc la pente doulce , et la montee un peu alongee, cela eust 
est6 excusable : c'estoit un precipice si droictetsicoup^, que, 
des SIX premieres paroles, ie cogneus que ie m'envolois en 
Faultre monde; de la ie descouvris la fondriered'oi]i ie venois^ 
si basse et st profonde, que ie n'eus oncques puis Ie coeur de 
m'y ravaler. Si i'estoflbis Tun de mes discours de ces riches 
despouilles, il esclaireroit par trop la bestise des aultres. Re- 
prendrc en aultruy mes propres faultes , ne me semMe non 
plus incompatible que de reprendre, comme ie foys souvent, 
celles d'aultruy en moy : il les fault accuser par tout , et leur 
oster tout lieu de franchise. Si sQay ie combien audacieuse- 
menl i'cntreprends moy mesme, a touts coups, de m'egualer 
k mes larrecins , d'aller pair a pair quand et eulx , non sans 
une temeraire esperance que ie puisse tromper les yeulx des 
iuges a les discerner ; mais c'est autant par ie benefice de mon 
application , que par Ie benelice de mon invention et de ma 
force. Et puis , ie ne luicte point en gros ces vieux champions 
Ik , et corps k corps ; c'est par reprinses , menues et legieres 
attainctes : ie ne m'y aheurte pas; ie ne foys que les taster ; 
et ne voys point tant, comme ie marchande d'aller. Si ie leur 
pouvois tenir palot % ie serois honneste honmie ; car ie ne les 
entreprends que par oil ils sont les plus roides. De fairece que 
i'ay descouvert d'aulcuns , se couvrir des armes d'aultruy 
iusques k ne montrer pas seulement Ie bout de ses doigts ; 

> DKMkiii Lmci, Chryiippe , VU , 1SI , 182 ; Epicure, X , 26. C. 
* Sor un de cet beaux paat^es des andens, copi^ par les Ariwnns indUcrels dc 
sou tiScle. J. V. L. 
1 C'est-l-dire. iije potivois alter d*' pair avec ettjr. c. 



LIVRE I , CHAPITRE XXV. 149 

conduire son desseing , coinme il est ays6 aux SQa vants en une 
matiere commune, soubs les inventions anciennes rappiecees 
par cy par 14 : ji ceulx qui les veulent caeher et faire propres, 
c'est premierement iniusticc et laschete, que, n'ayants rien 
en leur vaillant par od se produire , ils cherchent a se pre- 
seoier par une valeur purement estrangiere ; et puis , grande 
Aotiise , se contentants par piperie dc s'acquerir I'ignorante 
approbation du vulgaire , se descrier envers les gents d'enten- 
dement, qui hochent du nezcette incrustatioa empruntee^ 
desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n'est rien 
queie veuille moins faire : ie ne dis les aultres, sinon pour 
d'autant plus me dire '. Gecy ne touche pas les centons , qui se 
publientpourcentons; eti'enayveude tresingenieux en mon 
temps , entre aultres un , sous ie nom de Gapiiupus *, ouUre 
les anciens -. ce sont des esprits qui se font veoir, et par ailleurs, 
et par 1&, comme Lipsius, en ce docte et laborieux tissu de 
ses Politiques^. 

Quoy qu'il en soit , veulx ie dire , et quelles que soient ces 
inepties, ie.n'ay pas deliber^ de les caeher; non plus qu'un 
mien pourtraict chauveet grisonnant oii Ie peintreauroit mis, 
non un visage parfaict, mais Ie mien. Car aussi ce sont icy 
mes humours et opinions ^ ie les donne pour ce qui est en ma 
^reance , non pour ce qui est k croire : ie ne vise icy qu*k 

■ C*e8t-k-dire, j$ ne cite les autret que pour mieux expHmer ma pensSt. CtiUc. 
explication est rn qa^lque sorte de Mootaigne lDi-ro6me. An Uvre II , cbap. 10 , oii 
troQve Ie passage suirant , qui me parott iiMfiqaer dairement Ie sens de oetle phrase , 
ie ne dU les auliret, sinon pour d'aulant plus me dire : t Qu'oa Teoye, en ce 
< que i'empnmte* si i*ay seen choisir de quoy rehanlser on secourir proprement l*ln- 
« ventioo , qui xlent tonsloun de moy t car ie foys dire aux aultres » non k ma teile ^ 
« maia k.ma snitle, ee que ie ne puis si bien dire par foiblesM de moo lingage* on 
« par foiblMae demon sens. > LBPiiTii. 

• II y a de norabreux centons de Lelio Capliupi , de ses frdres , de lenr ne? en ; lous 
CG9 jeux d'esprit sont presque oublids. J, V. L. 

i PolUica , sive civUis doetrinm libri sex , qui ad principatwm maxime spec- 
tunii Taste com|41ation, pabU^ poor la preuUdre fois k Leyde en 1589,.in-«o el \a-¥>. 
Montaigne , d'ailleors , fc montro id reconnolssani ; c«r Jnste Lipee, qni entreCcnoii 
aTec Ini une corrcspondanpc ^pbtplaire, ini aivoya cet onyrage en. kil ^ivaot 
{Ceniur, II mUcell., Epist, 02 } t o Ini *imUis nUhi lector sit ! Ce Urre ^toit dans 
I'oprit du temiis , c«ir 11 fut sunveiil (radoit et comments. J. V. L. 



150 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

jdescouvrir tnoy mesme, qui seray par adventure aultre de- 
main , si nouvel apprentissage me change. le n'ay point I'auc- 
torii6 d'eslre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal 
instruict pour instruire aultruy. 

Quelqu'un doncques, ayant veu I'articie precedent , me di- 
8oit Chez moy , I'aultre iour, que ie me dehvois estre un petit 
estendu sur le discours dc I'institution des enfants. Or, ma- 
dame, si i'avoy quelque suffisance en ce subiect, ie ne pour- 
roy la mieulx employer que d'en faire un present a ce petit 
homme qui vous menace de faire tantost une belle sortie de 
Chez vous (vous estes trop genereuse pourcommencer aultre- 
ment que par un masle) ; car ayant cu tant de part k la con- 
duicte de vostre mariage, i'ay quelque droict et interest k la 
grandeur et prosperity de tout ce qui en viendra ^ oultre ce 
que Tancienne possession que vous avez sur ma servitude 
m'oblige assez k desirer honneur, bien et advantage k tout 
ce qui vous touche : mais k la verite ie n'y entends, sinon 
oela , que la plus grande difllculte et importante de I'humaine 
scimice semble estre en cet endroict , ou il se traicte de la 
nourriture et institution des enfants. Tout ainsi qu'en Tagri- 
culture , les famous qui vont avant le planter sont certaines et 
aysees, et le planter mesme; mais, depuis que ce qui est 
plants vient a prendre vie, a I'eslever il y a une grande variety 
de famous, et difficult^ : pareiiloment aux hommes', ii y a 
peu d'industrie k les planter^ mais depuis qu'iis sont nayz, 
on se charge d'un soing divers , plcin d'enibesongnement et de 
crainte, k les dresser et nourrir. La montre de leurs inclina- 
tions est si tendre en ce bas aage et si obscure, les promesses 
81 incertaines et faulses, qu'il est malaysci d'y establir aucun 
solide iugement. Veoyez Cimon, veoyez Themistocles , et 
mille aultres , combien ils se sont disconvenus a eulx niesmes. 
Les petits des ours et des chiens montrent leur inclination na- 
turelle; mais les honunes, se icctants incontinent en des ac- 
coustumances , en des opinions , en des loys , se changent ou 
se desguisent facilement : si est il diflicile dc forcer les pro- 

I VoyiT Plato?! , TMages , p. W. €A\\. dc 1602. C. 



LIVRE I, CIIAPITRE XXV. 151 

pensions naiurelles. D'ouiladvicntqueparfaulle d'avoirbien 
choisi leur route ^ pour neant sc travaille on souvent, et em- 
ploye ton beaucoup d'aage , k dresser des eufants aux choses 
ausqueiles ils ne peuvent prendre pied. Toutesfois , en cette 
ditDculto J mon opinion est dc les acheminer tousiours aux 
meilleures choses et plus proufitables ; et qu'on se doibt 
peu appliquer k ces legieres divinations et prognostiques 
que nous prenons des mouvements de leur enrance : Pla- 
ton, en sa Republique, me semble leur donner tropd'auc- 
torit^. 

Madame , e'est un grand omement que la science , et un 
util de merveilleux service , notamment aux personnes eslevees 
en tel degr6 de fortune , comme vous estes. A la verite , elle 
n'a point son vray usage en mains viles et Ixasses: elle est bien 
plus fiere de prester ses moyens k conduire une guerre , k com- 
mander un peuple , k practiquer I'amitie d'un prince ou d'une 
nation estrangiere , qu'A dresser un argument dialectique , ou 
k plaider un appel , ou ordonner une masse de pilules. Ainsi , 
madame , parce que ie croy que vous n'oubiierez pes cette 
partieen rinstitutiondes vostres, vous qui en avez savoure 
la doulceur, etqui estes d'une race lettree (car nous avons 
encores les escripts de ces anciens comtes de Foix , d'oA 
monsieur le comte vostre mary et vous estes descendus, et 
Francois monsieur de Candale, vostre oncle , en faict naistre 
touts les iours d'aultres qui estendront lacognoissancedc cette 
qualitede vostre famille a plusieurssiecles); ie vous veulx dire 
lidessus une seule fantasie quei'ay, contraire au commun 
usage : c'est tout ce que ie puis conferer k vostn* service en 
cela. 

La charge du gouverneur que vous luy donrez , du chois 
duquel despend tout reflect de son institution , elle a plusieurs 
aultres grandes parties , mais ie n'y touche point pour n'y s^a- 
voir rien apporter qui vaille; et de cet article sur lequel ie me 
mesle dc luy donner advis, il m'en croira autant qu'il y verra 
d'apparence. A un enfant de maison , qui recherche les loltres, 
non pour le gaing ( car une fin si abiccteest indigiie de la grace 



152 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

et faveur des museSy et puis elle regarde et despend d'aultniy), 
ny tant pour lea commoditez externes que pour les siennes 
propres , et pour s'oi enrichir et parer au dedans, ayant plus- 
Itft eQvie d*en reussir * habile homme qu'homme sgavant , ie 
vooldrois aussi qu'on feust soingneux de luy choisir un con- 
doeteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine ; 
et qu'on y requist touts les deux , mais plus les moeurs et I'en- 
tendement , que la science^ et qu'il ae conduisist en sa charge 
d'une nouvelle maniere. 

On ne cesse de criailler k nos aureilles , comme qui verse- 
roit dans un entonnoir ; et nostre charge , ce h'est que redire 
oe qu'on nous a diet : ie vouldrois qu'il corrigeast cette partie ; 
et que de belle arrivee, selon la portee de I'ame qu'il a en main , 
il oonun^ceast k la mettre sur la montre , luy faisant gouster 
les choses, les choisir, etdiscemer d'elle mesme ; quelquefois 
luy ouvrant chemin , quelquefois Ie luy laissant ouvrir. Ie ne 
veulx pasqu'il invente et parleseul ; ie veulx qu'il cscoute son 
disciple parler A son tour. Socrates, etdepuis Arcesilaus, fai- 
aoientpremierementparlerleurs disciples, et puis ils parloient 
&,eulx * . Obest plenwique 'tis, qui discere volunt , aucloritas eorum , 
qui docent^. II est bon qu'il Ie face trotter devant luy , pour iuger 
de son train , et iuger iusques k quel poinct il se doibt ravaller 
pour s'accommoder k sa force. A faulte de cette proportion , 
nous gastons tout ; et de la s^voir choisir et s'y conduirebien 
mesureement , c'est une des plus ardues bcsongnes que ie 
SQache; etest I'efTect d'une haulteameet bien forte, sea voir 
condescendre k ces allures pua*iles, et les guider. lemarche 
plus seur et plus forme k mont qu'& vaK 

Geulx qui, comme nostre usage porte, entreprennent , 
d'une me«ne le^^n et pareille mesure de conduicte , regenter 



■ D'en titer «m kakWhtmrne qu'un homme sfovant, Mil. iiMo de 4588, fol, 55 
verso, MoolaigDe . en changeant depuii la ooostriictioo , a pris Ie mot rAtuir dans Ie 
sew itaUen. riutcire. J. V. L. 

• DiOfiftni LiucB, IT, S6. C. 

) L*aotorit« de ceiix qui eiiseignrni , niiit souTrnt i oeux qui Teuknl appreodrc 
cic. de Nat, dew., l , 5. 



LIVRE I, CHAPITRE XXV. 153 

plusieurs esprits de 8i di verses mesures et formes ; ce n'est 
pas merveiUe, si en tout un peuple d'enfants ils en rencon- 
trent k peine deux ou trois qui rapportent quelque iuste fruict 
deleur discipline. Qu'il ne luy demande passeulement compte 
des mots de sa lecon , mais du sens et de la substance ; et qu'il 
iuge du proufit qu'il aura faict , non par le tesmoignagc de sa 
memoire , mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre , 
il le luy face mettre en cent visages , et accommoder a autant 
de divers subiects , pour veoir s'il I'a encores bien prins et 
bien faict sien : prenant I'instruction de son progrez, des 
paidagogismes de Platon'. C'est tesmoignage de erudite et 
indigestion , que de regorger la viandecomme on I'a avallee : 
I'estomach n'a pas faict son operation , s'il n'a faict changer 
la ta^on et la forme k ce qu'on luy avoit donne k cuire. Nostre 
ame ne bransle qu'^ credit, liee et contraincte k Tappetit des 
fantasies d'aultruy, serve etcaptiveesoubsl'auctorit^ deleur 
ICQon : on nous a tant assubiectis aux chordes , que nous n'a- 
vons plus de fhmches allures ; nostre vigueur et liberty est 
esteincte : numquam tutelce mcefiunt*. 

le veis pri veement i Pise un honneste homme, mais si aris- 
totelicien que le plus general de ses dogmes est : « Que la 
«< touche et regie de toutes imaginations solides et de toute ve- 
« rit^ , c'est la conformity k la doctrine d'Aristote \ que bors 
« de \ky ce ne sont que chimeres et inanity ; qu'il a tout veu 
« et tout diet : » cette sienne proposition , pour avoir est6 
un pen trop largement et iniquement interpretee, le meit 
aultrefois et teint longtemps en grand acccssoire ^ k Tinquisi- 
tion&Rome. 

Qu'il luy face tout passer par I'estamine , et ne loge rien en 
sa teste par simple auctorit^ et k credit. Les principes d'Aris- 
tote ne luy soient principes , non plus que ceulx des stolciens 
ou epicuriens : qu'on luy propose cette diversity de iugements, 

' Jugeant de ses progres d'apres la mdthode pSdagogique stUvie par Sociule , 
dans les dialogues de PlaUm, LirkriB. 
• lit sont toojoan en tateUe. SiiikQOi , Epist, SS. 
^ En grand accident , en grand danger. C. 



154 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

ii choisira, sll peult; sinon il en dcmeurera en doubte' : 

Cbe ik>n nieo cbe saper, dubbiar m' aggrata * : 

car s'il embrasse les opinions de Xenophon ot de Platen par 
son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les 
siennes : qui suyt un aultre, il ne suyt rien , il ne treuve rien, 
voire il ne cherche rien. Non sumus sub regc; sibiquisquc se v'ln- 
ilicei^. Qu'ilsQache qu'ilsQait, au moins. 11 fault qu'il imboive 
leurs humeurs, non qu'il apprenne leurs preceptes ; et qu'il 
oublie hardiement, s'il vcult, d'ou il les tient, maisqu'il se 
les s^ache approprier. La verity et la raison sont communes a 
un chascun , et ne sont non plus k qui les a dictes premiere- 
ment, qu'A qui les diet aprez : ce n'est non plus selon Platon 
que selon moy, puis que luy et moy I'entendons et veoyons 
de mesme. Lesabeilles pillotent de^jidela les fleurs^ maiselles 
en font aprez le miel , qui est tout leur ^ ce n'est plus thym , 
ny mariolaine : ainsi les pieces empruntees d'aultruy, il les 
transformera ^ confondra pour en faire un ouvrage tout sien, 
k SQavoir son iugement : son institution , son travail et estude 
ne vise qu'i le former. Qu'il cele tout ce dequoy il a este se- 
couru,etneproduisequecequ'il en a faict. Lespilleurs, les 
emprunteurs , mettent en parade leurs bastiments , leurs 
achapts; non pas ce qu'iLs tirent d'aultruy : vous ne veoyez 
pas les espices d'un homme de parlement; vous veoyez les 
alliances qu'il a gaignees , et honneurs k ses enfants : nul no 
met en compte publicque sa recepte *, chascun y met son ac- 
quest. 

Le gaing de nostre estude, c'est en estre devenu meilieur 
et plus sage. C'est, disoit Epicharmus^, I'cntendement qui 

* MonCaigiic jgoutoit ici . ii ti'y a que les fols, rerteint et rctoiut ; mais il a ray<^ 
ensoitc cette addition. N. 

AiisM bleo que sanHr, doater a son mMte. 

Dahtb, Inferno , cant. XI , v. 95. 

1 Nous n'avoDs pas de roi ; que chacun dispose libremcnt de soi-mdme. Simfeori-. . 
Ev^n. SS. 

4 Djus les sitomatct de S. Clbvent d'albxandbik . I. U . el dans Plutaiqfe . r//- 
SoleilUt anhnatium > \). 961. r'd. Paris , 16)4. G. 



\. 



LIVRE I , CHAPITRE XXV. 156 

yeoid et qui oyt ; c'est Tentendement qui approfile tout , qui 
dispose tout , qui agit, qui domine et qui regne ^ toutes aultres 
chosessont aveugles, sourdes et sans ame. Certes, nous le 
rendons servile et couard , pour ne luy laisser la liberty de rien 
faire de soy. Qui demanda iamais k son disciple ce qu-'il luy 
semble de la rhetorique et de la grammaire , de telle ou telle 
sentence de Cicero? on nous les placque en la memoire toutes 
empennees , comme des oracles , oil les lettres et les syllabes 
sont de la substance de la chose. S^avoir par coeur n'est pas 
sc^voir ; c*est tenir ce qu'on a donnc en garde k sa memoire. 
Cequ'ou sQait droictement, on en dispose, sans regarder au 
patron , sans toumer les yeulx vers son livre. Fascheuse suf- 
fisance , qu'une suflSsance pure livresque ! le m'atlends qu'elle 
serve d'omement, non de fondement*, suyvant Tadvis de 
Platon qui diet : « La fermet^ , la foy , la sincerity , estre la 
vraye philosophie ^ les aultres sciences , et qui visent ailleurs, 
n'estre que fard. >» le vouldrois que le Paluel ou Pompee, ces 
beaux danseurs de mon temps , apprinssent des caprioles k 
les veoir seulement faire, sans nous bouger de nos places^ 
comme ceulx cy veulent instruire nostre entendement, sans 
Tesbranler : ou qu'on nous apprinst-S manier un cheval, ou 
une picque, ou un luth, ou la voix, sans nous y exercer; 
comme ceulx cy nous veulent apprendre ibien iuger elk bien 
parler, sans nousexercer a parler ny k iuger. Or, a cet ap- 
prentissage, tout ce qui se presente k nos yeulx sert de livre 
suffisant : la malice d'un page j la sottise d'un valet, un propos 
de table , ce sont autant de nouvelles matieres. 

Acette cause, le commerce des horames y est merveilicuse- 
ment propre , et la visite des pals estrangiers : non pour en 
rapporter seulement , k la mode de nostre noblesse frangoise, 
combien de pas a Santa Roionda ' , ou la richesse des calessons 
de la signora Livia ; ou , comme d'aultres , combien le visage 
de Neron, de quelque vieille ruyne de li, est plus long ou 
plus large que celuy de quelque pareille medaille ; mais pour 
en rapporter principalement les humeurs de ces nations et 

' C'est Tancien pantheon , qu'Agrippa fit bdtir tons Ic r^c d'Augiittc. C. 



156 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

leurs fafons, et pour frotter et limer nostre cervolle centre 
celled'aultruy. le vouldrois qu'on commenceast k le promener 
dez sa tendre enfance ; et premiereinent , pour fairc d'une 
pierre deux coups , par les nations voysines ou le langage est 
plus esloingne du nostre , et auquel , si vous ne la formez de 
bonne heure , la langue ne se peutt plier. 

Aussi bien est ce une opinion receue d'un chascun , que 
ce n'est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses pa- 
rents : cette amour naturelle les attendrit trop et relasche , 
voire les plus sages ; its ne sont capables ny de chastier ses 
faultes , ny de le veoir nourry grossierement comme il fault 
et hazardeusement; ils ne le sgauroient soufTrir revenir suant 
et pouldreux de son exercice, boire cliauld, boire froid, ny 
le veoir sur un cheval rebours , ny contre un rude tireur le 
floret au poing,ou la premiere harquebuse.Car il n'y aremede : 
qui en veult faire un homme de bien , sans doubte il ne Ic 
feult espargner en cette ieunesse ; et fault souvent chocquer 
les regies de la medecine : 

yitamqoe sob dio , et trepidb agat 
lardMif '. 

Ce n*est pasaasez de luy roidir Tame ; il luy fault aussi roidir 
les muscles : elle est trop pressee , si elle n*est secondee -, et a 
trop k faire de, seule , foumir k deux offices. le s^is combien 
ahanne * la mienne en compaignie d*un corps si tendre , si 
sensible , qui se laisse si fort aller sur elle ^ et apperceois sou- 
vent , en ma le^on ', qu'en leurs escripts mes maistres font 
valoir, pour magnanimity et force de courage , des exemplcs 
qui tiennent volontiers plus de I'espessissure de la peau et 
duret6 des os. 

I'ay veu des hommes , des femmes et des enfants ainsi nays , 
qu'une bastonnade leur est moins qu'a moy une chiquenaude ; 
qui ne remuent ny langue ny sourcil aux coups qu'on leur 
donne : quand les athletes contrefont les philosophes en pa- 

> QuU D'ait de toit que ledd , qa'il viveau mUieudes alanncs. Hob. , Od, Ul, % 5. 
a Souffre , fatigue. C. 

> Pan* mes lectun,^, C. 



LIVRE I, CHAPITRE XXV. 157 

tience , c'est plustost vigueur de nerfis que de coeur. Or, Tac- 
coustuinance k porter le travail est accoustumance k porter la 
douleur : labor callum obducit doloti '. II le fault rompre k la 
peine et aspret^ des exercices , pour le dresser k la peine et 
aspret^ de la dislocation , de la cholique , du cautere , et de la 
geaule aussi et de la torture ; car de ces dernieres icy, encores 
peult il estre en prinse, qui regardent les bons, selon le temps, 
comme les meschants : nous en sommes a Tespreuve ; qui- 
conque combat les loix , menace les plus gents de bien d'es- 
courgees et de la chorde. 

Et puis , I'auctorit^ du gouvemeur, qui doibt estre souve- 
raine sur luy, s'interrompt et s'empesche par la presence des 
parents : ioinct que ce respect que la famille luy porte , la co- 
gnoissance des moyens et grandeurs de sa maison , ce ne sont 
pas , a mon opinion , legleres incommoditez en cet aage. 

En cette eschole du commerce des hommes , i'ay souvent 
remarque ce vice , qu'au lieu de prendre cognoissance d'aul- 
truy, nous ne travaillons qu'k la donner de nous , et sommes 
plus en peine de debiter nostre marchandise , que d'en acque- 
rir de nouvelle : le silence et la modestie sont qualitez tres- 
commodes k la conversation. On dressera cet enfant k estre 
espargnant et mesnagier de sa sullisance , quand il I'aura ac- 
quisc ; ^ ne se formalizer point des sottises et fables qui se 
diront en sa presence : car c'est une incivile importunity de 
chocquer tout ce qui n'est pas de nostre appetit. Qu'il se con- 
tente de se corriger soy mesme , et ne semble pas reprocher 
k aultruy tout ce qu'il refuse k faire , ny contraster aux moeurs 
publicques : Licet sapere sine pampa, sine invidia\ Fuye ces 
images regenteuses et inciviles , et cette puerile ambition de 
vouloir paroistre plus fin , pour estre aultre •, et , comme si ce 
feust marchandise malaysee que reprehensions et nouvelletez , 
vouloir tirer de \k nom de quelqne peculiere valeur. Comme 
il n'afliert qu'aux grands poetes d'user des licences de Tart , 
aussi n'est il supportable qu'aux grandes ames et illustres de 

< Le (ravail Tons endurcit k la douleur. Cicti. , Tusc. QncuL, n , 18. 
i On pcut £trc sa^ sans <^clat , sans orgnell. SEniQOE, EpitL 105. 



158 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

se privilegier au dessus de la coustume. Si quid' Socraits aui 
AriiUppui contra nwrem et consueludincm feceruni; ideni nbi 
ke arkiirdur (kax : magnis enim t//i el divmis bonis hone /iceit- 
fiam aaequebantwr '. On luy apprendra de n'entrer en discours 
ctoontestation , que Ik oil il verra un champion digne de sa 
hijcte ; et V 14 mesme , k n'employer pas touts les tours qui luy 
peuvent servir, mais ceulx \k seulement qui luy peuvent le 
plus servir. Qu'on le rende delicat au chois et triage de ses rai- 
sons, et aymant la pertinence , et par consequent la briefVete. 
Qu'on rinstruise sur tout k se rendre et k quitter les armes a 
la verite tout aussitost qu'il I'appercevra , soit qu'elle naisse 
ez mains de son adversaire , soit qu'elle naisse en luy mesme 
par quelque radvisement : car il ne sera pas mis en chaise pour 
dire un roolle prescript ; il n'est engage k aulcune cause , que 
parcc qu'il I'appreuve ; ny ne sera du mestier ou se vend k purs 
deniers comptants la liberty de se pouvoir repentir et reco- 
gnoistre : neque, ul omnia, quce prwscrtpla et bnperata stnt , de- 
fendat, necessitate tdla cogitur \ 

Si son gouverneur tient de mon humeur, il luy formera la 
volonte k estre tresloyal serviteur de son prince , et tresaffec- 
tionn6 et trescourageux ; mais il luy refroidira I'envie de s'y 
attacher aultrement que par un debvoir publicque. Oultre 
plusieurs aultres inconvenients qui blecent nostre iiberte par 
oes obligations parUculieres , le iugement d'un homroe gage 
et achett6 , ou il est moins entier et moins libre , ou il est ta- 
ch^ et d'imprudence et d'ingratitude. Un pur courtisan nc 
peult avoir ny loy ny volonte de dire et penser que favorable- 
ment d*un maistre qui , parmi tant de milliers d'aultres su- 
iects , I'a choisi pour le nourrir et eslever de sa main ; cette 
&veur et utility corrompent, non sans quelque raison, 
sa franchise, et I'esbloulssent : pourtant veoid on coustumie- 



* Si Arislippe oa Socrale d*ouI pas toujoun respecte les coulames et les iiMnin de 
leur pays, ce aeroit une erreur de croire que vous puiasiez les imiter. Leur mMte 
transoendant et presqae di?ia antorisoit cette Hl)ert^. Cic, tie Offk,, 1 , 41. 

• Nolle D^cessit^ ne Tobligc de d^ndre tout ce qu*on Toudroit imp^rieusement iui 
prescrire. Cic. « Acad» . II , S. 



LIVRE I, CHAPITRE XXV. 159 

rement it iangage de ces gents la divers k tout aultre langage 
en un estat, et de peu de foy en telle matiere. 

Que sa conscience et sa vertu reluiscnt en son parler, et 
o'ayentque la raison pour conduicte. Qu'on luy face entendre 
que de confesser la faulte qu'il descouvrira en son propre dis* 
cours , encores qu'elle ne soit apperceue que par luy, c'est un 
eflfect de iugement et de sineerite , qui sont les principales 
parlies qu'il cherche ; que Topiniastrer et contester sont qua- 
litez communes , plus apparentes aux plus basses ames -, que 
se r*adviser et se corriger, abandonner un mauvais party sur 
le cours de son ardeur, ce sont qualitcz rares , fortes et philo- 
sophiques. On Tadyertira , estant en compaignie , d'avoir Ics 
yeulx par tout ; car ie treuve que les premie's sieges sont com- 
munement saisis par les hommes moins capables , et que les 
grandeurs de fortune ne se treuvent gueres meslees ila sufli- 
sance : i'ai veu , cependant qu'on s*entretenoit au bault bout 
d'une table de la beaute d'une tapisserie ou du goust de la 
malYoisie , se perdre bcaucoup de beaux traicts a Taultre bout. 
II sondera la portee d'un cbascun : un bouvier, un masson , 
un passant , il fault tout mettre en besongne , et emprunter 
cbascun selon sa roarchandise , car tout sert en mesnage ; la 
sottise mesme et foyblesse d'aultruy luy sera instruction : k 
oontrerooler les graces et faQons d'un cbascun , il s'engendrera 
envie des bonnes , et mespris des mauvaises. 

Qu'on luy mette en fantasie une honneste curiosite de s'en- 
querir de touteschoses : tout ce qu'il y aura de singuKer au- 
tour de luy, il le verra; un bastiment, une fontaine, nn 
honune, le lieu d'une battaille ancienne, le passage de Cesar 
ou de Charlemaigne ; 

QiMi Mliit sif lenta gela , qitte patris ab aesta ; 
Venlotin Italiam qais bene Tela ferat* ; 

il s'enquerra des moeurs , des moyens et des alliances de ce 
prince , et de celuy U : c^ sont choses tresplaisantes k appren- 
dre , et tresutiles k SQavoir . 

> QueUcoootrtefsten9>anileparlefroii],oabriUteparlc toleil; quel Teot pro- 
pice pooaK let Taliteam en lialie. Piopncr, IV, 5, S8. 



160 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

En celte practiqcie des hommes, i'entends y oomprendre , 
et principalement , ceux qui ne vivent qu'en la memoire des 
livres : il practiquera , par le moyen des histoires , ces grandes 
ames des meilleurs siecles. C'est un vain estude , qui veult ; 
mais qui veult aussi , c'est un estude de (hiict inestimable , et 
le seul estude , comme diet Platon % que les Lacedemoniens 
eiissent reserv6 k leur part. Quel proufit ne fera il , en cette 
pari li , ji la lecture des vies de nostre Plutarque? Mais que 
mon guide se souvienne ou vise sa charge ; et qu'il n'imprime 
pas tant k son disciple la date de la ruyne dc Carthage , que 
les mocurs de Hannibal et de Scipion ; ny tant ou mourut Mar- 
ccllus , que pourquoy il feut indigne de son debvoir qu'il 
mourust \k. Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires qix'k 
en iuger. C'est k mon gr^ , entre toutes , la matiere k laquelle 
nos esprits s'appliquent de plus diverse mesure : i'ay leu en 
Tite Live cent choses que tei n'y a pas leu ; Plutarque y en a 
leu cent , oultre ce que i'y ay sceu lire , et a I'adventure oultre 
ce que Taucteur y avoit mis : k d'aulcuns , c'est un pur estude 
grammairien; k d'aultres, I'anatomiede la philosophic, par 
laquelle les plus abstruses parties de nostre nature se pene- 
trent. II y a dans Plutarque beaucoup de discours estendus 
tresdignes d'estre sceus; car, k mon gr6 , c'est le maistre ou- 
vrier de telle besongne \ mais il y en a mille qu'il n'a que 
touchez simplement : il guigne seulement du doigt par ou 
nous irons, s'il nous plaist; et se contente quelquefois de ne 
donner qu'une attaincte dans le plus vif d'un propos. II les 
fault arracher de Ik, et mettre en place marcbande : comme 
ce sien mot% « Que les habitants d'Asie servoient k un seul , 
pour ne sgavoir prononcer une seule syllabe , qui est , Non , » 
donna pent estre la matiere et I'occasion k La fioetic de sa 
Servitude volontaire. Cela mesme de luy veoir trier une 
legiere action , en la vie d'un homme , ou un mot, qui semble 
ne porter pas cela , c'est un discours. C'est dommage que les 
gents d'entendement ayment tant la briefvet^ : sans doubte 

> atppUts Major, Mit. d*Henri BMkoiie, t m , p. 249. C. 

• Dans son traits de la Mauvaite AoRte, cii«|k 7, de la tradoctioo d'Amyot C. 



UVRE I, CHAPITRE XXV. 161 

leuT reputation en vault mieftilx ^ mais nous en valons moins. 
Plutarque ayme mieulx que nous le vantions de son iuge- 
ment , que de son sQavoir ; il ayme mieulx nous laisser desir 
de soy, que satiet6 : il sQavoit qu'ez choses bonnes mesme on 
peult trop dire ; et que Alexandridas reprocha iustement k ce- 
luy qui tenoit aux Ephores des bons propos , mais trop longs : 
« O estrangier, tu dis ce qu'il fault aultrement qu'il ne fault >.» 
Ceulx qui ont le corps graile, le grossissent d'embourrures ; 
eeulx qui ont la matiere exile , Tenflent de paroles. 

II se tire une merveilleuse clart^ , pour le iugement hu- 
main , de la frequentation du monde : nous sommes touts 
contraincts et amoncelez en nous, et avons la veue raccourcie 
k la longueur de nostre nez. On demandoit k Socrates d'oili il 
estoit : il ne respondit pas, d'Athenes-, mais, du monde » : luy 
qui avoit I'imagination plus pleine et plus estendue, embra»- 
soit Vunivers comme sa ville, iectoit ses cognoissances, sa so- 
ciety et sesafiections k tout le genre humain -, non pas comme 
nous, qui ne regardons que soubs nous^ Quand les vignes 
gelent en mon village , mon presbtre en argumente Tire de 
Dieu sur la race humaine, et iuge que la pepie en tienne desia 
les Cannibales. A veoir nos guerres civiles , qui ne crie que 
cette machine sebouleverse, et que le iour du iugement nous 
prend aU collet? sans s'adviser que plusieurs pires choses se 
sont veues, et que les dix mille parts du monde ne laissent 
pas de galler le bon temps ce pendant : moy , selon leur li- 
cence et impunite, admire de les veoir si doulces et moUes. 
A qui il gresle sur la teste, tout I'hemisphere semble estre en 
tempeste et orage; et disoit le Savolard , que « Si ce sot de roy 
de France eust sceu bien conduire sa fortune, il estoit homme 
pour devenir maistre d'hostel de son due : » son imagination 
ne concevoit aultre plus eslevee grandeur que celle de son 
maistre. Nous sommes insensiblement touts en cette erreur : 

* PLUTiBQCB, /ipophthegmei de§ Ladddmoniens, C. 

• CicKKON , Tuse. , V , S7 ; Plotabqub , de I'ExU , chap. 4. C. 

3 L'^tion de 1588 , fol. 58, porte gu'd new pktfi , lecoD que Kontaigne a efbctSo 
^im Teiemplairc conig^ de m ODain. N. 

To«Bl. ** 



16i ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

enreur de grande suitte et preittdice. Mais qui se presente 
comme dans un tableau cette grande image de nostre mere na- 
ture en son entiere maiest6 ; qui lit en son visage une si ge- 
nerate et constante variety ; qui se remarque \k dedans, et non 
soy, mais tout un royaume, conmie un traict d*une poincte 
tresdelicate , celuy \k seul estime les Glioses selon leur iuste 
grandeur. 

Ge grand monde , que les uns multiplient encores conmie 
especes soubs un genre, c'est le mirouer ou il nous fault re- 
garder , pour nous cognoistre de bon biais. Sonmfie, ie veulx 
que ce soit le livre de mon escbolier. Tant dliumeurs , de 
sectes , de iugements , d'opinions , de loix et de coustumes , 
nous apprennent k iuger sainement des nostres, et apprennent 
nostre iugement k recognoistre son imperfection et sa natu- 
reile foiblesse ; qui n'est pas un legier apprentissage : tant de 
remuements d'estat et cbangements de fortune publicque 
nous instruisent k ne faire pas grand miracle de la nostre : 
tantde noms, tant de victoires etconquestes ensepvelies soubs 
Toubliance, rendent ridicule I'esperance d'eterniser nostre 
nom par la prinse de dix argoulets et d'un pouiller « qui n'est 
cogneu que de sa cheute : Torgueil et la fiert^ de tant de 
pompes estrangieres, la maiest6 si enflee de tant de courts et 
de grandeurs, nous fermit et asseure la veue k soustenir Tesclat 
des nostres , sans ciller les yeulx : tant de milliasses d'hom- 
mes enterrez avant nous, nous encouragent k ne craindre 
d'aller trouver si bonne compaignie en Taultre monde ; ainsi 
du reste. Nostre vie , disoit Pythagoras % retire ^ k la grande 
et populeuse assemblee des ieux olympiques : les uns s'y 
exereent le corps, pour en acquerir la gloire des ieux ; d'aul- 
tres y portent des marcbandises k vendre, pour le gaing : il en 
est, et qui ne sont pas les pires, lesquels n'y cherchent aultre 

> De dix cMUfs soldait et d*un poulailler. — - Les argouiets ^toieot des arquebu- 
siers k chevil ; et comme ils n'^toient pas considerables en comparaisoo des autres ca- 
Ttliera , on a dit on (n-gotdet poor un bonune de ndant MtiiAGB. 

• CiGKBOii, Tuscui. , V , 8. Ronsieau , dans Virnile , Ii>. iv , paroti transcrire ce 
passage d'aprts les Essait. J. v. L. 

s ReUrer d, ressembler. Micor. 



LIVRE I , CHAPITRE XXV. 163 

fruict que de regarder comment et powrquoy chasque chose 
se faict^ et estre spectateurs de la viedes aultres hommes, pour 
en iuger, et regler la leur. 

Aux exemples se pourront proprement assortir touts les 
plus prouCitables discours de la philosophic, k laquelle se doib^ 
vent toucher les actions humaines comme a leur regie. On 
luy dira , 

Quid fos optaro, quid asper 
Utile nommiis babet; patriffi caritqne propiDqiiiB 
QoaDtuni elargiri deoeat : quern te Dent esse 
Jussit, et hmnaDa qua parte locatus es io re; 
Qajd snmus, ant quidnam ficturl gignimor.... ' 

que c'est que SQavoir et ignorer, qui doibt estre le but de I'es- 
tude-, que c'est que vaillancc, temperance, et iustice; ce 
qu'il y a i dire entre Tambition et Tavarice , la servitude et 
la subiection , la licence et la liberty ^ k quelles marques on 
cognoist le vray et solide contentement ; iusques oil il bult 
craindre la mort , la douleur et la honte ; 

Et quo quemque modo ftigiatque feratque laborem *; 

quels ressorts nous meuvent, et le moyen de tant de divers 
bransles en nous .- car il me semble que les premiers discours 
dequoy on luy doibt abruver I'entendement , ce doibvent 
estre ceulx qui reglent ses moeurs et son sens *, qui luy appren-^ 
dront i se cognoistre , et k scavoir bien mourir et bien vivre. 
Entre les arts liberaux, commenceons par Tart qui nous faict 
Hbres : elles ' servent toutes voirement en quelque maniere k 
rinstruction de nostre vie et k son usage, comme toutes aultres 
choses y servent en quelque maniere aussi ; mais choisissons 

I Ce qn'oo pent desirer ; k qaoi doit servir I'argeDt ; ce qo'on doit taire ponr sa pa* 
trie et m tuniUe ; oe que Dien a Toala que I'bomine f At sur la teire , et quel niDg il 
lol a assigii^ dans le moude ;ce que noot sommes , et dans quel dessein U nous adonn^ 
rUre. PiB8i,m,09. 

* Et comoient nous deTons Writer ou supporter les peines. Vimg. , tnUde , in , 4M. 

3 On a d^Ja vu que Montaigne emploie ie mot art au C^mioin ; mais aprte avoir dit 
les arU liberaux , il est surprenaat qn'il rait touIu faire Mminin. Il est certain qu'on 
trouTeici elies dans les plus anciennes ^tions. La pensteestdeSiiiriQUi, Epist- 
M. C. 



164 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

celle qui y sert directement et professoircment. Si nous s^a- 
vions restreindre les appartenances de nostre vie k leurs ius- 
ieset naturels limites, nous trouverions que la meilleure part 
des sciences qui sont en usage est hors de nostre usage ^ et en 
celles mesmes qui le sont, qu'il y a des estendues et enfon- 
ceures tresinutiles que nous ferions mieulx de laisser ia ^ et, 
suyvant institution de Socrates', bomer le cours de nostre 
estude en icelles oi!i fault Futility : 

Sapereaude, 
iDcipe : yifeiidi recte qui prorogat horam , 
Rosticiu eupectat , dom defluat amnis ; at ille 
Labitur, et labetor in omne Tolobilis a??iiiD *. 

C'est une grande simple^se d'apprendre k nos enrants , 

Quid moyeant Pisces, animosaqoe signa Leonis, 
Lotus et Hesperia quid Capricornus aqua ' ; 

la science des astres et le mouvement de la huicliesme sphere^ 
avant que les leurs propres : 

Tc nXecacTiffffC mdfiot ; 

Anaximenes escrivant 4 Pythagoras ^ : « De quel sens puis ie 
m'amuser au secret des estoiles , ayant la mort ou la servi- 
tude tousiours presente aux yeulx? »» car lors les roys de 
Perse preparoient la guerre contre son pais. Chascun doibt 
dire ainsin : « Estant battud'ambition, d'avarice, de temerite, 
de superstition, et ayant au dedans tels aultres ennemis de la 
vie, iray ie songerau bransle du monde? » 

Aprez qu'on luy aura apprins ce qui sert a le faire plus sage 
et meilleur, on Tentretiendra que c'est que logique, physique, 

' I>iOGfciii Laesci , Fie de SocraU , II , SI. C. 

> Ose 6tre TcrtDeax ; commeQce : diffl^rer de nigler sa conduite , c'est imiter U 
simplicity dn voyageur qui , trouvant un flcuvc sur son chemin , attend qu*il aoit 
€coa\i ; le fleuTC coule , et coulera ^ternellement. IIor. , Epist. , II , 1 , 40. 

3 Quelle est I'inflnence des Poissons , dn Lion enflamm^ , et du Capricorne qni se 
ptonge dans la mer ocddentale. Pioperce, IV, I, 89. 

4 Que m'importent les PltHades , ou les ^toiles du BouTier ? An ica. , Od, XVII . 40. 

5 DlOOfcRB LiERCE . II . 4. C. 



UVRE I, CHAPITRE XXV. 165 

geometrie , rhetorique \ et la science qu'il choisira , ayant 
desia le iugement form^, il en viendra bientost k bout. Sa le- 
gon sefera tantost par devis, tantost par livre: tantost son 
gouveraeur luy fournira de I'aucteur mesme , propre k cette 
fin de son institution; tantost il luy en donnera la moelle et 
la substance toute maschee -, et si de soy mesme il n'est assez 
familier des livres pour y trouver tant de beaux discours qui 
y sont , pour reflect de son desseing , on luy pourra ioindre 
quelque homme de lettres qui k chaque besoing fournisse les 
munitions qu'il fauldra, poiu* lesdistribuer et dispenser k son 
nourrisson. Et que cette leQon ne soit plus aysee et naturelle 
que celle de Qaza % qui y peult faire double? Ce sont la pre- 
ceptes espineux et mal plaisants , et des mots vains et descharr 
nez, ou il n'y a point de prinse, rien qui vous esveille Tesprit : 
en cette cy Tame treuve ou mordre, et od se paistre. Ce fruict 
est plus grand sans comparaison, et si sera plustost meury. 

C'est grand cas que les choses en soyent \k en nostre siecle, 
que la philosophic soit, iusques aux gents d'entendement, un 
nom vain et fantastique, qui se treuve de nul usage et de nul 
prix, par opinion et par eflfect. le croy que ces ergotismes en 
sont cause , qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la 
peindre inaccessible aux enfants, et d'un visage renfh)ngn6, 
sourcilleux et terrible : qui me Ta masquee de ce faulx vi- 
sage, paslc et hideux? II n'est rien plus gay, plus gaillard , 
plus enioue , et k pen que ie ne die foUastre ; elle ne presche 
que festeet bon temps : unemine tristeettransiemontreque 
ce n'est pas 14 son giste. Demetrius le grammairien* rencon- 
trant, dans le temple deDelphes, une troupe de philosophes 
assis ensemble, il leur diet : « Ou ie me trompe, ou , k vous 
veoir la contenance si paisible et si gaye, vous n'estes pas en 
grand discours entre vous : >» k quoy Tun d'eux , Heracleon 
le Megarien, respondil : « G'est k faire k ceulx qui cherchent 

* Savant du quinzi^e siide q^ k Theflsalonique , qui pasia en Italic avec pliuieura 
autres savants de la Grixe. 11 est anteur d'lme grammaire grecque , un pcu obscure 
pour les coinmeocants. C. 

> PlutabquIi des oracles qui ont cess6^ c. 5. c. 



166 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

si le futiir du verbe pdXkbi > a double I , ou qui cherchent la 
derivatkm des oomparatib x*(f^^ ^^ ^tcov * , et des superla- 
tift x^P*^^^ ^t ^7rioToy ^ ^ qu'U fault rider le front s'entrete- 
nant de leur science : mais quant aux discours de la philoso- 
pbie, ils ont accoustumd d'esgayer et resiouir ceulx qui les 
traictent , non les renfrt)ngner et contrister. *» 

Depreodas animi tormeDta latentis ia aegro 
Gorpore; depreodas et gaodia : sumit atmnique 
Inde baMtmn laeies^. 

L'ame qui loge la philosophic doibt, par sa sant^, rendre sain 
encores le corps : elle doibt faire luire iusques au dehors son 
repos et son aise^ doibt former k son moule le port exterieur, 
et Tarmer, par consequent, d'une gratieuse flerti, d'un main- 
tien actif et alaigre, et d'une contenance contente et de- 
bonnaire. La plus expres^e marque de la sagesse , c'est une 
esioulssance constante ; son estat est, comme des choses au 
dessus de la lune, tousiours serein : c'est Baroco eiBaralipton^ 
qui rendent leurs supposts ainsi croltcz et enAimez ; ce n'est 
pas elle : ils ne la cognoissent que par ouyr dire. Comment? 
elle faict estat de sereiner les tempestes de Tame , et d'ap- 
prendre la faim et les fiebvres a rire , non par quelques epi- 
cycles imaginaires , mais par raisons naturelles et palpables : 

* haXka y Umctr, dODtle ftitnr tait^«>w. E. J. 

* C*est-A-dire, qui chercbent d*ou d^Tentles oomparatifo x^'/^ov et ^^rcov . pejus 
et meHus , comparatifi neutras , I'lm de xM<^$t ^n^t^^cut^ et noD pas de xaixbi , mau- 
itaisi raotre Trai posUlf qoisert de coipparaur^ iyaiB^i. B. J. 

3 XtipiTtov et y8i>r(9Tov, pes«tmtimetop(<mtim, superlaiib neutres d^riv^des 
mtaies primltifs. C'est ainsi qu'en latin pfjor el pesshnus , mtlior et opthnus , set- 
Tent de comparatiii et de laperiatifi . les deux premiers k mains , les denx autres k 
bonus , et n*en d^rent pas. E. J. 

4 Les toormeDts d'un esprit inqaiet percent k Kext^riear aossi bien qne la Joie ; le 
▼isage r^fl^chit ces diyerses affections de l'ame. Jutinal . IX . 18. 

5 Denx tennes de Tandenne loglqne soolastlqae : 

Barbara . ctlarent , darH , ferto , baraUpUm , 
Calantoi , dmbiU$ , fapnmo , /HMMmonm , 
Cemr^yt .am t Hr§ §,f9iUmo,baraeo, darapU^ 
f^/ajvKw, di*am4ty dalMf , boeardo^ feriton, 

Ces dii-oeaf roots liictices exprimoient les dix-nenf formes du syllogisme. J. V. L. 



UVRE I , CHAPITRE XXV. 167 

elle a pour son but la vertu, qui n'est pas , comme diet I'es* 
chole, plantee k la teste d'un mont coup^ , rabotteux et inac- 
cessible : ceulx qui Font approchee la tiennent , au rebours, 
logee dans une belle plaine fertile et fleurissante , d'oi!i elle 
veoid bien soubs soy toutes choses ; ma is si peult on y arriver, 
qui en s^it I'addresse, par des routes ombrageuses, gazcn- 
nees et doux fleurantes , plaisamment , et d'une pente fecile 
et polie , comme est celle des voultes celestes. Pour n'avoir 
hant^ cette vertu supreme , belle , triumphante , amoureuse , 
delicieuse pareillement et courageuse , ennemie professe et 
irreconciliable d'aigreur , de desplaisir , de crainte et de con- 
traincte , ayant pour guide nature , fortune et volupte pour 
compaignes^ iis sont allez, selon leur foiblesse, feindre cette 
sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, 
et la placer sur un rochier k Tescart, emniy des ronces; fan- 
tosme k estonner les gents. 

Mon gouvemeur, qui cognoist debvoir remplir la volont6 
de son disciple autant ou plus d'affection que de reverence 
en vers la vertu , luy s^aura dire que les poetes ' suyvent les 
humeurs communes ; et luy faire toucher au doigt que les 
dieux ont mis plustost la sueur aux advenues des cabinets de 
Venus, que de Pallas. £t, quand il commencera de se sentir , 
luy presentant Bradamante, ou Angelique% pour maistresse 
k iouyr •, et d'une beauts nalfve , active , genereuse , non hom- 
masse, mais virile, au prix d'une beauts molle, affettee , deli- 
cate, artificielle ^ I'une travestie en garson , coiflfee d'un mo- 
rion luisant; I'aultre vestue en garse^ coiffee d'un attiflfet 
emperl^ : il iugera masle son amour mesme , s'il choisit tout 
diversement k cet eCTemin^ pasteur de Phrygie. 

II luy fera cette nouvelle legon : Que le prix et haulteur de 
la vraye vertu est en la facility , utility et plaisir de son exei> 
cice ; si esloingn^ de difficult^ , que les enfants y peuvent 
comme les hommes , les simples comme les subtils. Le regie- 

* HUIODE , Efly. x»l ii/bt., V. S87. J. V. L. 
> DeujL heroines du po^e de TArioate. C. 
i EnjeunefUie. E. J. 



168 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

ment, c'est son util , non pas la force. Socrates , son premier 
migDon, quitte k escient sa force , pour glisser en la nalf^ete 
et aysance de sonprogrez. Cest la mere nourrice des plaisirs 
humains : en les rendant iustes , elle les rend seurs et purs -, 
les moderanty elle les tient en haleine et en appetit ; retran- 
chant ceulx qu'elle reftise , elle nous aiguise envcrs ceulx 
qu'elle nous laisse -, et nous laisse abondammen t touts ceulx que 
yeult nature , et iusques k la satiety, sinon iusques k la lassete, 
matemellement : si d'adventure nous ne voulonsdire que le 
regime qui arreste le beuveur avant I'y vresse , le mangeur 
avant la erudite, le paillard avant la pelade, soit ennemy de nos 
plaisirs. Si la fortune conunune luy fault , elle luy eschappe >, 
ou elles'en passe, et s'en forge une auitre toute sienne, non 
plus flottante et roulante. Elle sgait estre rictie , et puissante , 
et sgavante, et coucher en des matelats musquez*^ elle aime la 
vie, elle aime la beauts, et la gloire, et la sant6 : mais son of- 
Oce propre et particulier, c'est sgavoir user de ces biens Ik re- 
gleement, et les sgavoir perdre constamment ; oflice bien plus 
noble qu'aspre , sans lequel tout cours de vie est desnature, 
turbulent et diflbrme , et y peult on iustement attacher ces 
escueils , ces halliers , et ces monstres. 

Si ce disciple se rencontre de si diverse condition, qu'il ayme 
mieulx ouyr une fable, que la narration d'un beau voyage , ou 
un sage propos, quand il Tentendra; qui, an son du tabourin 
qui arme la ieune ardeur de ses compaignons, se destourne a 
un auitre qui Tappelleauieu des battelcurs ; qui, par souhait, 
ne treuve plus plaisant et plus doulx revenir pouldreux et vie- 
torieux d'un combat, que de la paulme ou du bal, avecques 
le prix de cet exercice : ie n'y treuve auitre remede, sinon * 

• 

■ C'cstrk^re , la vertu te tUrobt d ^influence de la fortune commune , ou mfme 
ejtte a'en impure Umt-^foit , et se forge une autre fortune que la tienne , etc. Lkf.... 

■ L'Mittun de IMS portc i Je n*y treuve auitre remede sinon que de bonne heure 
tOH fjouvemeur I'ettrangte , s*it est sans tesmoingsj ou qu'on le mette pastissier 
dans , etc. Et en note : t Ce passage trte remarquable ne sc trouTC dans aactine Edi- 
tion des Essaisi raais il est ^crit de la main de Montaigne k la marge de rexemplaire 
qn'il a comg<$... ■ N. — Si ce passage , en effet ti^ remarquable, ne se trouTe point 
dans les anciennes Mitions . c'est que sans doutc il nc fut point conserve par Mob- 



LITRE I, CHAPITRE XXV. 169 

qu'on le mette pastissier dans quelque bonne ville, feust il fils 
d'unduc \ suyvant le precepte de Platon, « Qu'il fault colloquer 
lesenfants, non selon les facultez de leur pere, mais selon 
les facultez de leur ame. » 

Puisque la philosophie est celle qui nous instruit k vi>Te , et 
que Tenfance y a sa le^on comme les aultres aages , pourquoy 
ne la lay communique Ion ? 

Udmn et molle lotam est; none nunc properandus, et acri 
Flngendiif sine One rota > ? 

On nous apprend k vivre quand la vie est passee. Cent escho- 
liers ont prins la verole , avant que d'estre arrivez k leur le^on 
d'Aristote, De la temperance. Cicero disoit» que, quand il 
vivroit la vie de deux hommes, il ne prendroit pas le loisir 
d'estudier les poetes lyriques-, et ie treuve ces ergotistes plus 
tristement encores inutiles. Nostre enfant estbien plus presse : 
il ne doibt au paidagogisme que les premiers quinze ou seize 
ansde sa vie^ le demourant est deu k Taction. Employons un 
temps si court aux instructions necessaires. Ce sont abus : 
ostez toutes ces subtilitez espineusesde la dialectique , dequoy 
nostre vie ne se peult amender; prenez les simples discours 
de la philosophie , sgachez les choisir et traicter a poinct : ils 
sont plus aysez k concevoir qu'un contede Boccace ; un enfant 
en est capable au partir de la nourrice, beaucoup mieulx que 
d*apprendre k lire ou escrire. La philosophie a des discours 
pour la naissance des hommes , comme pour la decrepitude. 
Ie suis de I'advis de Plutarque , qu'Aristote n'amusa pas 

taigoe, doDt Tesprit ^toit trop icliM ponr ne pas reconnoitre . aprte quelques r^ 
flexions , les abas horribles que produiroit Tosage d'nn tel remide. Cette suppression 
est une nooyelle preuye que le manuscrit public par mademoiselle de Gonrnay est 
post^rieur aux annotations Sorites par Montaigne sur I'exemplaire de I'^iUon de 4588, 
que M. Naigeon a suivl. Lbp.... 

■ L'argile est encore molle et humide : vite, hAtons-nous , el . sans perdre un In- 
stant , bQonnons-la sur la roue. Perse, 111, 33. 

> Dans un passage cit^ par S^n^que , Efrist. 49, M. Mai a placid ce fragment parmi 
ceux du quatrieme Uvre de la R^fmblique, Yoy. noire edition de Cic^ron , tome XXIX, 
p. 354. La reflexion suivante est aussi de Sdn^ue : Eodem modo dialecticos j ttisiiu* 
inepti sunt. J. V. L. 



170 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

tant son grand disciple k rartifice de composer syllogismes , 
ou aux principes de geometric , comme k Tinstruire des bons 
preceptes touchant la vaillance , prouesse , la magnanimity et 
temperance, et Tasseurance de ne rien craindre ; et, avecques 
cette munition , il Tenvoya encores enbnt subiuguer I'empire 
du monde k tout trente mille hommes de pied , quatre mille 
chevaulx , et quarante-deux mille escus seulement. Les aul- 
tres arts et sciences , diet il , Alexandre les honoroit bien , et 
louoit leur excellence et gentillesse; mais, pour plaisir qu*il 
y prinsl , il n'estoit pas facile k se laisser surprendre a Tafiec- 
tion de les vouloir exercer. 

Pedte bine, iofeiMsqiie teiiesqiie , 
Finen animo certain , nuteritqiie fiatica canb *. 

C'est ce que diet Epicurus au commencement de sa letlre k 
Meniceus : « Ny le plus ieune refuye k philosopher, ny le plus 
vieil s'y lasse». »» Qui faict aultrement, il semble dire, ou qu'il 
n'est pas encores saison d'heureusement vivre, ou qu'il n'en 
est plus saison. Pour tout cecy , ie ne veulx pas qu'on empri- 
sonne ce garson ; ie ne veulx pas qu'on Tabandonne k la cho- 
lere et humeur melancholique d'un furieux maistre d'eschole \ 
ie ne veulx pas corrompre son esprit k le tenir k la gehcnne 
et au travail , k la mode des aultres , quatorze ou quinz^ heures 
par iour , conrntie un portefaix -, ny ne trouverois bon , quand , 
par quelque complexion solitaire et melancholique , on le ver- 
roit adonne d'une application trop indiscrette k Festude des 
livres , qu'on la luy nourrist : cela les rend ineptes a la con- 
versation civile , et les destoume de meilleures occupations. 
Et combien ay ie veu de mon temps d'hommes abestis par te- 
meraire avidit6 de science? Carneades s'en trouva si aflfoll^ ' , 
qu'il n'eut plus le loisir de se faire le poil et les ongles. Ny ne 
veulx gaster ses moeurs genereuses par I'incivilit^ et barbaric 

' Jennes gens . ▼icUlanln . (irei de U de qnoi r^ler voire conduite; biles- vous desi 
proTMoiu pour le triste hiver de la vie. PnsE . v. 64. 
* DlOGfcm LAEICE, X, 122. C. 

) DKKifeni LAEace, i\, 62. c. 



UVRE I , CHAPITRE XXV. 171 

d'aultray. La sagesse francoise a este anciennemcnt en pn>- 
verbe, pour une sagesse qui prenoit de bonne heure , et nV 
voit gueres de tenue. A la verity, nous veoyons encores qu'il 
n'est rien si gentil que les petits enfSaints en France ; mais or- 
dioairement ils trompent I'esperance qu'on en a conceue ; et 
hommes foicts , on n'y veoid aulcune excellence : i'ay ouy 
tenir k gents d'entendement que ces colleges ou on les en- 
Yoye , dequoy ils ont foison , les abrutissent ainsin. 

Au nostre, un cabinet, un iardin , la table et le lict , la soli- 
tude y la compaignie , le matin et le y espre , toutes heures luy 
seront unes, toutes places luy serontestude : car la philoso- 
phie , qui , comme formatrice des iugements et des mceurs , 
sera sa principale leQon , a ce privilege de se mesler par tout. 
Isocrates I'orateur estant prie en un festin de parler de son 
art , chascun treuve qu'il eut raison de respondre : « II n'est 
pas maintenant temps de ce que ie s^y faire -, et ce dequoy 
il est maintenant temps , ie ne le s^ay pas faire * : » car de pre- 
senter des harangues ou. des disputes de rhetorique k une 
compaignie assemblee pour rire et faire bonne chere , ce se- 
roit un mesiange de trop mauvais accord ; et autant en pour- 
roit on dire de toutes les aultres sciences. Mais , quant k la phi- 
losophie, en la partie oii elle traicte de Thomme et de ses 
debvdfrset offices, c'a est^ le iugement commun de touts les 
sages, que, pour la doulceurdesa conversation, elle ne deb- 
voitestre refuseeny aux festins ny aux ieux ; et Platon I'ayant 
invitee k son Convive* , nous veoyons comme elle entretient 
Tassistance , d'une fogon molle et accommodee au temps et au 
lieu, quoyque ce soit de ses plus haults discours et plus sa-< 
lutaires. 

lEqae paoperibos prodest, locapletibos seqae; 
£t, neglecta , sqne paeris senibusqae nooebit '. 



' Plutaii^di . SffmpoHaques , 1, 1. C. 

> Icl convive rignifle futin , repiu. Amyot emploie souvent ce mot en ce weotrlh 
dans sa traduction de Plotarqiie. C. 

3 Elle est utJIe am riches ; elle Test dgalement aux paavres : Jcunes gens . vleillanls , 
ne la n^igeroot pas sans s'cn repentir. Hoa.i EpUi., i, i , 25. 



173 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

Ainsi, sans double, il cboumera moins que les aultres*. 
Mais, oomme les pas que nous employons k nous promener 
dans une galerie , quoyqu'il y en ayt trois fois autant , ne nous 
lassent pas comme ceulx que nous meltons k quelque chemin 
desseign6 : aussi noslre le^on , se passant comme par ren- 
contre, sans obligation de temps el de lieu , et se meslant i 
toutes nos actions , se coulera sans se faire sentir -, les ieux 
mesmes et les exercices seront une bonne partie de Testude; 
la course , la luicte , la musique , la danse , la chasse , le ma- 
niemcntdeschevaulx eldesarmes. leveulx que la bienseance 
exterieure, et I'entregent, et la disposition de la personne, 
se fa^nne quand et quand Tame. Ce n*est pas une ame, ce 
n'est pas un corps, qu'on dresse^ c'est un homme : ii n'en 
fiiult pas faire k deux ; et , comme diet Platon*, il ne fault pas 
les dresser Tun sans I'aultre , mais les conduire egualemcnt , 
conmie une couple dechevaulx attelez k mesme timon^ et, 
k Touyr , semble il pas prester plus de temps et plus dc solici- 
tude aux exercices du corps , et estimer que Tesprit s'en exerce 
quand et quand , et non au conlraire? 

Au demourant, cette institution se doibt conduire par une 
severe doulceur, non comme il se faict : au lieu de convier 
les enfants aux lettres, on ne leur presente, k la verite, que 
horreur et cruaut^. Ostez moy la violence et la force : il n'est 
rien , a mon advis, qui abastardisse et estourdisse si fort une 
nature bien nee. Si vous avez enviequ'il craigne la honte et 
le chastiement, ne I'y endurcissez pas : endurcissez le a la 
sueur et au froid, au vent, au soleil , et aux hazards qu'il luy 
fault mespriserj ostez luy toute mollesse et delicatesse au 
vestir et coucher, au manger et au boire^ accoustumez le a 
tout ; que ce ne soil pas un beau garson et dameret , mais un 
garson vert et vigoreux. Enfant , homme vieil , i'ay tousiours 
creu et iug6 de mesme. Mais, entre aultres choses , cette po- 
lice de la plus part de nos colleges m*a tousiours despleu : on 
eust failly, a Tadventure, moins dommageablement, s'incli- 

> V enfant uinsi dlev<^$era moffu desauvrd gut les autret. Lep.... 

* Git^ par Plutaniac , dans le traits det Moyent de conserver la tanii, vers la fin. C 



LIVRE I, CHAPITRE XXV. 173 

nant vers I'indulgence. C'est une vraye geaule » de ieunesse 
captive : on la rend desbauchee , Ten punissant avant qu'elle le 
soit. Arrivez y sur le poinct de leur office*; vous n'oyez que 
oris, et d'enfants suppliciez, et de maistres enyvrez en leur 
cholere. Quelle maniere pour esveiller Tappetit envers leur 
le^on J k ces tendres ames et craintifves , de les y guider 
d*une trongne efTroyable , les mains armees de fouets ! Inique 
et pemicieuse forme! ioinct, ce que Quintilian^ en a tres- 
bien remarqu6, que cette imperieuse auctorit^ tire des suittes 
perilleuses, et nommeement h nostre fagon de chastiement. 
Gombien leurs classes seroient plus decemment ionchees de 
fleurs et de feuillees , que de tron^ns d'osier sanglants ! I'y fe- 
rois pourtraire la loie, TAlaigresse, et Flora, et les Graces, 
comme feiten son escholc le pbilosopbe Speusippus^. Od est 
leur proufit , que l^ feust aussi leur esbat : on doibt ensucrer 
les viandes salubres k I'enfant , et enCeller celles qui luy sont 
nuisibles. G'est merveille combien Platon se montre soin- 
gneux , en ses loix , de la gayet6 et passetemps de la ieunesse 
de sa cit^; et combien il s*arreste k leurs courses, ieux, 
chansons, saults et danses, desquelles il diet que I'antiquit^ 
a donn6 la conduicte et le patronnage aux dieux mesmes, 
ApoUon , aux Muses et Minerve : il s'estend k mille preceptes 
pour ses gymnases; pour les sciences lettrees, il s'y amuse 
fort pen, et semble ne recommender particulierement la 
poesie que pour la musique. 

Toute estrangete et particularite en nos mceurs et conditions 
est evitable , comme ennemie de society. Qui ne s'estonneroit 
de la complexion deDemophon , maistred'hostel d' Alexandre, 
qui suoit k I'umbre, et trembloit au soleil*? Fen ay veu fuir 
la senteur des pommes , plus que les harquebuzades ; d'aultres 
s'effirayer pour une souris ; d'aultres rendre la gorge k veoir 

> Prison , de rUalien gabbia , gabbiola , cage. Boiel , dans son Thresor det Re- 
cherches gauloises , etc. C. 
• De lew devoir (pendant leors ^tndes oo lemons). Lef.... 
3 Instil. oraL, 1 , 5. C. 

^ DlOGENE LiEBCB, IV, \. C. 

9 Seitus Empiiicvs , PYrrh, Hyp., I , U. C. 



174 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

de la cresne ; d'aultres k veoir brasser un lict de plume ; 
oomme Germanicus ' ne pouvoit souffirir ny la veue ny le chant 
dea coqa. II y peult avoir, a Tadventure y k cela quelque pro- 
priety occulte ', mais on Testeindroit , k mon advis , qui s'y pren- 
droil de bonne heure. L'institution a gaign6 cela sur moy ( il 
est vray que ce n'a point est^ sans quelque soing ) , que , sauf 
la biere , mon appeti t est accommodable indifferemmen t k toutes 
choses dequoy on se paist. 

Le corps est encores soupple ; on le doibt , k cette cause , 
plier k toutes fagons et coustumes ; et , pourveu qu'on puisse 
tenir Tappetit et la volont6 soubs boucle , qu*on rende hardie- 
ment un ieune homme commode k toutes nations et compai- 
gnies , voire au desreglement et aux excez , si besoing est. 
Son exercitation suive Tusage : qu'il puisse faire toutes cboaes, 
et n'ayme k faire que les bonnes. Les philosophes mesmes 
ne treuvent pas louable en Callisthenes fl'avoir perdu la bonne 
grace du grand Alexandre , son maistre , pour n'avoir voulu 
boired'autant ji luy. II rira , il foUastrera , il sedesbaucheraavec- 
quesson prince. leveulxqu'enla desbauche mesme il surpasse 
en vigueur et en fermet^ ses compaignons ; et qu'il ne laisse 
k fiiire le mal ny a faulte de force ny de science , mais k faulte 
de volont^ : MuUum intereU, utrwn peccare aiiquis nolit, an 
neiciiU^. le pensois foire bonneur k un seigneur aussi esloin- 
gn^ de ces desbordements qu'il en soit en France , de m'en- 
querir k lui en bonne compaignie , combien de fois en sa vie 
il s'estoit enyvr6 pour la necessity des affaires du roy , en Al- 
lemaigne : il le print de cette fa(on ; et me respondit que 
c'estoit trois fois , lesquelles il recita. Ten sgay qui , k faulte 
de cette faculty , se sont mis en grand' peine , ayants k prac- 
iiquer cette nation. I'ay souvent remarqu^ avecques grande 
admiration la merveilleuse nature d'Alcibiades ^ , de se trans- 
former si ayseement k des fagons si diverses , sans interest de 

< PLUT4MQDB , (U I'Envie eldela Haine , Ten le oorameiioemeiit C 
* II y a one grande diffiSrence entre ne Totiloir pas et ne laToir pat faire le mal. 
SinfcQUi , Epi«(. 90. 
3 Pldtaiqub. Fie (tMcibiade t c. 44. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XXV. 175 

sa sante ; surpassant tantost la sumptuosit^ et pompe persienne, 
tant06t rausterit^ et frugalite lacedemonienne ^ autant reform^ 
k Sparte , comme voluptueux en lonie. 

Omnis ArkUppam decoit color, et statiu, et rei '. 

Tel vouldrois ie former mon disciple. 

Qaeoi doplid panno patieotia ?eUit, 
Mirabor» vit« yia ri ooayersa deoebit, 
Persoaamque feret hod iDOonctDDat atramqae *. 

Voicy mes lemons : Geluy 1^ y a mieulx prouRt^, qui les 
faict , que qui les s^jait. Si yous le veoyez , vous Toyez •, si vous 
Foyez, vous le veoyez. la k dieu ne plaise, diet quelqu'un en 
Platon ', que philosopher ce soil apprendre plusieurs choses , 
et traicter les arts ! Hanc amplissimam omnium artium bene vi" 
vendi dtsctplinam, vita niagis, quam liUeris, persecuti tunt^! 
Leon , prince des Phliasiens , s'enquerant k Heraclides Ponti- 
cus ^ de quelle science , de quelle art il faisoit profession : u le 
ne scay , diet il , ny art ny science ; mais ie suis philosophe. »» 
On reprochoit k Diogenes , comment, estant ignorant, il se 
mesloit de la philosophic : « Ie m'en mesle , diet il , d'autant 
mieulx k propos. >* Hegesias le prioit de luy lire quelque 
chose : « Vous estes plaisant , luy respondit il : vous choisis- 
sez les Qgues vrayes et naturelles, non peinctes; que ne 
choisissez vous aussi les exercitations naturelles, vrayes, et 
non escriptes^? »» 

> Aiistippe sat s'acoommoder de toot ^tat et de toate fortune. Hoi., Epist., 1, 17, S5. 

* J'admirerai celui qui ne rougit pas de let baiUons. qui change de fortune sant 
s'^tonner, ct quljonc les deux rdles avec grace. Hoi., EpisL, 1 , 17, 25. — Montaigne 
donne k oes vers an sens directement oppose k cehii que leur donne Horace. 

) Dans le dialogoe intitule les Rivaux , p. 97 et snir., dd. de Francfort. 1602. J. V. L. 

4 C'est par leurs mceurs plutdt que par leurs etudes qu*ils se sont d^TOu^ an plus 
grand de tons les arts , k celui de bien Tivre. Cic, Tutc. qucest., IV, 5. 

s Ce n'est pas Heraclide de Pont, mais Pythagore, qui fit cette r^ponse k Lton , 
prince des Phliasiens ; mais c'est d*un livre d'H^raclide, disciple de Platon, que ci- 
c^ron a tire ce fait . eomme il nous rappreod dans ses Tusculanes , V, 3, ut tcribit 
auditor Plaionit Pvniieut Heraclides. Platon ne vint an monde que plus de cent 
ans apres Pythagore. C. 

« DlOGBNB LABICB, VI , 4S. C. 



176 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

II ne dira pas tant sa legem , comme il la fera ; il la repetera 
en ses actions : on verra s'il y a de la prudence en ses entre- 
prinses , s*il y ade la hoAtA , de la iustice en ses deportements; 
s'il a du iugement et de la grace en son parler, de la vigueur en 
ses maladies , de la modestie en ses ieax , de la temperance en 
ses voluptez , de I'ordre en son OBConomie ; de Tindifference en 
son goust, soit chair, poisson , vin ou eau : qm (UtcipUnam suam 
non ostentationem sctenticdj ied legem viicepuiet ; quique obtemper^ 
ipse sibi, et decreiis pareai '. Le vray mirouer de nos discours est 
le cours de nos vies. Zeuxidamus respondit , Ji un qui luy de- 
manda pourquoy les Lacedemoniens ne redigeoient parescript 
les ordonnances de la prouesse , et ne les donnoient i lire k leurs 
ieunes gents, «tQue c*estoit parce qu'ils les vouloyent accous^ 
tumer aux bicts , non pas aux paroles \ » Gomparez , au bout 
de quinze ou seize ans , k cettuy cy un de cos latineurs de col- 
lege , qui aura mis autant de temps k n'apprendre simplement 
qu'^ parier . Le monde n'est que babil ] et ne veis iamais homme 
qui ne die plustost plus , que moins qu'il ne doibt. Toutesfois 
la moitie de nostre aage s'en va \k : on nous tient quatre ou 
cinq ans k entendre les mots, et les coudre en clauses ' 5 encores 
autant k en proportionner un grand corps , estendu en quatre 
ou cinq parties ; aultrescinq , pour le moins , k les s^^voir brief- 
vement mesler et entrelacer de quelque subtile fagon : lalssons 
le k ceulx qui en font profession expresse. 

AUant un iour k Orleans , ie trouvay dans celte plaine , au 
de^A de Clery , deux regents qui venoyent k Bourdeaux , en- 
viron a cinquante pas Tun de I'aultre : plus loing derriere eux 
ie veoyois une troupe, et un maistre en teste, qui estoit feu 
M. le comte de la Rochefoucault. Un de mes gents s'enquit au 
premier de ces regents, qui estoit ce gentiihomme qui venoit 
aprez luy : luy, qui n'avoit pas veu ce train qui le suyvoit, et 

* Si oe qu'il sait ltd sert* non k montrer qn'il salt, mais k r^er ses mcrars; s'il 
s'obdt k lui-mtoie , et agit conform^ment k ses principes. Cic, Tusc, qucut., U , 4. 

* PLLTiRQiiB. Aptyphlhegmes des Lacedemoniens. C. 

) En phrases , en p^riodes, Ainsi , dans le chap. SO de oe premier livre : « Un des 
▼ieillards.... presclie en commiin tonte la grangee, en sc promeoant d*un boat k anl- 
tre . et rediiant une mesme clause k ploaiears fois. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE XXV. 177 

qai.penfloit qa*on luy parlastdesoneompaignon, respondit 
plaiflunment : « II n'est pas gentilhomme , c'est un grammai- 
rien^ et ie suis logicien. » Or, nous qui cherchons icy, au 
rebours , de former, non un grammairien ou logicien , mais 
un gentilhomme , laissons les abuser de leurloisir : nousavons 
afihire aiileurs. Mais que nostre disciple soit bien pourveu 
de choses , les paroles ne suyvront que trop ; il les traisnera , 
si elles ne veulent suyvre. Ten oy qui s*excusent de ne se 
pouvoir exprimer, et font contenance d*avoir la teste pleine 
de plusieurs belles choses , mais , k faulte d'eloquence , ne les 
pouvoir mettre en evidence : c'est une baye. S<^ vez vous , a 
mon advis , que c'est que cela ? ce sont des ombrages qui leur 
viennent de quelques conceptions informes, qu'ils ne peuvent 
desmesler et esclaircir au dedans , ny par consequent produire 
au dehors ; ils ne s'entendent pas encores eulx-mesmes , et 
veoyez les un peu begayer sur le poinct de Tenfonter, votis 
iugez que leur travail n'est point k I'accouchement, mais a la 
conception , et qu'ils ne font que leicher cette matiere impar- 
faicte. De ma part, ie tiens, et Socrates Tordonne, que qui a 
dans Tesprit une vifve imagination et claire , il la produira , 
soit en bergamasque, soit par mines, s'il est muet : 

Verbaqne pneTinm rem non inrita teqnentur *. 

Et comme disoit celuy Ik^ aussi poetiquement en sa prose , 
quuni res attimum occupavere, verba ainbiunt *; et cet aultre, 
ipsie res verba rapiunt ^ II ne s^ait pas ablatif , coniunctif , sub- 
stantif, ny la grammaire : ne faict^ pas son laquais ou une 
harangiere du Petit pont*, et si, vous entretiendront tout 
votre saoul , si vous en avez envie , et sc desferreront aussi 

■ Ce que r«B oon^ Men t'toooee dalreiiient, 

Bt l« omU, po«r l« dlr«, arrlTCot ultimmt. 

HOR., Art TpoA, , ▼. Ml, imit^ par Bolleaa. 

* Quani] les choses ont salsl Tesprit, les mots Tiennent en foule. SinfcQUS. Conh-o- 
vers., Ill, ffrasm. 

^ Les choses etitratnent les paroles. Cic. , de Finibus , in , 8. 

4 Toales les Mitions que J'ai pa eoosoltfr sont confornif s k cette le^n ; mais, cooimo 
ellc est assez obscure, je proposerols de lire : Ne le tfaU pa* son laquais, oh, etc 
C'est du moins ainsi que la phrase doit Atre entendue. Lbp.... 

ToMi I. ta 



1 78 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

peu , k I'adventure , aux regies de leur langage , que le meil- 
leur maistre ez arts de France*. II ne scait pas la rhetorique , 
ny, pour avant ieu , capter la benevolence du candide lecteur ; 
ny ne luy chault de le sgavoir. De vray, toute cette belle 
peincture s'effiice ayseement par le lustre d*une verity simple 
et nalfVe : ces gentiUesses ne servent que pour amuser le vu^ 
gaire , incapable de prendre la viande plus massive et plus 
ferme -, comme Afer montre bien clairement chez Tacitus *. 
Les ambassadeurs de Samoa estoient venus k Cleomenes, roy 
de Sparte , preparez d'une belle et longue oraison , pour Tea- 
mouvoir k la guerre contre le tyran Polycrates ; aprez qu'il les 
eut bien laissez dire, il leur respondit : « Quant i^ vostre com- 
mencement et exorde, il ne m'en sonvient plus , ny par con- 
sequent du milieu , et quant k vostre conclusion , ie n'en veulx 
rien faire *. » YoylA une belle response , ce me semble , et des 
harangueurs bien camus! Et quoy cet aultre? les Atheniens 
estoient k choisir de deux architectes k conduire une grande 
fabrique : le premier, plus afTett^, se presenta avecques un 
beau discours premedite sur le subiect de cette besongne , et 
tiroit le iugement du peuple en sa faveur ; mais I'aultre en 
trois mots : « Seigneurt Atheniens , ce que cettuy a diet , ie le 
feray '. » Au fort de Teloquence de Cicero , plusieurs en cn- 
troient en admiration ; mais Caton n'en faisant que rire : 
« Nous avons , disoit-il , un plaisant consul 4. » Aille devant ou 
aprez , une utile sentence , un beau traict , est tousiours de 
saison : s'il n'est pas bien pour ce qui va devant, ny pour ce 
qui vient aprez , il est bien en soy. Ie ne suis pas de ceulx qui 
pensent la bonne rhythme faire le bon poeme : laissez luy al- 
longer une courte syllabe , s'il veult ; pour cela, non force : 
si les inventions y rient , si I'esprit et le iugement y ont bien 
faict leur office , voyli un bon poete , dirai ie , mais un mau- 
vais versiGcateur, 

* DiaL des Orateurs, c.19. Mais il faiit lire Afer dau le texte de Montaigne. J. V. L. 

• Plutaiqdi, ApopfUhegmes des Lae^ddmonimu. C. 

3 Plutaiqiii, instrucUon pour ceux qui maniemt affaires ddtat, dup. 4 d'A- 
myot. C. 

4 Plutaiqiib, yie de Caton, c. 6. C. 



UVRE I, CHAPITRE XXV. 179 

ErnimebB narii, doros eooBpoBere fMifm * . 

Qu*on face, diet Horace, perdre k son ouvrage toutes ses 
cousdures et mesures , 

Tempora oerta modotqne, et, qood prioi ordine ferbmn eit, 
Poiterius fadas, pnepoaena alUma primii... 
Inreuiat etiana ditiacti menibra poet« * : 

il ne se dementira point pour cela ; les pieces mesmes en se- 
rent belles* C'est ce que respondit Menander, comme on lo 
tansast, approcbant le iour auquel il avoit promis une come* 
die, de quoy il n'y avoit encores mis la main : « EUe est com- 
posee et preste ; il ne reste qu'& y adiouster les vers * : » ayant 
les cboses et la matiere disposee en Fame , il mettoit en peu 
de compte le demourant. Depuis que Ronsard et du Bellay ont 
dQnn6 credit k nostre poesie fran^oise , ie ne veois si petit 
apprenti qui n*enfle des mots , qui ne renge les cadences k peu 
prez comme eux : Plus sonai, quam valet «. Pour le vulgaire , 
il ne feut iamais tant de poetes^ mais, comme il leur a 
est^ bien ays6 de representer leurs rby tbmes , ils demeurent 
bien aussi court 4 imjter les ricbes descriptions de Tun , et les 
delicates inventions de Taultre. 

Voire mais , que fera il * si on le presse de la subtilit^ so- 
pbistique de quelque syllogisme ? « Le iambon faict boire ; lo 
boire desaltere : parquoy le iambon desaltere. » Qu*il s'en 
mocque : il est plus subtil de s'en mocquer que d'y respon-> 
dre ^. Qu'il emprunte d'Aristippus cette plaisante contre- 
finesse : « Pourquoy le deslieray ie , puisque tout 116 il m'em- 
pesche?? » Quelqu'un proposoit contre Gleantbes des finesses 

i Ses vet! MDt D^Klig^s; mais U a de la fenre. Hoa. , Sat. • 1, 4, •. 

« otei-en le rfayilMae et la meiare, cbaogei rordre des moU, toiis retroafaret le 
poftle dans ses membres dlspen^. Hoa., SaL , 1, 4, 58. 

) PLDTAaQU'i Si kt AiMmUmi md Hd p/tw exeellmUt m a'wus qu'en lettret , 
c 4, trad. d'Aaqrot C. 

4 Dans tout cela , plus da son fiie de sens. SaRigua , BfisU 40. 

s C'est-a-dire , Mais que (era moire jeuM il^te H<mle presse, etc. — Montaigne 
rerient i son principal ii4et, qall seasUoU a^oir enlitrement pOTdodeTiic. c. 

« SiakQUB, Episi. , 49. C. 

7 DioataB LA«acB,]i,M.a 



180 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

dialectiques ; k qui Chrysippus diet , « loue toy de ces batte- 
lages aveoques les en&nts ; et ne destourne k cela les pensees 
serieuses d'un homme d'aage >. » Si ces sottes arguties, con- 
iorta et aculeata sophismaia ', luy doibvent persuader un men- 
flonge , cela est dangereux -, mais si elles demeurent sans ef- 
fect, et ne Tesmeuvent qu'4 rire , ie ne veois pas pourquoy il 
s'en doibve donner garde. II en est de si sots , qu'ils se des- 
tournent de leur voye un quart de lieue pour courir aprez nn 
beau mot ; aut qui non verba rebus aptant , ted res extrinsecus or- 
cessunt , qulbus verba conveniant ^ : et Taultre , qui, alicuku 
verb't decore placentis, vocerUur ad id, quod non proposuerant scrt- 
bere ^. Ie tors bien plus volonliers une bonne sentence , pour 
la coudre sur moy, que ie ne destors mon fil pour Taller que- 
rir. Au rebours , c'est aux paroles k servir et k suyvre ; et que 
Ie gascon y arrive , si Ie fran^ois n'y peult aller ^. Ie veulx 
que les choses sunmontent , et qu'elles remplissent de fa^on 
I'imagination de celuy qui escoute , qu*il n'aye aulcune sou- 
venance des mots. Le parler que i'ayme , c'est un parler sim- 
ple et naif, tel sur le papier qu'i la bouche ; un parler succu- 
lent el nerveux , court et serri ; non tant delicat et peign6 , 
comme vehement et brusque *, 

Hcc demom tapiet dicUo , que feriet <; 

plustost diflicile qu'ennuyeux ; esloingn^ d'affectation ; desre- 
gl6,descousu et hardy : chasque loppin y face son corps; 
non pedantesque , non fratesque 7 , non plaideresque , mais 

> Diockm LincB. vil, I8S. c. 

• Ces sophismes entortill^ et ^pineax. Cic. , /icad, . II , il. 

3 Oa qui ne choisisBent pas les mots ponr les choses, mais qui Tont diercber, hers 
do m^i , det dioses auxqueUes les mots pnisseot cooTenlr. QmiTiL. , VIU , S. 

4 Qui, poor ne pas perdre on mot qui lear platt, s'engagent dans ime mati^ qaHs 
n'aToleDt pas dessein de traiter. SbrIqub , Epist. 59. 

s J. J. Rousseau a dit aussl qnelque part i > Tootes les fois qu*l I'alde d*nn soUdsme 
Je pourral me foire mieox entendre, ne pensez pas que JtiMle. > n s'est bien Mt en- 
tendre sans aToir besoln desoMdsmes, etsa phrase est exag^n^e; mais elle prooTe quil 
ikAi anssi pen esdare du porisme que rdcriTain gascon. J. V. L. 

< Que rexpression nrappe. elle piaira. ipitapke de Lueain, dUe dans la Biblk>- 
th^e latmt de Fabricius, II , 10. C. 

7 Non monacal. FYatesque, de I'italien fratesco, adlJectif dMr^ de fraire, moiae. C. 



UVRE I, CHAPITRE XXV. 181 

plustostsoldatesque, comme Suetone appella celuy de lulius 
Cesar ' ; et si ne sens pas bien pourquoy il Ten appelle. 

I'ay volontiers imile cette desbaucbe qui se veoid en nostre 
ieunesse au port de :leurs vestements : un manteau en es- 
charpe , la cape sur une espaule , un bas mal tendu , qui re- 
presente une Gert^ desdaigneusede ces parements estrangiers , 
etnoncbalante de I'art ; mais ie la treuve encore mieulx em- 
ployee en la forme du parler. Toute affectation , nommeement 
en la gayet^ et liberty flrangoise , est mesadvenante au courti- 
san ; et en une nK)narcbie , tout gentilhonune doibt estre 
dfesse au port d'un courtisan : parquoy nous faisons bien de 
gaucbir un peu sur le naif et mesprisant. Ie n'ayme point de 
tissure oi!i les liaisons et les coustures paroissent : tout ainsi 
qu'en un beau corps il ne fault pas qu*on y puisse compter les 
OS et les yeines. Quce veriuui operam dot oraiio , incomposita sti 
el simplex *. Quis accurate hqwtur, nin qui vuU pulide loqm * ? 
L'doquence faict iniure aux choses , qui nous destomne k soy. 
Comme aux accoustrements , c'est pusillanimity de se youloir 
marquer par quelque fa^on particuliere et inusitee : de 
mesme au langage , la recherche des phrases nouvelles et des 
mots peu cogneus vient d'une ambition scholastique et pue- 
rile. Peusse ie ne me servir que de ceulx qui servent aux bales 
k Paris! Aristophanes le grammairien n'y entendoit rien, de 
reprendre en Epicurus la simplicity de ses mots , et la fin de 
son art oratoire , qui estoit perspicuity de langage seulement ^. 
L'imitation du parler, par sa facility , suyt incontinent tout 
un peuple : l'imitation du iuger, de I'inventer, ne va pas si 
viste. La plusparl des lecteurs, pour avoir trouv6 une pa- 
reilfe robbe , pensent tresfaulsement tenir un pareil corps : la 

' C'est dans sa Vie, c. 55, aa commeQcement Ifais MODtaigne a 6U tromp^ par les 
MtUoQs Tulgairei, od od Usoit Eloquenlin mUUari; qua re out cBquaoit, etc. ; au 
lieu que, dans les derniires et meiUeures Mllions, on lit aujoordliul Eloqutnila, 
nUliioHque re, aut ceqtunit, etc. AInsi, oe qui loi faisoit de la peine diiparott ayec 
la tamee legoD. C. 

> La T^rit^ doit parier un langage simple et sans art. SinkQUB, EpUt, 40. 

3 Quiconque parte avec affectation est sfir de causer du d^goftt et de I'ennul. se- 
niquEfEpisL 75. 

4 DiOGiHE LiEICB, X, IS. C. 



182 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

force et les nerb ne s'empruntent point ^ les atours et le man- 
teau s'empnmtent. La pluspart de ceulx qui me bantent par- 
lent de mesme les Easais; mais ie ne sgay s'ils pensent de 
mesne. Les Atbeniens, diet Platon % ont pour leur part le 
soing de Tabondance et elegance du parler ; les Lacedem6- 
niens, de la briefVet^ ^ et ceulx de Crete, de la fccondit^ des 
conceptions , plus que du langage : ceulx cy sont les meilleun. 
Zenon diaoit * qu'il avoit deux sortes de disciples : les uns y 
qu'il nonmi(Ht r(>o>^yo«c, curieux d'apprendre les cboses , qui 
estoient ses mignons ^ les aultres >ey«rO«vc , qui n'avoyent soing 
que du langage. Ce n'est pas k dire que ce ne soit une belle 
et bonne chose que le bien dire; mais non pas si bonne qu'oa 
la faict ; et suis despit de quoy nostre vie s'embesongne toute 
k cda. Ie vouldrois premierement bien scavoir ma langue , et 
celle de mes yoysins oh i'ay plus ordinaire commerce. 

C'est un bel et grand adgencement sans doubte que le grec 
et latin . mais on Tacbete trop cber. Ie diray icy une flifon 
d'en ayoir meilleur march6 que de coustume , qui a est^ es- 
sayee en moy mesme : s'en servira qui vouldra. Feu mon 
pere, ayant £aict toutes les recherches qu'homme peult faire , 
parmy les gents SQavants et d'entendement, d'une forme 
d'institution exquise , fieut advis^ de cet inconyenient qui es- 
toit en usage; et luy disoit on que cette longueur que nous 
mettions k apprendre les langues qui ne leur coustoient rien , 
est la seule cause pourquoy nous ne pouvons arriver k la 
grandeur d'ame et de cognoissance des anciens Grecs et Ro- 
mains. Ie ne croy pas que ce en soit la seule cause. Tant y a 
que Texpedient que mon pere y trouva , ce feut qu'en nour- 
rice y et avant le premier desnouement do ma langue, il me 
donna en charge k un Allemand , qui depuis est mort fameux 
medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et 
tresbien vers6 en la latine. Cettuy cy , qu'il ayoit faict venir 
exprez , et qui estoit bien cherement gag6 , m'avoit continuel- 

> Des Lois ,l,p,m, iditioa d'EUkaae, I87$;clup. H, p.SS.Milionde ll.iUt, 
1814. J. V. L. 

* STOUl,^f«*m. 34. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XXV. 183 

lement entro les bras. II en eut aussi avecques luy deal aul- 
tres moiiidres en scavoir, pour me suyvre, et soulager le 
premier : ceulx cy ne m'entretenoient d'aultre langue que 
latine. Quant au reste de sa maison , c'estoit une regie invio- 
lable que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny cham- 
briere , ne parloient en ma compaignie qu'autant de mots de 
latin que chascun avoit apprins pour iargonner avec moy. 
G'est merveille du fruict que cbascun y feit : mon pere et ma 
mere y apprindrent assez de latin pour I'entendre , et en ac- 
qairent k sufflsance pour s'en servir k la necessity , comme 
feirent aussi les aulf res domestiques qui estoient plus attachez 
k mon service. Somme , nous nous latinizasmes tant , qu'il en 
regorgea iusques k nos villages tout autour , oii il y a encores , 
et ont prins pied par Tusage , plusieurs appellations latines 
d'artisans et d'utils. Quant k moy, i'avoy plus de six ans, 
avant que i'entendisse non plus de fran^ois ou de perigordin 
que d'arabesque \ et , sans art , sans livre , sans grammaire ou 
precepte, sansfouet, et sans larmes, i'avois apprins du latin 
tout aussi pur que mon maistre d'eschole le scavoit : car ie 
ne le pouvois avoir mesl^ ny alter^. Si par essay on me vouloit 
donner un tb^ne, k la mode des colleges; on le donne aux 
aultres en firan^^is, mais k moy il me le falloit donner en 
mauvais latin pour le tourner en bon. Et Nicolas Grouchy, 
qui a escript de comitus Romanorum': Guillaume Guerente, 
qui a comments Aristote ; George Buchanan , ce grand poete 
escossois ; MarC Antoine Muret , que la France et Tltaiie re- 
cognoist pour le meilleur orateur du temps , mes precepteurs 
domestiques, m'ont diet souvent que i'avois ce langage en 
mon entance si prest et si k main , qa'ils craignoient k m'ac- 
coster. Buchanan , que ie veis depuis k la suitte de feu mon- 
sieur le mareschal de Brissac , me diet qu'il estoit aprez k es- 
crire de I'institution des enfants,et qu'il prenoit I'exemplaire 
de la mienne; car il avoit lors en charge ce comte de Brissac 
que nous avons veu depuis si valeureux et si brave. 

> Oovrage etUmd. Parts, Vascotao, 1635 , reprodnit daos Ic Come I«r dos Antiquity 
i-onurinef de Grains. J. V. L. 



184 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

Quant au grec , duquel ie n'ay quasi du tout point d'intel- 
ligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par art , 
aiais d'une voye nouvelle , par forme d'esbat et d'exercice : 
nous pelolions nos declinaisons , k la maniere de cculx qui, 
paricertains ieuxde lablier' , apprennent Tarithmetique et la 
geometrie. Gar entre auitres choses , il avoit est6 conseill6 de 
me faire gouster la science et le debvoir par une voiont^ non 
forcee , et de mon propre desir ; et d'esiever mon ame en toute 
doulceur et liberty , sans rigueur et contraincte : ie dis ius- 
ques k telle superstition , que , par ce qu'aulcuns tiennent 
que cela trouble la cervelle tendre des enfants de les esveiller 
le matin en sursault, et de les arracher du sommeil (auquel 
ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout it 
coup et par violence , il me faisoit esveiUer par le son de 
quelque instrument; et ne feus iamais sans homme qui m'en 
servist. 

Get exemple sulGra pour en iugt»* le reste , et pour recom- 
mender aussi et la prudence et TafTection d'un si bon pere; 
auquel il ne se foult prendre , s*il n'a recueilly aulcuns fruicts 
respondants k une si exquise culture. Deux choses en feurent 
cause: en premier, le champ sterile et incommode; car, 
quoyque i'eusse la sant6 ferme et entiere , et quand et quand 
un naturel doulx et Iraictable , i'estoy parmy cela si poisant , 
mol et endormy, qu'on ne me pouvoit arracher de I'oysifvet^ , 
non pas pour me (aire iouer. Ge que ie veoyois , ie le veoyois 
bien; et, soubs cette complexion lourde, nourrissois des 
imaginations hardies et des opinions au dessus de mon aage. 
L'esprit, ie I'avoy lent , et quin'alloit qu'autant qu'on le me- 
noit; Tapprehension , tardifve; Tinvention, lasche; et, aprez 
tout , un incroyable default de memoire. De tout cela , il n'est 
pas merveille s'il ne sceut rien tirerqui vaille. Secondement, 
conrnie ceulx que presse un furieux desir de guarison se lai»- 
sent aller a toute sorte de conseils , ie bon homme , ayant ex-* 
treme peur de foillir en chose qu'il avoit tant k coeur , se laissa 
enfin emporter k Fopinion commune , qui suyt tousiours ceulx 

* Damier. On appdoitjadis Ie jea de dames jeu de ta^Us. A. D. 



UYRE I, CHAPITRE XXY. 185 

qui YODt devant, comme les gnies, et se rengea a la ooiis- 
tume, n'ayant plus autour de luy ceolxqui luyavoientdonn^ 
ces premieres institutions, qu'il avoit apportees dltalie; et 
m'envoya environ mes six ans au college de Guienne, tres- 
florissant pour lors , et le meilleur de France : et \k , il n'est 
possible de rien adiouster au soing qu'il eut , et i^ me choisir 
des precepteurs de chambre suflisants , et a toutes les aultres 
ciroonstances de ma nourriture , en laqueile ii reserva plu- 
sieurs famous particnlieres , contre Tusage des colleges ; mais 
tant y a que c'estoit tousiours college. Mon latin s'abastardit 
incontinent , duquei depuis par desaccoustumance i'ay perdu 
tout usage; et ne me servit cette mienne inaccoustumee 
institution , que de me faire eniamber d'arrivee aux pre- 
mieres classes; car, k treize ans que ie sortis du college, 
i'avois achev6 mon cours (qu'ils appellent), et, a la ve- 
rity , sans aulcun fruict que ie peusse k present mettre en 
compte. 

Le premier goust que i'eus aux livres , il me veint du plaisir 
des fables de la Metamorphose d'Ovide : car environ I'aage 
de sept ou buict ans, ie me desrobois de tout aultre plaisir 
pour les lire; d'autant que cette langue estoit la mienne ma- 
temeile , et que c'estoit le plus ays6 livre que ie cogneusse , 
et ie plus accommod^ k la foiblesse de mon aage , k cause de 
la matiere : car des Lancelots du Lac , des Amadis , desHuons 
de Bordeaux , et tels fatras de livres k quoy I'enfance s'amuse , 
ie n'en cognoissoys pas seulement le nom , ny ne foys encores 
ie corps ; tant exacte estoit ma discipline ! Ie m'en rcndoys 
plus nonchalant k I'estude de mes aultres lemons prescriptes. 
La, il me veint singulierement k propos d*a?oir affaire k un 
homme d'entendement de precepteur , qui sceut dextrement 
conniver k cette mienne desbaucheetaultres pareilles : car par 
]k i'enfilay tout d'un train Virgile en I'Aeneide , et puis Te- 
rence, et puis Plaute, et des comedies italiennes, leurre tous- 
iours par la doulceur du subiect. S'il eust est^ si fol de rompre 
ce train , i'estime que ie n*eusse rapporte du college que la 
baine des livres, comme faict quasi toute nostre noblesse. II' 



186 ESSAIS. DE MONTAIGNE , 

5*7 gomrerna inKenieuflement , fiiisant semUant de n'en veoir 
rien : il aiguisoit ma (him , ne me laissant qu'i la desndiee 
gourmander ces livres, etme tenant doulcement en office 
pour les aaltres estudesde la regie : car les principales parties 
que mon pere cberchoit k cealx k qui il donnoit charge de 
mof, c'estoit la debonnairct6 et facility de complexion. Auasi 
n'ayoit la miemde aultro vice que langueur et paresse. Le 
danger n'eatoit pas que ie feisse mal , mais que ie ne feisse 
rien : nul ne prognostiquoit que ie deusse devenir mauvais , 
mais inutile; on y prevoyoit de la foineantise, non pas de la 
malice. Ie sens qif il en est advenu de mesme : les plainctcs 
qui me coment aux aureiUes sont telles : II est oysif , froid 
aox offices d'amitid et de parents *, et , aux offices publicques , 
trop particulier , trop desdaigneux. Les plus iniurieux mesme 
ne disent pas : Pourquoy a il prins? pourquoy n'a il pay6? 
mais, Pourquoy ne quitte il? pourquoy ne donne il? Ie re- 
cevrois k faveur qu'on ne desirast en moy que tels eiTects de 
supererogation ; mais ils sont iniustes d*exiger ce que ie ne 
doy pas , plus rigoureusement beauooup qu'ils n'exigent d'eulx 
ce qu'ils doibvent. En m'y condamnant , ils effiicent la grati- 
ficaticm de Taction , et la gratitude qui m*en seroit deue : Ik 
oik le bien bire actif debvroit plus poisw de ma main , en con- 
sideration de ce que ie n'en ay de passif nul qui soit. Ie puis 
d'autant plus librement disposer de ma fortune , qu'elle est 
plus mienne , et de moy , que ie suis plus mien. Toutesfois , si 
i'estoy grand enlumineur de mes actions , k Tadventure rem- 
barrerois ie bien ces reprocbes ; et k quelques uns apprendrois 
qu'ils ne sont pas si offensez que ie ne ftice pas assez , que de 
quoy ie puisse faire assez plus que ie ne toys. 

Mon ame ne laissoit pourtant en mesme temps d'avoir, k 
part soy , des remuements fermes, et des iugements seurs et 
ouverts autour des obiects qu'elle cognoissoit ] et les digeroit 
seule , sans aulcune communication ; et , entre aultres cboses , 
ie crois , k la verity , qu'elle eust est^ du tout incapable de se 
rendre k la force et yiolence. Mettray ie en compte cette fa- 
rult^ de mon enfance? une asseurance de visage , €% soupplesse 



UVRE I, CHAPITRE XXV. 187 

de voix el de geftte k m'apfdiquer aox rooiles que i*entrepr^ 
nois : car, avant I'aage , 

Alter ab oodedmo torn me tIx oeperat aDnnt % 

i'ay aouMenu les premiers personnages ez tragedies latines de 
fiucbanan, de Guerente, et de Muret, qui se representerent 
en nostre college de Guienne avecques dignity : en cela , An- 
dfeas Goveanus*, nostre principal, commeen toutea aultres 
parties de sa clArge , feut saas comparaison le plus grand 
principal de France ; et m'en tenoit on maistre ouvrier. G'est 
un exercice que ie ne mesloue point aux ieunes enfonts de 
maison ; et ay veu nos princes s'y addonner depuis en personne , 
k I'exemple d'auicuns des anciens , honnestement et louable- 
ment : il estoit loisible mesme d'en feire mestier aux gents 
dlionneur, et en Grece ; Aruioni tragico actorl rem aperit : huic 
et genus et fortnna honesta erant ; nee ar$ , quia nihil taie apud 
Grcecas jmdori est , ea deformabat * : car i'ay tousiours accus6 
d'impertinenee ceulx qui condamnent ces esbattements ; et 
d'iniustice ceulx qui refusent Tentree de nos bonnes villes 
aux comediens qui le valrat j et envient au peuple ces plai- 
sirs publicques. Les bonnes polices prennent soing d'assem- 
Mer les citoyens , et de les r'allier, oonune aux offices serieux 
de la devotion y aussi aux exercices et ieux; la society et 
amiti^ s'en augmente ; et puis on ne leur a^auroit conceder 
des passetemps plus reglez que ceulx qui se font en presence 
d'un chascun , et i la veue mesme du magistrat ; ettrouveroy 
raisonnable que le prince, Jisesdeapens, en gratiGast quel- 



I A pdne MolH« Alon <iut ma dMiMan ante. 

yiiO.,£c/ogr.VlU,80. 

* Aodrtde Gonrda, ni k B^a, ea Portugal, Ten la fin du quinzitoie ritele, fu: 
Doming prindiMl dn coIWge de Gnimiie, k Bordeaux , en ISM. II le dirlget pendant 
tretxe ant, et ne le quittafoe pour laiiifeniM de Colmbre, ob U mourut en 1548. II 
n'a point Uiimi d'onrrlse. Anaii le Joriaconralle Antolne de'Coorda, aon firere, eH-U 
beMMoup pini eHitbn qpt Ini. i. v. L. 

1 11 dicoam MO pTGjIet k I'adeur traglque Ariiton. C'^tolt nn borame dliclngu^ par 
la naiaunoe et aa Ibrtnne, etaon art ne lui diolt point I'ertinie de aes oondtoyena; car 
il tf^ lien de bonteuz cbei lea Grecs. Titk Lhe , XXI v, 24. 



188 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

quesfois la oommuiiey d'une affection et bont^ comme pater- 
nelle ; et qu'aux villes populeuses il y eust des lieux destinez 
et disposez pour ces spectacles ; quelque divertissement de 
pires actions et occultes. 

Pour revenir k mon propos, il n'y a tel que d'alleicher 
Tappetit et Taffection : aultremcmt on ne faict que des asnes 
chargez de livres ; on leur donne k coups de fouet en garde 
leur pochette pleine de science ^ laqueUe , pour bien faire , il 
ne fiiult pas seulement loger chez soy , il la fiiult espouser'. 

CHAPITRE XXVL 

C*SST FOLIB DX BAPPOBTBB LB TBAY BT LB FAULX AU IU6B1IBNT 

DB IfOSTBB SUFFISANCB. 

Ge n'est pas k Fadventure sans raison que nous attribuons 
h simplesse et ignorance la facility de croire et de se laisser 
persuader : car il me semble avoir apprins aultrefois que la 
creance estoit comme une impression qui se faisoit en nostre 
ame ^ et k mesure qu'elle se trouvoit plus molle et de moindre 
resistance, il estoit plus ays6 k y empreindre quelque chose. 
Vi neeeue ai, lancem tit Ubra, ponderibus imposiiis, deprimi; sic 
ammum penpictus cedere^, D*autantque Tame est plus vuide 
et sans contrepoids , elle se baisse plus (acilement soubs la 
charge de la premiere persuasion : voyli pourquoy ies enfants, 
le Yulgaire , Ies Temmes et Ies malades sont plus subiects a es- 
tre menez par Ies aureillea. Mais aussi, de Taultre part , c'est 
unesotte presumption d'aller desdaignant et condamnant pour 
faulx ce qui ne nous semble pas vraysemblable : qui est un 
vice ordinaire de ceulx qui pensent avoir quelque suQisance 

* Ce diapftre ne sauroit ^Cre ni trop loo^, ni trop la . ni frop m^tf. La partie de 
VimUe od Booflsean tralte de rMocatioo n'est qa*un long oommeotaire de ce beaa 
dwpltre de MooUigne et de celoi qni le prto^de... Les seals conseils v^tableineot 
mifci et praticables sur rMacalkm det enfants , que poisse fimniir le line de Boqi- 
iMHi • soot prtdstoent ceox qo*U doit k M uotaigiie. H. 

•'"Comme le poids fliit oteewdraiiiflot peocher la baknoe, ainsl r^Tideooe entralne 
I'cipiit Cic. , jtead. « II , 19. 



UTRE I, CHArtTRE XXVI. 189 

oaltre la commune. Ten faisois ainsin aultrefois ; et si i'oyoy 
parler ou des esprits qui reviennent , ou du prognostique des 
choses Allures , des enchantements , des sorcelleries , ou faire 
quelque aultre conte oi!i ie ne peusse pas mordre , 

Somnia , terrorei magloos , mlracula , sagas , 
Noetamos lemnres, portentaque Tbessala *, 

il me yenoit compassion du pauvre peuple abus^ de ces folies« 
Et, k present, ie treuve que i'estoy pour le moins aultanti 
plaindre moy mesme ; non que rexperience m'aye depuis rien 
faict veoir au dessus de mes premieres creances , et si n'a pas 
tenu k ma curiosity ] maisla raison m'a instruict que, de con- 
damner ainsi resolument une chose pour faulse et impossible, 
c'est se donner Tadvantage d'avoir dans la teste les bomes et 
limites de la volont^ de Bleu et de la puissance de nostre na- 
ture ; et qu'il n'y a point de plus notable folie .au monde , que 
de les ramener k la mesure de nostre capacity et sufflsance. Si 
nous appellons monstres, ou miracles , ce oik nostre raison ne 
peult aller, combien s'en presente il continuellement k nostre 
veue ? Gonsiderons au travers de quels nuages , et comment k 
tastons, on ^pis mene a la cognoissance de la pluspart des 
choses qui nous sont entre mains : certes , nous trouverons 
que c'est plustost accoutumance que science qui nous en oste 
I'estranget^ : . 

lam nemo, fesnis sahmuqne Tidendl, 
Snspicere in coeli diguatnr lodda templa * : 

et que ces choses Ik , si elles nous estoyent presentees de nou- 
veau , nous les trouverions autant ou plus incroyables qu'aul- 
cunes aultres. 



' De songes, de Tisioos mn^qaes, de mincles, de sorddres, d'apparittons Doctor- 
nes , et d'aotres prodiges de Thessalle. Hob . , EpUt. , U , 9 , 208J 

• Fatignes et rassasi^ da spectacle des cieox . noos ne daignons plus lerer les yeox 
▼ers ces palais de Inoriere. Locaica , n , I0S7. — Mootaigne retail Ie ten de Lncvtoe, 
oil Ton trooTC fetiut saUaU videndi, Salias est on mot employ^ aossi par Teranoe , 
Ptaote, Salloste , et mteie par TIte Lhre. XXX , S. Je crains, an oootralre, qoe ta- 
turttf ne puisse pas se Are poor tattar, et qoe r^^e de Gomrda, de Badianan, do 
Miiret, n'ait fii|t on bariMrisme. J. V. L. 






190 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

Si BBDC prionun mortalibui ad^t 
Ex improiiao, oea liot ofalecta rapente, 
Nil nugit bif rebos potent miniliile did, 
Aot miinis aoto quod auderent fore credere gentes '. 

Geluy qui n'avoit iamais veu de riviere , k la premiere qu'il 
renoontra , il pensa que ce feust Tocean ; et les choses qui sont 
k nostre cognoissance les plus grandes , nous les iugeons esire 
les extremes que nature fkce en ce genre : 

ScOioet et flmrias qni ooo ett maxiiniii, ei '$i 
Qui Doo ante aUqoeni maiorem vidit; et iogeos 
Arbor, homoqiie fidetori et omnia de geoere omni 
Maxima qos Tidit qoitqiie, haec ingeotia flogit*. 

Cansududine oculorum oisuescunt otitmi j neque adnwrantur, neque 
requirunt raliones canon rerum , quas temper vident K La nouvel- 
let^ des choses nous incite , plus que leur grandeur, k en re- 
cbercber les causes. II &ult iuger a vecques plus de reverence de 
cetteinGnie puissance denature, et plusde recognoissance de 
nostre ignorance et foiblesse. Combien y a ii de choses peu vray- 
aemblables , tesmoignees par gents dignes de foy, desquelles, 
si nous ne pouvons estre persuadez , au moiniy|^ fault il lais- 
ser en suspens ! car, de les condamner impoRbles, c*est se 
fkire fort , par une temeraire presumption , de s^avoir iusqucs 
oili va la possibility. Si Ton entendoit bien la difTerence qu'il y a 
entre Timpossible et I'inusit^ , et entre ce qui est contre Tordre 
du cours de nature et contre la commune opinion des hommes , 
en ne croyant pas temerairement, ny aussi ne descroyant pas 
facilement , on observeroit la regie de Rien trop, commandee 
par Cbilon. 

> Si , par une apparitioD aondaiae, cei menrellles frappoient nos regards ponr la 
pfonitee foil, que poonioiit-iioiit lew oomparer dans la iiatare?ATant de lea avoir 
▼ueB,noiiin'anrioiiBpnrientnMgtiicrdcaeinblabte.LDcato,n, 103SU 

• Un flenre parott grand k qui n'en a pu va de plus grand ; il en eat de ntoie d'lin 
artire,d'anhoia«ie,etde toot antfed^et.quandoon'aTn rien deplna grand dam 
la mtaie eaptee. Lucalci, Vl,e74. 

i Notre e^MTlt, Cuniliariatf arec lea objeta qniftippent toos lea Joon notre Toe . ne 
lea adaaire point, et ne aange paa 4 en recberdiei: lea caoaea. Oc., de Nat, dear,, 
U, 89. 



UTRE I, CHAPITRE XXVI. 191 

Quandon treuvedans Froissard ' que le comte de Foix sceat, 
en Beam , la defaicte du roy lean de Castiile k luberoth , le 
lendemain qu*eUe feut advenue , et les moyens qu'il en allegue , 
on s'en peult mocquer ; et de ce mesme que nos annales disent, 
que le pape Honorius , le propre iour que le roy Philippe 
Augusta mourut k Mante , feit faire ses Ainerailles publicques , 
el les manda faire par toute I'ltalie : car Tauctorit^ de ces tes- 
moings n'a pas k Tadventure assez de reng pour nous tenir en 
bride. Maisquoy ! si Plutarque, oultre plusieurs exemples 
^u'il allegue de Tantiquit^ , diet scavou* de certaine science 
que, du temps de Domitian , la nouvelle de la battaille perdue 
par Antonius en AUemaigne , k plusieurs ioumees de li *, feut 
publiee k Rome , et sepiee par tout le monde , le mesme iour 
qu'elle avoit estA perdue *, et si Cesar tient qu'il est souvent 
advenu que la renommee a devanc^ i'accident > , dirons nous 
pas ^ue ces simples gents l^ se sontlaissez piper aprez le tuV- 
gaire , pour n'estre pas clairvoyants comme nous ? Est il rien 
plus delicat , plus net et plus vif que le iugement de Pline , 
quand il luy plaist de le mettre en ieu? rien plus esloingn^ 
de vanity ? ie laisse a part I'excellence de son scavoir, duquel 
ie foys moins de compte : en quelle partie de ces deux \k le 
surpassons-nous? toutesfois il n'est si petit escholier qui ne 
Ie convainque de mensonge, et qui ne luy veuiUe faire legon 
sur le progrez des ouvrages de nature. 

Quand nous lisons dans Bouchet les miracles des reliques 
de sainct Hilaire , passe ^ son credit n'est pas assez grand pour 
nous oster la licence d'y contredire : mais de condamner d'un 
train de pareilles histoires, me semble singuliere impudence. 
Ce grand sainct Augustin tesmoingne 4 avoir veu , sur les reli- 
ques sainct Gervais et Protaise k Milan , un enfont aveugle 
recouvrer la veue ^ une femme , k Carthage , estre guarie d'un 



t Vol.ni.cii.n,p.68.CelUtfli|der«iil9|6.C. 

> A plus de hnlt cent qnartiite Ueues , diC Plularqae , Vie de Paul EmUe, Half tt 
D'y avoit rdellement que deu cent diMpMUte lienet. A J). 
1 Nam plerumque in novitate fama anUcedU, CisAi, Guerrg dkiUt^ UI • S6. 
4 De CML Dei , XXII , 8. C. 



192 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

cancer par le signe de la croix qu'une femmc nouvellement 
baptiseelui feit; Hesperius, un sien familier, avoir chasse 
les espritSy qui infestoient sa maison, avecques un peu de 
terre du sepulchre de nostre Seigneur \ et cette terre depuis 
transportee k I'eglise, un paralytique en avoir este soub- 
dain guary ; une femme, en une procession , ayant touch^ k 
la chasse sainct Estienne, d'un bouquet, et de ee bouquet 
8*eslant firott^ les yeulx , avoir recouvr^ la veue piega per- 
due ^ et plusieurs aultres miracles , ou il diet luy mesme avoir 
assists : de quoy accuserons nous et luy et deux saincts eves- 
ques Aurelius et Maximinus, qu'il appelle pour ses recors;? 
sera ce d'ignorance, simplesse, fttcilit^? ou de malice et 
imposture? Est il homme en nostre siecle si impuda)t,qui 
pense leur estre comparable , soit en vertu et piet^ , soit en 
scavoir, iugcment et sufTisance? qui tu rationeni nulUm affer- 
rem, ipsa auctoriiaie me frangerent *. 

C'est une hardiesse dangereuse et de consequence , oultre 
Tabsurde temerity qu'eile iraisne quand et soy, de mespriser 
ce que nous ne concevons pas : car aprez que , seion vostrc 
bel entendement, vous avez eslably les limites de la verity et 
de la mensonge, et qu'il se treuve que vous avez necessaire- 
ment k croire des choses oili il y a encores plus d'estranget^ 
qu'en ce que vous niez, vous vous estes desia oblige de les 
abandonner. Or, ce qui me semble apporter autant de desor- 
dre en nos consciences, en ces troubles oili nous sommes de 
la religion, c*est cette dispensation que les catholiques font 
de leur creance. II leur semble (hire bien les moderez et les 
entendus quand ils quittent aux adversaires aulcuns articles 
de ceulx qui sont en debat ; mais , oultre ce quMls ne veoyent 
pas quel advantage c'est k celuy qui vous charge , de commen- 
cer k luy ceder et vous tirer arriere , et combien cela Tanime 
k poursuyvre sa poincte •, ces articles Ik , qu'ils choisissent pour 
les plus legiers , sont aulcunefois tresimportants. Ou il faut se 

■ T^moliit. Beeartj da refte latin reeordarl , se foorenir. C. 
• giiaiidinteMflsii*apporterolfntaiiciiiieni9on» Us me penoaderoient par tear 
•eole aatoril^. Cic , Tusc. Qucut. « I, il. 



LIVRE I , CHAPITRE XXVII. 193 

soubmettre du tout k I'auctorit^ de nostre police occlesiastique , 
ou du tout s'en dispenser : ce n'est pas k nous k establir la 
part que nous iuy debvons d'obelssance. £t davantage, ie le 
puis dire pour I'avoir essaye , ayant aultrefois us^ de cette li- 
berty de mon chois et triage particulier, mettant k nonchaloir 
certains poincts de Tobservancede nostre Eglise quisemblent 
avoir un visage ou plus vain ou plus estrange ; venant k en 
communiquer aux bommes s^avants, i'ay trouv^ que ces 
choses Ik ont un fondement massif et tressolide , et que ce 
n'est que bestise et ignorance qui nous faict les recevoir avec- 
ques moindre reverence que le reste. Que ne noussouvient il 
combien nous sentons de contradiction en nostre iugement 
mesme ! combien de choses nous servoient bier d'articles de 
foy , qui nous sont fables auiourd'hui ! La gloire et la curio- 
siU^ sont les Aeaux de nostre ame : cette cy nous conduict k 
meltre le ncz par tout ; et celle la nous deffend de rien laisser 
irresolu etindecis. 

CHAPITRE XXVU. 

DS L'AMITIE. 

Gonsiderant la conduicte de la besongne d'un peintre que 
i*ay, il m'a prins envie de Tensuyvre. 11 choisit le plus bel en- 
droict et milieu de chasque paroy pour y loger un tableau es- 
labor^ de toute sa suflisance ; et le vuide tout autour, il le 
remplit de crotesques, qui sont peinctures fantasques, n'ayants 
grace qu'en la variety et estranget^. Que sont ce icy aussi , k 
la verity , que crotesques et corps monstrueux , rappiecez de 
divers membres, sans certaine figm'e , n'ayants ordre, suitte, 
ny proportion que fortuite ? 

DeiinU In pbeem mslier formosa saperne ■ 

le vay bien iusques k ce second poinct avecques mon pein- 
tre : mais ie demeure x^urt en Taultre et meilleure partie ; 

< La partie sopMeure eit oae belle femme , et le reito ud poteoo. Houd , J*"^ 
poaiqne, f. 4. 

Tom I. t^ 



IM ESSAIS DE MONTAIGNE , 

car ma sofflsance ne va pas si avant que d'oser entreprendre 
un tableau riche, poly, et form^ selon Tart. le me suis adyis6 
d*en empnmter un d'Estienne de la Boetie , qui honorera tout 
le Veste de cette besongne : c'est un discours auquel il donna 
nom Lii SERYirUDB voLONTAiRE : mais ceulx qui I'ont ignore 
Tontbien proprement depuis rebaptis^, le Coistke un. II 
rescrivit par maniere d'essay en sa premiere ieunesse », k 
I'honn^r de la liberie contre les tyrans. II court pie^a ez 
mains des gents d'entendement , non sans bien grande et me- 
ritee recommendation ; car il est gentii et plein ce qu'il est 
possible. Si y a il bien k dire , que ce ne soit le mieulx qu'il 
peust faire : et si en I'aage que ie Tay cogneu plus avanc^ , 
il eust prins un tel desseing que le mien de mettre par escript 
ses hntasies , nous verrions plusieurs choses rares , et qui ap- 
prOcheroient bien prez de I'honneur de Tantiquit^ •, car no- 
tamment en cette partie des dons de nature , ie n'en cognoy 
point qui luy soit comparable. Mais il n*est demeure de luy 
que ce discours , encores par rencontre , et croy qu'il ne le veit 
oncques depuis qu'il luy eschappa ; et quelques memoires sur 
cet edict de ianvier % fameux par nos guerres civiles , qui trou- 
yeronl encores ailleurs pent estre leur place. C'est tout ce que 
i'ay pen recouvrer de ses reliques , moy qu'il laissa ,-d'une si 
amoureuse recommendation , la mort entre les dents , par son 
testament , heritier de sa bibliotheque et de ses papiers , oul- 
tre le livret de ses oeuvres que i'ay faict mettre en lu- 
miere ^ Et si 8uisobUg6 particulierement k cette piece , d'au- 
tant qo'elle a servy de moyen k nostre premiere accointance ; 
car eUe me feut montree longue espace avant que ie I'eusse 

' N*ayant pas aUeincl le dix huitiesme andemm aage . 6dit de ISB8 , liM*. A la 
fin da cbapiure . il dit que La Bottie n'avoil alon que adze ans. J. V. L. 

• Donn^en4S6S. aonalertKnedeGhartQalX. encore mineor. Cet Mit accordoit 
aax bnguenoto rpxerdcc public de leur religion. Le parleinent refiisa d'abotd de I'en- 
rogittrer, en dinnt : ifgc ptusunuu^ nee debemus : mais II j oonaentit aprte deux 
lettns de junioo. U y a dana cetMit une espdoe de regie de oondoite poor lei proCea* 
tanta; et il est dit qu't^ n'avanceronl rien de contraite au concile de Nic^e , au 
s^fmboU , ni em Unre de I'Ancien et du Nouveau Testammi. 
s A Paris , en 1571 , chei Fr^d^ric Morel. C. 



UVRE 1, CHAPITRE XXVII. 195 

veu , et me donna la premiere cognoissance de son nom , 
aebeminant ainsi cetle amiti^ que nous avons nourrie , tant 
que Dieu a voulu , entre nous, si enliere et si parfaicte , que 
certainement il ne s'en lit gueres de pareilles , et entre nos 
hommes il ne s'en veoid aulcune trace en usage. II fault tant 
de rencontres a la bastir, que e'est beauooup si la fortune y 
arrive une fois en trois siecles. 

11 n'est rien a quoy il semble que nature nous aye plus ache- 
minez qu'i la society ^ et diet Aristote ', que les bons legisla- 
leurs ont eu plus de soing de Tamiti^, que de la iustice. Or, le 
dernier poinct de sa perfection est cettuy cy : car en general 
toutes celles que la volupt^ , ou le proufit, le besoing publicque 
ou priv6^ forge et nourrit, en sont d'autant moins belles et 
genereuses , et d'autant moins amitiez , qu'elles meslent aultre 
cause et but et fruict en Tamiti^, qu'elle mesme. Ny ces qua- 
tre especesanciennes, naturelle, sociale, hospitaiiere, vene- 
riqnne, particulierement n'y conviennent, ny conioinctement. 

Des enfants aux peres, c'est plustost respect. L'amiti6 se 
nourrit de communication , qui ne peult se trouver entre eulx 
pour la trop grande disparity , et oiTenseroit k Tadventure les 
debvoirs de nature : car ny toutes les secrettes pensees des 
peres ne se peuvent communiquer aux enfants , pour n'y en- 
gendrer une messeante privaut^ ; ny les advertissementa et 
corrections, qui est un des premiers offices d'amiti^, nese 
pourroient exercer des enfants aux peres. II s'est trouv6 des 
nations ou , par usage , les enfants tuoyent leurs peres , et 
d'aultres ou les peres tuoyent leurs enfants, pour eviter I'em- 
peschement qu'ils se peuvent quelquesfois entreporter, et na- 
turellement I'un despend de la ruine de I'aultre. II s*est trouv^ 
des philosophes desdaignants cette cousture naturelle : tes- 
moings Aristippus *, qui , quand on le pressoit de I'affection 
qu'il debvoit k ses enfants pour estre sortis de luy, il se meit 
a cracher, disant que cela en estoit aussi bien sorty ^ que nous 
engendrions bien des pouils et des v«*s : et eet aultre que 

« Morale d Nicomaqut^ l^U . 1 , p. U7 , MU. de M. Goray, IttSL J. V. L. 
> Dioeiciii Lincc, n , M. c. 



196 ESSAIS DE MONTAIGN£ , 

Plutarque ' vouloit induirc k s'accorder avecques son frere : 
« le n'en fais pas, diet il, plus grand estat pour estre sorti de 
mesme trou. » C'est, k la verity, un beau nom et plein de 
dilection, que le nom de frere, et k cette cause en feismes 
nous luy et moy nostre alliance : mais ce meslange de biens , 
ces partages, et que la richesse de Tun soit la pauvret^ de 
Faultre, cela destrempe merveilleusement et relasche cette 
aoudure fratemelle ; les ft^res ayants k conduire le progr^s de 
leur adrancement en nnesjbie sentier et mesme train, il est 
force qu'ils se heurtent et chocquent souvent. Davantage , la 
oorrespondance et relation qui engendre ces vrayes et par- 
faictes amitiez, pourquoy se trou vera elle en ceulx cy? Le 
pere et le fils peuvent estre de complexion entierement esloin- 
gnee, et les freres aussi : c'est mon fils, c'est mon parent; 
mais c'est un homme forouche, un meschant, ou un sot. Et 
puis, k mesure que ce sont amitiez que la loy et I'obligation 
naturelle nous commande, il y a d'aulant moins de nostre 
choix et liberty volontaire*, et nostre liberty volontaire n'a 
point de production qui soit plus proprement sienne que celle 
de raffection et amiti^. Ce n'est pas que ie n'aye essay^ de ce 
cost6 \k tout ce qui en peuK estre , ayant eu le meilleur pere 
qui feut oncques, et le plus indulgent iusques k son extreme 
vieillesse ; et estant d'une famille fameuse de pere en fiis , et 
^eraplaire en cette partie de la Concorde fratemelle : 

Etipse 
Notoi in frttres animl patorni *. 

D'y comparer I'affection envers les femmes, quoyqu'elle 
naisse de nostre choix, on ne peult, ny la loger en ce roolie. 
Son feu , ie le confesse , 

Neqne edm est dea neicia noslri , 
QnflB doksem oarit min^t amaridem S 

> PLOTAiQoi, de t^mitU fratemelle , c. 4 , de la traductfon d'Amyot C. 

• Cdbnii moi-iiitaie par imxtaffBcUon paterneUe pour mes fitres. Hoaici , od., 

U. a.s. 

> Gar Je ne aoia pas inooDna ft la d6eaK^((iil mMe une^doaoe amertanie am peiiie» 
daraoMNir. CATULLf , LXVUI, 47. 



UVRE I, CHAPITRE XXVII. 197 

est plus actif , plus cuisant , et plus aspre ; mais c'esi un feu 
leiiittwe et volage, ondoyant et divers, feu de fiebvre, sub- 
ieet k accez et remises, et qui ne nous tient qu'i un coing. 
En Tamiti^, c'est une chaleur generate et universelle, tern- 
peree, au demouranl, et egale-, une chaleur constante et ras- 
sise, toute doulceur et polissure, qui n'a rien d'aspre el de 
poignant. Qui plus est, en Tamour, ce n'est qu'un desir for- 
cen^ aprez ce qui nous ftiit : 

Cqum segne la lepre ft cMciatore 
Al firrddo, «1 caldo, alia mootagna , al lito; 
N6 pift 1' aitima poi cbe pr^ta Tede; 
E lol dietro a cbi ftigge afMta il piede ' : 

aussitost qu'il entre aux termes de Tamlti^, c'esl k dire en la 
convenance des volontez , il s'esvanouit el s'alanguil ; la iouis- 
sance le perd , conune ayant la fin corporelle et subiecte k 
satiety. L^Hniti6, au rebours, est ioule k mesure qu'elle est 
desiree-, nea'esleve, se nourrit, ny ne prend accroissance 
qu'en la ioulssance, comme estant spirituelle, et Fame s'aDi- 
nant par I'usage. Soubs cette parfaicte amiti^ , ces aflections 
volages ont aultrefois trouv6 place chez moy, k fin que ie ne 
parle de luy, qui n'en confesse que trop par ses vers : ainsi ces 
deux passions sont entrees chez moy, en cognoissance Tune 
de I'aultre , mais en comparaison , iamais ; la premiere main- 
tenant sa route d'un vol baultain et superbe , et regardant des- 
daigneusement cette cy passer ses poinctes bien loing au des- 
soubs d'elle. 

Quant au mariage , oultre ce que c'est un march6 qui n'a 
que Ventree libre, sa duree, estant contraincte et forcee, 
dependant d'ailleurs quede nostre vouloir, et march6 qui or- 
dinairement se faict k aultres fins, il y survient mille ftisees 
estrangieres k desmesler parmy, suffisantes k rompre le fil et 
troubler le cours d'une vifve affection : 1& oO , en I'amiti^ , il 
n'y a affaire ny commerce que d'elle mesme. loinct qu'i dire 

' Tel , k traven Ics frimas et lea chaleun , k traven lea moutagnes et les ralMet , le 
cfaaaieor poanoit le li^vre; il ne desire rattetndre qu'aulant qu*U fait , et n*en fait 
plus de cas dte qu'll I'atteint. Aiiosto . cast. X , ataia. 7. 



108 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

vray, la sufHunce ordinaire des femmes n'est pas pour res- 
pondre h eette oonference et communicatioD , nourrice de 
eatte saincte cousture ; ny leur ame ne semble assez ferme 
pour soustenir I'estreincte d'un noeud si press6 et si durable. 
fit certes , sans cela , s'il se pouvoit dresser une telle accoin- 
Cance libre et volontaire , ou non seulemait les ames eussent 
cette entiere ioulasance , maia encores oijI les corps eussent 
part k ralliance , oQ Thomme feust engage tout entier, il est 
certain que I'amitie en seroit plus pleine et plus comble : mais 
ce sexe , par nul exemple , n'y est encores pen arriver, et , par le 
communconsentementdesescholes anciennes , en est reiect6. 
Et cette aultre licence grecque est iustement abhorree par 
nos DKBurs : laquelle pourtant , pour avoir, selon leur usage , 
une si necessaire disparity d'aages et difference d'ofBces entre 
les amants , ne respondoit non plus assez k la par&icte union 
et convenanee qu'icy nous demandons : Qius est emm isU anior 
mnicUicg ? Cur neque deformem adolescentem qw9qmam amai, ne- 
que fomiasum $enem > ? Car la peincture mesme qu'en faict Fa- 
cademie ne me desadvouera pas , comme ie pense , de dire 
ainai de sa part : Que cette premiere ftireur, inspiree par le fils 
de Venus au cceur de I'amant sur I'obiect de la fleur d'une 
tendre ieunesse, k laquelle ils permettent touts les insoients 
et passionncz efforts que peult produire une ardeur immode- 
ree , estoit simplement fondee en une beaute exteme , faulsc^ 
image de la generation corporeile ; car elle ne se pouvoit fon- 
der en Tesprit, duquel ia montre estoit encores cachee, qui 
il'estoit qu'en sa naissance et avant I'aage de germer : Que si 
cette fureur saisissoit un bas courage , les moyens de sa pour- 
suitte , G*estoieat richesses , presents , faveur k i'advancement 
des dignitez , et telle aultre basse marchandise qu'ils reprou- 
vent ; si elle tomboit en un courage plus genereux , les en- 
tremises estoient genereuses de mesme , instructions philo- 
sophiques , enseignements k reverer la religion , obeir aux 
loix , mourir pour le bien de son paKs , exemples de vail- 

I Qa*e8t<e , en effet . qiio eel amour d'amUi<i? d'oii vieot qii'il ne •'attache ni I on 
Jemie hoiome lakl . ni Ji no beau vMUard? Cic. , Tnsc. qucut. . IV . M. 



LIVRE I, CHAPITRE XXVII. 191) 

lance , prudence , iustice; s'estudiant ramant de se rendre 
acceptable par la bonne grace el beaute de son ame ^ celle de 
son corps estant fanee , et esperani, par cette societe men* 
tale , establir un marche plus ferme et durable. Quand cette 
poursuitte arrivoit k reflect en sa saison (car ce qu'ils ne re- 
quiercnt point en Tamant qu'il apportast loysir et discretion 
en son entreprinse , ils le requierent exactement en Taim^ , 
d*autant qu'il luy folloit iuger d'une beauts interne, de difli- 
cile cognoissance et abstruse descouverte) , lors naissoit en 
I'aime le desir d'une conception spirituelle par rentremise 
d'une spirituelle beaute. Gette cy estoit icy principale ; la cor- 
porelle, accidentale et seconde : tout le rebours de Tamant. A 
cette cause preferent ils Taime , et verifient que les dieux 
aussi le preferent ; et tansent grandement le poete Aeschylus 
d'avoir en I'amour d' Achilles et de Patroclus donn6 la part de 
I'amant k Achilles . qui estoit en la premiere ct imberbe ver- 
deur deMD adolescence, et ie plus beau des Grecs. Aprez 
cette communaute generale , la maistresse et plus digne par- 
tie d'icellc exer^ant ses offices et predominant , ils disent qu'il 
en provenoitdes fruicts tresutiles au priv^ et au public ; que 
c'estoit la force des pals qui en rocevoient Tusage , et la prin- 
cipale deflense de Tequite et dela liberty : tesmoings les sa- 
lutaires amours de Harmodius et d'Aristogiton. Pourtant la 
nomment ils sacree et divine ; ct n'est , k leur compte , que la 
violence des tyrans et laschete des pcuples qui luy soit advei^ 
saire. Enfin , tout ce qu'on peult donner k la fkveur de I'aca- 
demie, c'est dire que c'estoit un amour se terminant en ami- 
tie ; chose qui ne se rapporte pas mal a la definition stoique 
de I'amour : Anwrem conaium esse amicUice faciendas ex pulchri- 
tudims specie \ 

le reviens a ma description de fafjon plus equitable et plus 
equable '. Omnino amicUice, corroboraiis iani confimiatisque et 

> L'amoiir at reoTied'obtenir Tainill^ d'une perMDnc qui doiu attire par sa beauts. 
Cic. . TitseuL qtitut. , IV , 34. 

• C'est-4-dire, d'une espece d'amili^ plus juste et plus egale que celle dont 11 
vient dc parler. C. 



iOO ESSAIS DE MONTAIGNE , 

ingenns , ci astaiibui , mdkandas rant ■ . Au demourant , ce que 
nous appellons ordinairement amis et amitiez , ce ne sont 
qu'accointances et Ikmiliaritez nouees par quelque occasioii 
ou commodite , par le moyen de laquelle nos ames s'entre- 
tiennent. En Tamiti^ de quoy ie parle , elles se meslent et con- 
fondent I'une en I'aultre d'un mesiange si oniyersel , qu'elles 
effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a ioinctes. Si 
on me presse de dire pourquoy ie I'aymoys , ie sens que cela 
ne se peult exprimer qu'cn respondant , « Parce que c'estoit 
« luy ^ parce que c'estoit moy. » II y a, au dela de tout mon 
discours et de ce que i'en puis dire particulierement , ie ne 
SQais quelle force inexplicaUe et fatale , mediatrice de cette 
union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus , et 
par des rapports que nous oyions Tun de Taultre , qui faisoient 
en nostre aflTcction plus d'effort que ne porte la raison des 
rapports ; ie croys par quelque ordonnance du ciel. Nous nous 
embrassions par nos noms : et k nostre premiere rencontre , 
qui feust par hazard en une grande feste et compaignie de 
ville, nous nous trouvasmes si prins, si cogneus , si obligez 
entre nous, que rien dez lors ne nous feut si proche que Tun 
i Taultre. II escrivit une satyre latine excellente , qui est pu- 
bliee *, par laquelle il excuse et explique la precipitation de 
nostre intelligence si promptement parvenue k sa perfection. 
Ayant si pen k durer, et ayant si tard commence (car nous 
estions touts deux hommes faicts, et luy plus de quelque 
annee), elle n'avoit point a perdre temps ^ et n'avoit a se regler 



> L'ainitM ne peot «tre aoUdc que dans la nuitaril^ de Viffi et de respril. Cicmiofi , 
de AmUcU. , c. UK 

• Dans Ie raeodl d^ clt^ plus baut , Paris , 1874 . Void quelquet-uns des vers doot 
Montaigne rent parier t 

Pfdntum *0M p9r$ 9utgo nuUe enduU nvHi 

Ptdit tmieftkK^ nM qmm exptoruterit 4Hm$ , 

Bl vario e«nu /«cteiif«M exerenii «««. 

At MM iumgtt ^mor paulto magta «m«im , el 91M 

Sil tmmtm ad tmmmmm rtUqni tibi fteit amorem.... 

Te^ Montane^ miki emtus ioeiuvit in <tmiu$ 

El imUra potrnt , ei amorii gratior iUex 

Jirint J. \.L. 



LIVRE I, CHAPITHE XXVII. 201 

au patron des amiliez molles ct regulieres, ausquelles il foult 
tantde precaations dc longuect prcalable conversation. GeiU' 
cy n*a point d'auUre idee que d'elle niesmc , ct ne se peult 
rapporter qu'a soy : ce n'est pas une speciale consideration , 
ny deux , ny trois , ny quatre , ny miile ; c'est ie ne s^ay 
quelle quintessence de tout ce meslange , qui , ayant saisi 
toute ma volont^, I'amena se plonger et se pcrdre en la 
mienne , d'une faim , d'une concurrence pareille : ie dis pcr- 
dre , k la verity , ne nous reservant rien qui nous feust proprc , 
ny qui feust ou sien , ou mien. 

Quand Leiius % en presence des consuls romains , lesquels , 
aprez la condamnation de Tiberius Gracchus , poursuyvoient 
touts ceulx qui avoient este de son intelligence , veint a s'en- 
querir de Caius Blossius (qui estoit Ie principal de ses amis ), 
combien il eust voulu foire pour luy, et qu'il eust respondu : 
i( Toutes choses : « « Comment toutes choscs? suyvit il : et 
quoy ! s'il t'eust commande de mettre Ie feu en nos temples? » 
» II ne me I'eust iamais commande , » repliqua Blossius. 
« Mais s'il Teust faict? » adiousta Leiius. « I'y eusse obey, » 
respond ict il. S'il estoit si parfaictement amy de Gracchus, 
comme disent les histoires, il n'a voit que faire d'offenser les con- 
suls par cette derniere et bardie confession ; et ne se debvoit 
despartir de Tasseurance qu'il avoit de la volonte de Gracchus. 
Mais toutesfois ceulx qui accusent cette response comme se- 
ditieuse , n'entendent pas bien ce mystere , et ne pi'osuppo- 
sent pas, comme il est, qu'il tenoit la volonte de Gracchus 
en sa manche , et par puissance et par cognoissance : ils es- 
toienl plus amis que citoyens , plus amis qu'amis ou qu'enne- 
mis de leur pals , qu'amis d'ambition et de trouble \ s'estants 
parfaictement commis I'un a I'aultre , ite tcnoient parfaicte- 
ment les resncs de I'inclination I'un de Taultre : et faictes gui- 
der cet hamois par la vertu et conduicte de la raison , comme 
aussi est il du tout impossible de I'atteler sans cela , la res- 
ponse de Blossius est telle qu'elle debvoit esire. Si leurs actions 

' CiCEROM, del'^tmili/, c. H; PLiTiiQGE, rie dft Grarque*,c, 5; ViUaE 
Mixm, IV, 7, I. J. V.L. 



20i ESSAIS DE MONTAIGNE , 

se di'smancherent , ils n'estoyeut iiy amis , seloii ma mcsure. 
Tun (le I'aultre , ny amis a eulx mcsmes. Au dcmourani , oetle 
rrsponse ne Sonne non plus que feroit la mienne k qui 8*en- 
querroit k moy dc cette fa^on : « Si vostre volonto vous com- 
• mandoit de tuer vostre fiUe^ la tuericz-vous? » et quo ie 
faccordasse : car cela nc porte aulcun tesmuignage dc consen- 
tement a cc faire ; paree que ie no suis point en doubte de 
ma volonte, el tout aussi pen de celle d'un tel amy. II n'est 
pas en la puissance de touts les discours du monde de me 
desloger de la certitude que i'ay des intentions ct iugements 
du mien . aulcunc de ses actions ne me sgauroit estre presen- 
tee , quelque visage qu'elle eust , que ie n'en trouvasse incon- 
tinent le ressort. Nos ames ont charie si uniement ensemble ; 
elles se sont considerees d'une si ardente affection , et de pa- 
reille aflection descouvertes iusques au iin fond des entrailles 
I'une de I'aultre , que non seulement ie cop:noissois la sienne 
comme la mienne , mais ie mo fcussc certainement plus vo- 
lontiers fie a luy de moy, qu'^ moy. 

Qu'on ne mette pas en oe reng cos aultros amitiez commu- 
nes \ i'en ay autant de cognoissance qu'un aultro , et des plus 
parfaictes de leur genre : mais ie ne conseille pas qu*on con- 
fonde lours regies; on s'y tromperoil. 11 fault marcher en ces 
aultros amitiez la bride a la main , avecquos prudence et pro- 
caution : la liaison n'est pas nouee on maniere qu'on n'ait 
aulcunement a s*en deslier. « Aimez le , disoit Cliilon , comme 
ayant quelque iour a le hair ; balssez le comme ayant a I'ai- 
mer '. » Go preceple, qui est si abominable on cetlo souve- 
Bune et roaistresse aipiti^ , il est salubre en Tusage des amitiez 
^inairos et coustumieres ; a I'endroit desquellos il fault em- 
ployer le mot qu'Aristote avoit tresfamilier, » O mos amys ! il 
n'y a nnl amy '. »» En ce noble commerce , les ollicos et les 

' D'autres, com me Arisitotc, RMorique, II, 13; Cict<Fbii. de rjmitiif , c. 16; 
niof^? 1.afrce. I. S7, altriboent cette maxime k Bias. Cost AiiliMlcUe, 1. 3, qni 
ladonnc a Chllon. Rile ne rclrouve daiu Wijax th Sopliocle, t. 687, et dam let sco- 
fences de riiblliu Synu. cit^ par Auln-GcUc, XVIl . 14. Sacy I'a oonbattuedam sun 
Irail^ di- VAmitU, IW. 11 , p. 63, M. de 1701. J. V. L. 

■ DiociiiiE Laeice. V, 21. 



UVRE I, CHAPITRE XXVII. 203 

bienfaicts , noarriciers des aultres amitiez , ne meritent pas 
seulementd'estre mis en compte ; cette conflision si pleine dc 
nm vokHitez en est cause : car tout ainsi que Famiti^ que ie 
me porte ne reQoit point augmentation pour le sccours que ie 
me donne au besoing , quoy que dient les stolciens , et comme 
Ie ne me sgais atilcun gr^ du service que ie me foys , aussi 
rdnion de tels amis estant veritablement parfticte , elle leur 
diet perdre le sentiment de tela debvoirs , et bair et chasser 
d'entre eulx ces mots de divisioo'et de difference , bien&ict , 
(^ligation, recognoissance , priere, remerciement , etleurs 
pareils. Tout estant , par effect, commun entre eulx, vohm- 
lez, pensements, iugements, bieoa, femmes, enfants, bon- 
neur et vie , et leur convenance n^estant qu'une ame en deux 
corps , selon la trespropre definition d'Aristote % ils ne se peu- 
vent ny prester ny donner rien. Yoyli pourquoy les feiseurs 
de loix, pour bonnorer le mariage de quelque imaginairc 
ressemblanee de cette divine liaisoti , deffendent les donations 
eatre le mary et la femme, voulants inferer par \k que tout 
doibt estre k cbascun d'eulx , et qu'ils n'ont rien k divisor et 
partir ensemble. 

Si , en I'amiti^ de quoy ie parle, Tun pouvoit donner k I'aul- 
tre, ce seroit celuy qui recevroit le bienfaict qui obligeroit 
son cmnpaignon : car cherchant Tun et Taultre , plus quo 
toute aultre chose , de s*entre-bienfiiire , celuy qui en preste la 
matiere et Toccasion est celuy Ik qui faict le liberal , donnant 
ce contentement k son amy d'effecluer en son endroict ce 
qu'il desire le plus. Quand le pbilosopbe Diogenes avoit faulte 
d'argent, il disoit , Qu'il le redemandoit & sesamis , non qu'il 
le demandoit ». Et pour montrer comment cela se practique 
par effect, i'en reciteray un ancien exemple singulier^ Eu- 
damidas , corinthien , avoit deux amis , Cbarixenus , sicyo- 
nien , et Areteus, corintbien : venant k mourir, estant pauvrc, 
et ses deux amis riches, il feit ainsi son testament : « Ie legue 

' DlOGBNI JUnCS . V, 20, c. 

• /&tV/.. VI.46. C. 

^ Bxtrait da Tox€ari$ de Loeien , c. 2S. J. v. L. 



204 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

n k Areteus de nourrir ma mere , et rentretenir en sa vieil- 
« lesse : k Gbarixenus, de marier ma fille, et luy donner 
« le douaire le plus grand qu'il pourra : et au cas que Tun 
« d'eulx vienne k defaillir, ie substitue en sa part celuy qui 
«« survivra. » Ceulx qui premiers veirent ce testament, s'en 
mocquerent; mats ses heritiers en ayants est^ advertis I'accep- 
terent avec un singulier contentement : et Tun d'eulx , Gha- 
rixenus , estant trespass^ cinq tours aprez , la substitution 
estant ouverte en faveur d' Areteus , il nourrit curieusement 
celte mere \ et de cinq talents qu'il avoit en ses biens, il en 
donna lesdeux etdemy en mariage k une sienne Glle unique, 
et deux et demy pour le mariage de la fiile d'Eudamidas, 
desquelles il feit les nopces en mesme iour. 

Get exemple est bien plein , si une condition en estoit k 
dire , qui est la multitude d'amis ; car cette parfaicte amiti^ 
de quoi ie parle est indivisible : chascun se donne si entier k 
son amy, qu'il ne luy reste rien k despartir ailleurs ^ au re- 
bours, il est marry qu'il ne soit double, triple ou quadruple, 
et qu'il n'ayt plusieurs ames et plusieurs volontez , pour les 
conferer toutes k ce subiect. Les amitiez communes, on les 
peult despartir 5 on peult aimer en cettuy cy la beauts ; en cet 
aultre, la facility de ses moeurs^ en I'aultre, ia liberality ; en 
celuy \kj la paternity*, en cet aultre, la ft*aternit6, ainsi du 
reste : mais cette amiti6 qui possede I'ame et la regente en 
toute souverainet6 , il est impossible qu'elle soit double. Si 
deux en m^me temps demandoient k estre secourus, auquel 
courriez vous? S'ils requeroient des offices conlraires, quel 
ordre y trouveriez vous? Si Tun commettoit k vostre silence 
chose qui feust utile a I'aultre de sgavoir, comment vous en 
demesleriez vous? L'unique et principale amiti6 descoust 
toutes aultres obligations : le secret que i'ai iur6 de ne deceler 
k un aultre, ie le puis sans pariure communiquer k celuy qui 
n'est pas aultre , c'est moy. C'est un assez grand miracle de 
se doubler ; et n'en cognoissent pas la baulteur ceulx qui par- 
lent de se tripler. Rien n'est extreme , qui a son pareil : et 
qui presupposera que dc deux i'en ayme autant Tun que I'aul- 



LIVRE I, CIIAPITBE XXVII. 205 

tre, et qu'ils s'entr'aynient et m'aymeiit autant que ie les 
ayme, il multiplie en confrairie la chose la plus une ct unie, 
et de qaoy une seule est encores la plus rare k trouver au 
monde. Le demourant de cette histoire convient tresbien a ce 
que ie disois : car Eudamidas donne pour grace et pour faveur 
k scs amis de les employer k son liesoing \ il les laisse heritiers 
de cette sienne liberality , qui consiste k leur mettre en main 
les moyens de luy bienfaire : et sans doubte la force de Tami- 
ti^ se montre bien plus richement en son faict qu'en celuy 
d'Areteus. Somme , ce sont effects inimaginables k qui n*en a 
gousl^ , et qui me font honnorer k merveille la response de ce 
ieune soldat k Cyrus , s'enquerant k luy pour combien il voul- 
droit donner un cheval par le moyen duquel il venoit de gai- 
gner le prix. de la course , et s'il le vouldroit eschanger a an 
royaume : «< Non certes, sire; mais bien le lairro4S ie volon- 
«* tiers pour en acquerir un amy, si ie trouvois homme digne 
« de telle alliance '. » II ne disoit pas mal , « si ie trouvois ; » 
car on treuve facilement des hommes propres a une superfl- 
cielle accointance : mais en cette cy, en laquelle on negocie 
du fin fond de son courage , qui ne faict rien de reste , certes 
il est besoing que tous les ressorts soyent nets et seurs parfaic- 
tement. 

Aux confederations qui ne tiennent que par un bout , on 
n'a k pourveoir qu'aux imperfections qui particulierement 
interessent ce bout \k. II n'imp4>rte de quelle religion soit mon 
medecin , et mon advocat ; cette consideration n'a rien de 
commun avecques les offices de I'amiti^ qu'ils me doibvent : 
et en Vaccointance domestique que dressent avecques moy 
ceulx qui me aervent , i'en foys de mesme , et m*enquiers peu 
d^un laquay, s'il est chaste, ie cberche s'il est diligent; et 
ne crains pas tant un muletier ioueur que imbecille, ny un 
cuisinier iureur qu'ignorant. Ie ne me mesle pas de dire ce 
qu'il fault faire au monde , d*aultres assez s'en meslent , mais 
ce que i'y fois. 

' XinoPBON , Cyrop4die, VIU , s. C 



206 ESSAIS BE MONTAIGNE , 

Mibf sic mat est : tibi , ut opus est faeto, face '. 

A la familiarity de la table i'associe le plaisant , non le prudent ; 
au lict , la beauts avant ia bont^ ^ en la societe du discours y 
la suflisance, veoirc sans la prcud'boounie : pareillement 
ailieurs. Tout ainsi que cil qui feut rencontr6 k chevau- 
chons sur un baston , se iouant avecques ses enfants , prit 
rhonune qui I'y surprint de n'en rien dire iuaques k ce qu*il 
feust pere luy mesme % estimant que la passion qui iuy nais- 
troit lors en Tame le rcndroit iuge equitable d'une telle ac- 
tion : ie soubaiterois aussi parler k des gents qui eussent 
essay^ ce que ie dis : mais sgachant combien c'est chose esloin- 
gnee du commun usage qu'une telle amiti^ , et combien elle 
est rare , ie ne m'attends pas d'en trouver aulcun bon iuge ; 
car les discours mesmes que Tantiquit^ nous a laissez sur ce 
subiect , me semblent lasches au prix du sentiment que i'en 
ay ; et , en ce poinct , les effects surpassent les precq)tes mes- 
mes de la philosophic. 

Nil e^ oootnlerim iocaodo samis amico ^ 

L*ancien Menander disoit celuy la heureux qui avoit peu 
rencontrer seulement Tombre d*un amy 4 : il avoit certes rain 
son de ledire, mesme s'il en avoit tast^. Car, a la verilc^, si ie 
compare tout le reste de ma vie , quoyqu'avecques la grace de 
Dieu ie Taye passeedoulce, aysee, et, sauf la perte d'un tel amy, 
exempte d'aflOiction poisante, pleine de tranquillite d'esprit , 
ayant prins en payemratmes commoditez naturelles et origi- 
nelles , sans en rechercber d'aultres ; si ie la compare , dis ie , 
toute , aux quatre annees qu'il m'a este donne de iouyr de la 
dottlce oompaignie et society de ce personnage , ce n'est que 

> C'est ainsi que j*en me; Tom. bites comine Tom renteadret. TiaiNCi, Beuw 
tonU, act I, sc. 1. v. ». 
* Plutabqci, yfe (fAgMias.c9. C. 

3 Tant que j'aurai ma raisoo , Je ne troaverai rien de comparable k on tendre amt 
HoiACi. sat., I, 5, 44. 

4 PLUTABQUf , cfs VAmttU fi'atemelU , c. S. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XXVII. 207 

fumee, ce n'estqu'unenuict obscure etennuyeuse. Depuis le 
iogr que ie le perdis , 

Quem lemper acerbum , 
Semper bonoraftiun (tio dl folnistit!) babebo^ 

ie ne foysque traisner ianguissant; et lesplaisirs mesmes qui 
s'ofirent A moy , aa lieu de me consoler, me redoublent le 
regrelde sa perte : nousestions k moiti^ de tout ; il me semble 
que ie luy desrobe sa part. 

Kec fet etse alia me fulnptale bic fknl 

Decreri , tanllsper dtun ille abet! meoa partieept *. 

Testois desia si faict et accoustumti k estre deuxiesme par- 
tout , qu'il me semble n'estreplus qu*a demy. 

niam mes si paiiem anuiue tulit 
Matorior Tit, quid moror altera t 
Nee carus aK|ne , nee toperstes 
Integer. lUe dies ubvmqiie 
Doxitniioam' 

II n'est action ou imagination ou ie ne le treuve k dire ^ 
comme si eust il bien faict k moy : car dc mesme qu'il me 
surpassoit d'une distance inGnie en toute aultre suflisance et 
vertu , aussi bisoit il au debvoir de Tamiti^. 

Quis desiderio sit piidor» ant modus 
Tarn cari capilis < ? 

O mliero frater adempte mibi ! 
Omnia tecum una perierunt gaiidia nostra , 

Qa» tons in ?ita dnkas alebat amor. 
Ta ipea , ta morions fr^ti oommoda » fiater ; 

< low l^lal line je dois pleurer, que Je dots bonoBcr 4 Jamais, paiiqiie telle a ^id , 
grands dieux. voire vokmM supreme ! viao.. inOde, V, 49l 

> Et Je BO pease pasqifaDcnnplaislrmesoitpemita, audntensot quejen'al plus 
oelni avec qni Je devoit lent paetager. Tbbbfici . MetuiUmi., ael. 1 . sc. I, t. 97. Mon- 
taigne • comme tt bit sonvent, a change lei plusieon mots. 

> Paisqn'on sort cruel m'arafi trap t6r oelte donee moiti^ de moo ame . qu'al-je i 
Mnde rantre moItU , s^parde de celle qui m'dtolt Men plus chare? Le mtaie jour 
Doosa perdus tousdenx. Hot^ od., n , 17, 5. 

* Puis-}e rougir oo cesser de pleurer one l^ si ch^ ? Hoa.. od,, 1 , S4. 4 . 



208 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

Tecum una tota est nostra sepalla aniiiia : 
Cniiu ego inlerita lota de raenle fugavi 
Haw stodia ; atqoe omoes delidas aoinii. 

AlkMfiiar? andiero niiiiqiiam toa ferba loqneotein ^ 

Nonqoam ego te, fila fraier amabilior, 
Adspidam posttiae? At oerte semper amabo *. 

Mais oyons un peu parler cegarson de seize ans. 



Parce que i'ay trouv^ que cet ouvrage • a est^ depuis mis en 
lumiere , et k inauvaise On ^ par ceuix qui cherchent i troubler 
et changer Testat de nostre police, sans se soucier s'ils IV 
menderont , qu'ils ont mesle k d'aultres escripts de leur fa- 
rine , ie me suis dedictde le loger ioy. Et k fin que la memoire 
de I'auctcur n*en soit interessee en I'endroict de ceuix qui 
n'ont peu cognoistre de prez ses opinions et ses actions, ie 
les advise que ce subiect feut traict6 par luy en son enfance 
par maniere d'eiercitation seulement, comme subiect vul- 
gaire et tracasse en mille endroicts des livres. Ie ne foys nul 
doubte qu*il ne creust ce qu'il escrivoit ; car il estoit assez 
consciencieux pour ne mentir pas mesme en se iouant : et 
S(ay da vantage que s'il eust eua choisir, il eustmieulx ayme 
estre nay k Yenise qu'k Sarlac; et avecques raison. Mais il 
avoit une auitre maxime souverainement empreinte en son 
ame, d'obeyr et de se soubmettre tresreligietisement aux loix 
sous iesquelles ii estoit nay. II ne feut iamais un meilleur ci- 

> O mon lir^re! que Je sols malbeureox de t'atoir perdu! Ta mort a d^truit tous oos 
plaiiirs. ATec tol s'est ^Tanooi tout le booheor que me doonoit ta douce amiti^ ' af ec 
toi moQ ame est tout entiitn enserelie! Depuis que tu n'ei plus, J*ai dit adieu wax 
rames , k tout ce qui bisoit le diarme de ma vie!... Ne pooirai-je done plus te parler 
ni t'entendre? O lol qui m*^ois plus cfaer que la vie . d mon fr«re! ne pourraHe plus 
le TOir? Ah ! du moins, Je raiBMnrf toqjoun! Catdlu, LXVUI , 10; LXV, 0. 

• Letralt«ile/a5eri^iideoofoiite<re,imprfin4pourlapcemMrefblten497S, dans 
le troisltaie tome dcs M^molret de ViUA de la France emu Charles /x. On le trou- 
▼era dans le tome n de oetie ^tion des Essaie. Comme cet wrmge de la Bo€tie a 
poor second litre le Oontr'wm (traduit par De Tbon , AnhBenoUeon), Yentet^ dans sa 
Notice sur les Etsait de Montaignt , 1 1 , p. 476, 1'appflUe, sans doute par mdpriie , 
les Quatre eotUre imt J. V. I<. 



LIVRE I, CIIAPITRE XXVlH. 209 

toyen , ny plus affectionn^ au repos de son pays, ny plus en- 
nemy des remuements et noavciletez de son temps ; il eust 
bicn plustost employ^ sa suflTisance k les esteindre qu'k leur 
fournir de quoy ies esmouvoir davantage : ii avoit son esprit 
moule au patron d'aultres siecles que ceulx cy. Or , en es- 
change de cet ouvrage serieux, i'en substitueray un aultre ', 
produict en cette mesme saison de son aage, plus gailiard et 
plus eniou^. 

CHAPITRE XXVIII. 

MNGT ET NEUF SONNETS d'ESTIENNE DE LA BO^TIE. 
A MADABfE DE GRAMMONT, COMTESSE DE GUISSEN '. 

Madame, ie ne vous offre rien du mien , ou parce qu'il est 
desia vostre , ou pour ce que ie n'y treuve rien digne de vous ; 
mais i'ay voulu que ces vers, en quelque lieu qu'ils se veis- 
sent, portassent vostre nom en teste, pour Thonneur que ce 
leur sera d'avoir pour guide cette grande Corisande d'Andoins. 
Ce present m'a sembl6 vous estre propre, d'autant qu'il est 
peu de dames en France qui iugent mieulx, et se servent 
plus k propos que vous, de la poesie^ et puis, qu'il n'en est 
point qui la puissent rendre vifve et animee comme vous 
faictes par ces beaux et riches accords do quoy , parmy un 
million d'aultres beautez , nature vous a estrenee. Madame , 
ces vers meritent que vous les cherissiez*, car vous serez de 
mon ad vis, qu'il n'en est point sorti de Gascoigne qui eussent 
plus d'invention et de gentillesse , et qui tesmoignent estre 

' Lf8 Tingt-Deurtoiiiiets de La Bo^tie qui te troatent dans Ie chapitre suivant. 

« Diane, Ticumte«e de LouTignl, dite la belle corifatufed'Andoains, marMeen 
4567 ^ PhUibert, oomte de GrjininoDt et de Quiche, qui moonit an si^ge de La F6rc 
en 4580. Andolns ou Andonins ^toit unc baronnie du B^rn , i trois lieuet de Pan. Le 
roi de NaTarre, depuis Henri IV, aima oette belle Teuve , et cut m£me I'Intention de 
I'^ufer. Hamilton, dans ion ^pttre an oomte de Granimoot, dont II a 6:rit Ies U^ 
moires , lui rappelle son Ulostre alcnle i 

Bonnear dei lira Motgn^ 

OA Cortoande vlt le Joar, etc. J. V. L. 

Tomb I. 14 



210 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

sortis d'une plus riche main. Et n'entrez pas en ialousie de 
quoy vous n'avez que le reste de ce que piega « i'en ay fayct 
imprimer soubs le nom de monsieur de Foix, vostre bon pa- 
rent : car, certes, ceulx cy ont ie ne sgay quoy de plus vif et 
de plus bouillant ; comme il les feit en sa plus verte ieunesse, 
et eschaufTe d'une belle et noble ardeur que ie vous diray, 
madame, un iour ^Taureille. Lesaultresfurentfaietsdepuis, 
comme il estoit a la poursuilte de son manage , en faveur de 
sa femme , et sentant desia ie ne s^ay quelle froideur maritale. 
Et moy ie suis de ceulx qui tiennent que la poesie ne rid point 
ailleurs , comme elle faict en un subiect folastre et desregle. 

SONNETS \ 
I. 

Pardon, amour, pardon; 6 Seigneur! ie te tou€ 
Le reste de mes ans , ma voix et mes escripts , 
Mes sanglots , mes souspirs , mes larmes et roes oris ; 
Rien, rien teoird'aulcun, que de toy, ie n'advou^. 

Il^las! comment de moy ma fortune se ioue! 
De toy n*a pas longtemps , amour, ie me sois ris. 
I'ay failly. ie le Teoi , ie me rends , ie suis pris. 
Fay trop gard^ mon ooeur, or ie le desad?ou£. 

Si i'ay pour le garder retard^ ta victoire, 

Ne Ten traitte plus mal , plus grande en est la gloire. 

Et si du premier coup tu ne m'as abbattn , 

Pense qn'nn bon vainqueur , et nay pour estre grand , 
Son nomreau prisonnier, quand un coup il se rend , 
n prise et I'ayme roiculx , s'il a bien combattu. 

n. 

G'est amour, c'est amour, c'est luy seul , ie le sens : 
Mais le plus ?if amour, la poison la plus forte, 
A qui oncq pauvre coeur ait ouverte la porte. 
Ge cruel n'a pas mi^ un de ses traicts per^nts, 

> En 4574 et 4573, k Paris. Voyez la leltre de Montaigne k M. de Foix. J. V. L. 
« Supprim^ dans la plupart des Dillons qui sumrent celle de 45ft8 ; on y a subslitu^ 



LITRE I, CHAPITRE XXVIII. ill 

Mais arc , traicts et can|iiois , et lay toot dans mei aeos . 
Encor an mois n*a pas, qae ma fraacbise est morte. 
Que ce t qbio inortel dans ines w&nes ie porte , 
Et desia i'ay perdu et le ocear et le seos. 

Et quoy ? si cet amoar k mesure croissoit. 

Qui eo si grand toorment dedans iiioy se oon^t? 

O croistx , si ta peolx croistre , et amende en croissant. 

Ta te noorris de plenrs , dcs pleors ie tc promets , 
Et poor te refiresebir, des sonspiit poiur iainais : 
Mais qne le plos grand mal soit ao moings en naissant. 

UI. 

G'est faict, moo coBor, qnittons la liberty. 
Deqnoy mestauy serriroit la defTence , 
Qoe d'agraodir et la peine et I'offeoce? 
Plus ne suis fort , aiosi qoe i'ay est^. 

La raison feost on temps de men cost^ : 
Or, reTOltee , die Tent qoe ie pense 
Qn'il fault senrir, et prendre en reoompence 
Qu'oncq d'nn tcl msnd nnl ne feust arrests 

S'il se fault reodre, alors il est saison, 
Quand on n'a pins derers soy la raison. 
le yeoy qu*amoor, sans qne ie le deserve , 

Sans anicon droict, se Tient saisir de moy; 
Et ?eoy qu'encor il fault k ce grand roy, 
Qoand U a tort, qoe la raison loy ser?e. 

IV. 

G'estoit alors , qoand , les cbaleors passees , 
Le sale Aotomne anx cuTes fa foolant 
Le raisin gras dessoobs le pied coolant, 
Que tnes doolenrs foreut encommencees. 

Le paisan bat ses gerbes amasseea , 
Et aox cateaux ses booillants mnis ronlant, 
Et des froitiers soo aotomne croolant, 
Se Tange lora dea peinea adrancees. 

cetle note : « Ces Tiugtnenf sonnets d'BsUciine de Lj Bo€Ue, qol estolent mis eii ce 
lieu , oat estd depois iaiprimez avec ses (cuvres. » 



il2 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

Scrott oe point on preiage doootf 

Qoe mon etpoir ett desia moiMonD^? 

Noo, oerteiy noo. Mait poor certain ie pemer, 

I'anray, ti blen i de? iner i'enteods. 

Si loo peolt rien prognoitiqnflr do tempt , 

Qoeiqae grand frnict de ma longne etpera n c e* 

V. 

I'ai fo let yeolx perfants, I'ai ten sa fiwe daire; 
Nol iamait , noe ton dam , ne regarde let dleox : 
Froid, sent ogbot me laina ton oeil fictorieax , 
Toot eitoard J dn oonp de m fcMle lumiere. 

Comme on torpiit de ooict aoi ebampa , qoand fl etdaire, 
Ettono^, se paHItt , si la fleclie det deoU 
SiflOant lay paaie contre , et loy terre les yeulx; 
II tremble, et t eoit, trauri , Joplter en cbolere. 

Dy moy, Madame , an fray, dy moy, li tes yealx terts 
Ne font pu oeoli qo'on diet qoe Tamoor tient cooTerti? 
Tn lei atois, ie croy, la foit qoe ie t'ay teoe; 

An moint fl me soofient qoH me feast Ion adTii 
Qo'amooTy toot i on oonp, qnaod premier ie te vis, 
Deibanda deunt moy et eon are etM teae. 

VI. 

Ge diet maint nn de moy, ]>eqaoy te plaioct fl tant, 
Perdant let ans meilleon en diose ti legiere? 
Qn'a il tant i crier, ti encore U etpere? 
Et t'fl n'etpere rien , poarqnoy n'ett fl content? 

Qoand i'eitoit \fbn et tain , i*en ditoit blen antaot. 

Halt , certet , celuy 11 n'a la raiton entiere , 

Afait a Ie OGBor gattd de qnelqne rigoeor flere, 

SH te plaioct de ma pbdnete , et moo mat fl n'entend* 

Amour foot i on coop de eent donleart me point , 
Et poit loo m'adtertit qne ie ne crie point. 
Si fain ie ne toit pat qoe mon mal i'agranditie 

A force de parler : 1*00 m'eo peolt exempter, 
leqoitte letaonneti, ieqoitle iecbanter; 
Qntmedeffeod Ie deoU , caloy II me goeriiw^. 



UVRE I, CHAPITRE XXVIII. 213 

vn. 

QfUDt i cbanter ton Km par fois ie m'adreotiire , 
Saoi oser too grand nom dans mes Ten exprimer, 
Sondant le moins profond de ceUe large mer, 
Ie tremUe de m'y perdre , et anx rites m'aaseoro. 

Ie Grains , en lonant mal , que ie te face iniure. 
Mais le penple estonn^ d*onlr lant t'estimer, 
Ardant de te cognoistre, essaye i te nommery 
Et eherchant ton saftiet nom ainsi i radTentnre , 

EfblooT n'attaint pas i yeoir cbose si daire; 
Et ne te tronve point ce grossier popnlain , 
Qni , n'ayant qu'nn moyen , ne feoit pu oelay la : 

G'est que , s'il pentt trier, la comparaiaon hUAe 
Des parfaictes dn monde , one la pins parfaicto , 
Lots , 8*11 a Toix , qn'il crie bardiment , la t oylli. 

vni, 

Qnand Tiendra ce torn* ]k, qne ton nom an Tray passe 
Par France , dans mea Ten? comMen et qnantesfois 
S'en empresse mon corar, s'en demangent mcs doigtaf 
SouTent dans mes escripts de soy mesme il preud place. 

Mangr^ moy ie t'escrisy mangr^ moy ie t'effiMe. 
Qnand Astree Tieodroit, et la foy, et le droiot , 
Alon ioyeux , ton nom an monde se rendroit. 
Ores , c'est h ce temps , que cacber il te bee , 

G'est II ce temps maling nne grande Tergoigne. 
Done , Madame , tandis tu seras ma Donrdouigne. 
Tontesfois laisse moy, laisse moy ton nom mettre; 

Aye pitid du temps : si an ionr ie te mets, 
St le temps ce cognoisty Ion ie te le promets, 
Lon il sera dor^, s'il le doit ianuris estre. 



IX. 



O, entre tes beantei, qne ta oonstance est belle! 
C'est oe ctBor assenr^, ce conrage constant, 
G'est , parmy tes Tertns , ce que Ton prise fant : 
Anssi qa'est il pint bean qn'npe amlti^ Odelle? 



214 ESSAIS DE M0IITA1GNE , 

Or, ne clurge done rieo de ta soear infidelle , 
De Yewre ' ta sceur : elle t « s'eicartaot 
Tomionn flotant inal senre en too cmm incoDstaot. 
Yeoy ta comme i leor gr^ lai Tenta se iontet d'elle ? 

Et ne te rq>eiit point, pocir droiet de ton abnage , 
D'aToir desia cboity la eonstaoce en partage. 
Mesme race porta ramitid sonveraine 

Des bons inmeanz , detqnek Tun i rantre deipaii 
Da ciel et de I'enfer la moiti^ de sa part; 
Et I'amoar dilfittiid da la trop belle Heieiae. 

X. 

le Teoit bien , ma Doankmigoe , enoor hmnble ta tai; 
De te monstrer C>aaoonne en Franoe , tn as bonte. 
Si da raineaa de Sorgne on fait ores grand coote. 
Si a il bien est^ qoelqaesfois aossi bas. 

Veoys ta le petit Loir oonme il baste le pas? 
Comme desia penny les plus grands il seconte? 
Comme il marcbe baultain d'one coune plus prom pie 
Toatil cost4 da Mince, etilnes'en plainel pas? 

Un seal oilfier d'Ame , eoU an bord de Loire, 
Le ftiict oonrir plos brar e , et lay doone sa gloire *. 
Laisse, lalsse moy bin, etnn ioor, ma Doordonigne, 

Si ie define bien, on te oognoislra mieniz ; 

Et Garonne , et le Rhone , et ces anitres grands dieni 

£n auront qaelqne eofle, et possible Tei^uigne. 

XI. 

Toy qui oys messoospin, neme sols ngoureux 
Si meslarmes i part tontes miennes ie terse , 
Si mon amoor ne suit en sa doulenr diverse 
DaFloraitin transi les regrets langnoreax , 

Ny de Catulle aossi , le folaaire amooreox , 

Qni le ccrar de sa dame en duitonillant hiy peroe , 

Ny le s^Taot amonr da migregeots Properce ^ ; 

lis n'ayment pas poor moy, ie n'ayme pas pour eulx. 

' La risire est uoe riyttre qui se jetle dans U Dordogne . k Limeuil , k trois lieues 
de Belf ez , en P^rjgord. On a tu , dans Ic loanet prddkleot , que La Bo^tie adoptoit 
Ie nom de Dordogne pour ddsigner oelle qo'U abnoiL J. V. L. 

' C'est, Je crois, uoe allusion aux Amours de Ronsard. J. V. L. 

3 Properce, imiiate urdes pontes grecs, et surtoutde Callimaque etdePliU^las. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE XXVIII. -215 

Qui pourra nir aaltniy ses dooleun Hoiiter, 
Ccloy pourra d'aultruy les plainctes imiter : 
Chascuo seat son toornicnt, et s^it ce qu*il endure ; 

Cbascun paria d'amour ainsi qu'il I'entendit. 

le dis ce que mon ocenr, ce que moo mal me diet. 

Que celuy ayme peu , qui ayme k la mesore ! 

XU. 

Qnoy ! qu'estce? 6 Tents ! 6 nn^s ! 6 I'orage ! 
A poinct nomm^, qnand d'elle m'approGbant , 
Les bois, les moots , les baisses vols trancbant , 
Sur moy d*agaest tous poussez vostre rage. 

Ores mon ooBur s'embrase daTantage. 
AUez , allez faira peur au marcband , 
Qui dans la mer les IbreMrs Ta cbercbaot ; 
Ce n'est ainsi qu'on m'abbat le courage. 

Quand i'oy les vents , leor tempeste , et leurs cris , 
De leur malice en mon occur ie me ris. 
Me pensent Os pour cela faire rendre ? 

Face le ciel do pire, et I'air aussi : 
le yeulx , ie reulx , et le dedaire ainsi , 
S'il faut mooriry mourir commeLeandre. 

xin. 

Vons qui aymer encore ne s^^vei, 
Ores m'oyant parler de mon Leandre , 
On iamais non , tous y debvez apprendre , 
bi rien de bon dans le coeur tous a?ez. 

II oza bien , branlant scs bras la?ei , 
Arm^ d'amour , contre I'eaa se deflendre , 
Qui pour tribut la flile ?oulut prendre , 
Ayant le frere et le mouton sauTez '. 

Un soir , ?aincu par les flots rigoureux , 

Voyaot desia, ce t aiUant aroourenx , 

Que Tean maistresse k sod plaisir le tourne , 

' Pour enteiidi-e ces deux vers, il Taut »e rappeler que licll^ (omba dans Icj (\ot» , 
etyp^rit, en passant la mer sur ledosdu IxiUer k la tolsou d*or, avec sou fi^rc 
Phryxus. E. J. 



216 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

Pariant am flots , lour iecta ocUe voii : 
Pardoonei nioy maintenaot que i*y Teoys, 
Et gardei moy la mort, qDaod ie retouroe. 

XIV. 

O comr legfr ! 6 courage mal sear ! 
Peotes In plus qne soaffrir ie te punie? 
() boot^ creoie ! 6 ooorerte malice , 
l*ralstre beaot^ . feDlmeuse doulceur ! 

Tu estois done tootloan aceiir de la mbut ? 
Et moy , trop rimple , il falloU que Ten fifie 
L'onay aur moy , et que tard i'enteodine 
Ton parler double et tea dianUde cbaveur? 

Depuif ie ioor que i*ay print i t*aymer, 
reune t ainca lea fagnet de la mer. 
Qu'eal ce meaboy qoe ie pourroia attendre ? 

Comment de toy poorrois ie estre content r 
Qni apprendre ton ccenr d'estrc constant, 
Pols que Ie mien ne Ie lay peolt apprendre f 

XV. 

Ce n'eit pas moy que Ton abuse ainti ; 
Qu'li quelque entant aea ruses on emploje , 
Qui n'a nul gouat , qui u'entend rien qu'fl eye : 
Ie s^ay aimer, ies^ay bair auasi. 

• 

Conlente toy de m*a?oir iivqu'icy 
Ferm^leayenli.fleattempaqae i*y?oye; 
Et qoe meshuy , inaet bootenz iesoye 
D'at oir mal mis mon temps et moo aoucy. 

Oserois to , m'ayaot ainsi traict^ , 

Parler i oioy lamals de fermet^ ? 

Tu prends ptadair i Dia douleor extreme ; 

Tu me defleods de aeotir mon tonrmeot ; 
Et ai f eolz bieo qoe Ie meore eo t'aymaot. 
Si ie ne seos, coouoeot ?eulz to que i'ayme? 

XVI. 

O I'ay ie diet? HMaal I'ay Ie song^? 

On si pour Tray fay did Uaipbeme teller 



LIVRE I, CHAPITRE XXVIII. 217 

S'a fauce langoe , il CiuU que rboDoeor d'elle , 
De moy, par nioy, deisus moy, loit vengd. 

Moo CGDur chci toy, d ma dame , est log^ : 
Uk , donne loy qnelqae geeoe ocnrrelle; 
Fais loy souffrir quelque peine craeUe ; 
Fais, fait lay tout, fon lay donoer ooog^. 

Or seras tu (ie le s^ay ) trop buroaine, 
£t ne ponrras looguement ?eoir ma peine ; 
Mais no tel faict, Caut il qu'il se pardoone? 

A tout le motna haalt ie me desdiray 
De met sonnets, et me desmentiray : 
Poor ces deox ftiux , cinq cents frays ie t'on donne. 

xvn. 

Si ma raisoQ en moy tTest peu remettre , 
SI recoufrer astheure ie me pais , 
Si i'ay du sens, si pins homme ie sois , 
Ie t'en mercie, 6 bien-bearense lettre! 

Qui m'eust (belas!), qui m'eust s^enrecognoistre, 
Lors qu'enrag^, vaincn de mes enonys, 
£n blaspbemant ma dame le ponrsuls? 
De loing, bontenx, le te vis lors paroistre, 

O saioct papier! alors ie me re?ins, 
Et defers toy def otement ie fins. 
Ie te donrois un autd poor ce falet, 

Qo'on fist les traicts de cette main dif ine. 
Mais de les feoir aulcon lionune n'est digne; 
Ny moy anssi , s'elle ne m'en east (aict. 

xvm. 

I'estois prest d'encoorir poor iamaia qnelqae blasme 2 
De cholere escbaulM mon courage bmsloit. 
Ma fole foix au gr^ de ma ftirenr branloit, 
Ie despitois les dieux , et encore ma dame : 

Lors qu'elle de loing iette on brefet ^ dans ina flamme, 
Ie le seotis soubdain oomme il me rabilloit , 
Qn'anssi tost def ant lay ma fbrear s'en alloit, 
Qa'il me rendoit, fainqueur, en sa ptace mon ame. 

* un biUei, qoi a la f erta d'un talismao. E. J. 



218 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

Eolrc fout, qui de moy cet merreiUef oyci, 
Qoe me dictet Tout d'ellef et, je Tons pri% f eoyei » 
S'ainti comme ie ftm, adorer ie la dois? 

Quels miracles en moy pensei toos qo'elle feoe 
De son oeil tout pabsant , oo d'mi ray de sa fece. 
Puis qa'en moy firent taot les traces de ses doigts? 

XIX. 

Ie tremMois derant elle, et atteodols, traosy. 
Pour fenger mon forfaict qaelque ioste sentence , 
A moy mesme content du poids de mon offence, 
Lors qn'eUe me diet : Va , ie te prends k mercy. 

Que mon loi desormais par toot soit esclaircy : 
Employe III tes ans : et sans plus, mesbuy pense 
D'enrichir de mon nom par tea vers nostre France; 
CouTre de vers ta fanlte, et paye moy ainsi. 

Sus done, ma plume, il fault, pour iooyr de ma peine , 
Courir par sa grandeur d'une plus large veioe. 
Mais regarde & son oell, qu'il ne nous abandonne. 

Sans ses yeulx , nos espriti se monrroient languiasanls. 
lis nous doonent Ie coDur, lis nous donnent Ie sens. 
Pour se payer de moy, il taut qu'elle me donne. 

XX. 

O Tous , maudits sonnets , t ous qui printes Taudace 
De toucher k ma dame ! 6 malings et pervers, 
Des Muses Ie reprocbe , et bonte de mes vers ! 
Si ie fous feis iamais , s*il ftiult que ie me face 

Ge tort de confesser tous tenir de ma race , 
Lors pour fous les ruisseanx oe ftirent pas out erts 
D'Apollon Ie dord, des Moses aux yeoix ferts; 
Mais vous regent naissants TIsiphone en leur place. 

Si i'ay oncq qnelque part k la posterity, 

Ie Tcnlx qoe Too et Tanltre en aoit desberit^. 

Et si an feu Tengenr dei or ie ne fous donne, 

C'est pour tous diffomer : Ti?ex cbetift, Tivei; 
Vi?ez aux yeulx de tons, de toot bonneor priyes; 
Car c'est pour toos ponir, qo'orei ie foos pardottoe. 



LIVRE I, GHAPITRE XXVIII. 219 

XXI. 

N'ayex plus, mes amu, n'ayes plus oelte eo?ie 
Que ie cesse d'aymer ; laisses moy, obslin^ , 
Yi?re et moorir ainsi, puis qa'il est ordonn^ : 
Mon amour, e'ost Ie fil anquel le Uent ma fie. 

Aiosi me diet la Fee; aiiui en CEagrie 

Elle feit Meleagre k Tamour desUnd , 

Et alloma sa soocbe k rheare qa'il feast ne , 

Et diet : Toy, et ce fea , tenet Toas compaignie. 

Elle le diet aiosi, et la fio ordoonee 
Suyvit aprei le fll de cette dettinee. 
La soache ( ce diet loo ) aa feo feot ooosomroee ; 

Et dez Ion (grand miracle 1 ), en on metme moment , 
On Teid , tont k on conp, da miserable amant 
La vie et le tison s'en alter en fnmee. 

xxn. 

Qnand tes yentx eooqnerants estonn^ ie regarde, 
I'y veoy dedans k clair toot mon espoir escript, 
Ty Teoy dedans amour lay mesme qui me rit, 
£t m'y montre mignard le bon beor qa'il me garde. 

Mais quand de te parler par fois le me baiarde, 
C'est lorsque moo espoir desseieb^ se tarit; 
Et d'adfoner iamais ton oeil, qoi me nourrit, 
D'un seul mot de la?eur, craelle, to n'as garde. 

Si tes yeulx sont poor moy, or Teoy ce que ie dis : 
Ge sont cenlx Ui , sans plas , Ji qoi ie me reodis. 
Moo Dieu, quelle qaerelle en toy mesow se dresse, 

Si ta boucbe et tes yeulx se veulenl desmenlir ! 

Mieulx Tault, mon doux tourment , mieux vault les despartir, 

Et que ie prenne au mot de tes yenlx la promesse. 

XXIU. 

Ce sont tes yeulx trancliants qui me font le courage : 
Ie ?eoy sanlter dedans la gaye liberty , 
Et mon petit areber, qui mene k son costd 
La belle gaiUardlae et le plaisfr TOlage. 



220 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

Hais fiprei , la riguenr de ton trUte langage 
Me montre dai» too ocbot la flere honnettetd; 
Ek coodamn^ , ie veoy la dare chastet^ 
LA gra? ement aniie , et la ferla saot age. 

Ainti mon temps diven par ces faguet te panei 
Ores aon oeil m'appeUe, or sa boocbe me cliane. 
H^las! en oet estrif , combien ay ie endur^! 

Et puis, qu'on pense avoir d'amour qnelqiie assennnoe : 
Sans cesse uuict et lour h la ser«ir ie pense, 
Ny encor de mon roal ne pals estre asseur^. 

XXIV. 

Or, dis ie bien, mon esperanoe est morte; 
Or est oe ftiiet de moo ayse et mon blen. 
Mon mal est dalr : maintenant ie reoy bien , 
I'ay esponatf la donleor qne ie porte. 

Toot me court sos , rien ne me reoonforte » 
Tout m'abandonne, et d'elle ie n'ay rien , 
Sinon tonsionrs quelqoe noa?eaa soostieo , 
Qoi rend ma peine et ma doolenr plus forte. 

Ce que i'attends , c'est on ionr d*obtenlr 
Quelqoes souspin des gents de redtenir : 
Qoelqa'an din dessos moy par piU^ : 

Sa dame et lay nasqoirent destines, 
Egalement de moorir obstinei* 
L'on en rigneur, et Taaltre en amiUd. 

XXV. 

I*ai tant fesen ehetif , en ma langoeor, 
Qn'or i'ay Tea rompre, etsols enoor en fie, 
Mon esperanoe avant mes yeulx ra?ie , 
Gontre resenett de sa flere rigoeur. 

Qoe m'a senry de tant d*ans la longoeor? 
EUe n'est pu de ma peine assouvie : 
EUe s'en rit, et n'a point d'anllre eovie 
Quo de tenir mon mal en sa Tigueur. 

Donoques i'anray , mallieureax en aytnant, 
Tousionn an CGBory tourioors noaveaa toormenl. 
Ie me sens bien qoe i'en sols bors dlialeiiie , 



LIVRE I, CHAPITRE XXVIII. Ml 

PrestilaisMrlaTiesoiibileftiix : 
Qo'y feroit on , sinoo ce que ie fais? 
Piqatf du mal, ie m'obslioe eo ma peine. 

XXVI. 

Pnb qu*ainsi cont mes darei destineet , 
I'en saooleray , ti ie poii , mon soucy. 
Si i'ay du mal , die Ie vent aussi : 
I'aooompiiray nies pcines ordonneei. 

Nympbes des bob , qn! avei , estonnees, 
De met doulenn , ie croy, qaelqoe mercy , 
Qo'en pensex tous ? puis Ie darer ainsi, 
Si k met maulx tref ret ne sont donnees ? 

Or, si qnelqn'ane k m'etcouter s'encline , 
Oyex , poor Dieu , ce qn'ores ie devine : 
Le ionr est prei qoe mes forces ia vaines 

Ne poorroot plos foomir k moo tourmenl. 
Cast mon espoir : &i le memrs en aymant , 
A done, iecroy , bilUray le k mes peioes. 

XXVU. 

Lorsqne lasse est de me la«er ma peine. 
Amour, d'on bien mon mal refrescbissant . 
Flatean ccnir mort ma playo languissant, 
Nonrrit mon mal , et loy fillet prendre lialeine 

Lors ie cooceoy qoelqae esperance taine : 
Mais anssi tost , ce dnr tyran , sll sent 
Que moo espoir se renforce en croiFsant , 
Pour restonlTer, cent tourments il m'ameine. 

EoGor tout frez : lors ie me veois blasmant 
D'aToir est^ rebelle k mon toorment. 
ViTe le mal , 6 dienx! qui me devore ! 

ViTe k son gr^ mon tourment rigoureui ! 
O bien-heureux , et bien-beureux encore , 
Qoi sans relascbe est tousioors maPlienreox f 

xxvin. 

Si conbre amour ie n'ay aultre deflcnco , 
Ie m'eo pbdndray, mes vers le mauldirout , 



222 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

Et aprei inoy les rocbes redirout 

Le tort qn*il faict k ma dure Constance. 

Puis que de Iny i'endure cette ofTeDoe , 

Au moings tout hault mes rfaytbmes lediront , 

Et DOS oerens , alors qu'ils ine liroot , 

En Toultrageant , in'en feroul la vengeaooe. 

Ayant perdu tout I'ayse que i'avois , 
Ce sera peu que de perdre ma Toix. 
S'oD s^ait l*aigreur de mon trUte soucy, 

Et feust celuy qui m*a fait cctte playe, 
II €0 aura , pour si dnr cceur qu'il aye , 
Quelque pitid , mais non pas de mere) . 

XXIX. 

la relnisoit la beooiste ioumee 
Que la nature au monde te debvoit , 
Quand des tbresors qu'elle te reservoit 
Sa grande def te feust abtndoonee. 

Tu prins la grace h toy seaie ordonnee ; 
Tu pillas tant de beautes qu'elle afoit , 
Taot qu'elle , flere, alors qu'elle te veoit , 
En est par fois elle mesme estounee. 

Ta main de prendre enfln se oontenta : 

Mais la nature encor le presenta , 

Pour t'enrichir, cette terre oh nous sommes. 

Tu n'en prins rien ; mais en toy tu t'en ris , 

Te senlant bien en avoir asses pris 

Pour estre icy royne du casnr des bommes. 



CHAPITRE XXIX 



DB LA MODERATION. 



Gomme si nous avions rattouchement infect , nous corrom- 
pons par nostre maniement les choses qui d'elles mesmes sont 
belles et bonnes. Nous pouvons saisir la vertu de fagon qu'elle 
en deviendra vicieuse , si nous I'embrassons d'lin desir trop 



LITRE I, CHAPITRE XXIX. 413 

aspre et violent. Ceulx qui disent qu'il n'y a iamais d'excez en 
la verlu, d'autant que ce n'est plus vertu si I'excez y est^ se 
iouent des paroles : 

Insani sapiens nomen fcrat , m\nm infqai , 
Ultra qnam satis est , Tirtutem si petat ipsam > . 

C'est une subtile consideratioD de la philosophie. On peult et 
trop aymer la vertu , et se porter excessivement en une action 
iuste. A ce biais s*accommode la voix divine, « Ne soyez pas 
plus sages qu*il ne fault ; mais soyez sobrement sages \ » Tay 
veu tel grand ^ biecer la reputation de sa religion , pour se 
montrer religieux oultre tout exemple des hommesde sa sorte. 
Tayme des natures temperees et moyennes : Timmoderation 
vers le bien mesme , si eile ne m'ofiense , elle m'estonne, et 
me met en peine de la baptizer. Ny la mere de Pausanias^ , 
qui donna la premiere instruction, et porta la premiere 
pierre , k la mort deson Tils^ ny le dictateur Posthumius^ , qui 
feit mourir le sien , que I'ardeur de ieunesse avoit heureuse- 
ment pouls^sur les ennemis un peu avant son reng, ne me 
semble si iuste, comme estrange; et n'ayme ny k conseiller 
ny k suyvre une vertu si sauvage et si chere. L'archer qui 
oultrepasse le blanc fault, comme celuy qui n'y arrive pas; et 
les yeulx me troublent k monter k coup vers une grande lu- 
miere, esgalement comme k devaler k I'ombre. Callicles, en 
Platon^, diet Textremil^ de la philosophie estre domma- 
geable, et conseille de ne s'y enfoncer oultre les bornes du 

' Le sage n'est plus sage , le juste n'est plus juste , si son amour pour la vertu va 
trop loin. Hob. . Epitt. , I, G, 15. 

• S. PiCL . J?p. aux Romains , XII , 5. 

Ml 7 a apparence que Montaigne vent parier ici de Henri III , roi de France. 
Sixte V disoit au cardinal de Joyeuse : > II n'y a rien que voire roi n*ait Cait et ne 
bsM pour ^tre moine ; nl que je n'aie fait , moi . pour ne I'fttre point > C. 

4 DioDOiE DE SiciLB, XI, 43; le schoIUstc de Tbcctdide, I. 454; COBNELinS 
Nkpos, Pausanias, c. 5 ; Stobeb, serm. 58; Tibties, chiliad., xn.477» etc 
J. V. L. 

i V ALfeBE MiXiXE , II , 7 ; DiODOBE DK SiciLK , Xll , f 9 , trad, d' Amyot ; TITB LIVB» 
IV, 29, etc. C. 

6 Dans le Gorgias. Yoycz aulc-Gelle, X, 2S. J. V. L. 



m ESSAYS DE MONTAIGNE , 

proufit ; que prinse avec moderation , eiie est plaisente et cotti- 
mode ; mais qu'en fin elie rend un homme sauvage et victeux , 
desdaigneux des religions et ioix communes , ennemy de la 
conversation civile, ennemy des voluptez humaines, inca- 
ffible de toute administration politique , etde secourir aultruy 
et de se secourir soy mesme , propre k estre impuneement 
aoufllett6. II diet vray : car en son excez, elle esclavc nostre 
naturelle franchise , et nous desvoye , par une importune sub- 
tilit6 , du beau et plain chemin que nature nous trace. 

L*amiti6 que nous portons k nos femmes , elle est treslegi- 
time : la theologie ne laisse pas de la brider pourtant et de 
la restreindre. II me semble avoir leu aultrefois chez sainct 
Thomas' , en un endroict ou il condamne les mariages des 
parents ez degrez deffendus, cette raison parmy les aultres, 
qu'il y a dangier que I'amiti^ qu'on porte a une telle femme 
8oit immoderee; car si I'affection maritale s'y treuve entiere 
et parfaicte comme elle doibt , et qu'on la surcharge encores 
de celle qu'on doibt k la parentelle , il n'y a point de doubte 
que ce surcroist n^emporte un tel mary hors les barrieres de 
la raison. 

"Les sciences qui reglent lesmoeursdes hommes, comme 
la theologie et la philosophie, elles se meslent de tout : il 
n'est action si privee et secrette qui se desrobe de leur eog- 
noissance et iurisdiction. Bien apprentis sont ceulx qui syn- 
dicquent leur liberty*, ce sont les femmes qui communiquent 
tant qu^on veult leurs pieces k garsonner*, a medeciner, la 
honte le deffend. le veulx done , de leur part , apprendre cecy 
aux maris , s'il s'en treuve encores qui y soient trop acharnez -. 
c'est que les plaisirs mesmes qu'ils out i Taccointance de leurs 
femmes sont reprouvez , si la moderation n'y est observee ; et 
qu'il y a de quoy faillir en licence ct desbordemcnt en ce 
subiect \kj conuneenun subiect iilegitime. Ces encheriments 
deshontez , que la clialeur premiere nous suggere en ce ieu , 
sont non indecemment seulement , mais dommageablement 
employez envers nos femmes. Qu'elles apprennent Timpu- 

* nuM la secunda Secundm , <piMt 454 , art 9. C. 



UVRE I , CHAPITRE XXIX. 245 

dence au moins d'une aultre main : elles sont tousiours assez 
esveillees pour nostre besoing. le ne m'y suis servy que de 
rinstruction naturelle et simple. 

C'est une religieuse liaison et devote que le manage : voyli 
pourquoy le plaisir qu'on en tire ce doibt estre un plaisir re- 
tenu , serieux , et mesl^ k quelque severity ; ce doibt estre 
une volupt^ aulcunement prudente et consciencieuse. Et 
parceque sa principale fin c'est la generation , il y en a qui 
mettent en double si , lors que nous sommes sans I'esperanee 
de ce fruict, comme quand elles sont hors d'aage ou en- 
ceinctes, il est permis d'en rechercher Tembrassement : c'est 
un homicide k la mode de Platon > . Certaines nations , et entre 
aultres la mahumetane , abominent la conionction avecques 
les femmes enceinctes ; plusieurs aussi avecques celles qui ont 
leurs flueurs. Zenobia ne recevoit son mary que pour une 
charge *, et cela faict , elle le laissoit courir tout le temps de sa 
conception, luy donnant lors seulement loy de recommencer ' : 
brave et genereux exemple de mariage. C'est de quelque 
poete^ disetteux et aOam^ de cededuit , que Platon emprunta 
cette narration : Que lupiter feit k sa femme une si cbaleu- 
reuse charge un iour, que, ne pouvant avoir patience qu'elle 
eust gaign6 son lict, il la versa sur le plancher; et par la ve- 
hemence du plaisir, oublia les resolutions grandes et impor- 
tantes qu'il venoit de prendre avec les aultres dieux en sa 
court celeste ; se vantant qu'il I'avoit trouv^ aussi bon ce coup 
U, que lors que premierement il la depucella k cachettes de 
leurs parents. 

Les roys de Perse appelloient leurs femmes k la compai- 
gniede leurs festins; mais quand le vin venoit k leseschaufTer 
en bon escient , et qu'il falloit tout k faict lascher la bride k la 
volupt6, ils les renvoyoient en leur priv6, pour ne les faire 
participantes de leurs appetits immoderez *, et faisoient venir 

« Lois, vm , p. 913 , iA. de Francfort , 1603. C. 
• Tbebellius POLLiON, Triginta tyrann. , c. SO. C. 

3 Ce po^te est Homdre. Voyes VJliade, XIV, 994 ; et Pliton , R^publique, UI . 
p. 619 , M. de 1609. Voyez mmA BiTLB . i rarticle Junon , note 1 . C. 

Ton I. 15 



226 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

en leur lieu des femmes ausquelles its n'eusseDt point cette 
obligation de respect*. Touts plaisirs et toutes gratifications 
ne sont pas bien logees en toutes sortes de gents. Epami- 
nondas avoit feict emprisonner un garson desbauch^; Pe- 
lopidas le pria de le mettre en liberty en sa faveur : il Ten 
reftisa , et I'accorda k une sienne garse qui aussi Ten pria ; 
disant, « que c'estoit une gratification deue k une amie, non 
k un capitaine\ » Sophocles, estant coropaignon en la pre- 
ture avecques Pericles, voyant de cas de fortune passer un 
beau garson : « O le beau garson que voylk ! » diet ii a Pe- 
ricles. « Gela seroit bon a un aultre qu'k un preteur , luy diet 
Pericles , qui doibt avoir non les mains seulement , mais aussi 
les yeulx chastest » Aelius Yerus I'empereur respondit k sa 
femme , cooune elle se plaignoit de quoy il se laissoit aller k 
I'amour d'aultres femmes , « qu'il le faisoit par occasion con- 
sciencieuse, d*autant que le mariage estoit un nom d'hon- 
neur et dignity , non de folastre et lascive concupiscence ^. » 
Et nostre histoire ecclesiastique a conserve avecques honneur 
la memoire de cette femme qui repudia son mary , pour ne 
vouloir seconder et soustenirses attouchements trop insolents 
et desbordez. 11 n'est, en somme, aulcune si iuste volupte en 
laquelle I'excez et Tintemperance ne nous soit reprochable. 

Mais , k parler en bon escient, est ce pas un miserable ani* 
mal que I'homme? A peine est il en son pouvoir, par sa condi- 
tion naturelle , de gouster un seul plaisir entier et pur ^ enco- 
res se met il en peine de le retrencher par discours : il n'est 
pas assez chestif , si par art et par estude il n'augmente sa mi- 
sere : 

FortmuB miseras aaximas arte fias ^ 



' Plotibqdi, Pr^ceptet de Mariage , c 44. C. 

• PLUTiBQUB, instrueUone pour ceux qui manient affdirr^ dttat, c. 9, tr 
d'Amyot C. 
' CiciROii , de OfficHM , 1 , 40. C. 
4 SpiBTiBi, Verus, c. 5. J. V. L. 

< NousaroaitnTaUMiMHu-mteesiaiigmeoterUiiittteedeiioCrecoiiA 
PBBCI, lll»7, 44. 



^ UVRE I, GHAPITRE XXIX. 227 

La wgerto humaine faict bien sottement ring^oieciae de 
s^exereor a rabattre le nombre et la doulceiir des voluptez qui 
nous appartiennent -, comme elle fkict favorablement et indus- 
trieusement d'employer ses artifices a nous peigner et farder 
les maulx , et en alleger le seDtiment. Si i'eusse est^ chef de 
part , i'eusse prins aultre voye plus naturelle , qui est & dire , 
Vraye , commode et saincte ^ et me feusse peutestre rendu 
assez fort pour la bomer : quoyque nos medecins spirituels et 
oorporels , comme par complot faict entre eulx , ne treuvent 
aulcune voye k la guarison , ny remede aux maladies du corps 
et de Tame , que par le torment, la douleur, et la peine. Les 
veilles, les ieusnes, les haires, les exils loingtains et soli- 
taires , les prisons perpetuelles , les verges , et aultres afflic- 
tions, ont est6 introduictes pour ceia : mais en telle condition , 
que ce soyent veritablement afflictions, et qu'il y ayt de I'ai- 
greur poignante ; et qu'il n'en advienne point oomme k un 
Gallio s lequel ayant estA envoys en exil en I'isle de Lesbos , 
on feut adverty k Rome qu'il s'y donnoit du bon temps , et 
que ce qu'on luy avoit enioinct pour peine luy toumoit a 
commodity : parquoy ils se radviserent de le rappeller prez de 
sa femme et en sa maison , et luy ordonnerent de s'y tenir, 
pour accommoder leur punition k son ressentiment. Car, k 
qui le ieusne aiguiseroit la sant6 et Talaigresse , & qui le pois- 
son seroit plus appetissant que la chair, ce ne seroit plus re- 
cepte salutaire : non plus qu'en I'aultre miedecine, les drogues 
n'ont point d'eflfect k Tendroict de celuy qui les prend avec- 
ques appetit et plaisir ; I'amertume et la difficult^ sont cir- 
Constances servants k leur operation. Le naturel qui accepte- 
roit la rubarbe comme fomiliere , en oorromproit I'usage ; il 
fault que ce soit chose qui blece nostre estomach pour le gua- 
rir : et icy fiiult la regie commune , que les choses se guaris* 
sent par ieurs contraires ; car le mal y guarit le mal. 

Cette impression se rapporte aulcunement k cette aultre si 
ancienne , de penser gratifier au ciel et k la nature par nostre 
massacre et homicide , qui feut universeUement embrassee en 

< S^natenr romain exil^ poor aroir d^plu k Tib^. Ticm, Afmales , VI , s. C. 



228 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

toutes religions. Encores du temps de nos peres, Amurat , en 
la prinse de rislhme , immola six cents ieunes hommes grecs 
4 1'ame de son pere , k fin que ce sang servist de propitiation k 
{'expiation des peehez du trespass^. Et en ces nouvelles terres 
descouvertes en nostre aage , pures encores et v ierges au prix 
des nostres , I'usage en est aulcunement receu par tout ; toutes 
leurs idoles s'abruvent de sang liumain, non sans divers 
exemples d'horrible cruaute : on ies brusle vifs , et demy rostis 
on Ies retire du brasier pour leur arracher le coeur et Ics en- 
trailles ; 4 d'aultres, voire aux femmes , on Ies escorche vifves, 
et de leur peau ainsi sanglante en revest on et masque d'aul- 
tres. Et non moins d'exemples de Constance et resolution ; 
car ces pau vres gents sacrifiables , vieillards , femmes , enfants , 
vont, quelques iours avant, questants eulx mesmes Ies au- 
mosnes pour ToflVande de leur sacrifice, etse prescntent i la 
boucherie , chantants et dansants avecques Ies assistants. 

Les ambassadeurs du roy de Mexico , faisants entendre k 
Fernand Cortez la grandeur de leur maistre, aprez luy avoir 
diet qu'il avoit trente vassaux , desquels chascun pouvoit as- 
sembler cent mille combattants , et qu'il se tenoit en la plus 
belle et forte viUe qui feust soubs le ciel , luy adiousterent qu'il 
avoit k sacrifier aux dieux cinquante mille hommes par an. 
De vray, ils disent qu'il nourrissoit la guerre avecques cer- 
tains grands peuples voisins , non seulemcnt pour Texercico 
de la ieunesse du pals , mais principalement pour avoir de 
quoy fournir k ses sacrifices par des prisonniers de guerre. 
Ailleurs, en certain bourg,pour la bienvenue dudit Cortez, 
ils sacrifierent cinquante hommes tout k la fois. le diray en- 
cores ce conte : aulcuns de ces peuples , ayants est6 battus par 
luy, envoyerent le recognoistre , et rechercher d'amitie ; les 
messagers luy presenterent trois sortes de presents , en cette 
maniere : « Seigneur, voyl4cinq esclaves; si tu es un dieu fier 
qui te paisses de chair et de sang , mange les , et nous t'en 
amerrons davantage; si tu es un dieu debonnaire, voyl4 de 
I'encens et des plumes ^ si tu es homme , prends les oyseaux 
et les fruicts que voycy, » 



LIVRE I, CHAPITRE XXX. 229 

CHAPITRE XXX. 

I 

DBS GANNIBALBS. 

Quand le roy Pyrrhus passa en Italic , aprei qu'il eut re- 
cogneu rordonnance de I'armee que les Romains luy en- 
voyoient au devant : « le ne sQay, diet il , quels barbares 
sont ceulx cy (car les Grecs appcUoient ainsi toutes les na- 
tions estrangiercs), mais la disposition de cette armee que ie 
veois n'est aulcunement barbare '. »» Autant en dirent les 
Grecs de celle que Flaminius feit passer en leur pals *, et Phi- 
lippus, voyant d'un terlr^ I'ordre et distribution du camp ro- 
main, en son royaume, soubs Publius Sulpicius Galba ^ 
Voyli comment il se fault garder de s'attacher aux opinions 
vulgaires , et les fault iuger par la voye de la raison , non par 
la voix commune. 

ray eu longtemps avecques moy un bomme qui avoit de- 
meure dix ou douze ans en cet aultre monde qui a est^ des- 
couvert en nostresiecle, en I'endroict ou Villegaignon print 
terre 4, qu'il surnomma la France antartique. Cette descouverte 
d'un pals infiny semble estre de consideration. Ie ne s^ay si 
ie me puis respondre que il ne s'en face k Tadvenir quelque 
aultre , tant de personnages plus grands que nous ayants este 
trompez en cette cy. I'ai peur que nous ayons les yeulx plus 
grands que le ventre , et plus de curiosite que nous n'avons 
de capacite : nous embrassons tout , mais nous n'estreignons 
quedu vent. 

Platon ^ introduict Solon r^contant avoir apprins des presb- 
tres de la ville de Sals en Aegypte , que , iadis et avant le de- 

> PLDTiiQUB, Fie de Pyirhtu, c. 8 , trad. d'Amyot. C. 

* Plotaiqui, rie de Flaminiut, c. S. Mais Montaigne ait^ uo pea le r6cit de 
{"bistoriea. C. 

3 TiTB LivB, XXXI, &I. C. 

4 Au Brd8ll> oiiil arrtra en f5S7. Voyez Baylb, au mot ViUegaigncm. 

s Dans le Timie, On irouve la traduction de tout ce r^dt dans les PensAs de Pia- 
km , seoonde Mitioo , p. SM. J. V. L. 



230 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

luge , il y avoit une grande isle nommee AtUmiide, droict k la 
bouche du destroict de Gibaltar % qui tenoit plus de pals 
que TAfrique et TAsie toutes deux ensemble ; et que les 
roys de cette contree Ik , qui ne possedoient pas seulement 
cette isle , mais s'estoyent estendus dans la terre ferme si 
avanty qu'ils tenoienl de la largeur d'Afrique iusques en 
Aegypte , et de la longueur de I'Europe iusques en la Toscane , 
entreprinrent d'^iamber iusques sur I'Asie, et subiugoer 
toutes les nations qui bordent la mer Mediterranee iusques au 
golfe de la mer Maiour * ; et pour cet effect , traverserent les 
Espaignes, la Gaule, I'ltalie, iusques en la Grece, oii les 
Atheniens les sousteinrent : mais que quelque temps aprez , 
et les Atheniens , et eulx , et leur isle , feurent engloutis par 
le deluge. II est bien vrayseroblable que cet extreme ravage 
d'eau ayt faict des changements estranges aux habitations de 
la terre , comme on tient que la mer a retrench^ la Sicile. 
d'avecques Tltalie.; 

Haec Iocs , ti qaondam et fasta cooTalsa niioa , 



DitsUnisae fenmt, qnmn protenns alraqne telliu 
Una flbret* 



Chypre , d'avecques la Surie j Tisle de Negrepont, de la terre 
ferme de la Bceoce ; et ioinct ailleurs les terres qui estoyeAt 
divisees , comblant de limon et de sable les fosses d'entre 
deux : 

Steriliaqoe dhi pains , aptaqne remit , 
Victiias orbes alit , et gra?e lentit aratrum <. 

Mais il n'y a pas grande apparence que cette isle soit ce monde 
nouveau que nous venons de descouvrir ; car elle touchoit 



* Oq Gibraltar J oomme nous disons aqioiird'hcii. Nicot met ron et I'aotre. C. 

• Qu'oo Domme i pniaent la mer Noire. C. 

3 Aotrefois ces terres n'<itolent, dit-OD, qa'uo mdme continent ; par on riolent ef- 
fort . I'onde eo faieor let s^para. Vibg. . £n^e , UI , 414 sq. 

4 Un marais km^-tempa at^lle, et travera^ par les rames, connoit maintenant la 
charrue, ct nonrrit les Tillea Toiaines. Hoi. , Art poilique , t. 65. 



# 



UVRE I, CHAPITRE XXX. Ml 

quasi I'Espaigne ■, et ce seroit un effect incroyable d'inonda- 
tion de I'eo avoir recul^e comme elle est , de plus de douze 
cents lieues ; oultre ce que les navigations des modernes ont 
desia presque descouvert que ce n'est point une isle, ains 
tenre fenne et continente avecques llnde orientale d'un cosii , 
et avecques les teires qui sont soubs les deux poles d'aultre 
part ; ou si elle en est separee , que c'est d'un si petit destroict 
et intervalle , qu'elle ne merite pas d'estre nommee isle pour 
cela. 

II semble qu'il y aye des mouvements , naturels les uns , 
les aultres fiebvreux , en ces grands corps comme aux nostres. 
Quand ie considere I'impression que ma riviere de Dordoigne 
faict , de mon temps , vers la rive droite de sa descente , et 
qu'en vingt ans elle a tant gaign^ , et desrob^ le fondement a 
plusieurs bastiments , ie veois bien que c'est une agitation 
extraordinaire *, car si elle feust tousiours allec ce train , ou 
dent aller k Tadvenir, la figure du monde seroit renversee ^ 
mais il leur prend des changements ; tantost elles s'espandent 
d'un cost^, tantost d'un aultre, tantost elles se contiennent. 
Ie ne parle pas des soubdaines inondations de quoy nous 
manions les causes. En Medoc , le long de la roer, mon frere , 
sieur d'Arsac , veoid une sienne terre ensepvelie soubs les sa- 
bles que la mer vomit devant elle*, le faiste d'aulcuns basti- 
ments paroist encores : ses rentes et domaines se sont eschan- 
gez en pasquages bien maigres. Les habitants disent que, 
depuis quelquc temps , la mer se poulse si fort vers eulx , 
qu'ils ont perdu quatre lieues de terre. Ces sables sont ses 
ftMirriers', et veoyons de grandes montioies d'arene mou- 
vante, qui marcbent d'une demie lieue devant elle , et gai- 
gnent pals. 

L'aultre tesmoignage de Tantiquite auquel on veult rappor- 
ter cette descouverte est dans Aristote , au moins si ce petit 
livret des Merveilles inouyes est k luy. II raconte Ik que cer- 

* PUtoa DC dit lien de leniblable. On troove aussi dans let phrases suiv antes qnd- 
ques eri-enrs g^raphlques i^pandues sans doute par les premiers voyageurs qui par- 
confuiviit le Nou?eaii-Moode« J. V. L. 



232 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

tains Carthaginois , s'estants iectez au travers de la mcr Allan- 
tique, bors le destroict de Gibaltar, et navig^ longt^nps, 
avoient de^couvert enfin une grandc isle fertile, toute revestue 
de bois , et arrousee de grandes et profondes rivieres , fort es- 
loingnee de toutes terres fennes; et qu'culx, et aultres de- 
puis, attirez par la bont^ et fertility du terroir, s'y en allerent 
avecques leurs femmes et enfants, et commencerent k s'y 
habituer. Les seigneurs de Carthage , voyant que leur pals se 
depeuploit peu k pen , feirent deOense expresse , sur peine de 
mort , que nul n'eust plus k alier Ik , et en chasserent ces nou- 
veaux habitants^ craignants, k ce qu'on diet, que par suc- 
cession de temps ils ne veinssent k multiplier tellement , qu'ib 
les supplantassent eulx mesroes et ruinassent leur estat. Gette 
narration d'Aristote n'a non plus d'accord avecques nos terres 
neufves. 

Cet bomme que i'avois , estoit homme simple et grossier ; 
qui est une condition propre k rendre veritable tesmoignage; 
car les fines gens regardent bien plus curieusement et plus 
de choses, mais ils les glosent; et, pour faire valoir leur in- 
terpretation , et la persuader, ils ne se peuvent garder d'alterer 
un peu I'histoire ; ils ne vous representent iamais les choses 
pures , ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur 
ont veu; et, pour donner credit k leur iugement et vous y 
attirer, prestent volontiers de ce cost6 \k a la matiere , Tallon- 
gent et Tamplifient. Ou il fault un homme tresfidelle, ou si 
simple , qu'il n'ayt pas de quoy bastir et donner de la vraysem- 
blance k des inventions faulses, et qui n'ayt rien espouse. Le 
mien estoit tel , et oultre cela , il m'a faict veoir k di verses fois 
plusieurs matelots et marchands qu'il avoit cogneus en ce 
voyage : ainsi , ie me contente de cette information , sans 
m*enquerir de ce que les cosmographes en disent. II nous faul- 
droit des topographes qui nous feissent narration particuliere 
des endroicts ou ils out est6 : mais pour avoir cet advantage 
sur nous , d'avoir veu la Palestine , ils veulent iouir du privi- 
lege de nous conter des nouvelles de tout le demourant du 
monde. Ie vouldrois que chascun escrivist ce qu'il s^it , et 



m 



UVRE I, CHAPITRE XXX. 233 

autant qu'il en s^ait , noo en cela seulement, mais en touts 
aultres subiects : car tel peult avoir quelque particuliere 
science ou experience de la nature d'une riviere ou d'une 
fontaine, qui ne s^it au reste que ce que chascun s^it ; il 
entreprendra toutesfois , pour faire courir ce petit loppin , 
d*escrire toute la physique. De ce vice sourdent plusieurs 
grandes incommoditez. 

Or, ie treuve , pour revenir k mon propos , qu'il n'y a rien 
de barbare et de sauvage en cette nation , k ce qu'on m'en a 
rapports , sinon que chascun appelle barbaric ce qui n'est pas 
de son usage. Comme de vray nous n'avons aultre mire de la 
verity et de la raison , que Texerople et idee des opinions et 
usances du pals ou nous sommes \ \k est tousiours la parfaicte 
religion , la parfaicte police , parfaict et accomply usage de 
toutes choses. lis sont sauvages , de mesme que nous appel- 
Ions sauvages les fruicts que nature de soy et de son progrez 
ordinaire a produicts ^ tandis qu'k la verity ce sont ceulx que 
nous avons alterez par nostre artifice , et destoumez de Tor- 
dre commun , que nous devrions appeller plustost sauvages : 
en ceux \k sont vifves et vigoreuses les vrayes et plus utiles et 
naturelles vertus et proprietez ; lesquelles nous avons abbas- 
tardies en ceulx cy, les accommodants au plaisir de nostre 
goust corrompu ; et si pourtant, la saveur mesme et delicatesse 
se treuve , k nostre goust mesme , excellente , k I'envi des 
nostres , en divers fruicts de ces contrees Ik , sans culture. Ce 
n'est pas raison que I'art gaigne le poinct d'honneur sur nos- 
tre grande et puissante mere nature. Nous avons tant recharge 
la beauts et la richesse de ses ouvrages par nos inventions , 
que nous I'avons du tout estouflee : si est ce que partout oi!i 
sa puret^ reluict, elle faict une merveilleuse honte k nos 
vaines et fri voles entreprinses *. 

Et feniont hedene spoote sua meUas; 
Snrgit et in soils formosior arbatos aotris ; 

* J. J. Roosseao a sans doale puis^ dans ces r^flexioiis de Mootaigne le cclebro 
nioroeau qui commenoe YtmiU : c Toat est bten , sortant des mains de TAuteur Uc^ 
Glioses ; toat d^gte^re entre les mains de I'bonmie , etc. > a. D. 



'4f* 



234 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

£t f olacres nulla doldos arte canoDt * . 

Touts nos efforts ne peuvent seulement arriver a representer 
ie nid du moindre oyselet , sa contexture , sa beaute , et I'u- 
tilit^ de son usage ; non pas la tissure de la chestifve araignee. 

Toutes choses , diet Platon % sont produietes ou par la na- 
ture , ou par la fortune , ou par i'art : les plus grandes et plus 
belles , par Tune ou I'aultre des deux premieres ; les moindres 
et imparfaictes, par la demiere. 

Ces nations me semblent doncques ainsi barbares pour avoir 
receu fort peu de fa^on de I'esprit humain , et estre encores 
fort voisines de leur nalfvet^ originelle. Les loix naturelles. 
leur commandent encores , fort peu abbastardies par les nos- 
tres *, mais c'est en telle puret6 , qu'il me prend quelquefois 
desplaisir de quoy la cognoissance n'en soit venue plus tost , 
du temps qu'il y avoit des bommes qui en eussent s^eu mieulx 
iuger que nous : il me desplaist que Lycurgus et Platon ne 
Tayent eue •, car il me sembie que ce que nous voyons par ex- 
perience en ces nations la surpasse non seulement toutes les 
peinctures de quoy la poesie a embelly I'aage dovi , et toutes 
ses inventions k feindre une heureuse condition d'hommes , 
mais encores la conception et le desir mesme de la philoso- 
phic : ils n'ont peu imaginer une nalfvet6 si pure et simple , 
comme nous la veoyons par experience •, ny n'ont peu croire 
que nostre society se peust maintenir avecques si peu d'arti- 
fice et de soudeure humaine. C'est une nation , diroy ie k Pla- 
ton, en laquelle il n'y a aulcune espece de traficque, nuUe 
cognoissance de lettres , nuUe science de nombres , nul nom 
de magistrat ny de superiorite politique, nul usage de ser- 
vice , de richesse ou de pauvret6 , nuls contracts, nulles suc- 
cessions , nuls partages , nulles occupations qu'oysifves , nul 
respect de parents que commun , nuls vestements , nulle agri- 

■ Lelierreaimeicroitrc sans calture;rarboisiern*est jamais plus beau que dans 

les antres solitaires ; le chant des oiseaox est pins doux sans le seoours de Tart. 

Ptopnci, 1, a, lOsq. 

* Lois, X, p. 947. Mtt. de IflOS. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE XXX. 235 

culture , nul metal , nul usage day in ou de bled ] les paroles 
mesmes qui signifient le mensonge , la trabison , la dissimu- 
lation , Tavarice , Tenvie , la detraction , le pardon , inouyes. 
Gombien trouveroit il la republique qu'U a imaginee , esloin- 
gnee de cette perfection ! [ Vm a diis recentes '.] 

Hos natara modot primom dedit «« 

Au demourant , ils vivent en une contree de pais tresplaisante 
^ bien temperee : de fa^on qu'A ce que m'ont diet mes tesr 
moings , ii est rare d'y veoir un homme roalade ; et m*ont as- 
seur^ n'en y avoir veu aulcun tremblant , chassieux , esdent^ , 
ou courb^ de yieillesse. Ils sont assis le long de la mer, et 
fermez du cost^ de la terre de grai\des et hattltes montaignes , 
ayants , entre deux , cent lieues ou enyiita d'estendue en 
large. Ils ont grande abondance de poisson et de chairs qui 
n'ont aulcune ressemblance aux nostres ; et les mangent sans 
aultre artiGce que de les cuire. Le premier qui y mena un 
cheval , quoy qu'il les eust practiquez k plusieurs aultres 
yoyages, leur feit tant d'horreur en cette assiette, qu'ils le 
tuerent k coups de traicts avant que le pouyoir recognoistre. 
Leurs bastiments sont fort longs , et capables de deux ou trois 
cents ames , estoffez d'escorce de grands arbres , tenants k 
terre par un bout, et se soustenants et appuyants Tun contre 
Taultre par le faiste, k la mode d'aulcunes de nos granges , 
desquels la couyerture pend iusques k terre et sert de flancq. 
Ils ont du bois si dur qu'ils en coupent , et en font leurs espees 
et des grils k cuire leur yiande. Leurs licts sont d'un tissu de 
cotton , suspendus contre le toict comme ceulx de nos nayi- 
res , k chascun le sien ; car les femmes couchent k part des 
maris. Ils se leyent ayec le soleil , et mangent soubdain aprez 
s'estre leyez , pour toute la ioumee : car ils ne font aultre re- 
pas que celuy \k. Ils ne boiyent pas lors , comme Suidas diet 

* Voili des bonunes qoi wrteot de la main des dieiix. SifikQUE , Epist. 90. Cetle 
dtaiion ne se troave que dans rexemplaire dont s'est senri Naigeon. Montaigne la sap- 
prima peut-^tre h cause de la soiyante. J. y. L. 

• Telles fdrent let premieres iois de la natare. yiac. , G^'g. , U , ao. 



236 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

de quelques aultres peoples d'Orient , qui beuvoient hors du 
manger ; ils boivent k plusieurs fois sur iour, et d'autant. 
Leur bnivage est faict de quelque racine , et est de la couleur 
de nos vins clairets ^ ils ne le boivent que tiede. Ce bruvage ne 
se conserve que deux ou trois iours; il a le goust un peu pic- 
quant , nulliement fumeux *, salutaire k Testomach , et laxatif 
k ceulx qui ne Font accoustum^ : c'est une boisson tresagrea- 
ble k qui y est duyct. Au lieu de pain , ils usent d'une certaine 
matiere blanche comme du coriandre confict : i'en ai tast^ ; 
le goust en est doulx et un peu fade. Toute la iournee se passe 
k dancer. Les plus ieunes vont k la chasse des bestes , k tout 
des arcs. Une partie des femmes s'aniusent ce pendant k 
chaufTer leur brairiige , qui est leur principal office. II y a 
quelqu'un des vidUirds qui , le matin , avant qu'ils se mettent 
k manger, prescbe en commun toute la grangee , en se pro- 
menant d'un bout k auUre , et redisant une mesme clause k 
plusieurs fois , iusques k ce qu'il ayt achev6 le tour ; car ce 
sont bastiments qui ont bien cent pas de longueur. II ne leur 
recommende que deux choses , la vaillance contre les enne- 
jnys , et Tamiti^ k leurs femmes : et ne faillent iamais de re- 
marquer cette obligation pour leur refrain , « que ce sont elles 
qui leur maintiennent leur boisson tiede et assaisonnee. » II 
se veoid en plusieurs lieux, ct entre aultres chez moy, la 
forme de leurs licts , de leurs cordons , de leurs espees , et 
brasselets de bois , de quoy ils couvrent leurs poignets aux 
combats, et des grandes Cannes ouvertes par un bout , par le 
son desquelles ils soustiennent la cadence en leur dance. Ils 
sont raz partout, et se font le poil beaucoup plus nettement 
que nous , sans aultre rasoir que de bois ou de pierre. Ils 
croyent les ames eternelles-, et celles qui ont bien merits des 
dieux , estre logees k Tendroict du ciel oii le soleil se leve ; 
les naauldites , du cost6 de Toccident. 

Ils ont ie ne sgay quels presbtres et prophetes , qui se pre- 
sentent bien rarement au peuple , ayants leur demeure aux 
montaignes. A leur arrivee , il se faict une grande feste et as- 
^mblee solennelle de plusieurs villages : chasque grange , 



LIVRE I, CHAPITRE XXX. 237 

comme ie I'ay descripte , faict un village, et sont. environ a 
une lieue frangoise I'une de I'aultre. Ce prophete parle a eulx 
en public, les exhortant k la verlu el k leur debvoir : mais 
toute leur science ethique ne contient que ces deux articles : 
de la resolution k la guerre , et affection k leurs fenunes. 
Cettuy cy leur prognostique les choses k venir, et les evene- 
ments qu'ils doibvent espererde leurs entreprinses ; les ache- 
mine ou destourne de la guerre : mais c'est par tel si , que ou 
il fault abien deviner, et s'il leuradvient aultrement qu'il 
ne leur a predict, il est hasch^ en mille pieces s'ils I'attrapent , 
etoondamne pour faulx prophete. Acettecause, celuyqui 
s'^st une fois mescont^, on ne le veoid plus. 

C'est don de Dieu que la divination : vojUi pourquoy ce 
devroit estre une imposture punissable d'ea abuser. Entre les 
Scythes, quand les devins avoient failly d^ rencontre , on les 
couchoit , enforgez de pieds et de mains , sur des charriotes 
pleines de bruyere , tirees par des boeufe , en quoy on les fai- 
soit brusler '. Geulx qui manient les choses subiectes k la con- 
duicte de Thumaine suflisance sont excusables d'y faire ce 
qu*ils peuvent: mais ces aultres, qui nous viennent pipant 
des asseurances d'une faculty extraordinaire qui est hors de 
nostre cognoissance , fault il pas les punir de ce qu'ils ne main- 
tiennent I'efiect de leur promesse, et dp la temeritd de leur 
imposture? 

lis ont leurs guerres contre les nations qui sont au deli de 
leurs montaignes , plus avant en la terre ferme , ausquelles ils 
vont touts nuds , n'ayants aultres armes que des arcs ou des 
espees de bois appointees par un bout, k la mode des langues 
de nos espieux. Cest chose esmerveillable que de la fermet^ 
de leurs combats, qui ne finissent iamais que par meurtre et 
efilision desang : car de routes et d'efiroy , ils ne shaven t que 
c'est. Chascan rapporte pour son trophee la teste de I'ennemy 
qu'il a tu6 , et I'attache a I'entree de son logis. Aprez avoir 
longtemps bien traict^ leurs prisonniers , et de toutes les com- 
moditez dont ils se peuvent adviser , celuy qui en est le maistre 

« HteoDOTB , IV , a9. J. V. L. 



i38 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

jbictune grande aasemblee de ses cognoissants. II attache une 
cborde k Fun des bras du prisonnier, par le bout de kquelle 
U le tient esloingn^ de quelques pas , de peur d'eQ estre of- 
fense , et donne au plus cher de ses amis Taultre bras k lenir 
de mesme; et eulx deux, en presence de toute I'assemblee, 
Tassonunent k coups d'espee. Gela faict , ils le rostissent , et 
en mangent en commun , et en envoyent des loppins k ceulx 
de leurs amis qui sont absents. Ge n'est pas , comme on pense, 
pours'ennourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scy- 
thes ; c'est pour representer une extreme vengeance : et qu'il . 
soit ainsin , ayant apperceu que les Portugais , qui s'estoient 
r'alliez a leurs adversaires , usoient d'une aultresorte de roort 
contre eulx, quand ils les prenoient, qui estoit de les cn- 
terrer iusques ill oeincture , et tirer au demourant du corps 
force coups de traicts , et les pendre aprez ; ils penserent que 
ces gents icy de Taultre monde (comme ceulx qui avoient 
sern^ la cognoissance de beaucoup de vices parmy leur voisi- 
nage , et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu'eulx 
en toute sorte de malice ) ne prenoient pas sans occasion cette 
sorte de vengeance, et qu'elle debvoit estre plus aigre que la 
leur; dont ils commencerent de quitter leur fa^on ancienne 
pour suyvre cette cy. le ne suis pas marry que nous remar- 
"queons Thorreur barbaresque qu'il y a en une telle action; 
mais oui bien de quoy, iugeants k poinctde leurs faultes, 
nous soyons si aveuglez aux nostres. le pense qu'il y a plus 
de barbaric k manger un homme vivant , qu'k le manger mort ; 
k deschirer par torments et par gehennes un corps encores 
plein desentiment , lefaire rostir par le menu , le faire mordre 
et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous IV 
vons non seulement leu , mais veu de fresche memoire , non 
entre des ennemis anciens, maisentre des voisins et conci- 
toyens, et qui pis est, soubs pretexte de piet6 et dd religion), 
que de le rostir et manger aprez qu'il est trespass^. 

Chrysippuset Zenon, chefs de la secte stolque, ont bien 
pens6 qu'il n'y avoit aulcun mal de se servir de nostre cha- 
rongne k quoy que ce feust pour nostre besoing , et d'en tirer 



LIVRE I, CHAPITRE XXX. 239 

de la nourriture * ; comme nos anceslres , estants assiegez par 
Cesar en la ville d'Alexia , se resolurent de soustenir la faim 
de ce siege par les corps des vieillards , des femmes et aultres 
personnes inu tiles au combat. 

Tasoooes, at teau est , alimentis Udibos uti 
Prodoxere animas *. 

Et les medecins ne craignent pas de s'en servir k toute sorte 
d'usage pour nostre sante , soit pour Tappliquer au dedans ou 
au dehors. Mais il ne se trouva iamais aulcune opinion si des- 
reglee qui excusast la trahison , la desloyaut^ , la tyrannie , la 
cruaut^, qui sont nos faultes ordinaires. Nous les pouvons 
done bien appeller barbares, eu esgard aux regies dela raison ; 
mais non pas eu esgard k nous , qui les surpassons en toute 
gorte de barbaric. Leur guerreest toute nobleet genereuse , eta 
autant d'excuse et de beautd que cette maladie huroaine en 
peultrecevoir : elle n'a aultre fondement parmy eulx , que la 
seule ialousie de la vertu. lis ne sont pas en debat de la con- 
queste de nouvelles terres ; car ils iouyssent encores de cette 
ubert^ naturelle qui les foumit, sans travail et sans peine , de 
toutes choses necessaires , en telle abondance, qu'ils n'ont que 
faire d'agrandir leurs limites. lis sont encores en cet heureux 
poinct de ne desirer qu'autant que leurs necessitez naturelles 
leurordonnent: tout ce qui est au del^ est superflu pour eulx. 
lis s'entr'appellent generalement , ceulx de mesme aage , fre- 
res-, enfants , ceulx qui sont au dessoubs ; et les vieillards sont 
peres k touts les aultres. Ceulx cy laissent k leurs heritiers en 
ccNDmun cette pleine possession de bien par indivis , sans aultre 
tiltreque celuy tout pur que nature donne j^ ses creatures, les 
produisant au monde. Si leurs voisins passent les montaignes 
pour les venir assaillir , et qu'ils emportent la victoire sur eulx , 
Tacquest du victorieux c'est la gloire et Tadvantage d'estre de- 
mour^ maistre en valeur et en vertu, car aultrement ils n'ont 

> DiOGilVB LlllCB, Vn, 188. C. 

* Oo dit que les Gascooi prolong^rent leur Tie en se noarrissant de chair bomaine ' 
Jut., 5a^, XV, 95. 



240 ESSAYS DE MONTAIGNE , 

que faire des biens des vaincus ; et s'en retournent k lean pais ^ 
ou ils n'ont faulte d'aulcune chose nccessaire , ny faulte en- 
cores de cette grande partie , de sgavoir heureusement iouyr 
de leur condition et s'en contenter. Autant en font ceulx cj 
k leur tour; ils ne demandent k leurs prisonniers aultre 
rangon que la confession et la recognoissance d'estre vaincus; 
mais il ne s*en treuve pas un en tout un siecle qui n'ayme 
mieulx la mort , que de relascher , ny par contenance ny de 
parole, un seul poinctd^une grandeur de courage invincible; 
il ne s'en veoid aulcun qui n'ayme mieulx estre tue et mang6 
que de requerir seulement de ne Testre pas. lis les traictent 
en toute liberti^, k fin que la vie leur soit d'autant plus chere; 
et les entretiennentcommuneement des menaces de leur mort 
fiiture, des torments qu'ils y auront k soufTrir, des apprests 
qu'on dresse pour cet effect, du destrenchement de leurs 
membres , et du festin qui se fera a leurs despens. Tout cela 
se faict pour cette seule fin , d'arracher de leur bouche quelque 
parole molle ou rabaissee, ou de leur donner envie de s*en- 
fuyr , pour gaigner cet advantage de les avoir espouvantez et 
d'avoir faict force k leur Constance. Car aussi , a le bien pren- 
dre , c'est en ce seul poinct que consiste la vraye victoire : 

Victoria Dulla est, 
Qoam quae oonfessos animo qnoqae sobingat bostes '. 

Les Hongres , tresbelliqueux combattants , ne poursuyvoient 
iadis leur poincte oultre ces termes, d'avoir rendu Tennemy 
k leur mercy *, car , en ayant arrach^ cette confession , ils le 
laissoient aller sans offense, sansrangon : sauf, pour leplus, 
d'en tirer parole de ne s'armer dez lors en avant contre eulx. 
Assez d'advantages gaignons nous sur nos ennemis, qui sont 
advantages empruntez , non pas nostres : c'est la quality d'un 
portefoix , non de la vertu , d'avoir les bras et les iambes plus 
roides : c'est une qualite morte et corporelle , que la disposi- 
tion ; c'est un coup de la fortune , de faire bruncher nostre 

> II n'y a de T^ritible Tictoire que ceile qui force l*flniienii & s'aTOoer fainca. Clau- 
Dim* De sexto Contulaiu HonorU , t. 848. 



LIVRE I, CHAPITRB XXX. 241 

ennemy , et de luy esblouyr les yeulx par la lumiere du soleil ; 
c*est un tour d'art et de science , et qui peult tomber en une 
peraonne lascfae et de neant , d'estre sufBsant k Tescrime. 
L'estimation et le prix d'un homme consiste au coeur et en la 
voIont6 : c'est Ik oil gist son vray honneur. La yaillance , c'est 
b fermet^ , non pa3 des iambes et des bras , mais du courage 
et de Tame ; elle ne consiste pas en la valeur de nostre cbeval , 
ny de nos armes , mais en la nostre. Celuy qui tumbe obstin6 
en son courage, n sitcciderit, de genu pugnat * ; qui , pour quel- 
que danger de la mort voisine, ne relasche aulcun poinct de 
son asseurance; qui regarde encores, en rendant Tame, son 
ennemy d'une veue ferme et desdaigneuse , il est battu, non 
pas dc nous , mais de la fortune > ; il est tu6, non pas vaincu : 
les plus vaillants sont par fois les plus infortunez. Aussi y a il 
des pertes triumphantes k Tenvi des victoires. Ny ces quatre 
victoires soeurs , les plus belies que le soleil aye oncques veu 
de ses yeulx , de Salamine , de Platee, de Mycale , de Sicile , 
n'oserent oncques opposer toute leur gloire ensemble k la 
gloire de la desconGture du roy Leonidas et des siens au pas 
des Thermopyles. Qui courut iamais d'une plus glorieuse 
en vie et plus ambitieuse au gaing du combat , que le capitaine 
Ischolasa la perte^? qui plus ingenieusement et curieusement 
s'est asseur^ de son salut, que luy de sa ruyne? II estoit 
cpmmis a deffendre certain passage du Peloponnese contre 
les Arcadiens : pour quoy faire , se trouvant du tout incapable , 
veu la nature du lieu et inegalit6 des forces, et se resolvant 
que tout cequi se presenleroit aux ennemis auroit de neces- 
sity k y demourer; d'aultre part, estimant indigne et de sa 
propre vertu et magnanimity , et du nom lacedemonien , de 
feillir k sa charge , il print entre ces deux extremitez un moyen 
party , de telle sorte : les plus ieunes et dispos de sa troupe , 
il les conserva k la tuition et service de leur pals , et les y ren- 

■ S*il tombe, tl combat k genonx. SirrftQDB, de Prcvidentia, c. 9. Le texte porte : 
ttiam H cecideriL J. V. L. 
• SiifftgviB, de CofuUmUa tapientU, c. 6. C. 
3 DIODOBB DB SlCILI, XV, 64. J. V. L. 

Tomb I. 16 



242 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

Yoya ; et avecques ceulx desquels le default estoit moiiis im- 
portant, il delibera de soustenir ce pas , et par leur mort en 
fiiire acbeter aux aanemis Tentree la plus chere qu'il luy se- 
roit possible, conune il adveint; car estant tantost environn^ 
de toutes parts par les Arcadiens , aprez en avoir faict une 
grande boucherie , luy et les siens feurent touts mis au fil de 
Tespee. Estil quelque trophee assign^ pour lesyainqueurs, 
qui nesoit mieulx deu k ces vaincus? Le vray vaincre a pour 
son rooUe Testour' , non pas le salut; et consiste I'honneur 
de la vertu k combattre , non k battre. 

Pour revenir k nostre bistoire , il s'en fault tant que ces pri- 
sonni^rs se rendent pour tout ce qu'on leur faict, qu'au re- 
bours, pendant ces deux ou trois mois qu'on les garde, ils 
portent une contenance gaye , ils pressent leurs maistres de 
se baster de les mettre en cette espreuve , ils les desGent , les 
iniurient, leur reprochent leur laschet^ et le nombre des bat- 
taillesperdues oontre les leurs. Tay une chanson faicte par un 
prisonnier, ou il y a ce traict : « Qu'ils viennent hardiment 
trestouts, et s'assemblent pour disnerde luy; car ils mange- 
ront quant et quant leurs peres et leurs ayeulx qui ont servy 
d'aliment et de nourriture a son corps : ces muscles, dictil, 
celte chair et ces veines, ce sont les vostres, pauvres folsque 
vous esles; vous nc recognoissez pas que la substance des 
membres de vos ancestres s'y tient encores ; savourez les bien, 
vous y trouverez le goust de vostre propre chair. >» Invention 
qui ne sent aulcunement la barbaric. Ceulx qui les peignent 
mourants , et qui representent cette action quand on les as- 
somme , ils peignent le prisonnier crachantau visage de ceulx 
qui le tucnt, et leur faisant la moue. De vray, ils ne cessent 
iusques au dernier souspir de les braver et desfier de parole 
et de contenance. Sans mentir, au prix de nous, voyU des 
hommes bien sauvages ; car ou il faut qu'ils le soyent bien k bon 
escient , ou que nous le soyons; il y a une merveilleuse dis- 
tance entre leur forme et la nostre. 

Les hommes y ont plusieurs femmes , et en ont d'autant 

* Esiour ou e4lor* Tienx mot qui tigolfie choc, milde , eombaL C 



UVRE I, CHAPITRE XXX. 243 

plus grand nombre qu'ilssont en meilleure reputation de vail« 
lance. C'est une beauts remarquable en leurs manages , que 
la mesme ialousie que nos femmes ont pour nous empeseher 
de Tamitie et bienveillance d*auUres femmes, les leurs I'ont 
toute pareille pour la leur acquerir : estants plus soingneuses 
de rhonneur de leurs maris que de toute aultre chose , elles 
cherchent et mettent leur solicitude k avoir le plus de com-' 
paignes qu'elles peuvent, d'autant que c'est un tesmoignage 
de la vertu du mary. Les nostres crieront au miracle : ce ne 
Test pas; c'est une vertu proprement matrimoniale, mais du 
plus hault estage. Et en la fiible, Lia, Rachel, Sara, et les 
femmes de lacob , foumirent leurs belles servantes k leurs 
maris : et Livia seconda les appetits d'Auguste^ , k son inte« 
rest' : et la femme du roy Deiotarus, Stratonique , presta non 
seulement k T usage de son mary une fort belle ieune Rile de 
cbambre qui la servoit , mais en nourrit soigneusement les 
enfants , et leur feit espaule a succeder anx estats de leur 
pere^ £t k fin qu'on ne pense point que tout cecy se face par 
une simple et servile obligation k leur usance , et par I'im- 
pression de I'auctorit^ de leur ancienne coustume, sans dis- 
cours et sans iugement , et pour avoir Tame si stupide que de 
ne pouvoir prendre aultre party , it fault aileguer quelques 
traicts de leur sulBsance. Oultre celuy que ie viens de reciter 
de Tune de leurs chansons guerrieres, i'en ay une aultre 
amoureuse , qui commence en ce sens : «« Couleuvre , arreste 
toy, arreste toy, couleuvre, i fin que ma soeur tiresur le 
patron de ta peincture la fa?on et I'ouvrage d'un riche cordon 
que ie puisse donner k ma mie : ainsi soit en tout temps ta 
beaute et ta disposition preferee a touts les auitres serpents. >* 
Cc premier couplet, c'est le refrain de la chanson. Or, i'ay 
assez de commerce avec la poesie pour iuger cecy , que non 
seulement ii n*y a rien de barbaric en cette imagination , 
mais qu'elle est tout k faict anacreontique. Leur langage, au 

* SuKTORE, jiugutL, c. 71. C. 

> Contre son inUrA , d job detriment , d tes dipens, E. J. 

' Pldtaiqub, D€M veiiu&nx faiU des femmet^ k Tarticle stratonice. c. 



244 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

demourant , c'est un langage doalx , et qui a le son agreaUe , 
retirant aux terminaisons grecques. 

Trois d'entre eulx , ignorants combien coustera un iour i 
leur repos et k leur bonheur la cognoissance des comiptioDs 
de degi, et que de ce commerce naistra leur ruyne , comme 
ie presuppose qu'elle soit desia avancee (bien miserables de 
s'estre laissez piper au desir de la nouvellet^ , et avoir quitt^ 
la doulceur de leur ciel pour yenir veoir le nostre!), feurent 
k Rouan du temps que le feu roy Charles neufviesme y estoit. 
Le royparia Ji eulx longtemps. On leur feit veoir nostre fa^n, 
nostre pompe, la forme d'une belle ville. Aprez cela, quel- 
qu*un en demanda leur advis, et voulut s^avoir d'eulx ce 
qu*ils y avoient trouv^ de plus admirable : ils respondirent 
trois choses , dont i'ay perdu la troisieme , et en siiis bien 
marry ; mais i'en ay encores deux en memoire. lis dirent 
qu'ils trouvoient en premier lieu fort estrange que tant de 
grands hommes portants barbe , forts ef armez , qui estoient 
autour du roy (ilest vraysemblablequ'iisparioientdesSouisses 
de sa garde) , se soubmissent k obeir k un enfant, et qu'on ne 
choisissoit plustost quelqu'un d'entre eulx pour commander. 
Secondement (ils ont une faQon de langage telle , qu'ils nom- 
ment les hommes moiti6 les uns des aultres), qu'ils avoient 
apperceu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et 
gorgez de toutes sortes de commoditez , et que leurs moitiez 
estoient mendiants k leurs portes , descharnez de faim et de 
pauvret^; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy ne- 
cessitenses pouvoient souffrir une telle iniuslice, qu'ils ne 
prinssent les aultres k la gorge , ou meissent le feu k leurs 
maisons. 

Ie parlay k I'un d'eulx fort longtemps ; mais i'avois un tru- 
cbement qui me suyvoit si mal et qui estoit si empesch6 k re- 
cevoir mes imaginations, par sa bestise, que ie n'en pens tirer 
rien qui vaille. Sur ce que ie luy demanday quel fruict il re- 
cevoit de la superiorit6 qu'il avoit parmy \ps siens (car c'estoit 
un capitaine, et nos matelots le nommoient roy), il me diet 
que c'estoit « Marcher le premier k la guerre : >» De combien 



UVRE I, CHAPITRE XXil. US 

d'hommes il estoit suyvi ? il me montra une espace de lieu , 
pour signiGer que c'cstoit autant qu'il en pouiroit en une telle 
espace; ce pouvoit estre quatre ou cinq mille hommes : Si 
hors la guerre toute son auctorite estoit expiree? il diet « Qu'il 
luy en restoit cela , que, quand il visitoit les villages qui des- 
pendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au travers des 
hayes de leurs bois, par oi!i il peust passer bien k Tayse. » 
Tout cela ne va pas trop mal : mais quoy ! ils ne portent point 
de tiault de cbausses. 



CHAPITRE XXXI. 

qu'il fault > sobrembnt se mbslbb db iugbb 
des okdonrances divines. 

/ 
1 

Le vray champ et subiect de Timposture sont les cboses 
incogneues : d'autmat que, en premier lieu, I'estranget^ 
mesme donne credit; et puis, n'estants point subicctes k nos 
discours ordinaires , elles nous ostent le moyen de les coro- 
battre. A cette cause, diet Platon * , est il bien plus ays^ de sa- 
tisfaire, parlant de ia nature des dieux, que de la nature des 
hommes , parce que Tignorance des auditeurs preste une belle 
et large carriere , et toute liberty au maniement d'une ma- 
tiere cachee. II advient de \k qu'il u'est rien creu si ferme- 
ment que ce qu'on s^ait le moins; ny gents si asseurez que 
ceulx qui nous content des fables^ commealchymistes, pro- 
gnosUcqueurs, iudiciaires, chiromantiens, medecins, id genus 
omne "* : ausquels ie ioindrois volontiers , si i'osois , un tas de 
gents, interpretes et contreroolleurs ordinaires des desseings 
de Dieu , faisants estat de trouver les causes de chasque acci- 
dent , et de veoir dans les secrets de la volont^ divine les mo- 
tifs incomprehensibles de ses oeuvres; et, quoyque la variety 
et discordance continuelle des evenements les reiecte de 

' Dans le dialogue intttnl^ criiias , p. 107, Mition (TEstieime. C. 
• Ettouslesgensdeoetteesptee. Hoi., Jar.>l»2,2. 



246 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

ooing en coing , et d'orient en Occident , ils nc laissent de 
suyvre pourtant leur esteuf ' , et de mesme creon peindre le 
Uanc et le miir. 

En une nation indienne, il y a cette louable observance : 
quand il leur mesadvient en quelque rencontre ou battaille, 
its en demandent publicquement pardon ausoleil, qui est 
leur dicu , comme d'une action iniuste ; rapportants leur heur 
ou malheur k la raison divine , et luy soubmettants leur iuge- 
ment et discours. SuOit a un chrestien croire toutes choses 
venir de Dieu, les recevoir avecques recognoissancc de sa 
divine et inscrutable sapience ^ pourtant les prendre en bonne 
part, en quelque visage qu'elles luy soyent envoyees Mais ie 
treuve mauvais, ce que ie veois en usage, de chercher a 
fermir et appuyer nostre religion par la prosperity de nos en- 
treprinses. Nostre creance a assez d'aultres fondements, sans 
I'auctoriser parlesevenements; carle peuple accoustume a 
ces arguments plausibles et proprement de son goust, il est 
dangler, quand les cvenements viennent a leur tour con- 
traires et desadvantageux, qu'il en esbranle sa foy : comme 
aux guerres ou nous sommes pour la religion, ceulx qui eu- 
rent I'advantage k la rencontre de la Rochelabeille*, Taisants 
grand'fesle de cet accident , ct se servants de cette fortune 
pour certaine approbation de leur parly ; quand ils viennent 
aprez k excuser leurs desforlunes de Montcontour et de 
larnac ' , sur ce que ce sont verges et chastiments patemels, 
s*ils n'ont un peuple du tout k leur mercy , ils luy font assez 
ayseementsentir que c*est prendre d*un sac deux moultures, 
etde mesme bouche soufller le chauld et le froid. II vauldroit 
micux rcntrelenir des vrays fondements de la verite. C'est 
une belle battaille navale qui s'est gaignee ces mois passez^ 
contre les Turcs, soubs la conduicte de dom loan d*Austria : 

« Au propre. leur balle; ao figurt, leurjeu, E. J. 

* Grande escarmouche entre les troupes de I'amiral de Collgoy et oelles du due 
d'AQjou , au mois de mai 15Q9. C. 

* La bataille de Montcontour, gagnde par le doc d'AnJou, en 1869, an mois doc- 
tobrc. Ce prince aroit gagud celle de Jamac au mois de roars de la tn^m^ umie C. 

4 Dans le golfe de L^pantc . le 7 octobre 1574. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE XXXI. 247 

mais il a bien pleu k Dieu en faire aultresfois veoir d'aultres 
telleSy k nos despens. Somme, il est malays^ de ramener lea 
choses divines k nostre balance, qu'elles n'y souflVent du de&- 
chet. £t qui vouldroit rendre raison de ce que Arius, et Leon 
son pape* , chefs principaulx de cette beresie, moururent en 
divers temps de morts si pareilles et si estranges (car retirez 
de la dispute , par douleur de ventre , a la garde-i*obe' , touts 
deux y rendirent subitement Tame) , et exaggerer cette ven- 
geance divine par la circonstance du lieu , y pourroit bien en- 
cores adiouster la mort de Heliogabalus , qui feust aussi tu6 
en un retraict' : mais quoy! Irenee se treuve engage en 
mesme fortune. Dieu nous voulant apprendre que les bons 
ont aultre chose k esperer, et les mauvais aullre chose k crain- 
dre , que les fortunes ou infortunes de ce monde , ii les manie 
et applique selon sa disposition occulte , et nous oste le moyen 
d'en faire sottement nostre proufit. Et se mocquent ceulx 
qui s'en veulent prevaloir selon lliumaine raison : ils n'en 
donnent iamais une louche , qu'ils n'en regoivent deux. Sainct 
Augustin en faict une belle preuve sur ses adversaires. C'est 
un conflict qui se decide par les armes de la memoire, plus 
que par celles de la raison. II se fault contenter de la lumiere 
qu'il plaist au soleil nous conmiuniquer par ses rayons; et qui 
eslevera ses yeux pour en prendre une plus grande dans son 
corps mesme , qu'il ne treuve pas estrange , si , pour la peine 
de son oultrecuidance, il y perdla vue. Quis hominum potest 
icire consilium Dei ? aut quis poterit cogilare quid velit Dominus ^ ? 

* Voyei SiRDiLS , Nucltua //iff. Eccles, , II , p. 110; At lei Centuriateurs dt Mag- 
debourg, cent. IV, c. 10. C. 

> Atbanase, Epist. ad Serapionem , et BplphaDe, de Morte ArHy lib. U , rapportent 
aixMi la mort d'Arius. C. 

3 /« latrina, dit Umpride, Meliogabal. , c. 17. C. 

4 Quel homme peut connoltre les desseins de Dieu , ou Imagliier oe que veut le Sei- 
gneur? Sofdent. , IX, 13. 



248 ESSAIS DE MONTAIGNE, 



CHAPITRE XXXn. 

DB FUIB LSS VOLUPTBZ, AU PBIX DB LA YIB. 

I'avois bien veu convenir en cecy la pluspart des anciennes 
ofHnioQS : Qu'il est heure de mourir lorsqu'il y a plus de mal 
que de bien k vivre ; et que de conserw nostre vie a nostre 
torment et incommodit^ , c'est chocquer les regies mesmes de 
nature , conune disent ces vieux enseignements : 

B ^v lUvcwc , i tfotvcrv tueTotc/u^vw^ 

Mais de poulser le mespris de la mortiusques ^ tel degr6 , que 
de Femployer pour se distraire des honneurs , richesses , gran- 
deurs et aultres faveurs et biens que nous appellons de la for- 
tune , comme si la raison n'avoit pasassez k faire k nous per- 
suader de les abandonner, sans y adiouster cette nouvelle 
recharge , ie* ne Tavois vu ny commander ny practiquer , ius- 
ques lors que ce passage de Seneca* me tumba entre mains , 
auquel conseillant k Lucilius, personnage puissant et de 
grande auctorit6 autour de Tempereur , de changer cette vie 
voluptueuse et pompeuse , et de se retirer de cette ambition 
du monde k quelque viesolitaire , tranquilleetphilosophique; 
sur quoy Lucilius alleguoit quelques diOicultez : <« Ie suis 
d'advis , diet il , que tu quittes cette vie li , ou la vie tout k 
faict : bien te conseille ie de suyvre la plus doulce voye , et 
de destacher plustost que de rompre ce que tu as mal nou6; 
pourveu que , s'il ne se peult aultrement destacher , tu le 
rompes : il n'y a homme si couard qui n'ayme mieulx tumber 
une fois , que de demourer tousiours en bransle. » I'eusse 

* Oa une Yie tranqnille on one mort henreuw. 

11 est beau de mourir lonqoe la Tie est un opprobre. 

11 vaut mieux cesser de vivre que de vivre flans le malhenr. — On IroaTe dans Slo- 
b^e , serm. 90. des sentences toutes semUables k ces troJA-lA. C 

• Epist. 22. C. 



LIVRE I, GHAPITRE XXXII. U9 

trouY^ ce conseil sortable k la rudesse stolcque \ mais il est 
plus estrange qu'il soit emprunt^ d'Epicurus, qui escript k ce 
propos choses toutes pareilles k Idomeneus. Si est ce que ie 
pense avoir remarqu^ quelque traict semblable parmy nos 
gents, mais avec la moderation chrestienne. 

Sainct Hilaire, evesque de Poictiers, ce fameux ennemy de 
rberesie arienne , estant en Syrie , feut adverty qu'Abra , sa 
fille unique , qu'il avoit par de^ avecques sa mere , estoit 
poursuyvie en manage par les plus apparents seigneurs du 
pals, comme fille tresbien nourrie , belle , riche , et en la fleur 
de son aage : il luy escrivit (comme nous veoyons) qu'elle os- 
tast son affection de touts ces plaisirs et advantages qu'on luy 
presentoit ; qu'il luy avoit trouv6 en son voyage un party bien 
plus grand et plus digne, d'un mary de bien aultre pouvoir 
et magnificence , qui luy feroit present de robes , et de ioyaux 
de prix inestimable. Son desseing estoit de luy faire perdre 
Tappetit etl'usagedes plaisirs mondains, pour laioindre toute 
k Dieu ; mais k cela le plus court et le plus certain moyen luy 
semblant estre la mort de sa fille , il ne cessa par voeux , prieres 
et oraisons, de faire requeste k Dieu de I'oster de ce monde, 
et de I'appeller k soy, comme il adveint; car bientost aprez 
son retour elle luy mourut , de quoy il montra une singuliere 
ioye. Cettuy cy semble encherir sur les aultres , de ce qu'il 
s'adresse k ce moyen de prime face , lequel ils ne prennent 
que subsidiairement; et puis, que c'est k I'endroit de sa fille 
unique. Mais iene veulx obmettreleboutdecettehistoire, 
encores qu'il ne soit pas de mon propos. La femme de sainct 
Hilaire , ayant entendu par luy comme la mort de leur fille 
s'estoit conduicte par son desseing et volont6, et combien elle 
avoit plus d'heur d'estre deslogee de ce monde que d'y estre, 
print une si vifve apprehension de la beatitude eternelle et 
celeste , qu'elle solicita son mary avecques extreme instance 
d'en faire autant pour elle. Et Dieu , k leurs pricres communes y 
I'ayant retiree k soy bientost aprez , ce feut une mort em- 
brassee avecques singulier contentement commun. 



2M ESSAIS DE MONTAIGNE, 

CHAPITRE XXXm. 

LA FOBTUNS ' SB BBNCONTBB SOUYENT AU TBAIIf DB LA BAT80N. 

L'inconstance du bransle divers de la fortune faict qu'elle 
nous doibve presenter toute espece de visages. Y a il action 
de iustice plus expresse que celle cy? le due de Yalentinois* 
ayant resolu d'empoisonner Adrian, cardinal de Gornete, 
Chez qui le papc Alexandre sixiesme son pere et luy alloyent 
souper au Vatican , envoya devant quelque bouteille de vin 
empoisonne, et commanda au sommelier qu'il la gardastbien 
soigneusement : le pape y estant arrive avant le ills , et ayant 
demande a boire , ce sommelier , qui pensoit ce vin ne luy 
avoir este recomm.ende que pour sa bonte , en servit au pape ^ 
et le due mesme y arrivant sur le poinct de la collation , et se 
Cant qu'on n'auroit pas touche k sa bouteille , en print k son 



• Ce mot de fortune , employ^ souvent par MooUigne . et dans des passages mtaie 
oCi il aaroit pa se senrir de celui de providence , fut censurd par les docteurs nwinct 
qui examin^rent les Essais pendant son s^jour II Rome en 1581. ( Foyages, t. H. 
p. 55 et 76. ) Dans les pays d'inquisitlon , i Rome snrtont , il ^toit d^fendu de dire 
faium on fata, Un aiiieur fit imprimer facta ; et dans I'errata il fit mettre facta , Usei 
fata. On a en pins d'une fois recours k ce stratai^ftme pour tromper la cour de Rome i 
c'estainsi que le protestant Daniel Heinsius, enroyant dans cette ville un onTrage o(k 
il parte du pape Urbain VIII, I'appela, dans Ic texte, EcclesicB cafnU; et dans Ter- 
rata Ecclesice Romance caput. (BiLZiC, Dissert. S6. ) llparoit que cette censure de 
llTre n'^toit pas loujours exercee par des gens fort babiles. La Mollic Le Vayer dit 
lenir de Naud<S m^me * que dans un onvrage <iue ce!ui<-ci vouloit faire imprimer & 
Borne , et oil se trouroient ces mots x f^irgo fata est , Tinquisiteur mit en marge Pny- 
pasitio hcerelica ; nam non datur fatum. ( ME.iiGUNA. ) La dtfense ^tolt si s^rieuse , 
qn'Addlson . dans son voyage d'ltalie, lut k Florence, k la t^te d*un op^ra, oeite pro- 
testation solennelle , dont il ne put s'emp^cher de sourire ( / could not but smile ) : 
PBOTESTi. Le vi, Falo , Deitd, Destino , e simiU , che per entro questo dramma 
iroverai , son messe per ischerzo poetico , e non per sentimento vero , credendo 
sempre in tutto quello, che crede, e comanda santa madre cMesa, Montaigne se 
justifie , dans le chap. LVI de ce premier livre , d'avoir employ^ quelques-uns de ces 
mots proliib^, verha indisciplinata , oomme il les appelle : on Toit , par les andeu- 
nes ddilions , qu'il n'a compost cette esptoe d'apoiogie que depuis son retoor dc 
Rome. J V. L. 

• En 1505. Ilistona di Ftancesco Guicciardini , liv. VI , p. 267. In yinegia » ap- 
presso Gabriel Giolito, 1568. C. 



LIYRE I, GUAPITRE XXXIII. 251 

tout : en mfiniere que le pere en mourut soubdain ^ et to fils , 
aprez avoir estA longuement tormente de maladie , feut r&^ 
serv6 k un' aultre pire fortune. 

Quelquesfois il sembie k poinct nonim6 qu'elle se ioue k 
nous : le seigneur d'Estree , lors guidon de monsieur de Van-» 
dosme , et le seigneur de Licques , lieutenant de la compaignie 
du due d' Ascot , estants touts deux serviteurs de la soeur du 
sieur de Foungueselles ' , quoyque de divers partis (comme il 
advientaux voisins delafrontiere), le sieur de Licques I'em- 
porta ^ mais le mesme iour des nopces , et qui pis est, avant 
le coucher , le mari^ , ayant en vie de rompreun bois en faveur 
de sa nouvelle espouse , sortit k Tescarmouche prez de S. Omer , 
ou le sieur d'Estree se trouvant le plus fort le feit son prison- 
nier : et pour faire valoir son advantage , encores fallust i| 
que la damoiselle , 

Coniugis ante coacta novi dimittere collam^ 

Quam Teniens una atqoe altera rursns byems 
Noctibos in longb aTiduoi saturasset amorcm * , 

luy feist elle mesme requeste par courtoisie de luy rendre 
son prisonnier , comme il feit , la noblesse fran^^oise ne reAi- 
sant iamais rien aux dames. 

Sembie il pas que ce soit un sort artiste? Gonstantin, Gls 
de Helene , fonda Tempire de Constantinople ; et tant de siecles 
aprez , Gonstantin , Gls de Helene , le Gnit. Quelquesfois il luy 
plaist envier sur nos miracles : nous tenons que le roy Glovis 
assiegeant Angoulesme , les murailles cheurent d'elles mesmes 
par faveur divine : et Bouchet emprunte de quelqu'aucteur, 
que le roy Robert assiegeant une ville , et s'estant desrobe 
du siege pour aller a Orleans solenniserla festesainctAignan, 
comme il estoit en devotion sur certain poinct de la messe , 
les murailles de la ville assiegee s'en allerent sans aulcun 

> Oa plntdt Fouquerollet.Ukmn do Bellay . Mthnoiret , iiv. II , fol. 85 et 87. C. 

« Contrainte de reooncer aux embraaacments de son nouvel ^ponx , avant que les 
loogues nulls d'un ou de deuxbiTereeiissent rassasi^ ravidit^de leur amour. Catullk . 
LXVni,8f. 



252 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

effort en ruine. Elle feit tout k contrepoil en nos guerres 
de Milan : car le capitaine Rense assiegeant pour nous la 
ville d'Eronne*, et ayant faict mettre la mine soubs un 
grand pan de mur, et le mur en eslant brusquement en- 
leve hors de terre , recheut toutesfois tout ernpenn^' si droict 
dans son fondement, que les assiegez n'en vaulsirent pas 
moins. 

Quelquesfois elle faict la medecine : lason Phereus^ , estant 
abandonn^ des medecins pour une aposteme qu'il avoit dans 
la poictrine , ayant envie^ de s'en desfaire , au moins par la 
mort J se iecta dans une batlaille k corps perdu dans la presse 
des ennemis , od il feust bless6 k travers le corps si k poinct , 
que son aposteme en creva , et guarit. Surpassa elle pas le 
peintre Protogenes en la science de son art? cettuy cy 4 ayant 
parfaict Timage d'un chien las et recreu , k son contentement 
enp toutes les aultres parties , mais ne pouvant representor h 
son gre Tescume et la bave, despite con tre sabesongne , print 
son esponge, et, comme elle estoit abruvee de diverses peinc- 
tures , la iecta contre , pour tout effacer : la fortune porta tout 
k propos le coup k I'endroict de la bouche du chien , et y par- 
foumit ce k quoy Tart n'avoit pu atteindre. N'adresse^ elle 
pas quelquesfois nos conseils et les corrige? Isabelle, royne 
d'Angle terre , ayant a repasser de Zelande en son royaume®, 
avecques une armee , en faveur de son fils , contre son mary , 
estoit perdue , si elle feust arrivee au port qu'elle avoit proiect^ , 
y estant attendue par ses ennemis : mais la fortune la iecta 
contre son vouloir ailleurs , oil elle print terre en toute sen- 
ret6. Et cet ancien qui, niant la pierre k un chien , en as- 



■ M^moires de AliiTiii do Bbllit » U?. l\, fol. 86, oil cetteTille est nommfe 
Arone^ sur le lac Majeur, C. 

> Tout d'une pitee , comme one fl^che empenn^ qai tomberoit perpendicalaire- 
ment dans Tendroit d'oii elle aaroit ^t^ laocte vers le del. C. 

' Oa mieux , de PMres , en Tbessalle. Plini , yat, HisL , Til , 60. J. Y. L. 

4 PLINE, NaU Hist., XXXV, 10. C. 

5 Nt redretse^t-elle pas , etc. E. J. 

6 En I3S6. Voyez FioissiiT. C. 



LITRE I, CHAPITRE XXXIII. 253 

sena et tua sa marastre, eust il pas raison de prononcer ce 
vers, 

La fortune a meOlear ad? Is qae nous ? 

Icetes ' avoit practiqu6 deux soldats pour tuer Timoleon , se- 
iournant k Adrane en la Sicile. lis prinrent beure sur le poinct 
qu'il feroit quelque sacrifice*, et se meslants parmy la multi- 
tude , comme iis se guignoyent ^ Tun I'aultre que I'occasion 
estoit propre k leur besongne , voicy un tiers qui d'un grand 
coup d'espee en assene I'un par la teste, et le rue mort par 
terre , et s'enfuit. Le compaignon se tenant pour descouvert 
et perdu , recourut k Tautel , requerant franchise , avecques 
promesse de dire toute la verity. Ainsi qu'il faisoit le conte de 
la coniuration , voicy le tiers qui avoit est6 attrape , lequel , 
comme meurtrier, le peuple poulse et saboule 4 au travers la 
presse , vers Timoleon et les plus apparents de I'assemblee. 
L^ il crie mercy, et diet avoir iustement tu6 Tassassin de son 
pere ; verifiant sur le champ, par des tesmoings que son bon 
sort luy foumit tout k propos , qu'en la ville des Leontins son 
pere , de vray, avoit este tu6 par celui sur lequel il s'estoit 
venge. On luy ordonna dix mines attiques pour avoir eu cette 
heur, prenant raison de la mort de son pere , d'avoir retir^ de 
mort le pere commun des Siciliens. Cette fortune surpasse en 
reglement les regies de Thumaine prudence. 

Pour la fin , en ce faict icy se descouvre il pas une bien ex- 
presse application de sa faveur, de bont^ et piet6 singuliere? 
Ignatius ^ pere et fils , proscripts par les triumvirs k Rome , 
se resolurent k ce genereux office de rendre leurs vies entre 

' Ici Montaigne traduit exactemenf le vers grec qa'il vlent de cfter. Ce vers est de 
Mtoandre , et il ^toit paM^ en proverbe. Voyez les oommentateurs sur les iettres de 
Clc^ron k Attlciis ,143. C. 

• Sicilian, n^ k Syracuse , qui vonlolt opprimer la lit)ert^ de sa patrie, dont Timo- 
Uoa ^toitle d^fenseur. Plotabque , rie de TimolSon , c. 7. C. 

9 Se faisoient signe du coin de Cail. E. J. 

4 Foule aux pieds, Nicor } SalMuler, proculcare. C. 

s APFiBii . Guerres cMlu, IV, p. 960, M. de 4670. C. 



254 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

les mains Tun de I'aultre , et en frustrer la cruaut^ des tyrans; 
ils se counirent sus Tespee au poing : elle en dressa les 
poinctes , et en feit deux coups egualeroent mortels *, et donna 
k I'honneur d'une si belle amilie, qu'iis eussent iustement la 
force de retirer encores des playcs leurs bras sanglants et ar- 
mez , pour s'entr'embrasser en cet estat d'une si forte es- 
treinte , que les bourreaux couperent ensemble leurs deux 
testes, laissants les corps tousiours prins en ce noble noeud, et 
les playes ioinctes, humants amoureusement le sang et les 
restes de la vie I'une de i'aultre. 

CHAPITRE XXXI V. 

d'un default db nos polices. 

Feu mon pere , homme , pour n'estre ayde que de Texpe- 
rience et du naturel , d'un iugement bien net , m'a diet aul- 
trefois qu'il avoit desire mettre en train qu'il y eust ez villes 
certain lieu design^ , auquel ceulx qui auroient besoing de 
quelque chose se peussent rendre , et faire enregistrer leur 
affaire k un oflicier estably pour cet effet : comme, « le cher- 
che k vendre des perles ^ le cherche des perles k vendre^ Tel 
veult compaignie pour aller k Paris *, Tel s'enquiert d'un ser- 
viteur de telle quality ^ Tel d'un maistre; Tel demande un 
ouvrier ; qui cecy, qui cela , chascun selon son besoing. » Et 
semble que ce moyen de nous entr'advertir apporteroit non 
legiere commodite au commerce publicque; car k louts coups 
il y a des conditions qui s'entrecherchent, et pour ne s'en- 
tr'entendre, laissent les hommes en extreme necessite. 

I'entends, avecques une grande honte de nostre siecle^ 
qu'A nostre vcue deux tresexceilents personnages en sQavoir 
sont morts en estat de n'avoir pas leur saoul a manger, Lilius 
Gregorius Giraldus ' en Italic, et Sebastiauus Castalio > en 

' Giglio Gregorio Giraldi , ne k Ferrare en 1489, y moiinit en 4S3a. Ses ouTrases . 
donl les principaux sont VHUloire des Dteux et les dialogues lur les pontes . ont ^t^ 
reciieillis par Jeniiius dans la belle Mitioo de Leyde. 9 vol. in-FoI. , 4896. J. V. L. 

• S^basUen Chastelllon, Dauphinots, n^ en 4545, mort en 456S. II ett conna mrtOHl 



LITRE I, CHAPITRE XXXY. 255 

Allemtigne ; et crois qa'il y a mille hommes qui les eiusent 
appdez avecques tresadvantageuses conditions , oa secourus 
oA lis estoient , s'ils I'eussent sceu. Le monde n'est pas si ge- 
neralement corrompu , que ie ne s^ache tcl homme qui sou- 
haitteroit , de bien grande afTeclion , que les moyens que les 
siens luy ont mis en main se peussent employer, tant qu'il 
plaira k la fortune qu'il en ioulsse , k mettre a Tabri de la ne- 
cessite les personnages rares et remarquables en quelque es- 
pece de valeur, que le malheur combat quelquesfois iiisques k 
rextremit6 ; et qui les mettroit pour Ie moins en tel estat , 
qu'il ne tiendroit qu'k faulte de bon discours , s'ils n'estoient 
contents. 

En la police oeconomique , mon pere avoit cet ordre , que 
ie sgais louer, mais nullement ensuyvre : c'est qu'oultre le re- 
gistre des negoces du mesnage oix se logent les menus comp- 
tes , payements , marchds qui ne requierenl la main du no-* 
taire , lequel registre un receveur a en charge , il ordonnoit 
k celuy de ses gents qui luy servoit k escrire, un papier iour- 
nai k inserer toutes les survenances de quelque remarque , 
et , iour par iour, les memoires de I'histoire de sa maison ; 
tresplaisante k veoir quand le temps commence k en effacer 
la souvenance , et trez a propos pour nous oster souvent de 
peine : « Quand feut entamee telle besongne , quand achevee ; 
Quels trains y ont passe, combien arrest^; Nos voyages, nos 
absences, mariages, morts; La reception des heureuses ou 
malencontreuses nouvelles ; Ghangement des serviteurs prin- 
cipaulx^ teiles maticres. » Usage ancien, que ie treuvc bon a 
refreschir, chascun en sa chascuniere : et me treuve un sot 
d'y avoir failly. 

CHAPITRE XXXV. 

BE L*USAGB D£ SE VESTIB. 

Oi que ie veuille donner, il me fault forcer quelque bar- 
riere de la coustume : tant elle a soigneusement bride toutes 

par Ra Tersion latine de la Bible , ou il aflSecte de ne parier que la laogue cic^roBienne^ 
Voyei Batlb , au moC Castalion* J. V. L. 



256 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

DOS advennes! le devisois, en cette saison frilleuse, si la fii^oa 
d'aller tout nud, de ces nations dernierement trouvees, est 
une Ta^on forcce par la chaulde temperature de I'air, comma 
nous disons des Indiens et des Mores , ou si c'est I'origineUe 
des hommes. Les gents d'entendement , d'autant que tout ce 
qui est soubs le ciel , comme diet la saincte parole , est subiect 
i mesmes loix , ont accoustume en pareilles considerations 4 
celles icy, ou il fault distinguer les loix naturelles, des controu- 
vees, de recourir k la generale police du monde , ou il n'y peult 
avoir rien de contrefaict. Or, tout estant exactement foumy ail- 
leurs de filet et d'aiguille, pour maintenir son estre , il est mes- 
creable que nous soyons seuls produicts en estat defectueux et 
indigent , et en estat qui ne se puisse maintenir sans secours 
estrangier. Ainsi ie tiens que, comme les plantes, arbres, 
animaulx, et tout ce qui vit, se treuve naturellement equipp6 
de suflisante couverture pour se deflendre de I'iniure du 
temps, 

Proptereaque fere res oinnes aat oorio sant , 
Aot leta , aat coocbis , aat callo , aat cortice , tectae ', 

aussi estions nous : mais, comme ceulx qui esteignent par ar^ 
tificielie lumiere celle du iour, nous avons esteinct nos propres 
moyens par les moyens empruntez. Et est ayse k veoir que c'est 
la coustume qui nous faict impossible ce qui ne Test pas : car de 
ces nations qui n'ont aulcune cognoissance de vestements, il 
s'en treuve d*assises environ soubs mesme ciel que le nostre, et 
soubs bien plus rude ciel que le nostre ; et puis, la plus delicate 
partie de nous est celle qui se tient tousiours descouverte , les 
yeulx, la boucbe, le nez, les aureilles ; k nos contadins*, comme 
inosayeulx, la partie pectorale et le ventre. Si nous feussions 
nays avecques condition de cotillons et de greguesques, il ne 
foult faire doubte que nature n*eust arm6 d'une peau plus es- 
pesse ce qu'elle eust abandonn6 k la ba tterie des saisons, comme 
elle a faict le bout des doigts et plante des pieds. Pourquoy sem- 

> Et qae , poar cette raiaon . presqne toas les Atres sont couTerts oa de coir, oa de 
poll , ou de ooquilles . ou d'toorce . ou de callosity. LoGiftci , IV , 956. 
• paysant . de Titallen contadino , qui a la mtoie si^ilficatibo. C 



LIVRE I , CHAPITRE XXXV. 267 

e il difficile k croire ? en ma fa^on d'estr^ veslu, et ceUe d'un 
iisan de mon pals , ie tfeuve bien plus de distance , qu'il n'y a 
B sa Cucon k celle d'un homme qui n'est vestu que de sa peau . 
onabien d'bommes , et en Torquie surtout , vont nuds par 
srotion ! Ie ne s^ais qui demandoit k un de nos gueux , qu'il 
3f(Mt en chemise en plein byver; aussi scarbillat ■ que lei 
oi 88 tient emmitonn6 dans les martes iusques aux aureilles , 
mame 11 pouvoit avoir patience. « Et vous, monsieur, respon- 
dict il y vous avez bien la foce descouverte : or moy, ie suis 
toot race. ^ Les Itaiiens content du fol du due de Florence , 
3 me semble , que son maistre s'enquerant comment ainsi 
lal yestu il pouvoit porter Ie froid , k quoy il estoit bien em- 
e8ch6 luy mesme : « Suyvez , diet il , ma recepte de charger 
sor vous touts vos accoustrements, comme ie foys les miens, 
vous n'en soufirirez non plus que moy. » Le roy Massinissa % 
isques k i'extreme vieillesse, ne peut estre induict k aller la 
5ste couverte , par froid , orage et piuye qu'il feist ; ce qu'on 
ict aussi de I'empereur Severus. Aux battailles donnees entre 
» Aegyptiens et les Perses , Herodote ^ diet avoir estA remar- 
u^ V ®^ P^ d'aultres et par luy, que de ceulx qui y demeu- 
3ient morts , le test estoit sans comparaison plus dur aux 
.egyptiens qu'aux Pendens ; k raison que ceulx icy portent 
3urs testes tousiours couvertes de beguins et puis de turbans ; 
ealx Ik , razes dez I'en&nce et descouvertes. Et le roy Age- 
ilaus observa iusques k sa decrepitude de porter pareille 
esture en hyver qu'en est^^. Cesar, diet Suetone^, marchoit 
Dusiours devant sa troupe , et le plus souvent k pied , la teste 
lescouverte , soit qu'il feist soleil ou qu'il pleust ; et autant eri 
lict on de Hannibal , 

Tom Tertioe nodo 
Eidpere imaoos imbres , coeliqiie rninam ^. 

I ou escarbUlat, c*eBU-dire, ^veilld, gai, de bonne tmmeur, C 
* Qc , de SeneetuU, c. 10. C. 
^ LiT. m. c. 19. J. V.L. 
4 fMJOikUQVEj Vie tTAgMtas. J. V. L. 
s Fie de C^sar, c. 88. C. 
« Qol, t^te nue , bniToit les torrents du del. Siuos Italicbs . I , sao. 

TOMl I. *^ 



258 ESSAIS DE MO]!>JTAIGNE , 

Un Venitien , qui s'y est tenu longtemps, etqui ne fiiict que 
d'en venir, escrit qu'au royaume du Pegu , les aultres partiep 
du corps vestues , les hommes et les femroes vont lousiours Ml 
pieds nuds , mesme k cheyal. Et Platon conseille merveiUeii* 
sement, pour la sant^ de tout le corps, de ne donner am 
pieds et k la teste auitre couverture que celle que la nature y 
a mise. Geluy que les Polonnois ont choisi pour leur roy ■ aprez 
le nostre, qui est k la yerite I'un des plus grands princeade 
nostre siecle , ne porte iamais gants , ny ne change , pour 
hyver et temps qu'ii fasse , le mesme bonnet qu'il porte aa 
convert. Comme ie ne puis souffrir d'aller desboutonn^ et des- 
tach6, les laboureurs de mon voisinage se sentiroient enlra- 
vez de Testre. Varro ' tient que quand on ordonna que nous 
teinssions la teste descouverte en presence des dieux oii d« 
magistrat , on le feit plus pour nostre sant6 et nous fermir 
contre les iniures du temps , que pour compte de la reverence. 
Et puisque nous sommes srur le firoid , et Francois accoustu* 
mez k nous bigarrer (non pas moy, car ie ne m'babille gueres 
que de noir ou de blanc , k Timitation de mon pere), adioustons 
d'une auitre piece, que le capitaine Martin du Bellay recite, 
au voyage de Luxembourg , avoir vu les geiees si aspres ^ que 
le vin de la munition se coupoit k coups de hache et de con- 
gnee , se debitoit aux soldats par poids , et qu'ils Temportoienl 
dans des panniers : et Ovide , 

Nodaque consistuDt , formam senrantia tetiK , 
Vina ; nee bansta meri , scd data frusta , bibant *. 

Les geiees sont si aspres en I'emboucheure des Palus Maeoti-r 
des , qu'en la mesme place oi^ le lieutenant de Mithridates 

1 Etienne Bathory. Et c'est i hii , et non pas k Heori HI, qn'il font rapporter ces 
paroles , qui est d la veriU I'un du plus grands princes de nostre siecle. C. 

» PUNB , Nat, nut. , XXVIII, 6. C. 

' En 4545. Mimoh-es de Mabtir du Bbllat , liv. X , fol. 478. Philippe de Comml- 
nes . liT. II , c. U , parte d'un pareil firoid arrive de son temps ( en 4469 ) dans le pvs 
de Liige. C. 

4 Lc vin glac^ retient la forme du vase qui le renfiermoit ; on ne bolt pas Ie Tin 1h 
qpidc, malson le partage en moroeaox. Ono. , TSHH,^ HI, fO, K. 



UVRE I , CHAHTRE XXXV. 369 

lavoit livr^ battaille aux ennemis i pied sec et les y avoit des- 
faicts , I'est^ venu il y gaigna contre eulx encore une battaille 
navale '. Les Romains soufirirent grand desadvantage , au 
combat qu'ils eurent contre ies Carthaginois prez de Plai- 
sance , de ce qu'ils allerent k la charge , le sang fig^ et les 
m^nbres contraincts de froid : \k ou Hannibal avoit faict es- 
pandre du feu par tout son ost pour eschaafTer ses soldats , et 
ditliibn^ de Thuy le par les bandes , a fin que s'oignants ils 
reodissent ieurs nerfs plus souples et desgourdis , et encrous- 
taflsent les pores contre les coups de Tair et du vent gel6 qui 
tircHt lors'. 

La retraicte des Grecs , de Babylone en Ieurs pals , est fisi- 
mense des difliculiez et mesayses qu'ils eurent k surmonter : 
cette cy en feut , qu'accueillis aux montaignes d'Annenie 
d'un horrible ravage de neiges , ils en perdirent la cognoifr- 
sance du pais et des chemins ; et , en estants assiegez tout 
court / feurent un lour et une nuict sans boire et sans man* 
ger, la pluspart de Ieurs bestes mortes , d'entre eulx plusieurs 
morts , plusieurs aveugles du coup du gresil et lueur de la 
neige , plusieurs stropiez par les extremitez , plusieurs roides , 
transis et immobiles de firoid , ayants encores le sens entier ^ 

Alexandre veid une nation en laquelle on enterre les arbres 
fruictiers en by ver pour les defifendre de la gelee ^ ; et nous 
en pouvons aussi veoir. 

Sur le subiect de vestir, le roy de la Mexique changeoit 
qoatre fois par iour d'accoustrements , iamais ne les r^terQit , 
employant sa desferre ^ ji ses continuelles liberalitez et re- 
compenses; conmie aussi ny pot , ny plat , ny ustensile de sa 
cuisine et de sa table ^ ne luy estoient servis k deux fois. 

( Stbabon , Ut. VII , p. 107, M. de Paris ; pu 47a , 6d, d'Amsterdam. C. 

* TiTE-LiVB, XX , 54. C. — On Ut aussi , f, ui couroit lots. 

) XnioPHON , Exp^Uion de Cyrus , 1 V , 5. C. 

4 Qoiirrs-CuiGB, VII , 3. C. 

s C'eft-i-dire sa d^froqm, oo sa (UpouUle. B. J. 



260 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

CHAPITRE XXXVI. 

DD IBDNB CATON. 

le n'ay point cette erreur commune de inger d'dn aultre 
selon que ie suis : i'en crois ayseement des choses diyerse»i 
moy . Pour me sentir engage a une forme , ie n'y oblige paa Ie 
monde \ conmie chascun faicl -, et crois et con^ois mille con- 
traires fa^ns de vie ^ et , au rebours du commun , re^ois plus 
focilement la difference que la ressemblance en nous. Ie des- 
charge , tant qti'on yeult , un aultre estre de mes conditions 
et principes, et le considere simplement en luy mesme, sans 
relation , Testoffadt sur son propre modele. Pour n'estre con- 
tinent , ie ne laisse d'avouer sincerement la continence des 
Feuillants et des Capuchins , et de bien trouver Fair de leor 
train : ie m'insinue par imagination fort bien en leur place ; 
et les aime et les honore d'autant plus qu'ils sont aultres que 
moy. Ie desire singulierement qu'on nous iuge chascun k part 
soy, et qu'on ne me tire en consequence des conmiuns exenn 
pies. Ma foiblesse n'altere aulcunement les opinions que ie 
dois avoir de la force et vigueur de ceulx qui le meritent. 
Sunt qui nihil suadeni, quani quod se inUlari posse canfidwU '. 
Rampant au limon de la terre , ie ne laisse pas de remarquer 
iusques dans les nues la haulteur inimitable d'aulcunes ames 
herolques. G'est beaucoup pour moy d'avoir le lugement re- 
gl^ , si les effects ne le peuvent estre , et maintenir au raoins 
cette maistresse partie exempte de corruption : c'est qodque 
chose d'avoir la volonte bonne , quand les iambes m6 lilulleDt 
Ge siecle auquel nous vivons , au moins pour nostre cHmat , 
est si plomb6 , que , ie ne dis pas I'execution , mais Fimagi- 

> 11 y a det gens qoi ne conseillent que ce qn'ils croieat pooToir imiler. — n^wtf'^g^ 
parott citer de m^moire cette phrase de Cie^ron . Orator, c. 7 : Hume iattium qmU- 
que laudat quantum te posse sperat imitari : ou plutdt oe pasMge des Tuset^ 
lanes, U , I : Reperiebantwr nonnuiti, qui nikU iaudarent, nisi quod se imitari 
posu confiderent, J. V. L. 



LITRE I, CHAPITRE XXXVI. 261 

nation mesme , de la vertu en est & dire : et semble que ce ne 
soit aultre chose qu'un iargon de college ^ 

y irtotem Terbe patent , i|t 
Locnm ligna ' ; 

quant vcreri deberent, ettam ft ptrctpere non pouent^; c'est un 
aflSquet k pendre en un cabinet, ou au bout de ia tongue , 
comme au bout de Taureille , pour parement. II ne se recog- 
noist plus d'action vertueuse : celled qui en portent le visage , 
elies n'en ont pas pourtant Tessence; car le proufit , la gloire , 
lacrainte, Taccoustumance, etaultres telles causes estran- 
gieres, nous acheminent k les produire. La iustice, la var- 
iance , la debonnairet^ que nous exer^ns lors , elles peuvent 
estre ainsi nommees pour la consideration d'aultruy et du vi- 
sage qu'elles portent en publicque ^ mais chez i'ouvrier ce 
n'est aulcunement vertu , il y a une aultre fin proposee , aultre 
cause mouvante. Or, la vertu n'advoue rien , que ce qui se 
Taict par elle et pour elle seule. 

En cette grande battaille de Potidee ^ , que les Grecs soubs 
Pausanias gaignerent contre Mardonius et les Perses , les vie- 
tmieux, suyvant leur coustume , venants k partir entre eulx 
ia {^ire de I'exploict, attribuerent k la nation spartiate la 
precelience de valeur en ce combat. Les Sparti ates , excellents 
luges de la vertu , quand ils vindrent k decider a quel particu- 
lier de leur nation debvoit demourer I'honneur d'avoir le 
mieulx faict en oette ioumee , trouverent qu'Aristodeme s'es- 
toit le plus courageusement hazard^ ^ mais pourtant ils ne luy 
en donnerent point de prix , parce que sa vertu avoit este in- 
citee du desir de se purger du reprocbe qu'il avoit encouru 



* Us croient que la Terto n'ot qa'an mot , comme i\$ ne TOimt qne da bob k bHiler 
dsM un bois ncr6. Hobacb, EfUL, I, • , SI . 

• La Tertn qo'lis deirrolent respecter, quand mime Us ne ponrroient la comprendre. 
C|c., ruse. , Qucest., \\ 2. Montaigne applique k la vertu ce que Cte^ron dit de la 
pb|lpioph!e et de ceux qui ocent la bttmer. C. 

3 L'anteur a mis par m^rise Poiid^e, an lieu de PiaUe. Voyez COBinuos Nipos . 
pans. , c. I ; et snrtoot Himdotb, IX , 70. J. v. L. 



t62 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

au faict des Thermopyles , et d*un appetit de mourir coiuik 
geusement pour garantir sa honte passee. 

Nos iugements sont encores malades, et suyvent la depra- 
vation de nos mceurs. le veois la plus[>art des esprits de mon 
temps faire les ingenieux a obscurcir la gloire des belles et 
genereuses actions anciennes ,, leur donnant qu^oe inter- 
pretation vile , et leur controuvant des occasions et des causes 
vaines : grande subtilit^ ! Qu'on me donne Taction la plus ex- 
celleote et pure , ie m'en voys y foumir vraysemblablement 
pinquante vicieuses intentions. Dieu SQait, a qui les veut es- 
tendre , quelle diversity d'images ne souflre nostre interne 
volont^ ! lis ne font pas tant malicieusement , que lourdement 
et grossierement , les ingenieux k tout leur mcsdisance. 

La mesme peine qu'on prend k detracter de ces grands 
noms , et la mesme licence , ie la prendrois volontiers k leur 
prester quelque tour d'espaule pour les baulser. Ces rares fi- 
gures, et trices pour I'exemplc du monde par leoonsentement 
des sages , ie ne me feindrois pas de les recbarger d'bonneur , 
autant que mon invention pourroit, en interpretation et fa- 
vorable circonstance : et il fault croire que les efforts de nostre 
mvention sont loing au dessoubs de leur merite. C'est Toflfee 
des gents de bien de peindre la vertu la plus belle qui ae 
puisse; et ne nous messieroit pas, quand la passion nous 
transporteroit k la faveur de si sainctes formes. Ce que ceuk 
cy font au contraire , ils le font ou par malice , ou par ce vice 
de ramener leur creance k leur portee , de quoy ie viens de 
parler ; ou , comme ie pense plustost , pour n'avoir pas la veue 
assez forte et assez nette , ny dressee k concevoir la splendeor 
de la vertu en sa puret^ nalfve : comme Plutarque diet que 
de son temps aulcunsattribuoient la cause de la mort du ieune 
Gaton k la crainte qu'il avoit eu de Caesar^ de quoy il se 
picque avecques raison : et peult on iuger par \k combien il se 
feust encores plus oflens^ dc ceulx qui I'ont attribuee k Tam- 
bition. Sottes gents! II eust bien faict une belle action , gene- 
reuse et iuste , plustost avecques ignominie que pour la gloire. 
Ce personnage la feut veritablement un patron, quo nature 



LIVRE 1, CHAPITRE XXXVI. 263 

choisit pour montrer iusques oi^ I'bumaine vertu et fermet^ 
pouvoit atteindre. 

Mais ie ne suis pas icy k mesme pour Iraicter ce riche ar- 
gument : ie veulx seulement faire luicter ensemble les traits 
de cinq pontes latins sur la louange de Caton , et pour Tinte- 
rest de Caton , et , par incident, pour Ie leur aussi. Or, debvra 
Tenfantbien nourry trouver, au prix des aultres, les deux 
premiers traisnants; Ie troisiesme plus verd, mais qui s'est 
abbattu par I'extravagance de sa force : il estimera que 1^ il 
y auroit place k un ou deux degrez d'invention encores pour 
arriver au quatriesme, sur Ie poinct duquel il ioindra ses 
mains par admiration : au dernier, premier de quelque es- 
pace, mais laquelle espace il iurera ne pouvoir estre remplie 
par nul esprit humain , il s*estonnera , il se transira. 

Yoicy merveille : nous avons bien plus de poetes que de 
iuges et interpretes de poesie; il est plus ays6 de la fieure que 
de la cognoistre. A ccrtaine mesure basse, on la peult iuger 
par les preceptes et par art : mais la bonne, la supreme, la 
divine , est au dessus des regies et de la raison. Quiconque en 
discerne la beaut6 d'une voue ferme et rassise , il ne la veoid 
pas , non plus que la splendeur d'un esclair : elle ne practicque 
point nostre iugement; elle Ie ravit et ravage. La fureur qui 
espoingonne celuy qui la sgait penetrer , fiert encores un tiers 
k la luy ouyr traicter et reciter-, conmie Taimant non seule- 
ment attire une aiguille , mais infond encores en icelle sa fa- 
cult6 d'en attirer d'aultres : et il se veoid plusclairement aux 
theatres, que Tinspiration sacree des Muses, ayant premie- 
rement agit^ Ie poete k la cholere, au dueil, k la hayne, et 
bors de soy, oii elles veulent, frappe encores par Ie poete 
Tacteur, et par I'acteur consecutivement tout un peuple ^ 
c'est I'enfileure de nos aiguilles suspendues Tune de I'aultre ' . 
Dez ma premiere enfance , la poesie a eu cela , de me trans- 
percer et transp(H*ter; mais ce ressentiment bien vif, qui est 
naturellement en moy , a este diversement mani^ par diver- 

> routes ces Iraaget sont prises de I'/oti de Platon. Voyez les pen$d€» de oe pbilo- 
sopbe , p. 463, <^dit. de If94. j. v. L. 



• • » ■ 



264 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

sitd de formes , non tant plus hanltes et plus basses (car c'< 
toient tousiours des plus haultes en chasque espece) , comme 
diflerentes en couleur : premierement, une fluidity gaye et 
ingenieuse', depuis, une subtilit6 aigue et relevee; enGn^ 
une force meure et constante. L'exemple le dira mieulx ; 
Ovide, Lucain, Virgile. 
Mais voyla nos gents sur la carriere : 

Sit Gato , dom yint, sane Td GflBsare maior> , 

diet Tun ; 

Et iofictiiin , derlela iiiorte, Gatooem *. 

diet I'aultre ^ et I'aultre , parlant des guerres civiles d'entre 
Cesar et Pompeius , 

Victrii caon d|ii placoit , aed TJda GaUHii > ; 

et le quatriesme , sur les louanges de Cesar : 

]^ cnncta terrarom fobaola, 
Prster atrocem aoimoni Catonii * ; 

et le maistre du choeur , aprez avoir estal^ les noms des plus; 
grands Romains en sa peincture , finit en cette maniere, 

Hit daotem ion Gatonem '. 

CHAPITRE XXXVU. 

COMMB NOUS PUUBONS BT BI0N8 d'UNE MBSME CHOSE. 

Quand nous rencontrons dans les histoires qu'Antigonus 
sceut tresmauvais gr6 k son fils de luy avoir presents la teste 
du roy Pyrrhus, son ennemy, qui venoit sur Theure mesme 
d'estre tu6 combatta nt centre luy , et que , Tayant veue , il se 

> QaeCatonaoit pendant sa Tie plas grand mtaie que Cter. MAimL,VI,88. 
* Et Catoo indomptable , ayant dompt^ la mort. M ahiuijs , A$tronom» , IV, 87. 

3 Let dienx aont poor C^sar. maiB Caton suit Pomp^. LucAiii , I , IS8. 

4 Toot le monde k tea pieds , bormis le fier Caton. Hoaict , od., II , I, S3, 
s Et Calon , qui lenr dicte des lob. ViiG. , J^nOd. , VIII , 670. 



UVRE I, CHAPITRE XXXVII. M5 

print bien fort k pleurer ■ ; et que le due Rene de Lorraine 
plaingnit anssi la mort du due Charles de Bourgoigne qu'il 
yenoit de desfaire^ et en porta le dueil en son enterrement; 
et qu'en la battaille d'Auroy', que le comte de Montfort 
gaigna contre Charles de Blois , sa partie pour le duch^ de 
Bretaigne , le victorieux , rencontrant le corps de son ennemy 
trespass^ , en mena grand dueil , il ne foult pas s'escrier soub- 
dain, 

£ cod a? Teo , olie Y animo daieuiia 
Sua panioo sotto 1 conlnrio manto 
Ricopre, ooo la Tiita or* chiara , or* bmna^. 

Quand on presenta k Cesar la teste de Pompeius , les histoires^ 
disent qu'il en destouma sa veue , comme d'un vilain et mal 
plaisant spectacle. II y avoit eu enlre eulx une si longue in- 
telligence et society au maniement des afTaires publicques, 
tant de communaut6 de fortunes, tant d'ofDces reciproquea 
et d'alliances , qu'il ne fault pas croire que cette contenance 
feust toute faulse et contrefaicte ^ comme estime cet aultre : 

Tntamqae palaTit 
lam bonai aiie looer ; laerymas Don sponte cadeotet 
EfTudit , gemitiuqiie expreiiit pectore l«to < ; 

car, bien qu'^ la verity la pluspart de nos actions ne soient 
que masque et fard , et qu'il puisse quelquesfois estre vray , 

Heredit flatus sub persona risus est 7, 

' PuiTiB^UB, Fie de Pyrrhut, Ten la fin. C. 

* Derant Nancy, en U77. C. 

* On A'Auray, prte de Tannes. Celte bataille fot llTTte sons Charles V, le » lep- 
tembre 1364. J. Y. L. 

A Cert alnsi que I'ame oooTre tea moofements aecreti sons one apparence oonlraire, 
trnte MOB on viaage gal, gale aoos nn visage triste. Pitiakiijb, foL 2Sde TM.deGabb 
Giollto,ISI8. 

8 PLDTiiQUi, rie de c^ar, dS. a 

8 IMS qull cnit poQfoIr sans pdrQ se montrer sensible anz malhenn de son gendre, 
il rtfpaodit qoelqoea lannei forodes, et arracha qnelqucs gtodssements d*an coenr rem- 
pli de Joie. Lucaui , IX , 1017. 

7 Les picon (Ton bMltar wnl dei rls foos to UMsqiie. 

Puiuiis Stbus, ajmd A. GeiHmn, XVII . U. 
( TradocUoo de madeoiolielle Ue GoonuT* ) 



266 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

8\ est ce qu'au iugement de ces accidents , il fault considerer 
comme nos ames se treuvent souvent agilees de di verses pas- 
sions. Et tout ainsi qu'eii nos corps ils disent qu'il y a une 
assemblee de diverses humeurs , desquelles celle la est mais^ 
tresse , qui commande ie plus ordinairement en nous , selon 
nos complexions : aussi en nos aroes , bien qu'il y ayl divers 
mouvements qui les agitent, si fault il qu'il y en ayt un & qui 
le champ demeure^ mais ce n'est pas avecques si entier ad- 
vantage que , pour la volubilite et soupplesse de tiostrc ame , 
les plus foibles par occasion ne regaignent encores la place , 
et ne facent une courte charge k leur tour. D'ou nous voyons 
non seulement }es enfants , qui vont tout nalfvement aprez 
la nature, pleurer et rire souvent de mesme chose : mais nul 
d'entre nous ne se peult vanter, quelque voyage qu'il face a 
sonsouhait, qu'encores, au despartir de sa famille et de ses 
amis, il ne se sente frissonner le courage ; el si les larmes ne 
luy en eschappent tout k faict , au moins met il le pied a I'es- 
trier d'un visage morne et contrisle. £t quelque gentille 
flammc qui cschaufie le coeur des filles bien nees , encores les 
despend on k force du col de leurs meres pour les ren Jre k 
Jeurs espoux , qupy que die ce bon compaignon : 

Estne nofis nnptis odio Ycdiis? aone pareDtnoi 

Fnistivntar fikls gaudia lacrymalis, 
Ubertim tbalami quas intra limina fooduot? 

Nod , ita me divi , yera gemant , iarerint ' . 

Ainsin il n'est pas estrange de plaindre celuy la mort , qu'on 
m vouldroit aulcunement eslre en vie. Quand ie tanse avec- 
ques mon valet, ie tanse du meilleur courage que i'aye*, ce 
jsont vrayes et non feinctes imprecations : mais , cette fumee 
passee, qu'il aytbesoing demoy , ie luy bien feray volontiers ; 
ie toume k Tinstant le feuillet. Quand ie I'appelle un badin > , 



' ViwM est-elle odiease am nouvelles marit^? oa se joaentrdUes de lean parfDts 
par ces feintes larmes qa'elles Tersent en aboadanoe k rentr^ de la cbarobre nupiiale ? 
Que je menre, si 'ces larmes soot sinc^res ! Catullk, LXVI , 15. 

* Ce mot , du temps do Montaigne , STolt, k ce qu'il paroU , ia signification dc diseur 



LITRE I, CHAPITRE XXXVII. 467 

Tin veau , ie n'entreprends pas de luy coudre k iamais ces til- 
tres^ ny ne pense me desdire, pour le nommer honneste 
homme, tantost aprez. Nulle qualite ne nous embrasse pure- 
nient et universellement. Si ce n'estoit la contenance d'un fol 
de parler seul , il n'est iour ny beure a peine en laquelle on 
ne m'ouist gronder en moy mesme et contre moy , « Bran du 
&t! >» et si n'entends pas que ce soil ma deCnition. Qui , pour 
me veoir une mine tantost froide , tantost amoureuse envere 
ma femme , cstime que Tune ou Taultre soil feincte-, il est an 
sot. Neron , prenant cong^ de sa mere , qu'il envoyoit noyer * , 
sentit toutesfois I'esmotion de cet adieu matemel , et en eut 
horreur et pitie. On diet que la lumiere du soleil n'est pas 
d'une piece continue, mais qu'il nous eslance si dru, sans 
cesse , nouveaux rayons les uns sur les aultres , que nous n'en 
pouvons appercevoir I'entredeux : 

Largas CDim liqaidi fons laniiais, stherias sol 
Inrigat assidue ocelam caodore recenti, 
Suppeditatqiie noTOOODfeBUin lamine lomen *. 

Ainsin eslance nostre ame ses poinctes diversement et impern 
ceptiblement. 

Artabanus surprint Xerxes son nepveu , et le tansa de la 
soubdaine mutation de sa contenance. II estoit k considerer 
la grandeur desmesuree de ses forces au passage de rilelles- 
pont pour Tentreprinse de la Grece : il luy print preniiere- 
ment un tressaillement d'ayse a veoir tant de milliers d'hom- 
mes k son service , et le tesmoigna par I'alaigrcssc et feste de 
son visage ^ et tout soubdain , en mesme instant , sa pensee luy 
suggerant comme tant de vies avoient k desfaillir au plus loing 

dc baliTernei, dc nlaiseries. On a dit bade ct hadise , pour ballTcrne , WUsc. En Solognc 
ct dans la Beaoce, oo dit encore bader, poor dire dee riens, A. D. 

' Cast ce que dit Tadte, mats sans raasurer ai podtiTcmcnt que Afontaigne t Nero.. ., 
prosequitur abeuntem,arctius oculis et pectori harens, sice expienda timulatione , 
ten periturtE matris tupremut adepeetu* quamvis ferum animttm retinebaL An- 
nal.,XlV,4. C. 

■ Le floleil, aoorce f^comle de Inniiirc, inondc le del d*iiii ^dat sans cesse renals- 
sant , el reraplace coathroellcmfnt ses rayons par dcs rayons noureauz. LircBkci , V. 
S82. 



M8 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

dins un siecle , il refroigna son front y et s'attrista iusques aux 
larmes*. 

Nous avons poursuyvi avecques resolue volont^ la ven- 
geance d'une iniure, et ressenU un singulier contentement 
de la victoire ; nous en pleurons pourtant. Ge n*est pas de cela 
que nous pleurons; il n*ya rien de chang^ : mais nostre ame 
regarde la chose d'un aultre oeil , et se la represente par un 
aultre visage ; car chasque chose a plusieurs biais et plusieurs 
lustres. 

La parents ^ les anciennes accointances et amitiez saisissent 
nostre imagination y et la passionnent pour I'heuro , selon leur 
condition ^ mais le contour en est si brusque qu'il nous es- 
cbappe. 

Nil adeo fieri oeleri raliooe Yidetiir, 
Qoam si meiit fieri propooit, et inchoat ipn. 
Ocias ergo animiu , qoam ret le perdet qlla , 
Aote OC11I06 qooruin io prompto patura Tidetur *. 

et k cette cause, voulants de toute cette suitte continuer un 
corps, nous nous trompons. Quand Timoleon^ pleure le 
meurtre qu'il avoit commis d'une si meure et genereuse deli- 
beration, il ne pleure pas la liberty rendue k sa patrie, il ne 
pleure pas le tyran ; mais il pleure son frere. L'une partie de 
son debvoir est iouee; laissons luy en iouer Taultre. 

CHAPITRE XXXVIII. 

DB LA SOLITUDE. 

Laissons k part cette longue comparaison de la vie solitaire 
k I'active : et quant k ce beau mot de quoy se couvre Tambi- 

■ HiaooOTs, VII, 45 et46; PuiiB, fpift ,m, 7; VaiAbiMaxihi, IX, IS, ext I. 
J. V. L. 

• Rien de tl prompt que Tame qoand elle ooncoit on qn'elle agit; elle est pins mo- 
bile que toot ce que la nature nous met sous les yeux. Lixakca, 1U, IS5. D'aotres 
liaent , quamm. 

) Coaaiuus Nipoa. XX, I; DiODOia, XVI, 65; Plutabqub, JimolAm, etc. 
J. V. L. 



UVRE I, CHAPITRE XXXVIII. 269 

lion et ravarice , « Que nous ne sommes pas nayz pour nostre 
particulier , ains pour ie public ■ , » rapportons nous en bar- 
diment k ceulx qui sont en la danse; ct qn'ils se baltent la 
conscience , si au contraire les estats , les charges , et cette 
tracasserie du monde ne se recherche plustost pour tirer du 
public son proufit particulier. Les mauvais moyens par ou on 
s'y poulse en nostre siecle, montrent bien que la On n'en 
vault gueres. Respondons k Tambition, Que c'est elle mesme 
qui nous donne goust de la solitude : car , que fuit eiie tant 
que la societ6? que cherche elle tant que ses coudees Tran- 
ches? II y a de quoy bien et mal faire par tout. Toutesfois , si 
le mot de Bias est vray , que « La pire part , c*est la plus 
grande% » ou ce que diet TEcclesiastique , que « De mille il 
n'en est pas un bon ^ » 

Ran quippe boni : nomero tix tant totidem quot 
Thebarain porUe , vel diYitit otlia Nili ' , 

la contagion est tresdangereuse en la presse. II fault ou imiter 
les vicieux, ou les hair : touts les deux sont dangereux^ et 
de leur ressembler , parce qu'ils sont beaucoup ; et d'en hair 
beaucoup, parce qu'ils sontdissemblables^. £t iesmarchands 
qui Yont en mer ont raison de regarder que ceulx qui se met- 
tent en mesme vaisseau ne soyent dissolus, blasphemateurs, 
meschants; estimants telle society infortunee. Parquoy Bias 
plaisamment, k ceulx qui passoient avecques luy le dangler 
d'une grande tormente, et appelloient le secours des dieux : 
« Taisez vous , diet il ; qu'ils ne sentent point que vous soyez 
icy avecques moy ^. » Et d'un plus pressant exemple, Albu- 
querque , viceroy en Tlnde pour Emmanuel , roy de Por- 

> C'ettrdoge que Lacaio (II, 383) bit de Caton d*Utique : 

Nee tibt , «ed fotf genitvm m credtrt mwado, C. 

> DiooknB Lasbcb. vie de Bias , ^ la 60. J. V. L. 

3 Les gens de bien sont rares ; ^ peine en poarroit-on compter autanl que Tli^bes a 
de portes, ou le Nil d'emtwuclinres. JvYSNiL, XIII, 96. 

4 Cei i^flexioiis toat fid^iement traduites de SsNkQUB , E^U 7. C. 
^ DiOciNB LAOCI, Kit de Bias , 1 . 86. G. 



270 BSSAIS VE MONTAIGNE, 

tugal , en un extreme peril de fortune de mer , print sur s6i 
espaules un ieune garson , pour cette seule fin , qu'en la so- 
ciety de leur peril son innocence luy servist de garant et de 
recommendation envers la faveur divine pour le mettre en 
sauvete. Ge n'est pas que le sage ne puisse partout vivre con- 
tent, voire et seul en la fouled'un palais; mais s'il est k 
choisir , il en ftiira , diet I'eschole , mesme la veue : il portera , 
s'il est besoing, cela; mais, s'il est en luy, il eslira cecy. II 
Q^ luy semble point suflisamment s'estre desfaict des vices, 
s'il fault encores qu'il conteste avecques ceulx d'aultruy. 
Gbarondas chastioit pour mauvais ceuix qui estoient con- 
vaincus de hanter mauvaise compaignie'. II n'est rien si dis- 
sociable et sociable que I'homme : Tun par son vice, I'aultre 
par sa nature. £t Antisthenes ne me semble avoir satisfaict k 
celuy qui luy reprochoit sa conversation avecques les mes- 
chants, en disant, « que les medecins vivent bien entre les 
malades' : » car s'ils servent k la sante des malades, ils dete- 
riorent la leur par la contagion , la veue continuelle , et prac- 
tique des maladies. 

Or la fin , ce crois ie , en est toute une , d'en vivre plus a 
loisir et k son ayse : mais on n'en cherche pas tousiours bien 
le chemin. Souventon pense avoir quitte les aflaires, on ne 
les a que changez : il n'y a gueres moins de torment au gou- 
vemement d'une fomille , que d'un estat entier. Oii que Tame 
soit empeschee, elle y est toute : et pour estre les occupations 
domestiques moins importantes, elles n'en sont pas moins 
importunes. Davantage , pour nous estre desfaicts de la court 
et du niarch6 , nous ne sommes pas desfaicts des principaulx 
torments de nostre vie : 

Ratio et prudeoUa cnras , 
Noo locus effnsi late maris arbiter, aafert ' : 



* DioDoai DE SiaLB, xn, 4. C. 
> DiOGiuiB Laibci . rie cTAnUsth^e, C 

3 Ce qui diiaipe les chagrins, ce ne soot pas ces belles soUtndes qui dominent r<teo< 
doe des mers : c'est la raison, c'est la sagene. Uoa. , Bpitt I , ii , 2B« 



LIVRE I , CHAPITRE XXXVIII. 271 

rambiticm , ravarice , rirresolution , la pear et lea concupia- 
oences ne noos abandonnent point ^ pour changer 4i contree , 

Et 
Post equideif] sedet atra ciira ' ; 

elles nous suyvent souvent iusques dans les cloistres et dans 
les escholes de philosophie : ny les deserts , ny les rochiers 
creusez , ny la haire , ny les ieusnes , ne nous en desmeslent : 

Hasret lateri letbalis anindo \ 

On disoit k S(Jcrates que quelqu'un ne s'estoit aulcunemeni 
amende en son voyage : « le crois bien , diet il •, il s'estoit ent- 
port6 avecques soy ^ >» 

Quid terras alio calentes 
Sole motamiu? Patria* qais exsol 
Se qaoqae fagit 4 ? 

Si on ne se descharge premierement et son ame du faix qui la 
presse , le remuement la fera fouler da vantage : comme en 
un navire les charges empeschent moins , quand elles sont 
rassises. Yous faictes plus de mal que de bien au malade, de 
luy faire changer de place : vous eq3achez le mal en le re- 
mnant ; couune les pals s*enfoncent plus avant et s'aflenDis- 
sent en les branslant et secouant. Parquoy ce n'est pas astez 
de s'estre escart^ du peuple ; ce n'est pas assez de changer de 
place : il se fault escarter des conditions populaires qui sont 
en nous ^ il se fault sequestrer et r'avoir de soy. 

Rapi iam ?inoiUa , dicas : 
Nam luctata cank oodam arripit; attamen illi , 
Qauin fogit , a coUo trahitor pars longa catenae '. 

< Le trait mortel teste attacli^ au flanc. Viic. , tn^ide , IV , 73. 
> SBNiQUB, E^U 404. C. 

3 Le cbagrto monte eo croupe et galope urec oooe. 

UOl.,Od.«m,4,40. 

4 Pourqnoi alter chercher des regions ^lainies d'un autre soleil ? EsC-cc assez pour 
se ftiir soi-mtaie, que de (Mr son pays ? Iloi. , o<f. , U , 16 , 18. 

* J*alroaipoinesfen,dfreK-VDiis. HiisleeliieBqui, aprte de longs efforts, par- 
¥ient enSn k s'tehapper* tratne sonvent nne grande partie de son UeB« Pbbsb, sau r 

V, 158. 



r 



X 



272 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

Nous emportons nos fers quand et nous. Ge n'est pas une eii'^ 
tiere liberty \ nous tournons encores la veue vers ce que nous 
ayons laiss6 ; nous en avons la fantasie pleine : 

Nid purgatuin est pectus , qus pnelia nobis 
Atqne pericala tone ingratis insionandiiinr 
Quantae oonsdndoot bomiiieai ooppedinis acres 
Sollioitoiu cone? qoantiqiie perinde timoresf 
QdidTe soperbia , sporeitia ; ae petnlantia , quaotas 
Effldiint dades ? quid lams , desidiesqae > 7 

Nostre mal nous tient en Tame : or, elle ne se peult eschapper 
k elle mesme ; 

In culpa est anlmiis , qui senoneffogit onqnam*; 

ainsin il la fault ramener et retirer en soy : e'est la vraye soli- 
tude , et qui se peult iouir au milieu des villes et des courts 
des roys; mais elle se ioult plus commodement k part. Or, 
j[)iiisque nous entreprenons de vivre seuls , et de nous passer 
de compaignie , faisons que nostre contentement despende de 
nous; desprenons nous de toutes les liaisons qui nous atta- 
Ghent k aultruy ; gaignons sur nous de pouvoir k bon escient 
vhrre seuls , et y vivre 4 nostre ayse. 

Stilpon estant eschapp^ de Tembrasement de sa ville , ou il 
avoit perdu femme , enfants et chevance , Demetrius Polior- 
cetes , le veoyant en une si grande mine de sa patrie , le visage 
non effroy^ , luy demanda sMl n'avoit pas eu du dommage ; il 
respondit « Que non , et qu'il n'y avoit , Dieu mercy ! riert 
perdu du sien ^ » C'est ce que le philosophe Antisthenes disoit 
plaisamment : « Que Thonune se debvoit pourveoir de muni- 

* Si notre sme n'est point r^l^, que de combats int^rieure ^ soatenir, que de pe- 
rils 4 rafncre! De quels soucis, dequeues cralntes, de quelles inquietudes n'est pas 
d6cfairt lliomme en proie & ses passions ! Quels ravages ne font pas dans son ame Tor 
gnefl . la ddbauche , remportement, le luxe, I'oisiTete ! LucBica , V , 44. 

> HOI., Exi\»u, 1, 14, 15. Montaigne traduit fideiement ce vers avant de le 
dter. C 

3 SbrIqdb , Ep. 9, vers la fin. Plntarqne et DIogtae Laeroe , en racootantce (ait « 
nelttsent point que Stilpon eAt perdn sa fennne et ses enbnts ; et probablement Us ont 
ndsoo. Le stolcisme de S^neque a touIu exag^rer la resignation dn pbUosopbe. Voyei 
Batlb, remarque F de I'article Sii\f(m. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE XXXVIII. i73 

ons qui flottassent sur I'eau , et peussent A nage eschapper 
irecques luy du naufrage '. » Certes , I'homme d'entendement 
'a rien perdu , s'il a soy mesme. Quand la ville de Nole feut 
linee par les Barbares , Paulinus , qui en estoit evesque , y 
fant tout perdu , et leur prisonnier, prioit ainsi Dieu : « Sei- 
aeur, garde moy de sentir cette perte ^ car tu s$ais qu'ils 
'out encores rien touch6 de ce qui est k moy • : *» les riches- 
» qui le faisoient riche, et les biens qui le foisoient bon , es- 
)ient encores en leur entier. Yoylk que c'est de bien cboisir 
» thresors qui se puissent ailranchir de Tiniure, et de les ca- 
her en lieu ou personne n'aille , et lequel ne puisse estre 
rafii que par nous mesmes. II fault avoir femmcs , enfants , 
lens , et sur tout de la sant6 , qui peult ; mais non pas s'y at- 
icher en maniere que nostre heur en despende : il se fault 
eserver une arriere boutique, toute nostre, toute franche , 
n laquelle nous establissions nostre vraye liberty et principale 
etraicte et solitude. En cette cy fault il prendre nostre ordinaire 
intretien de nous k nous mesmes , et si prive, que nulle accoin- 
ance ou communication estrangiere y treuve place; discourir 
i y rire , comme sans femme , sans enfants et sans biens , sans 
rain et sans valets : k (in que quand Toccasion adviendra dc 
eur perte , il ne nous soit pas nouveau de nous en passer, 
(ous avons une ame contoumable en soy mesme ; elle se peult 
isiire compaignie *, elle a de quoy assaillir et de quoy deflendre, 
le quoy recevoir et de quoy donner. Ne craignons pas en 
jette solitude nous croupir d'oysifvet6 ennuyeuse : 

In soUs sis tibi turba locis '. 

La vertu se contente de soy, sans disciplines , sans paroles , 
ans effects. En nos actions accoustumees, de mille il n*en est 
)as une qui nous regarde. Celuy que tu veois grimpant con- 
.remont les mines de ce mur, furieux et hors de soy, en butte 

> DlOCfcllE LaUCE* VI, 6. C. 

* S. AUGU8T1N, de CiviL Dei,l, 40. C. 

3 Aax Mlltalrei lleai sols an monde k tol-in<HiK>. 

TIBULLB, IV, IS, 12. 

Tomb I. f8 



274 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

de tant de harquebuzades; et cet aultre tout cicatrice, tranai 
et pasle de faim , deliber^ de crever plustost que de luy ouvrir 
la porte^ penses tu qu'ils y soyent pour eulx? pour tel , k Tad- 
venture, qu'ils ne veirent oncques, et qui ne se donne aul- 
cune peine de leur faict , plough ce pendant en ToysifVet^ et 
aux delices. Cettuy cy, tout pituiteux , chassieux et crasseux, 
que tu vecis sortir aprez minuict d*une estude , penses tu qu'il 
eherche parmy les livres comme il se rendra plus honune de 
bien , plus content et plus sage? nuUes nouvelles : il y mourra, 
ou il apprendra k la posterity la mesure des vers de Plaute , et 
la vraye orthographe d'un mot latin. Qui ne contreehange 
volontiers la sant^ , le repos et la vie , k la reputation et k la 
gloire, la plus inutile, vaine et faulse monnoye qui soit en 
nostre usage? Nostre mort ne nous faisoit pas assez de peur, 
chargeons nous encores de celle de nos femmes, de nos en- 
fants et de nos gents : nos affiiires ne nous donnoient pas 
assez de peine , prenons encores, k nous tormenter et rompre 
la teste , de ceulx de nos voisins et amis. 

Vah ! quernqoaaniie bomioem in aoimuni instiUiere, aat 
Parare, qnod sitcarius, quam ipse est sibi > ? 

La solitude me semble avoir plus d'apparence et de raiaon 
k ceulx qui ont donn^ au monde leur aage plus actif et fleu- 
rissant , suy vant I'exemple de Thales. C'est assez vescu pour 
aultruy \ vivons pour nous , au moins ce bout de vie : rame- 
nons k nous et k nostre ayse nos pensees et nos intentions. Ge 
n'est pas une legiere partie que de faire seurement sa re- 
traicte : elle nous empesche assez , sans y mesler d'aultres 
entreprinses. Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de 
nostre deslogement , preparons nous y •, plions bagage , pre- 
nons de bonne heure cong6 de la compaignie ; despestrons 
nous de ces violentes prinses qui nous engagent ailleurs et 
esloignent de nous. 

II fault desnouer ces obligations si fortes ; et meshuy aymer 

< E8(4I possible qa'on homme ailie se mettre en t£te d*aiaier qnelqne chose plus qne 
sol-m^nie ? Tbiehcb, Adelphes, actel, sc i. ▼. 15. 



LIVUE I, CHAPITRE XXXVIII. 975 

eecy et cela , mais n'espouser rien que soy : c'est k dire , le 
reste soit k nous , mais non pas ioinct et coll^ en fa^n qu'on 
ne le puisse despendre sans nous escorcher, et arracber en- 
semble qaelque piece du nostre. La plus grande chose du 
tnonde , c'est de sfavoir estre k soy. II est temps de nous des- 
nouef de la society , puisque nous n'y pouvons rien apporter : 
et qui ne peult prester, qu'il se defTende d'emprunter. Nos for- 
ces nous faillent : retirons les , et resserrons en nons. Qui 
peult renverser et confondre en soy les offices de Tamiti^ et de 
la compaignie^ qu'il le (ace. En cette cheute qui le rend inu- 
tile, poisant et importun aux aultres, qu'il se garde d*estre 
importun k soy mesme , et poisant , et inutile. Qu'il se flatte et 
caresse , et surtout se regente, respectant et craignant sa rai- 
son et sa conscience, si bien qu^il ne puisse sans honte brun- 
cher en leur presence. Barum est enim, ut $atu te quuque ve- 
recdwr \ Socrates diet *, que les ieunes se doibvent faire 
instruire -, les hommes , s'exercer k bien faire ; les vieils, se 
retirer de toute occupation civile et militaire , vivants k leur 
discretion , sans obligation k certain office. II y a des com- 
plexions plus propres k ces preceptes de la retraicte , les unes 
que les aultres. Cellesqui ont I'apprehension molle et lasche, 
et une affection et volont^ delicate , et qui ne s'asservit ny 
s'employe pas ayseement , desquelles ie suis et par naturcUe 
condition et par discours, ils se plieront mieulx k ce conseil , 
que les ames actives et occupees qui embrassent tout , et s'en- 
gagent par tout, qui se passionnent de toutes choses, qui 
s'offrent, qui se presentent, et qui se donnent & toutes occa- 
sions. II se fault servir de ces commoditez accidentales et hors 
de nous , en tant qu'elles nous sont plaisantes , mais sans en 
faire nostre principal fondement ^ ce ne Test pas : ny la raison 
ny la nature ne ie veulent. Pourquoy, centre ses loix , asser- 
virons nous nostre contentement k la puissance d'aultruy? 
D'anticiper aussi les accidents de fortune; se priver des 

« U est rare qu'oo se respeete assez sof-mdme. QciNTiLiBrf , X , 7. 
> Stobbb , Semt. 41. Montaigne attribne \ Socrat^ cet apophlhcgme de« pytbago- 
ridens , parce qn'il y a avant cette maxinie on mot de Socrafe. C. 



276 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs ont 
faict par devotion , el quelques philosophes par discours y 
se servir soy mesme , coucher sur la dure , se crever les yeulx ^ 
iecter ses richesses emmy la riviere, rechercher la douleur^ 
ceulx \k pour, par le torment de ceite vie , en acquerir la bea- 
titude d'une aultre -, ceulx cy pour, s'estants logez en la plus 
basse marche , se mettre en seuret^ de nouvelle cheute , c'est 
Taction d'une vertu excessive. Les natures plus roides et plus 
fortes facent leur cachette mesme glorieuse et exemplaire : 

Tata et parrula laado, 
Qaum res defidiuit, ntb inter Yilia fortis : 
VemiD , obi quid nielius oontiogit et unctios , ideni 
liof npere, et solof aio tieoe liiere , quorum 
Cofutpidtur nitidis fuodata pecuoia ?illls * : 

il y a pour moy assez k faire , sans alter si avant. II me suffit , 
soubs la faveur de la fortune , me preparer k sa desfaveur-, et 
me representer, estant k mon ayse , le ma! advenir, autant 
que I'imagination y peult atteindre : tout ainsi que nous nous 
accoustumoas aux ioustes et tournois, et contrefaisons la 
guerre en pleine paix. le n'estime point Arcesilaus le philo- 
sophe moins reform^, pour le scavoir avoir us6 d'utensiles d'or 
et d'argent, selon que la condition de sa fortune le luy per- 
metloit •; et Festime mieulx de ce qu'il en usoit modereement 
et liberalement , que s'il s'en feust desmis. le veois iusquea k 
quels limites va la necessity naturelle : et , considerant le 
pauvre mendiant k ma porte , souvent plus enioue et plus sain 
que moy, ie mo plante en sa place ; i'essaye de chausser mon 
ame k son biais : et , courant ainsi par les aultres exemples , ' 
quoyque ie pense la mort, la pauvret^, le mespris et la ma- 
ladie k mes talons, ie me resouls ayseement de n'entrer en 
effroy de ce qu'un moindre que moy prend avecques telle 
patience ; et ne veulx croire que la bassesse de I'entendement 

' Pofir mol .^laand je ne pais avoir mieux , je sais me cootenler de pea . et Je vante 
la paisible mMiocritd x si mon sort deTient meilleur, Je dis qu'il o'y a de sages et d'Kin- 
reui que ccox doot le revenu est fondti sur de belles terres. Hoi. , EpisL , 1 , 15, 42. 

• DIOGENE LaEBCI, IV, 38. C 



LIVRE I , CH^ITRE XXXVIIl. 277 

puisse plus que la vigueur, ou t|ue les effects du discours ne 
puissent arriver aux effects de raccoustumance. £t cognois- 
sant combien ces coromoditez accessoires tiennent k peu , ie 
ne laisse pas en pleine ioulssance de supplier Dieu , poor ma 
souveraine requeste , qu'il me rende content de moy mesme 
et des biens qui naissent de moy. Ie veois des ieunes hommes 
gaillards qui portent, nonobstant, dans leurs coffres, une 
masse de pilules pour s'en servir quand Ie rbeume les pressera , 
lequel ils craignent d'autant moins qu'ils en pensent avoir Ie 
remede en main : ainsi fault il faire; et encores, si on se sent 
subiect k quelque maladie plus forte , se garnir de ces medica- 
ments qui assoupissent et endorment la partie. 

L'occupation qu'il fault choisir k une telle vie, ce doibt 
estre une occupation non penible ny ennuyeuse •, aultrement 
pour neant ferions nous estat d*y estre vcnus chercher Ie se- 
iour. Cela despend du goust parliculier d'un cbascun. Le mien 
ne s'accommode aulcunement au mesnage : ceulx qui rai- 
ment, ils s*y doibvent adonner avecques moderation : 

Gonentor sibi res , dod se snbmittere rebus ■ ; 

e'est , aultrement , un office servile que la mesnagerie , comme 
nomme Salluste '. EUe a des parties plus excusables, 
\me le soing des iardinages, que Xenophon attribue k 
^ Cyrus 5 : et se peult trouver un moy en entre ce bas et vil 
soing , tendu et plein de solicitude , qu'on veoid aux hommes 
qui s'y plongent du tout , et cette profonde et extreme non- 
chalance laisgant tout aller k I'abandon , qu'on veoid en 
d'aultres ; 

Democriti pecos edit agellos 
Gnltaqne , dom perogre est aoimiis sine oorpore Teloz *, 

* Qnlls tiichentde se mettre ao-deuDs des choses, platdt qnede s'yas8i]U^tir. Hob. , 
EpisL, I* 1 , 19. 
« catit*, c. 4, an commencement C. 

3 XiifOPBOif , Economique, IV, 20 ; CiCBBOn, de la yieUleste , c.l7. J. V. L. 

4 Les troapeanx venoient manger les moissons de Ddmocrite, pendant que son es* 
prit, d^ag^ de sod corps, Toyageoit dans t'eapace. Uoi. , Epitt. , 1 , 12, 49. 




278 ESSAIS DE Mq^AIGNE , 

Mtis ofODB le oonseil que ddnne le ieune Pline k Gomdius 
RntoB S fon amy, sur ce propos de la solitude : « le te cod- 
aoiUe , en oeite pleine ei gmsse retraicte ou tu es , de quitter 
k tea gents ce bas et abiect soing du mesnage , et t'adonner a 
Featude des lettrea , pour en tirer quelque chose qui soit toute 
tienne. » 11 entend la reputation : d'une pareille humeur k 
eeile de Cicero , qui diet vouloir employer sa solitude et seiour 
iJea aflkires puhlicques k s'en acquerir par ses escripts une vie 
immortelle'. 

Ufque adeooe 
toom nihil eil.niti tefdrelioc,fcUit alter'? 



II semble que ce soit raison , puisqu'on parle de se retirer du 
monde, q i*on regarde hors de luy. Geulx cy ne le font qu'a 
demy : ils dressent bien leur partie , pour quand ils n'y seront 
plus; mais le fruict de leur desseing, ils pretendent le tirer 
encores lors du monde , absents , par une ridicule contra- 
diction. 

L'imagi jon de ceulx qui , par devotion , recherchent la 
solitude, mplissant leur courage de la certitude des pro- 
messes d« ines en I'aultre vie, est bien plus sainement as^ 
sortie. lis se proposent Dieu , obiect infini en bont6 et en fuisn 
sance ; I'ame a de quoy y rassasier ses desirs en toute libert6.t ' 
les afflictions, les douleurs, leur viennent k prount, emfA' 
ployees k Tacquest d'une sant^ et resioulssance eternelle ^ W 
mort, k souhait, passage k un si parfoict estat : Taspret^ de 
leurs regies est incontinent applanie par I'accoustumance; et 
les appetits charnels , rebutez et endormis par leur refus ^ car 
rien ne les entretient que Tusage et exercice. Cette seule fin 
d'une aultre vie beureusem^t immortelle, merite loyalement 
que nous abandonnions les commoditez et doulceurs de cetle 
vienostre-, et qui peult embraser son ame de Tardeur de cetle 

> Ce n'est pas ^ Cornelius Rufiu, mais ^ Caninius Rufus. Punk, EpUt, , I , S. 

> Cicuoii , Orator, c. 45 , et daoii ploaieurs proioguei de aes traits philoaophiques. 
J. V. L. 

3 Qiioi done I lotre savcir n'est-il Hen, si Too ne saik que vooi afei du saYoir ? 
Fia8i,.r<if.«I,|S. 



LIVRE I, CHAPITRE XXXVIII. i79 

vifve foy et eq)erance , reellement et constamment , il ae bastit 
en la solitude une vie voluptueuse et delicieuse, au dela de 
toute aultre sorte de vie. 

Ny la fin doncques ny le moyen de ce conseil ' ne me con- 
tente : nous retumbons tousiours de fiebvre en cbauld mal. 
Cette occupation deslivresest aussi penible que toute aultre, 
et autant ennemie de la sant^ , qui doibt estre principalement 
consideree : et ne se fault point laisser endormir au plaisir 
qu'on y prend ^ c'est ce mesme plaisir qui perd le mesnager , 
Tavaricieux, le voluptueux et Tambitieux. Les sages nous 
apprennent assez ik nous garder de la trabison de nos appetits , 
et k discerner les vrays plaisirs et entiers , des plaisirs meslez 
H bigarrez de plus de peine ; car la pluspart des plaisirs , di- 
sent ils, nous cbastouillent et embrassent pour i^bus estran- 
gler, comme faisoient les larrons que les Aegyptiens appe- 
loient Philistas^ : et si la douleur de teste nous venoit avant 
Ty vresse , nous nous garderions de trop boire ; mais la vo- 
lupt^, pour nous trcnnper, marche devant, e. is cache sa 
suitte. Les livres sont plaisants ; mais si de leur ^'Miuentation 
nous en perdons enfin la gayet^ et la sant^, nt ^ meilleures 
pieces, quittons les : ie suis de ceulx qui pensent ieur fruict 
ne pouvoir contrepoiser cette perte. Comme les hbmmes qui 
ae sentent de longtemps aflbiblis par quelque indisposition se 
rengent d la fin & la mercy de la medecine , et se font dessei- 
gner par art certaines regies de vivre , pour ne les plus oul- 
trepasser : aussi celuy qui se retire ennuy6 et desgoust^ de 
vie commune , doibt former cette cy aux regies de la raison , 
I'ordonner et renger par premeditation et discours. II doibt 
avoir prins cong6 de toute espece de travail , quelque visage 
qu'il porte ^ et fuir , en general , les passions qui empeschent 

> Le oonteQ de Pliiie 4 Bnfus. C. 

> Ceci est tradiiitdeS^D^ae, excepts le root de PhileUu, que Montaigne oa tea 
imprimean ont change mal k propos en Phiiistas, Latronum more ( dit SBiiftQOi , 
EpUt. 61 ) , quQt Philelas /EgypUi vocant, in hoo-nos amplectuntur ( volaptates) , 
Hi ttranguletU. C. — Ce oom qae les Bgyptiens donnoient aux volenrs vient proba- 
Iilement de ?i>4n]f , ifUitUator ; d'ou parolsscnt aussi veoir failo , PhiMku , filou • 
•(C A. D. 



280 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

la tranquillitc du corps et de I'ame , et « choisir la route qui 
est plus seion son humeur , » 

Uaosqaitqiio toa noTeiit ire Tia '. 

Au mesnage, k Testudc, h la chasse et tout aultre exercice, 
il fault donner iusques aux derniers limites du plaisir; et 
garder de s*engager plus avant, ou la peine commence k se 
mesler parmy. II fault reserver d'embesongnement et d*oc- 
cupation autant seulemeat quMl en est besoing pour nous 
tenir en baleine , et pour nous garantir des incommoditez 
que tire aprez soy Taultre exlremile d'une lasche oysifvet^ et 
assopie. II y a des sciences steriles et espineuses, et la plus- 
part forgees pour la presse * -, il les fault laisscr k ceulx qui 
sont au service du monde. le n'aime pour moy que des livres 
ou plaisants et faciles qui me chatouillent , ou ceulx qui me 
consolent , et conseillent k regler ma vie et ma mort : 

TadtuiD nif as inter replare salnbres , 
GaranteiQ, qaidqaid digQam Mpiente bonoqne est '. 

Les gents plus sages peuvent se forger un repos tout spirituel , 
ayant Tame forte et vigoreuse : moy qui Tay commune , il 
fkult que i'ayde k me soustenir par les commoditez corpo- 
relles^ et i'aage m'ayant tantost desrob^ celles qui estoient 
plus A ma fantasie, ilnstruis etaiguise mon appetit a celles 
qui restent plus sortables k cette aultre saison. II fault retenir, 
k tout nos dents et nos grifles, Tusage des plaisirs de la vie, 
que nos ans nous arracbent des poings les uns aprez les 
aultres : 

Carpamiu dolda ; nottmm est , 
Quod Yivis : ciuis, et maoes , et fabula fles <. 



< PioPEiCB, U . 23 , 58. Montaigiie a tradait ce vers avantdele citer. a 

■ Pour lemoneUf pour la vie publique. Alnsi , an pea plas bu t c Cealx ej n'oot 
qpe les bras et les iambes hore de la presse. > J. V. L. 

* Me promenant en silence dans les bois , et m'occapanl de tout ce qui m^iite les 
toiiM d'un hommesage et yertoeax. iloa. , Epist, ,1,4,4. 

4 Jouissons ; les seiils joors qae nous donnons an plaisir sont 4 nous. Tu ne seras 
Uent6tqu*an pea de ceodre , une ombre , une fable. Pcbsb, sat, , V , 151. 



LIVRE I, CHAPITRE XXXVIII. 281 

Or , quant ji la (in que Pline et Cicero nous proposent de la 
gloire, c'est bien loing de mon compte. La plus contraire 
humeur k la retraicte , (fest rarobition : la gloire et le repos 
sont choses qui ne peuvent loger en raesme giste. A ce que ie 
veois, ceulx cy n'ont que les bras et les iambes hors de la 
presse ; leur ame , leur intention y demeure engagee plus que 
iamais : 

Tao% fetnle , aaricnlis altenis oolligiB ewa8> ? 

ils se sont seulement reculez pour mieulx saulter , et pour , 
d'un plus fort mouvement , feire une plus vifve faulsee dans 
la troupe*. Yousplaistil veoir comme ils tirent court d'un 
grain? mettons au contrepoids I'advis de deux philosophes ', 
et de deux sectes tresdiflerentes , escrivants Tun k Idomeneus , 
Taultre k Lucilius, leurs amis, pour , du maniement des af- 
faires et des grandeurs , les retirer k la solitude. « Yous avez , 
disent ils, vescu nageant et flottant iusques a present -, venez 
vous en mourir au port. Yous avez donn6 le reste de vostre 
vie a la lumiere^ donnez cecy k Tombre. II est impossible de 
quitter les occupations, si vous n'en quittez le fruict .* k cette 
cause , desfaictes vous de tout soing de nom et de gloire; il 
est dangler que la lueur de vos actions passees ne vous es- 
claire que trop, et vous suyve iusques dans vostre taniere. 
Quittez avecques les anltres voluptez celle qui vient de Tap- 
probation d'aultruy : et quant k vostre science et sufBsance , 
ne vouschaille-, elle ne perdra pas son effect , si vous en valez 
mieulx vous mesme4. Souvienne vousde celuy i qui , comme 
on demanda a quoy faire il se peinoit si fort en un art qui ne 
pouvoit venir k la cognoissance de gueres de gents : I'en ay 

' Vieuxradoteor, nelraTaille» tuque pour amuser ToisiYet^ du peuple? Veusu, 
sat., I, 22. 

> C'est-iHlire , ie Jeter plut avant dam la foule. Fouliee est no Tleux mot qui al- 
gnjfie choc, charge^ incurtUm, irrvptUm. Voyez le Dictionnaire de Cotgrave. C. 

> Epicure ets^n^ue. Voyez sur cela SBNkQUilui-m£fne(£pj<<. 24 ), qui cite un 
passage de la lettre d'Bpicure 4 Idom^n^ , difKreote de celle que nous a oonserT^ 
Diogtoe LaSrce. J. V. L. 

4 SiNiQDB, EpUt, 7. C. 



282 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

assez de peu , respondit il ; i'en ay assez d'un *, i'en ay assez 
de pas un. 11 disoit vray. Yous et un compaignon estes assez 
suflSsant theatre Tun k I'aultre, ou vous k vous mesmes : que 
le peuple vous soil un , et un vous soit tout le peuple. Cest 
one lasche ambition de vouloir tirer gloire de son oisifvet^ et 
de sa cachette : ii &ult foire comme les animaux qui effacent 
la trace a la porte de leur taniere ' . Ge n'est plus ce qu'il vous 
feult chercher, que le monde parle de vous, mais comme il 
fault que vous parliez k vous mesmes. Retirez vous en vous ; 
mais preparez vous premierement de vous y recevoir : ce se- 
roit folie de vous fler k vous mesmes , si vous ne vous sgavez 
gouverner*. 11 y a moyen de faillir en la solitude, comme en 
la compaignie. lusques k ce que vous vous soyez rendu tel 
devant qui vous n'osiez clocber , et iusques k ce que vous 
ayez bonte et respect de vous mesmes, obversentur species ho~ 
neitas animo ^ ; presentez vous tousioursen imagination Caton, 
PbocionetAristides, en la presence desquelsles fols mesmes 
cacberoient leurs faultes, et establissez ies controoUeurs de 
toutes vos intentions : si elles se detraquent , leur reverence 
vous remettra en train ; ils vous contiendront en cette voye, 
de vous contenter de vous mesmes, de n'emprunter rien que 
de vous , d'arrester et fermir vostre ame en certaines et limi- 
jtees cogitations oil elle se puisse plaire, et , ayant compris et 
entendu les vrays biens desquels on ioult a mesure qu'on les 
entend, s*en contenter , sans desir de prolongement de vieny 
de nom. » Voyla le conseilde la vraye et nalfve philosophic, 
non d'une philosophic ostentatrice et parliere, comme est 
celle des deux premiers 4. 



* SinkQfjE.Epist.fiS.C. 

a SiNiQDB.fpUi. S5. C. 

* RempUsnez-voiM respritd'images noUes et Tertueiises. Cic, Tusc. Qucut., U, 2S. 
4 pe PliQe le jeune et de Gic^ron. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XXXIX. i83 

CaiAPITRE XXXIX. 

CON8IDBBATION 8UB CICBBO. 

EnoMres un traict k la oomparaiaoa de ces couples. II se 
tire des escripts de Cicero et de ce Pline , peu retirant k moo 
advis aux humeurs de son oocle , inflnis tesmoignages de na- 
ture oultre mesure ambitieuse ; entre aultres , qu'ils solicitent , 
au sceu de tout le monde , les historiens de leur temps de ne 
les oubiier en ieurs registres ; et la fortune , conune par despit , 
a fait durer iusques k nous la Tanit6 de ces requestes ' , et 
piefa (aict perdre ces histoires. Mais cecy surpasse toute bas- 
sesse de coeur, en personnes de tel reng, d'avoir voulu tirer 
quelque principale gloire du caquet et de la parlerie , iusques 
k y employer les lettres privees escriptes k Ieurs amis ; en ma- 
niere que aulcunes ayant failly leur saison pour estre en- 
voyees, ils les font ce neantmoins publier, avecques cette 
digne excuse , qu'ils n'ont pas voulu perdre leur travail et 
veillees. Sied il pasbien k deux consuls romains, souverains 
magistrals de la chose publicque emperiere du monde , d'em- 
ployer leur loisir a ordonner et fagotter gentiement une belle 
missive, pour en tirer la reputation debien entendre le Ian- 
gage de leur nourrice ' I Que feroit pis un simple maistre d'es- 
chole qui en gaignast sa vie? Si les gestes de Xenophon et de 
Caesar n'eussent debien loing surpass^ leur eloquence , ie ne 
crois pas qu'ils les eussent iamais escripts : ib ont cherch6 k 
recommender , non leur dire , mais leur faire. Et si la perfec- 
tion du bien parler pouvoit apporter quelque gloire sortable 
a un grand personnage , certainement Scipion et Laelius n'eus- 
sent pas resign^ Tbonneur de Ieurs comedies , et toutes les 

' CiCKBOif , lettre k Laocdas, £p. fam. . V, IS ; Plirb, lettre k Tacite . VII , S3.C. 

• MontaigDe te trompe fort de croire que les lettres de Cic^roo aieot ^t^ Writes 
pour le public ; Cio^ron u'en avoit conserve que soiiante et dix c ad AUic, , XVI , 5), 
et ce rut Tiron qui recueillit toutes les autres. U suffit de lire surtout les lettres k At- 
ticQs, pour dtre persuade qn'eUes ne s'adressglent qu'A Ini. Ce (|ue dlt MoDt4i«M n*est 
vrai que de Pliae le Jeune. J. V. L. 



284 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

mignardises et delices du langage latin , k un serf africain : 
car, que cetouvragesoitleur, sa beauts et son excellence le 
maintient assez , et Terence I'advoue lui mesme ' ^ et me fe- 
roit on desplaisir de me desloger de cette creanee. 

C'est une espece de mocquerie et d'iniure de vouloir faire 
valoir un homme par des qualitez mesadvenantes h son reng , 
quoyqu'elles soyent aultrement louables, et par les qualitez 
aussi qui nedoibvent pasestreles siennes principales^comme 
qui loueroit un roy d'estre bon peintre ou bon architecte , ou 
encores bon harquebuzier, ou bon coureur de bague. Ges 
louanges ne font bonneur, si elles ne sont presentees en foule 
et k la suitte de celles qui lui sont propres; a s^avoir de la 
iitftice , et de la science de conduire son peuple en paix et en 
guerre. De cette fo^n faict bonneur k Cyrus Tagriculture , 
et k Cbarlemaigne Teloquence et cognoissance des bonnes 
Icttres. I'ay veu de mon temps , en plus forts termes , desper- 
sonnagesqui tiroient d'escrire et leurs tiltres et leur vocation , 
desadvouer leur apprentissage , corrompre leur plume, et 
affecter Tignorance de quality si vulgaire , et que nostre peuple 
tient ne se rencontrer gueres en mains s^vantes, se recom- 
mendants par meilleures qualitez. Les compaignons de De- 
mosthenes, en Tambassade versPhilippus, louoient ce prince 
d'estre beau , eloquent et bon beuveur : Demosthenes disoit 
que c'estoient louanges qui appartenoient mieulx k une 
femme , k un advocat , a une esponge , qu'5 un roy*. 

Imperet beUante prior , iacentem 
Lenis iu bostem '. 

Ge n'est pas sa profession de s^avoir ou bien chasser , ou bien 
danser : 

Orabont causas alii , otBliqiie uieatas 

> II ne raroae pas, mais II a'endtfend foiblemenL Voyei le prologae des Adel- 
pheSf'r. 15. J. V. L. 

• Plutabqub, vie de D^mattk^ne, c. 4. C. 

^ Qa*il terrasse rcnoenii qui rMste, qii*U pardoDneAl'euDemi iemmi. Hoa., Carm. 
tacul. , T. 5f . 



LIVRE I , CHAPITRE X3UUX. 285 

Deieribent radio , et ftilgentia sidera dicent ; 
Hie regere imperio populos seiat * . 

Plutarquedict davantage, que de paroistre si excellent en ces 
parties moins necessaires, c'est produire contre soy le tes- 
moignage d'ayoir mal dispense son loisir, et Testude qui deb- 
voit estre employ^ a choses plus necessaires et utiles. De fa^on 
que Philippus , roy de Macedoine , ayant oul ce grand Alexan- 
dre y son 01s, chanter en un festin k Tenvy des meilleursmu-- 
siciens : « N'as tu pas honte , lui diet il , de chanter si bien •? » 
Et k ce mesme Philippus , un musicien contre lequel il debat- 
toit de son art i^Iak Dieu ne plaise , sire , diet il , qu'il t'ad- 
vienne iamais tant de mal , que tu entendes ces choses \k 
mieulx que moy^! » Un roy doibt pouvoir respondre cooime 
Iphicrates respondit k Torateur qui le pressoit , en son in^ec- 
tive , de cette maniere : «« Eh bien ! qu'es tu , pour faire tant 
le brave? es tu homme d'armes? es tu archer? es tu picquier? » 
u le ne suis rien de tout cela; roais ie suis celuy qui sQait 
commander k touts ceulx Ik^. » Et Antisthenes print pour 
argument depeu de valeur en Ismenias, de quoy on le van- 
toit d'estre excellent ioueur de fleutes ^. 

le sgais bien , quand i'ois quelqu'un qui s'arreste au Ian- 
gage des Essais, que i'aimerois mieulx qu'il s'en teust:ce 
n'est pas tant eslever les mots , comme desprimer le sens , 
d'autant plus picquamment que plus obliquement. Si suis ie 
tromp^ , si gueres d'aultresdonnent plus k prendre en la ma- 
tiere; et, comment que ce soit, mal ou bien , si nul escrivain 
I'a semee ny gueres plus materielle , ny au moins plus drue 
en son papier. Pour en renger da vantage , ie n'en entasse que 
les testes : que i'y attache leur suitte , iemultiplieray plusieurs 

* Que d'aotres plaident tree doquenoe ; que d'aotres . ann^ du oompas , mesarent 
la route des astres : mais loi, qn il sache gouverner les empires. ViBO. , tnUde, YI , 
849. Montaigne fait ici quelqaes cbangements aux Ten de Virgile. 

* Plutaiqub, Vie de PMclis, c. «. C. 

3 Plutabqub, traits intitule: comment on pourra diseerner te flaUeur d'avee 
Cami , c. 35. C. * 

4 Plutabqub , traitiS de la Fortune, ytn la fin. 

s Plutabque , pi^ambnle de la vie de pdrictis. C. 



286 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

fois ce volume. Et combien y ay ie esptndu dliistoires qui ne 
disent mot , lesquelles qui vouldra esplucher un peu plus cu- 
rieusement, en produira infinisEssais. Ny elles, ny mea^le- 
gations, ne servent pas tousiours simplement d'exemple, 
d'anctorit^ , ou d'ornement; ie ne les regarde pas seulement 
par Tusage que i'en lire : eiles portent souvent , hors de moo 
propos , la semence d'une matiere plus riche et plus bardie ; 
et souvent, a gaucbe, un ton plus delicat, et pour moy qui 
n*en veulx en ce lieu exprimer davantage, et pour ceulx qui 
rencontreront mon air. 

Ketoumant i la vertu parliere, ie ne treuve pas grand 
cboix entre, Ne sgavoir dire que mal; ou, Ne SQavoir rien 
que bien dire. Nan est omamentum virile, concinnitas'. Les 
sages disent que , pour Ie regard du s^^a voir , il n'est que la 
pbiloaophie , et pour Ie regard des effects, que la vertu, qui 
generalement soit propre k touts degrez et a touts ordres. 

II y a quelque chose de pareil en ces aultres deux philoso- 
phes' ; car ils promettent aussi eternity aux lettres qu*ils es* 
erivent k leurs amis : mais c*est d'aultre fagon , et s'accommo- 
dants, pour une bonne Gn, i la vanit6 d'aultruy ^ car ils leur 
mandent que si Ie soing de se faire cognoistre aux siecles ad- 
venir , et de la renommee , les arreste encores au maniement 
des affaires , et leur faict craindre la solitude et la retraicte oA 
lis les veulent appeller , qu'ils ne s'en donnent plus de peine, 
d*autant qu'ils ont assez de credit avec la posterity pour leur 
respondre que, quand ce ne seroit que par les lettres qu'ils 
leur escrivent, ils rendront leur nom aussi cogneu et fameux 
que pourroient faire leurs actions publicquesM Et oultre cette 
4ifference, encores ne sont ce pas lettres vuides et deschar- 
fiees , qui ne se soustiennent que par un delicat choix de mots 
^ntassez et rengez k une iuste cadence ^ , ains farcies et pleines 

s Lt sym^trie n'est pas im oroement digne d'oii homme. SsiiftQCi. Epist. 115. 
• l^picare ets^n^e. C. 

3 SilfkQUB, £pt«(. 91. 

4 Montaigne s'imagine-t-il done que ce toit U runiqoe m^rite des Lettres de Cio6- 
roD. qui. au t^moignage mime de Cornelius Ndpos, son contemporaln, ■ penrent 
en qoelqae sorte remplacer fbisloire, et qui oflrent tant de details sur les bommes 



LIVRE I, CHAnTRE XXXIX. M7 

de beaox discouts de sapience , par lesquelles on se rend , non 
plus eloquent, mais plus sage , et qui nous apprennent , non 
a bien dire, mais k bien faire. Fy de I'eloquence qui nous 
laisse enyie de soy , non des choses ! si ce n'est qu'on die que 
celle de Cicero , estant en si extreme perfection , se donne 
corps elle mesme. 

I'adiousteray encores un conte que nous lisons de luy k ce 
propos , pour nous faire toucher au doigt son naturel : II ayoit 
k orer en publicque , et estoit un pen press^ du temps pour se 
preparer k son ayse. Eros , Fun de ses ser6 , le veint advertir 
que Taudience estoit remise au lendemain : il en feut si ayse , 
qu'il luy donna liberty pour cette bonne nouvelle '. 

Sur ce subiect de lettres , ie veulx dire ce mot , que c'est un 
ouvrage auquel mes amis tiennent que ie puis quelque chose ': 
et eusse prins plus volontiers cette forme k publier mes ver- 
ves , si i'eusse eu k qui parler. II me falloit, comme ie Tay eu 
aultrefois , un certain commerce qui m'attirast , qui me sous- 
tinst et souslevast ^ car de negocier au vent comme d'aultres , 
ie ne s$auroiB que de songe; ny forger des vains noms k en- 
tretenir en chose serieuse : ennemy \ut6 de toute espece de 
fialsification. I'eusse est6 plus attentif et plus seur, ayant une 
addresse forte et amie , que regardant les divers visages d'un 
peuple : et suis deceu s'il ne m'eust mieulx succed6. 1'ay na- 
turellement un style comique et priv6 ^ mais c'est d'une forme 
mienne , inepte aux negociations publicques , comme en toutes 
fa^ns est mon langage , trop serr^ , desordonn^ , coup^ , par- 
ticulier : et ne m'entends pas en lettres cerimonieuses , qui 
n'ont aultre substance que d'une belle enGleure de paroles 
courtoises. Ie n'ay ny la faculty ny le goust de ces longuea 
ofires d'affection et de service : ie n'en crois pas tant , et me 

G^l^bren do temps, rar leun Tertiu et lean rices , sar les nSvolatioDS de Rome^ 
qu'elJes semblenten r^^ler tons les secrets? » ( rie dtAtUcus, c« 160 J. V. L. 

< Plutabqcb , j4f)oplUh€gme4 , k I'article cic&on. 

> On troorera dans cette Mition neaf lettres de Mootaigne ; la plus inldreasante est 
la cinqai6iDe/oiii il racoote k son pftre la mort d*B8lienne de La Bo£tie. La ploparl 
des autrvs sont des lettres ceiimonieusu , qui s*acoordoient molnsarec son caracttoe 
et son talent. J. V. L. 



288 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

desplaist d*en dire gueres oultre ce que Ten crois. (Test Men 
loing de Tusage present ^ car il ne feut iamais si abiecte et ser- 
Mie prosUtation de presentations : la Tie , I'Ame , Devotion , 
Adoration , Serf, Esclave, tous ces mots y courent si vulgai- 
rement , que quand ils veulent faire sentir une plus expresse 
volont^ et plus respectueuse , ils n'ont plus de maniere pour 
Texprimer. 

le hais k mort de sentir le flatteur : qui faict que ie me iecte 
naturellement a un parler sec, rond et crud, qui tire, j^ qui 
ne mecognoist d'ailleurs , un peu vers le desdaigneux. I'ho- 
nore le plusiceulx que i'honore le moins; et, oix mon ame 
marche d'une grande alaigresse , i'oublie les pas de la conte- 
nance; et m'offre maigrement et fierement k ceulx k qui ie 
suis, et me presente moins k qui ie me suis le plus donne : il 
me semble qu'ils le doibvent lire en mon coeur, et que I'ex- 
pression de mes paroles faict tort ji ma conception. A bienvei- 
gner ', a prendre conge , k remercier, k saluer, k presenter 
mon service , et tels compliments verbeux des loix cerimo- 
nieuses de nostre civilite , ie ne cognois persoone si sottement 
sterile de langage que moy : et n'ay iamais est6 employe a 
(kire des lettres de faveur et recommendation , que celuy pour 
qui c'estoit n'aye trouvees seches et lasches. Ce sont grands 
imprimeurs de lettres , que les Italiens ; i'en ay, ce crois ie , 
cent divers volumes : celles de Annibale Caro ' me semblent 
les meilleures. Si tout le papier que i'ay aultrefois barbouill^ 
pour les dames estoit en nature , lorsque ma main estoit veri- 
tablement emportee par ma passion , il s'en trouveroit a Tad- 
venture quelque page digne d'estre communiquee a la ieu- 
nesseoysifve, embabouinee de cette fureur. I'escris mes lettres 
tousiours en poste, et si precipiteusement, que, quoyque ie 
peigne insupportablement mal ^, i'aime miculx escrire de ma 

' C'est-k-dire d camplimenter, d fdiciter quelqu'un sur son heureus: arriv^e , 
sur Ma bienvmoe. B. J. 

• Lecdl^bre traducteur de VJ^n^de, ne en l5Q7kCi(ta-Nova, dans la inarcbe 
d'AncAne, mort k Rome en 4S66. La premiere parliedc sea lAltres pirut en I5?2. 
et la aeconde en 1574. On les oompte parmi les moddes de la prose italienne. J. v. L. 

3 II ne laut pas Irop croire Montaigne lorsqull dit qu'H peigtwit insupportable^ 



UVRE I, CHAPITRE XL. S89 

tnain que d'y en employer une aultre ; car ie n'en treuve 
point qui me puisse suyvre , et ne les transcris iamais. Fay 
accoustum^ les grands qui me cognoissent a y supporter des 
litures et des trasseures, et un papier sans plieure et sans 
marge. €elles qui mecoustent le plus sont celles qui valent le 
moins : depuis que ie les traisne , e'est signe que ie h'y suis 
pas. Ie commence volontiers sans proiect ; le premier traict 
produict le second. Les lettres de ce temps sont plus en bor- 
dures et prefaces , qu'en matiere. Comme i'aime mieulx com- 
poser deux lettres que d'en clore et plier une , et iresigne tous- 
iours cette commission k quelque aultre : de mesme , quand 
la matiere est acheveei ie donnerois volontiers k quelqu'un la 
charge d*y adiouster ces longues harangues , offres et prieres 
que nous logeons sur la fm ; et desire que quelque nouvel 
usage nous en descharge , comme aussi de les inscrire d'une 
legende de qualitez et tiltres; pour ausquels ne bruncher i'ay 
maintesfois laisse d'escrire , et notamment k gents de iustice et 
de finance : tant dMnnovations d'oflices , une si difficile dispen- 
sation et onkxmance de divers noms d'honneur, lesquels, es- 
tants si cherement achetez , ne peuvent estre eschangez ou 
oubliez sans offense. Ie treuve pareillement de mauvaise grace 
d'en charger le front et inscription des livres que nous faisons 
imprimer. 

CHAPITRE XL. 

QliE LE GOUST DES BIENS ET DES MAULX DBSPJBND , EN BONNE 
PABTIE, DE l'OPINION QUE NOUS EN AYONS. 

Les hommes, diet une sentence grecque ancienne ', sont 
tormentez par les opinions qu'ils out des choses, non par les 
choses mesmes. 11 y auroit un grand poinct gaign6 pour le 

ment tnal, J'ai eu long-temps torn les yetix Texemplalre de ses Estait corrig^ de sa 
main , sur leqoel a iti faite I'^dition de Naigeon; et Je pais affirmer que son dcrilurc 
esttr^ lisible. bien rang^. et, ce qui est remarquable, indique (rte pen rex(r£me 
viTacil^ de son caract^. A. D. 
' Manuel d'EpicriTB, c 10. C. 

To«B I. 19 



S90 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

floulagement de nostre miserable condition bumaine, qui 
pourroit establir ceite proposition vraye tout par tout. Car, si 
les maulx n'ont entree en nous que par nostre iugement , il 
semble qu'il soit en nostre pouvoir de les mespriser, ou con- 
tourner k bien : si les choses se rendent j^ nostre mercy, pour- 
quoy n'en chevirons nous ', ou ne les accommoderons nous k 
nostre advantage? si ce que nous appellons mat et torment, 
n'est ny mat ny torment de soy, ains seulement que nostre 
fiintasie luy donne cette qualite , il est en nous de la changer; 
et en ayant le choix , si nul ne nous force , nous sommes es- 
trangement fols de nous bander pour le party qui nous est le 
plus ennuyeux , et de donner aux maladies , a I'indigence et 
au mespris un aigre et mauvais goust , si nous le leur pouvons 
donner bon , et si, la fortune foumissant simplement de ma- 
tiere , c'est k nous de luy donner la forme. Or, que ce que 
nous appellons mal ne le soit pas de soy -, ou au moins , tel 
qu'il soit, qu'il depende de nous de luy donner aultre saveur 
et aultre visage ( car tout revient k un ), veoyons s'il se peult 
maintenir. 

Si I'estre originel de ces choses que nous craignons avoit 
credit de se loger en nous de son auctorite , il logeroit pareil 
et semblable en touts ; car les hommes sont touts d'une espece , 
et , sauf le plus et le moins , se treuvcnt garnis de pareils utils 
et instruments pour concevoir et iuger; mais la diversite des 
opinions que nous avons de ces choses 1^ , montre clairement 
qu'elles n'entrent en nous que par composition ^ tel a Tadven- 
ture les loge chez soy en leur vray estre , mais mille aultres 
leur donnent un estre nouveau et contraire chez eulx. Nous 
tenons la mort , la pauvrete et la douleur pour nos principales 
parties' : or, cette mort, que les uns appellent « des choses 
horribles la plus horrible , » qui ne sgait que d'aultres la nora- 
ment « Tunique port des torments de cette vie, le souverain 
biende nature, seul appuy de nostre liberty, et commune 
et prompte recepte k touts maulx? » Et comme les uns Tattafi- 

» Pourquoi n'enviendroiu-nous A chef, d bout, n'enjouiront^nout? E. J. 
• Ou ennemiUs, mot que Ton a sutoUtti^ dans qnelqiies ^tkXH. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XL. 291 

dent tremblants et effroyez , d'aultres la supportent plus aysee- 
ment que la vie ; celuy la se plaint de sa facilite , 

Mors, Dttnam pavldos ?ite subdooere noUet, 
Sed firtot te tola daret ' ! 

Or laissons ces glorieux courages. Theodorus respondict k 
Lysimachus, mena^nt de le tuer : « Tu feras un grand coup, 
d'airiver k la force d'une cantharide "^ ! » La pluspart des phi- 
losophes se treuvent avoir ou prevenu par desseing , ou hast6 
et secouru leur mort. Combien veoid on de personnes popu- 
laires, conduictes i la mort, et non k une mort simple, mais 
meslee de honte et quelquesfois de griefe torments , y appor- 
ter une telle asseurance , qui par opiniastret^ , qui par sim- 
plesse natiti^elle , qu'on n'y appergoit rien de chang6 de leur 
estat ordinaire ; establissants leurs affaires domestiques , se re- 
commendants k leurs amis , chantants , preschants et entrete- 
nants le peuple, voire y meslants quelquesfois des mots pour 
rire, et beuvants k leurs cognoissants , aussi bien que So- 
crates ? 

Un qu'on menoit au gibet disoit , « qu'on gardast de passer 
par telle rue , car il y avoit dangler qu'un marchand lui feist 
mettre la main sur le collet , k cause d'un vieux debte. » Un 
aullre disoit au bourreau, « qu'il ne le touchast pas i la 
gorge , de peur de le faire tressaillir de rire , tant il estoit cha- 
touilleux. » L'aultre respondict k son confesseur qui luy pro- 
mettoit qu'il souperoit ce iour la avecques nostre Seigneur, 
« Allez vous y en , vous ; car de ma part ie ieusne ^ « Un aultrc 
ayantdemand^ k boire , et le bourreau ayant beu le premier, 
diet ne vouloir boire aprez lui , de peur de prendre la verolle. 
Ghascun a oul faire le conte du Picard auquel, estant k 
I'eschelle , on presente une garse , et que (comme nostre ius- 
tice permet quelquesfois), s'il la vouloit espouser, on luy sau- 
veroit la vie : luy, I'ayant un pen contemplee , et apperceu 

> O mort ! plftt aoz dieoz que tu dMaignasses de frapper les Inches , et que la 
vain aeule te pAtdooner! LociiN . IV, 580. 
• Cic. . Tusc. Qtuesi. , V , 40. C. 
3 Cest le mjet d'one det tpigrammes d'Owcn, I , ISi. A. D. 



29i ESSAIS DE MONTAIGNE , 

qu'elle boittoit : « Attache! attache ! diet il ; elle cloche. » Et- 
on diet de mesme qu'en Dannemarc , un hoimne condamii6 k 
avoir la teste trenchee , estant sur reschaflaud , comme on luy 
presenta une pareille condition , la refusa , parce que la fille 
qu'on luy offrit avoit les ioues avallees, et le nez trop poinctu. 
Un valet , k Toulouse , accus6 d'heresie , pour toute raison de 
sa creance , se rapportoit a celle de son maistre , ieune escho- 
lier prisonnier avecques luy, et aima mieulx mourir que se 
laisser persuader que son maistre peust errer. Nous lisons de 
ceulx de la ville d'Arras , lors que le roy Louys unziesme la 
print , qu'il s'en trouva bon nombre parmy le peuple qui se 
laisserent pendre plustost que de dire , Vive le roy! Et de ces 
viles ames de bouQbns , il s'en est trouv6 qui n'ont voulu 
abandonner leur gaudisserie en la mort mesme. Celuy k qui le 
bourreau donnoit le bransle, s'escria, « Vogue la gallee! »» 
qui estoit son refrain ordinaire. Et Taultre qu'on avoit couche, 
sur le poinct de rendre sa vie , le long du foyer sur une pail- 
lasse, k qui le medecin, demandant oii le mal le tenoit> 
« Entre le banc et le feu , »> respond ict il : et le presbtre , pour 
luy donner I'extreme onction , cherchant ses pieds, qu'il avoit 
resserrez et contraincts par la maladie : « Vous les trouverez, 
diet il , au bout de mes iambes. »» A I'homme qui I'exhortoit 
de se recommender a Dieu , « Qui y va ? » demanda il : et 
Vaultre respondent , « Ce sera tantost vous mesme , s'il luy 
plaist : » « Y fusse ie bien demain au soir? » repliqua il. « Re- 
commendez vous seulement a luy, suyvit I'aultre, vous y serez 
bientost : >* « II vault doncques mieulx , adiousta il , que ie lui 
porte mes recommendations moy mesme. » 

Au royaume de Narsingue , encores auiourd'huy, les fem- 
mes de leurs presbtres sont vifves ensepvelies avecques le 
corps de leurs maris : toutes aultres femmes sont bruslees aux 
funerailles des leurs, non constamment seulement, mais 
gayement : a la mort du roy, ses femmes et concubines , ses 
roignons, et touts ses ofliciers et serviteurs, qui font un peu- 
ple , se presentent si alaigrement au feu -ou son corps est 
brusle , qu'ils montrent prendre a grand honneur d'y accom- 



LIVRE I, CHAPITRE XL. 293 

paigner leur maistre. Pendant nos dernieres guerres de Milan, 
et tant de prinses et re^cousses ', le peuple, impatient dc si 
divers changements de fortune, print telle resolution k la 
raort, que i'ay oul dire a mon pere qu'il y veit tenir compte 
de bien vingt et cinq maistres de maisons qui s'estoient des- 
faicts eulx mesmes en une semaine : accident approchant k 
^eluy des Xanthiens , lesquels , assiegez par Brutus , se pre^ 
cipiterent pesle mesle , hommes , femmes et enfants, k un si 
furieux appetit de mourir, qu'on ne faict rien pour fuyr la 
mort que ceulx cy ne feissent pour Riyr la vie : de maniere 
qu'A peine Brutus en pent sauver un bien petit nombre '. 

Toute opinion est assez forte pour se faire espouser au prix 
de la vie. Le premier article de ce courageux serment que 
la Grece iura et mainteint en la guerre medpise^ ce feut 
que chascun changeroit plustost la mort & la vie, que les 
loix persiennes aux leurs ^ Gombien veoid on de monde 
en la guerre des Turcs et des Grecs accepter plustost la mort 
tresaspre , que de se descirconcire pour se baptiser? ei^emple 
de quoy nulle sorte de religion n'est incapable. 

Les roys de Castille ayants banni de leurs terres les luifs , le 
roy lehan de Portugal leur vendit, k buict escus pour teste , la 
retraicte aux siennes pour un certain temps ] k condition que , 
iceluy venu , ils auroient k les vuider ; et luy, promettoit leur 
fournir de vaisseaux k les traieeter en Afrique. Le iour arriv6, 
lequel pass^ il estoit diet que ceulx qui n*auroient obei de- 
meureroient esclaves , les vaisseaux leur feurent foumis es- 
charcement 4, et ceulx qui s'y embarquerent , rudemeut et 
vilainement traictez par les passagiers , qui , oultre plusieurs 
aultres indignitez , les amuserent sur mer, tantost avant , 
tantost arriere , iusques a ce qu'ils eussent consomme leurs 

» De prises el de refn'ises. E. J. 

• Cinquante sealemeot , qui furent lauv^s malgr^ eux , dit Plutai-que , Fie de Bru^ 
ttu , c. 8. C. 

3 Ce 90Dt les premieres paroles du sernient prunonc^ par les Grecs avaot la bataillo 
dePlat^. DiODOBKDESiciLK, V. 39; LYCuacuK, conbe L^ocraie, p. 458; TokoN , 
progymnasnu , c. 3 , etc. J. V. L. 

4 CMchement, avec trop d'epargne. C. 



i94 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

rictuailles , et feussent contraincts d*en acheter d'eulx si che- 
rement et si ionguement , qu'on ne les meit k bord qu'ils ne 
feussent du tout mis en chemise. La nouvelle de cette in- 
humanite rapporlee a ceulx qui estoient enj terre , la pluspart 
se resolurent k la servitude ; aulcuns feirent contenance de 
changer de religion. Emmanuel , successeur de lehan, yenu 
a lacouronne, les meit premierement en libert6-, et, chan- 
geant d'advis depuis, leur ordonna de sortir de ses pals, assi- 
gnant trois ports k leur passage. II esperoit , diet I'evesque 
Osorius, non meprisable historien > latin de nos siecles, que 
la faveur de la liberty qu'il leur avoit rendue ayant failli de 
les convertir au christianisme, la difliculte de se commettre k 
la volerie des mariniers, et d'abandonner un pals oik lis es- 
toient l^abituez avecques grandes richesses , pour s'aller iee- 
ter en region inoogneue et estrangiere , les y rameneroit. Mais 
se veoyant descheu de son esperance, et eulx touts deliberez 
au passage , il retrencha deux des ports qu'il leur avoit pro- 
mis , k fin que la longueur et incommodit^ du traiect en re- 
duisist aulcuns, ou qu'il eust moyen de les amonceler touts k 
un lieu pour una plus grande commodity de Texecution qu'il 
avoit destinee ; ce feut qu'il ordonna qu'on arrachast d'entre 
les mains des peres et des meres touts les enfants au dessoubs 
de quatorze ans pour les transporter, hors de leur yeae et 
ctaversation , en lieu ou ils feussent instruicts k nostre reli- 
gion '. lis disent que cet eflTect produisit un horrible specta- 
cle : la naturelle afTection d'entre les peres et les enfants , et , 
de plus , le zele k leur ancienne creance , combattant k I'en- 
contre de cette violente ordonnance , il y feut veu commune- 
ment des peres et meres se desfaisants eulx mesmes, et d'un 
plus rude exemple encores , precipitants , par amour et com- 
passion , leurs ieunes enfants dans des puits , pour fuyr k la 
toy. Au demourant, le terme qu'il leur avoit prefix expir^ , par 

* L'exemplaire de Naigoon porte . le meilleur hUtorien. C'est U certainement uoe 
phrase qne Montaigne a di^ corri^r. Ici.oomme presqiie partout. TMUion de 1595 
est bien pr^f^rable. J. v. L. 

• Mariana, XXVI,I3, d^sapprouve liantemeot cc despotisme sacrih^ge. C 



LI VRE I , CHAPITRE XL. 295 

faulte de moyens , ils se remeirent en servitude. Quelques uns 
se feirent chrestiens \ de la foy desquels ou de leur race , en- 
cores auiourd'huy cent ans aprez, peu de Portugais s'asseu- 
rent , quoyque la coustume et la longueur du temps soyent 
bien plus fortes conseilleres k telles mutations, que toute 
aultre contraincte. 

En la ville de Castelnau Darry, cinquante Albigeois hereti- 
ques souffrirent k la fois, d'un courage determine, d'estre 
bruslez vifs en un feu, avant desadvouer leurs opinions '. 
Quoties non modo ductores nostri , diet €icero , sed universi eUam 
exercUus , ad non dubiam mortem concurrerunt ' ! I'ay veu quel- 
qu'un de mes intimes amis courre la mort k force , d'une 
vraye affection , et enracinee en son coeur par divers visages 
de discours que ie ne luy sceus rabbattre •, ct, k la premiere 
qui s'oflrit coeffee d'un lustre d'honneur, 8*y precipiter, hors 
de toute apparence , d*une faim aspre et ardente. Nous avons 
plusieurs exemples en nostre temps de ceulx , iusques aux 
enfants, qui , de crainte de quelque legiere incommodit6 , se 
sont donnez k la mort. Et k ce propos , « Que ne craindrons 
nous, diet un ancien ^ si nous craignons ce que la couardise 
mesme a choisi pour sa retraicte? » 

D'enHler icy un grand roolle de ceulx de touts sexes et 
conditions et de toutes sectes , ez siecles plus heureux , qui ont 
ou attendu la mort constamment , ou recherche volontaire- 
ment , et recherche non seulement pour ftiyr les mauix de 
cetle vie , mais aulcuns pour fuyr simplement la satiety de 
vivre , et d'aultrcs pour Tesperance d'une meilleure condition 
ailleurs, ie n'aurois iamais faict; et en est le nombre si inGni, 
qu'a la verity i'aurois meilleur march6 de mettre en compte 
ceulx qui Font crainte : Cecy seulement : Pyrrho le philosophe 
se trouvant, un iour de grande tormente, dans un batteau , 
montroit k ceulx qu'il veoyoit les plus efTroyez autour de luy, 

• Ces iiioU . En la viile — opiniofu , maiuiuent dans Pexeniplaire de Naigeon , on 
se ti*ouvent beaucoup d'autrcs lacunes. J. V. L. 

* Combicn de foU D'a-t-oii pas vu courir^ one mort certaine, non pas nof g^n^- 
raux seulement , mais nos arro^ emigres ! Cic. , Tutc, Qucest. , 1 . 87. 

1 Le fond de cette pens^ est dans S^n^nc , EiAai. 70. J. V. L. 



296 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

et les encourageoit par I'exemple d'un pourceau quiy estoit, 
DuUement soulcieux de cet orage*. Oserons nous doncques 
dire que cet advantage de la raison , de quoy nous faisons tant 
de feste, ct pour le respect duquel nous nous tenons maistres 
ei empereurs du reste des creatures , ayt este mis en nous 
pour nostre torment? A quoy faire la cognoissance des choses, 
si nous en devenons plus lasches? si nous en perdons le repos 
et la tranquillity oil nous serious sans cela? et si cUe nous 
rend de pire condition que le pourceau de Pyrrho? L'intelli- 
gence qui nous a est^ donnec pour nostre plus grand bien, 
I'empioyerons nous k nostre rujue^ combattants le desseing 
de nature et Tuniversel ordre des choses, qui porte, que 
chascun use de ses utils et moyens pour sa commodite ? 

Bien , me dira Ion , vostre regie serve k la mort : mais que 
direz vous de I'indigence? que direz vous encores de la dou- 
leur? que Aristippus , Hieronymus et la pluspart des sages ont 
estim6 le dernier mal ; et ceulx qui le nioient de parole le 
confessoient par effect •. Posidonius estant extremement tor- 
ments d'une maladie aigue et douloureuse, Pompeius le feut 
veoir, et s'excusa d'avoir prins heure si importune pour Toulr 
deviser de la philosophic : « la ji Dieu ne plaise, luy diet Po- 
sidonius , que la douleur gaigne tant sur moy qu'elle m'empes- 
che d'en discourir ! » et se iecta sur cc mesme propos du 
mespris de la douleur' : mais ce pendant elle iouoit son rooUe, 
et le pressoit incessamment; A quoy il s'escrioit : « Tu as beau 
fiiire, douleur! si ne diray ie pas que tu sois mal. » Ce conte, 
qu'ils font tant valoir, que porte il pour le mespris de la dou- 
leur? il ne debat que du mot : et ce pendant si ces poinctures 
ne I'esmeuvent, pourquoy en rompt il son propos? pourquoy 
pense il faire beaucoup de ne I'appeller pas Mal? Icy tout 
ne consiste pas en Timagination : nous opinons du reste; 

* DlOGJCNB LABICI , IX , 68. C. 

• CiC. , TuscuL , II , f 5. J. V. L. 

^ Cic^ndlt, ib., c. 95, de hoc ipso , nihil essr fHiHum , nisi quod honeslum 
essel. La question dc la donlctir pouvoit hire (virtic de ceUc tb^ du stolcinDr. 
J.V.L. 



LIVRE I , CHAPITRE XL. 297 

c'est icy la certaiae science qui ioue son roolle^ nos sens mes- 
mes en sontiuges*. 

Qui nisi rant Teri, ratio qnoqne fiilsa sit onuiifs *. 

Ferons nous accroire k nostre peau que les coups d'estrivicre 
la chastouillent? et k nostre goust que I'alo^ soit du vin de 
Graves? Le pourceau de Pyrrho est icy de notre escot : il est 
bien sans effroy k la mort ; mais si on le bat , il eric et se tor- 
mente. Forcerons nous la generale loy de nature , qui se veoid 
en tout ce qui est vivant soubs le ciel , de trembler soubs la 
douleur? les arbres mesmes semblent gemir aux offenses. La 
mort ne se sent que par le discours, d'autant que c'est le 
mouvement d'un instant; 

Ant fuit, aut yeniet; nibil est praesentis \n ilia : 
Morsqae miniis pceiue, qnam mora mortis , haliet * : 

miUe bestes, mille hommes sont plustost morts que menacez. 
Aussy, ce que nousdisons craindre principalement en la mort, 
c'est la douleur, son avant coureusecoustumiere. Toutesfois, 
s'il en fault croire un sainct pere, malam mortem non facit, nisi 
quod sequitur mortem ^ : et ie dirois encores plus vrayscmbla- 
blement , que ny ce qui va devant , ny ce qui vient aprez n'est 
des appartenances de la mort. 

Nous nous excusons faulsement : et ie treuve par expe- 
rience que c'est plustost Timpatience de I'imagination de la 
mort qui nous rend impatients de la douleur, et que nous la 
sentons doublement griefve de ce qu'elle nous menace de 
moiu^ir*, mais la raison accusant nostre laschete de craindre 
phose si soubdaine, si inevitable, si insensible, nous pre- 

* Et si les sens ne soot rrais, toate raison est fausse. Lccr^cs, IV . 486. 

• Oa elle a ^ . on e(le sera ; il n'y a rien de pr^ent en elle. La mort est inoios 
croelle que I'attente de la mort. — Le premier de ces deux vers latins est pris dune 
satire qu'Estienne de La Bottle , ami de Montaigne , liii avoit adress^ , et dont nous 
aroDs cit^ quelque chose dans Ie chapitre XXVII de ce lirre. Le second vers est d'O- 
ride, ipitre dt Ariadne d Th^^e, v. 89. C. 

3 La mort n'est un roal quo par ce qui vicnt apr^ elic. August. , de civUnte 
DH,l, II. 



298 ESSAIS DE iMONTAIGNE, 

nons eet aullre pretexte plus excusable. Touts les manlx 
qui n'ont aultre dangler que du mal , nous les disons sans 
dangier : celuy des dents ou de la goutte , pour grief qu'il soit , 
d'autant qu'il n'est pas homicide , qui le met en compte de 
maladie ? 

Or bien presupposons le, qu'en la mort nous regardons 
principalement la douleur ; comme aussi la pauvret6 n'a rien 
k craindre que cela , qu'elle nous iecte enlre ses bras par la 
soif , la faim , le froid , le chauld , les veilles qu'elle nous fait 
flouffrir : ainsi n'ayons k faire qu'ji la douleur. le leur donne 
que ce soit le pire accident de nostre estre^ et volontiers, car 
ie suis rhomme du monde qui luy veulx autant de mal et qui 
la fuys autant , pour iusques k present n'avoir pas eu , Dieu 
mercy, grand conunerce avec elle; mais il est en nous, sinon 
de Taneantir, au moins de I'^moindrir par patience-, et, 
quandbien le corps s'en esnioiiveroit, de maintenirceneant- 
moins Tame et la raison en bonne trempe. Et s'il ne Testoit, 
qui auroit mis en credit la vertu, la vaillance, la force, la 
magnanimity et la resolution ? oil ioueroyent elles leur roolle , 
s'il n'y a plus de douleur k desfier ? Avlda est periaUi virius ' : 
s'il ne fault coucher sur la dure , soustenir arme de toutes 
pieces la chaleur du midy, se paistre d'un cheval et d'un asne, 
se veoir destailler en pieces et arracher une balle d'entre les 
OS, se souflrir recoudre, cauleriser et sonder, parous*ac- 
querra I'advantage que nous voulons avoir sur le vulgaire? 
Cest bien loing de fuyr le mal et la douleur, ce que disent les 
3ages^ u que des actions egualement bonnes, celle 1^ est plus 
30uhaitable k faire ou il y a plus de peine. » J\on enim ^i^ort- 
tale, necUuctvia, nee rim, aut toco, eomite lev'Uatis, sed scepe 
eiiam tristes fimiitale el coruiantia sunt beati *. £t ^ celte c-ause, 
il a est^ impossible de persuader k nos peres que les con- 
questes faictes par vifve force au hazard de la guerre, ne 

« La vertu est avide de pi&ril. SEiikQCB. de Providentia , c. 4. 

• Ce D'est |K>Uit par la Joie et les plabirs, par les jeox et les ris, ooinp«j(nie ordi- 
naire de la frivoliti^ , qu'on est heurenx ; les ames austerci IrooTent le booheur dans 
la constanoeet lafermeUi. Cicebon , de Finibut, \\, 10. 



LIVRE I, CHAPITRE XL. 299 

feusseni plus advantageuses que celles qu'on faict en toute 
seuret6 par practiques et menees. 

Letios est , qaoties magno sibi coosUt honestam ■ 

Davantage , cela nous doibt consoler, que naturellement « si 
la douleur est violente , elle est courte •, si elle est longue , elle 
est legiere : » si gravis, brevis; si longus, levis \ Tu ne la sen- 
tiras gueres longtemps , si tu la sens trop ; elle mettra fln k 
soy ou k toy : Tun et Taultre revient k un-, si tu ne la portes, 
elle t'emportera. Memineris maximos morte finiri: parvos muUa 
habere intervalla requietis; mediocrium nos esse dominos : ui it 
tolerabiles sint , feramus; sin minus , e vita, qutmi ea non placeai, 
tanquam e theatre^ exeamusK Ce qui nous faict soufRrir avec- 
ques tant d'impatience la douleur, c'est de n'estrepas accous- 
tumez de prendre nostre principal contentement en Tame , de 
ne nous fonder point assez sur elle , qui est seule et souveraine 
maistresse de nostre, condition. Le corps n'a, sauf le plus et le 
moins, qu'un train et qu^iin pli : elle est variable en toute 
sorte de formes , et rengie a soy, et k son estat quel qu'il soit , 
les sentiments du corps et touts aultres accidents : pourtant 
la fault il estudier et enquerir, et esveiller en elle ses resferts*"" 
touts puissants. II n'y a raison , ny prescription , ny force qui 
vaille centre son inclination et son choix. De tant de milliers 
de biais qu'elle a en sa disposition , donnons luy en un propre 
k nostre repos et conservation : nous voyli , non converts 
seulement de toute offense, mais gratifiez mesme, et flattez, 
si bon luy semble , des ofiTenses et des maulx. Elle faict son 
proufit de tout indiCTeremment : I'erreur, les songes, luy ser- 
vent utilement , comme une loyale matiere k nous mettre k 
garant et en contentement. II est ays6 k veoir que ce qui 
aiguise en nous la douleur et la volupt6, c'est la poincte de 

« La verln est d'autant pitu douce qn'elle noot a plus coAt^. Lucain, IX . 404. 

• Cic, deFinibus, II. S9. 

3 Soayiei»-toi que les graodes douleurs se terminent par la mort; que les peUtes 
out plusieurs Interyalles de repos, et que nous sommes matlres des m^iocres : aiosi ,. 
Unt qu'elles seronC supporUblos . nous souffrirons palieniment ; si elles ne le sooi 
pas, si la vie nous d^platt, nous en sortirons comme d*un tbditre. Cic, de FkL,l, f 5. 



300 ESSAIS DE MONTAIGNE,, 

nostre esprit : les bestes qui Ic tiennent soubs boucle , laissent 
aux corps Icurs sentiments libres et nalfis, et par consequent 
uns, k pen prez, en chasque espece, ainsy qu'elles montrent 
par la semblable application de lenrs mouvements. Si nous ne 
troubiions pas en nos membres la iurisdiction qui leur appar- 
tient en cela , il est Ji croire que nous en serious mieulx , et 
que nature leur a donn^ un iuste et modere temperament en- 
vers la volupt6 et en vers la douleur; et ne peult faillir d'estre 
iuste, estant egual et commun. Mais, puisque nous nous 
sommes emancipez de ses regies pour nous abandonner k la 
vagabonde liberty de nos fantasies, au moins aidons nous k 
les plier du cost6 le plus agreable. Platon * craint nostre en- 
gagement aspre k la douleur et k la volupt^ , d'autant qu'il 
oblige et attache par trop Tame au Qorps : moy plustost, au 
rebours , d'autant qu'il Ten d^preni et descloue. Tout ainsi 
que Tennemy se rend plus aspre k nostre fuite : aussi s'enor- 
gueillit la douleur a nous veoir trembler soubs elle. EUe se 
rendra de bien meilleure composition a qui luy fera teste : il 
se fault opposer et bander contre. En nous acculant et tirant 
arriere, nous appellons k nous et attirons la ruyne qui nous 
menace. Comme le corps est plus ferme k la charge en Ic roi- 
dissant, aussi est Tame. 

Mais venons aux exemples , qui sont proprement du gibier 
des gents foibles de reins comme n)oi : ou nous trouverons 
qu'il va de la douleur comme des pierres, qui prennent cou- 
leur ou plus haulte, ou plus mome , selon la feuille ou Ion les 
couche , et qu'elle ne tient qu'autant de place en nous que 
nous luy en faisons : ToaiXvan, doluerunt , quantum doloribus se 
inseruerunt*. Nous sentons plus un coup de rasoir du chirur- 
gien, que dix coups d'espee en la chaleur du combat. Les 
douleurs de I'enfantement , par les medecins et par Dieu mesme 
estimees grandes ', et que nous passons avecques tant de ceri- 

' Dans le Ph^don , 1. 1 , p. 63. C. 

* Aotant Us ae sont livr^ k la doaleiir, anUnt a-t-clle eu de prise sur ctix. ArcisTiiv . 
(te dvU. Dei, 1 , 10. — Montaij^c a d^toarn^ le sens de ce i^assage. C. 
} /M dolore pariet filioi. Gea<sc , lU , f 6. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE XL. 301 

monies, il y a des nations entieres qui n'en font nul compte. 
le laisse k part les femmes lacedemoniennes; mais aux souis- 
ses, parmy nos gents de pied, quel changement y trouvez 
vous? sinon que trottant aprez leurs maris vous leur veoyez 
auiourd'huy porter au col Tenfant qu'elies avoient hier au 
ventre : et ces Aegyptiennes contrefaictes, ramassees d'entre 
nous , vont elles mesmes laver les leurs qui viennent de naistre, 
et prennent leurs bains en la plus prochaine riviere. Oultre 
tant de garses qui desrobent touts les iours leurs enfants en 
la generation comme en la conception , cette belle et noble 
femmedeSabinus, patricien romain, pour Tinterest d'aul- 
truy, supporta seule, sans secours et sans voix et gemissement, 
I'enfantement de deux iumeaux*. Un simple garsonnet de 
Lacedemone ayant desrobe un regnard (car ils craignoient 
encores plus la honte de leur sottlse au larrecin que nous ne 
craignons la peine de nostre malice), et Tayant mis sous sa 
cappe , endura plustost qu'il luy eust rong6 le ventre, que de se 
dcscouvrir \ Et un aultre , donnant de Tencens k un sacrifice , 
se laissa brusler iusques k Tos par un charbon tumb6 dans sa 
manche, pour ne troubler le mystere^ : et s'en est veu un 
grand nombre, pour le seul essay de vertu, suyvant leur 
institution, qui ont soufTert en Taage de sept ans d'estre 
fouettez iusques k la mort sans alterer leur visage. Et Cicero ^ 
les a veus se battre k troupes , de poings , de pieds et de dents , 
iusques k s'evanoulr, avant que d'advouer estre vaincus. 
Nunquam naturam mo$ vinceret ; esl enim ca semper invicia : scd 
nos umbris , deliciis , otio , languore , desldia anvnum infecimus ; 
opinxonibm maloque more delinitum molUvimus^, Chascun sqait 
rhistoire de Sccvola, qui, s'estant coul^ dans le camp ennemy 

I Plvtabqub, traits de I' Amour, c. 54. C. 
• Id. , Vie de Lycurgue, c. f4. C. 

3 VALiBB M AiiHE , Ul. 3, CYt. f . C'dtott HO jeooe HacAloDiea. J. V. l. 

4 Cic, Tusc. Qucest., V, 27. C. 

^ Jamais Tosage ne pourroit raincre la nature; elle est inrtncible; mais panni 
nous elle est corroropoe par la inollesse, par les d^lices, par roUiTetiS, par Tindo- 
lenc« ; cllc est alti^r^ pardes opiuions fausscs et de mauvaises habitudes. Cic. , TuH' 
Qmest., V, 27. 



302 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

pour en tuer le chef, el ayant failly d'attaincte, pour repren- 
dre son efTect d'une plus estrange invention, et descharger sa 
patrie , confessa k Porsenna , qui estoit le roy qu*il vouloit 
tuer, non seulement son desseing, mais adiousta qu'il y avoit 
en son camp un grand nombre de Romains complices de son 
entreprinse, tels que luy: el, pour monlrer quel il estoit, 
s'estant faict apporter un brasier, veil et souiTrit griller et 
rostir son bras, iusqu'a ce que Tennemy mesme en ayant 
horreur commanda oster le brasier >. Quoy! celuy qui ne 
daigna interrompre la lecture de son livre , pendant qu'on 
rincisoit'? et celuy qui s'obstina k se mocquer et k rire, a 
Fenvy des maulx qu'on luy faisoit ^ ; de fagon que la cruaute 
irritee des bourreaux qui ie tenoient , et toutes les inventions 
des torments redoublez les uns sur les aultres, luy donnerent 
gaign6? Mais c*esloit un philosophe. Quoy! un gladiateur de 
Cesar endura, tousiours riant, qu'on luy sondastetdestaillast 
ses playes : Quis mediocris gladiator ingermut? quis vuUuni mutav'U 
unquani? Quis non modo stetit^ verum etiam decubuit turpiter? 
Qui9, quum decubuisset, ferrum recipere iussus, collum contraxit^l 
Meslons y les femmes. Qui n'a oul parler k Paris de celle 
qui se feit escorcher, pour seulement en acquerir le teint 
plus frais d'une nouvelle peau? II y en a qui se sont fiiict 
arracher des dents vifves et saines, pour en former la voix 
plus molle et plus grasse, ou pour les renger en meilleur 
ordre. (}ombien d'exemples du mespris de la douleur avoDS 
nous en ce genre ! Que ne peuvent elles , que craignent 
elles , pour peu qu'il y ayt d'adgencement k esperer en leur 
beauts? 



' TlTE-LlTB , 11 , 42. J. V. L. 

* SsnftQUB, Eftist. 78. C. 

) Id. , ibid. Si je ne me trompe . il s'agit ici d'Anaxarque , que Nicocrtoo , tynn de 
Cypre, fit mettre en pieces, sans pouToir Taincre sa Constance. Voyez dans DiOGiNi 
Labsce , la yie tTAnaxarque , IX , 58 et 89.C. 

A Jamais le dernier des gladiateors a-C-il g^ml on change de visage? Quel art dans 
u cbnte mdme. poor en ddrolier la bonte aox yenx du public ! ReuTersii enfin aux 
piedB de son adTersaire , toume-t-il la UAe ionqu*un Ini ordonne dc recevoir 1« coup 
mortel? Cic, Ttuc, Qucest., II, 47. 



LIVRE I, CHAPITRE XL. 303 

Vellere queis cura est albos a stirpe capillos , 
£t fodem , dempU pelle, referre ooyani '. 

I'en ay veu engloutir da sable, de la cendre, et se travailler 
k poinct nomm^ de ruyner leur estomach , pour acquerir les 
pasles couleurs. Pour faire un corps bien espagnole , quelle 
gehenne ne souGTrent elles , guindees et cenglees , k tout de 
grosses coches * sur les costez , iusques a la cbair vifve? ouy, 
quelquesfois k en mourir. 

II est ordinaire k beaucoup de nations de nosire temps de 
se blecer k escient pour donner Toy k leur parole : et nostre 
roy ^ en recite des notables exemples de ce qu'il en a veu en 
Poloigne, et en Tendroict de luy mesme. Mais oultre ce que 
ie sQais en avoir est^ imit^ en France par aulcuns , quand ie 
veins de ces fameux estats de Blois, i'avois veu peu auparavant 
une fiUe , en Picardie , pour tesmoigner la sincerity de ses 
promesses et aussi sa Constance, se donner, du poin^n 
qu'elle portoit en son poil , quatre on cinq bons coups dans 
Ie bras, qui luy faisoient craqueter la peau, et la saignoient 
bien en bon escient. Les Turcs se font des grandes escarres 
pour leurs dames, et, i fln que la marque y demeure, ils por-* 
tent soubdain du feu sur la playe, et Ty tiennent un temps 
incroyable, pour arrester Ie sang et former la cicatrice ; gents 
qui Tout veu Tout escript, et me I'ont iur6 : mais pour di\ 
aspres 4, il se treuve louts les iours entre eulx personne qui se 
donnera une bien profonde taillade dans Ie bras ou dans les 
cuisses. Ie suis bien ayse que les tesmoings nous sont plus k 
main oix nous en avons plus affaire ; car la chrestiente nous en 
foumit k sufBsance : et aprez Texemple de nostre sainct Guide, 
il y en a eu force qui , par devotion , ont voulu porter la croix. 

* II s'entroiiTe qui ont le courage d'arracher leurs cheTeuxgrb, et de s'^corcher 
tout Ie risage pour se faire one noavelle peau. Tibulli^ 1 , 8 , 45. 

• C'est-lh dire des Pelisses, qui , press^es fortement sur les cAtM par des ceinturcs . 
y rendoient la chair insensible, e( aussi dure que la come ou Ie cal qui vient aus 
mains de certains oorriers. C. 

3 Henri UI. Voyez Di Thou, Hist,, liv. LVUI. ann. f574. C. 

4 Monnoie lurque, qui Taut k peu prte un sou. E. J. 



304 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

Nous apprenons, par tesmoing tresdigne de foy •, que le roy 
sainct Louys porta la haire iusques k ce que , sur sa vieillesse , 
son confesseur Ten dispensa^ et que touts les vendredis il se 
faisoit battre les espaules , par son presbtre , de cinq chaisnettes 
de fer, que pour cet effect on portoit emmy ses besongnes de 
nuict. 

Guillaume , iiostre dernier due de Guyenne , pere de cette 
Alienor qui transmeit ce duch6 aux maisons de France et 
d'Anglcterre, porta, les dix ou douze demiers ans de sa vie , 
continuellement , un corps de cuirasse soubs un habit de re- 
ligieux , par penitence. Foulques , comte d' Anion , alia ius- 
ques en lerusalem , pour \k se faire fouetter k deux de ses 
valets, la chorde au col, dcvant le sepulchre de nostre Sei- 
gneur. Mais ne veoid on encores touts les iours , au vendredi 
sainct, en divers lieux , un grand nombre d'hommes et fem- 
mes se battre iusques k se deschircr la chair et percer iusques 
aux OS? cela ay ie veu sou vent, et sans enchantement : et 
disoit on (car ils vont masquez) qu'il y en avoit qui pour de 
Targent entreprenoient en cela de garantir la religion d'aul- 
truy, par un mespris de la douleur d'autant plus grand, que 
plus peuvent les aiguillons de la devotion que de I'avarice. 
Q. Mai^imus enterra son fils consulaire, M. Cato le sien pre- 
teur designe, et L. Paulus les siens deux en peu de iours, 
d'un visage rassis, et ne portant nul tesmoignagc de dueil*. 
ledisois, en mes iours, de quelqu'un, en gaussant, qu'il avoit 
choue ' la divine iustice ; car la mort violente de trois grands 
enfantsluy ayant esteenvoyeeen un iourpour unasprecoupde 
verge, commc il est a croire, peu s'en fallut qu'il ne la prinst 
a faveur et gratification singuliere du ciel. le n'ensuys pas 
CCS humeurs monstrueuses ^ mais i'en ay perdu en nourrice 
deux ou trois S sinon sans regret, au moins sans fascherie : 

> Le sire de Joioville, dans ses Mimoire*, 1. 1 , p. 54 et A3. C. 
* Cic. , Tutcul. , HI . S8. C. 

3 c'est-4-dire disappoints, comme oo parloit aulrelois; ou ^ude, eommtaa 
parle prdsentement. Voyez le Hictioiiiiaire de Cot^raTe , an mol choui. C. 

4 Gette indiRi^reDce est remarqoable. Deux ou trois! H ne sait pas combieod'i 
faults il a perdus. J. V. L. 



UYRE 1 , GHAPITR£ XL. 305 

si n*esi il gueres d'accident qui louche plus an vif les hommes. 
le veois assez d'aultres communes occasions d'afiliction , qu'a 
peine sentirois ie si elles me yenoient; et en ay mespris^ , 
quand elles me sont venues , de celles auaqueUes le monde 
donne une si atroce Ggure , que ie n'oserois m'en vanter au 
peuple sans rougir : ex quo haeUigllur, turn m naimra, $ed in 
ophuone, eue cegriiudmem ' . L'opinion est une puissante partie^ 
hardie , et sans mesure. Qui rechercha iamais de telle fidm la 
seuret^ et le repos, qu'Alexandre et Cesar ont (aict riiiquie- 
tude et les dilBcultez? Terez, le pere de Sitalcez% souloit 
dire que « Quand il ne faisoit point la guerre, il luy estoit 
advis qu'ii n'y avoit point diflerenco entre luy et son palfre- 
nier *. » Gaton , consul , pour s'asseurer d'aulcunes villes en 
Espaigne y ayant seuiement interdict aux habitants d'icelles 
de porter les armes, grand nombre se tuerent : ferox geru, 
nuUam viuan rait sine amiis esse*, Combien en scavons-nous 
qui ont ftiy la doulceur d'une vie tranquille en leurs maisons , 
parmy leurs cognoissants, pour suyvre Thorreur des deserts 
inhabitabies ^ et qui se sont iectez k Tabiection, vilit^ et mes- 
pris du monde y et s'y sont pleus iusques k raffectation ! Le 
cardinal Borromee % qui mourut demierement a Milan , au 
milieu de la desbauche k quoy le convioit et sa noblesse , et 
ses grandes richesses, et I'air de I'ltalie, et sa ieunessc, si^ 
mainteint en une forme de vie si austere , que la mesme robbe 
qui luy servoit en est^ luy servoit en byver ; n'avoit pour son 
coucher que la paille^ et les beures qui luy restoient des oc- 
cupations de sa charge , il les passoit estudiant continuelle- 
ment, plants sur ses genouils, ayant un peu d'eau et de pain 

I D'oii Tod pe«t Toir que TalBictioa n'est pas un elfeC de U nature , niais de l'opi- 
nion. Cic. , TVfr. , ni, M. 

* Roi de Thnot doat Uett parM dans Tbvctdidb, II , 98 , et dans Diodobb de si- 
du , XU, SO. i. V. L. 

4 PeupteUroce,qiiliiecnqrott pasqn'oD ptkt TWre tans combaltre. Tin Live, 
XXXIV , 17, 

* Archerdque de MOao , b&oM par r^gltoe tons le npm de s. Charles , n« en f 838 . 
mort eo 1884. Set OQTra09 ont A^ reciidUis en 5 vol. iD-fol. , Milan , 1747. J. v« L. 

To»B I. 20 



306 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

ji coBtift de son livre> qui estoit Unite la proYisicm de scss repas, 
ei tout )c temps qu'il y employoit. 

I'en 9Qtis qui ^ i leur escient , out tir^ et proufit et advtn* 
cement da cocuage , de quoy le eeul nom eflroye ttnt de 
gents. 

Si la veue n'est le plus necessaire de nos sens, il est au 
moins le plus plaisant : mais les plus plaisants et utiles de nos 
membres semblent estre eeulx qui senrent k nous engendrer ; 
toutesfois assez de gents les ont prins en haine mortelle, pour 
cela seuiementqu'ils estoient trop aimables , et les ont reiedez 
k cause de leur prix : autant en opina des yeulx celuy qui se 
les creva. La plus commune et plus saine part des hooimes 
tient k grand heur I'abondance des enfants; moy ei quelques 
aidtres k pareil heur le default : et quand on demande k Tbales 
pourquoy il ne se marie point, il respond •« qu'il n'aime point 
k laisser lignee de soy '. » 

Que nbstre opinion donne prix aux choses , il se Teoid par 
celles en grand nombre ausquelles nous ne regardons pas 
seulement pour les estimer, ains k nous^ et ne considerons 
ny leurs qualitez ny leurs utilitez,. mais seulement nostre 
coust k les recouvrer, comme si c'estoit queique piece de leur 
substance ; et appellons valeur en elles , non ce qu'elles appor- 
tent , mais ce que nous y apportons. Sur quoy ie m'adTiae que 
nous sommes grands mesnagiers de nostre mise : sekm qa'idle 
poise , elle sert ; de ce mesme qu'elle poise. Nostre opinhm ne 
la laisse iamais courir k fouls flret * : Tachat donne tillre au 
diamant ; et la difficult^ , k la vertu ; et la douleur, k la devo- 
tion ; et Taspret^, a la medecine; tel % pour arriver k la pau- 
vrete, iecta ses escus en cette mesme mer, que tant d'aultres 
fouillent de toutes parts , pour y pescher des ricbesses. Epi- 

' DkmsIni Labbci. 1 , 36. Le texte grec prdsente no doable sens. ۥ 

* C'est-ii-dire ne laUse jamais courir notre mise (le prix que neos mettons tn 

choiies) eomme une simple non-valeur, Le fret est le tootge d'mi BMiln poor Inns- 

porter des marchandises d*iui port k on aotre. A fauii fret agnifie id ^mpriis mm 

trop foible apprMation, C. 
) Aristippe, dsos DiogIm Laikb, U, 77, et daoi HoiACt, S9i*,U, s, fM. 

J. V. L. 



LIVRE I, GHAPITRE XL. 307 

curus diet' que « L'estre riche n*est pas soulagement , inais 
changenient, d'afGures. » De vray, ce n'est pas la diselte, c'est 
plustost I'abondance, qui produict rayarioe. le veulx dire 
mon experience autour de ce subject. 

I'ai vesca en trois sortes de conditions depuis eatre sorti 
de Tenlance. Le pr^nier temps, qui a dnvi prez de vingt an- 
nees, ie le passay, n'ayant aultres moyens que fortuits, et des- 
pendant de I'ordonnance et seoours d'aultruy, sans estat 
certain et sans prescription. Ma despcnse se foisoit d'autant 
plus alaigrement et avecqaes moins de soing, qu'elle estoit 
toute en la taamtji de la fortune. Ie ne feus iamais mieulx. 
II ne m'est onoques advenu de trouver la bourse de mes amis 
close-, m'estant enioinct, au deU de touie aultre necessity , la 
necessite de ne faillir au tenne que i'avois prins k m'acquit- 
ter, lequel ils m'ont mille fois along6 , voyant TefTort que ie 
me faisois pour leur satisfiiire : en maniere que i'en rendois 
tna loyant^ mesnagiere, et aulcunement piperessev Ie sens 
naturellement quelque volupte k payer; comme si iedeschar- 
geois mes espaules d'un ennuyeux poids et de cette image de 
servitude ; aussi qu'il y a quelque contentement qui me cba* 
touille k faire une action iuste et contenter aultruy. I'excepte 
les payements od il fkuK venir k marchander et compter*, car, 
si ie ne treuve k qui en commettre la charge , ie les esloingne 
honteusement et iniurieusement , tant que ie puis, de peur 
de cette altercation , k laquelle et mon homeur et ma forme de- 
par ler est du tout incompatible. II n'est rien que je halsse 
comme k marchander : c'est un pur commerce de trichoterie 
el. d'impudence \ aprez une hcure de debat et de barguignage , 
Tun et Taultre abandonne sa parole et ses serments pour cinq 
sols d'amendement. Et si empruntois avec desadvantage : 
car n'ayant point le ooeur de requmr en presence , i'«i ren- 

' Dans SKiikQDB, Epist. 17. C. 

* De tnani^t que par ioyauU je devenois ieonome , et inspircis ainsi pHu de 
eonfiance d mes cr^anciers, CosteapproaYe avec ration la traduction anglolie de Cli. 
CottoD : so thitt I practised at once a thrifty and withal a kind of atiwing 
honesty, J. V. L. 



3oe ESSAIS DE MONTAIGNE , 

voyois le hazard sar le papier, qui ne faict gueres d'eflfort, 
et qui preste grandement la main au reftiser. f e me remetlois 
de la conduicte de mon besoing plus gayement aux astres et 
plus librement , que ie n'ay bict depuis i ma provideiice et k 
mon sens. La pluspart des mesnagiers estiment horrible de 
vivre ainsin en incertitude, et ne s'advisent pas, Pr«niere- 
ment, que la pluspart du monde vit ainsi : combien d'hon- 
nestes hommes ont reieete tout leur certain h Tabandon , et 
le font louts les iours , pour chercher le vent de la faveur des 
roys et de la fortune ! Cesar s'endebta d'un million d'or, oul- 
tre son vaillant, pour devenir Cesar: et combien de mar- 
chands commencent leur traficque par la vente de leur me- 
tairie , qu'ils envoyent aux Indes , 

Tot per impotentia freta ■ ! 

En une si grande siccite de devotion , nous avons mille et 
mille colleges* qui la passent commodement, attendants touts 
les iours de la libcraUte du ciel ce qu'ii fault a eulx disner. 
Secondement, ils ne s'advisent pasquecette certitude, sur 
laquelle ils se fondent, n*est gueres moins incertaine et ha- 
zairdeuse que le hazard mesme. Ie veois d*aussi prez la mi- 
sere au dela de deux mille escus de rente , que si elle estoit 
tout contre moy : car , oultre ce que le sort a de quoy ouvrir 
cent bresches a la pauvrete au travers de nos richesses, n'y 
ayant souvent nul moyen entre la supreme et inCme fortune, 

Fortnna Titrea ett, tom , qaam splendel , firangittir ', 

et envoyer cul sur poincte^ toutes nos deffenses et levees, ie 

' A traren tant de men ongeatet. Catolli, IV, 18. 
• fjimgr^atUms , couvenU, qui pastemt la vie, etc. 

3 Ex Mim, P. 5|rri. Godeaa, ^r^iie de Crane, a Iraduit alnsi oe Yen < 

Et comme elle a rtelat do Tcrre, 
EUe eo a la fragility. 

Cornellle a trauport^ cette traducUoD daos PolyeucU, 

4 Renverter, bauieoerser Umtes not d^fmues et ieoAs, On troaTe dans le Dictloo- 
naire de CotgraYe* cul sur poinU, cul sur UU , deux ezpretrionfl sfnooTiiiet m- 
duet par cette expreuioD anglobe tapsy-imrtff , laqneUe rtpood exactement A notre 
sens dessus dessous. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XL. 309 

treuve que , par diverses causes , Findigence se veoid autant 
ordinairement logee chez ceulx qui onl des biens ^ que chez 
ceulx qui n'en ont pointy et qu'Ji Tadventure est elle aulcune- 
ment moins incommode , quand elle est seule , que quand elle 
se rencontre en compaignie des richesses. EUes viennent plus 
de i'ordreque de la receptee faber esf tiue qiuique fortunce ■ : et 
me semble plus miserable un riche malayscS , necessiteux , af- 
faireux, que celuy qui est simplement pauvre. In diviim 
inopes, quod genus egaUUis gravisslmwn esl'. Les plus grands 
princes et plus riches sont, par pauvrete et disette, poulsez 
ordinairement k I'extreme necessite^ car en est il de plus ex- 
treme , que d'en devenir tyrans et iniustes usurpateurs des 
biens de leurs subiects? 

Ma seconde forme , c'a est6 d'avoir de I'argent : k quoy 
m'estant prins , i'en fels bientost des reserves notables , selon 
ma condition ; n'estimant pas que ce feust avoir , sinon autant 
qu'on possede oultre sa despense ordinaire, ny qn'on se 
puisse fier du bien qui est encores en esperance de recepte, 
pour Claire qu'elle soit. Car, quoy! disois-ie, si i'estois sur- 
prins d'un tel ou d'un tel accident? Et Ji la suitte de ces 
vaines et vicieuses imaginations, i'allois faisant ringenieux k 
pourveoir , par cette superflue reserve, i touts incoaveniente : 
et SQavois encores respondre , k celuy qui m'alleguoit que le 
nombre des inconvenients estoit trop infiny, Que si oe- n'es- 
toit k touts, c'estoit k aulcuns et plusieurs. Cela ne se passoit 
pas sans penible solicitude : i'en faisois un secret : et moy , 
qui ose tant dire de moy , ne parlois de mon argent qu'en 
mensonge, comme fontlesaultresquis'appauvrissent riches, 
s'enricbissent pauvres , et dispensent leur conscience de ia- 
mais tesmoingner sincerement de ce qu'ils ont ; ridicule et 
honteuse prudence! Allois ie en voyage? il ne me sembloit 
estre iamais sufllisamment pourveu ^ et plus ie m'estois charg6 
de monnoye, plus aussi ie m'estois charge decrainte, tantost 
de la seuret^ des chemins, tantost de la fidelity de ceulx qui 

> Chacnn est I'artisan de sa (brtune. Sallustc, de Bep» ordkt., 1,1. 

• L'indigence au lein dea richeises est la plus k plaindre. SinftQDi, EpiH. 74. 



312 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

commane aux vieux , et la plus ridicule do toutes les hu- 
inaines folies. 

Feraulez, qui avoit pa8s6 par les deux fortunes, et trouve 
que I'accroist de chevance n'estoit pas accroist d'a|^)etit au 
boire, manger, dormir, et embrasser sa femme; et qui, 
d'aultre part, sentoit poiser sur ses espaules I'importunite de 
roeconomie , ainsi qu'elle fiiict k moy , delibera de contenter 
un ieune homme pauvre , son fkiele amy , abboyant aprez les 
richesses \ et luy feit present de toutes les siennes , grandes et 
exeessives , et de ceiles encores qu'il estoit en train d'aocu- 
muler touts les iours par la liberalile de Cyrus son bon maistre, 
et par la guerre ; moyennant qu'il prinst la cbarge de Tentre- 
tenir et nourrir honnestement comme son hoste et son amy. 
lis vescurent ainsi depuis tresheureusement, et egualement 
contents du changement de leur condition >. 

YoyU un tour que i'imiterois de grand courage : et loue 
grandement la fortune d'un vieil prelat que ie veois s'estre si 
purement demis de sa bourse , de sa recepte et de sa mise, 
tantost k un serviteur cboisi , tantost k un aultre , qu'il a 
coul^ un long espace d'annees autant ignorant cette sorte d'af<- 
faires de son mesnage comme un estrangier. La flance de la 
bont^ d'aultruy est un non legier tesmoignage de la bontipro* 
pre*, partant la fovorise Dieu volontiers. Et pour son regard, 
ie ne veois point d'ordre de maison ny plus dignement ny plus 
constamment conduict que Ie sien. Heureux qui aye regl6 k 
si iuste mesure son besoing , que ses richesses y puissent suf- 
flre sans son soing et empescbement , ct sans que leur dis- 
pensation ou assemblage interrompe d'aultres occupations 
qu'il suyt, plus convenables, plus tranquilles, et selon son 
coeur! 

L'aysance done et Tindigence despendent de I'opinion d'un 
chascun ; et non plus la richesse que la gloire, que la sante, 
n'ont qu'autant de beauts , et de plaisir, que leur en preste ce- 
luy qui les possede. Chascun est bien ou mal , selon qu'il s'en 

' Xbnopho?! , fyrop^die . VUl , S. C. 



^ ^ 



LITRE I, GHAPITRE XL. 313 

treuve : non de qui on le croid , mais qui le croid de soy, est 
content^ el en cela seul la creance se donne essence et verity. 
La fortune ne nous Cadet ny bien ny mal ; elle nous en offire 
seulement la matiere et la semence : laquelle nostre ame , 
plus puissante qu'elle, tourne et applique comme il luy plaist ; 
seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheu- 
reuse. Les accessions exteracs prennent saveur et couleur de 
rinterne constitution : conune les accoustrements nous es- 
chauffent , non de leur chaleur, mais de la nostre , laquelle ils 
sont propres k couver et nourrir; qui en abrieroit un corps 
froid , il en tireroit mesme service pour la froideur : ainsi se 
conserve la neige et la glace. Certes , tout en la maniere qu'ji 
un faineant I'estude sert de torment ; k un y vrongne , Tabsti- 
nence du vin *, la frugality est supplice au luxurieux ; et I'exer* 
cice, gebenne k un bomme deiicat et oysif : ainsin est il du 
reste. Les cboses ne sont pas si douloureuses ny difficiles d'elles 
mesmes ^ mais nostre foiblesse et laschet^ les faict tdles. Pour 
iuger des cboses grandes et baultes, il fault une ame de 
mesme ; aultrement nous leur attribuons le vice qui est le 
nostre : un aviron droict semble courbe en Teau ^ il n'im- 
porte pas seulement qu'on veoye la cbose , mais comment on 
la veoid ' . 

Or sus , pourquoy, de tant de discours qui persuadent diver- 
sement les honimes de mespriser la mort et de porter la dou- 
leur, n'en trouvons nous quelqu'un qui face pour nous? et de 
tant d'especes d'imaginations qui I'ont persuade k aultruy, que 
cbascun n'en applique il k soy une , le plus selon son humeur ? 
S'il ne peult digerer la drogue forte et abstersive pour des- 
raciner le mal , au moins qu'il la prenne lenitive pour le sou- 
lager. Opinio est qucedam effeminata ac levis, nee in dolore magis, 
quam eadem in volupUUe : qua quum liquesemus, fluimusque mol- 
lilia, apis acuietan sine clamore ferre non possumus. . . Totum in eo 
est, ut tibi imperes \ Au demourant , on n'eschappe pas Ji la phi- 

' Depute oes mots, Certes , tout en la maniere, etc. , Uontaigne Iradoft S^o^que , 
KpisL 84. C. 
> Par la doutrur, ooinmc par le ploisir, nos ames s'amoUissent; elles n'ont plus rien 



3 i 4 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

lofiophie, pour hire valoiroultremesareraspret^desdoirieurs 
et l*humame foiblesse ; car on la oontrainct de se reiecter k ccs 
inTinciblcs repliques : « S*!! est mauvais de vivre en necessity , 
au moins de vivre en necessity il n'est aucune necessity ■ : » 
« Nal n'est mal longtemps , qu'i sa faulte. » Qui n'a le coeor de 
aouflRrir ny la mort ny la vie ; qui ne veult ny resister ny ftiyr : 
que luy feroit-<m ? 

CHAPITRE XU. 

DE NB COMMUNlQUBfi SA GLOIBE. 

De toutes les resveries du monde, la plus receue et plus 
universelle est le soing de la reputation et de la gloire, quo 
nous espousons iusques a quitter les richesses , le repos , la 
vie et la sant^ , qui sont Mens effectuels et substantiaux , |)our 
suyvrecette vaine image et cette simple voix qui n'a ny corps 
ny prinse : 

La fama , ch' inyaghisco a no dolce suodo 
Yd niperbi mortali , e par si beHa , 
fe on' eoo, no togno, aoil del togroo an* ombra 
Ch' ad ogoi yento si dilegoa e sgooibra "; 

et des humeurs desraisonnables des hommes , il semble que les 
philosophes mesmes se desfacent plus tard et plus envy de cetle 
cy que de nulle aultre' : c*est la plus revescbe et opiniastre; 
quia etlani bene proficientes animos tentare non ceisat ^. II n'eu est 
gueres de laquelle la raison accuse si clairement la vanite ; 

de miJe nl de soUde, et one piqilre d'abeille noos arrache des crl«... Tout oouWe ^ 
•arolr te eomnumder. Cic. . Tuse. Qwest. > II , 12. 

' SiHfcQoi. Eput. la. J. v. L. 

a La reoomm^e , qni , par la doocenr de la tuIx , enchante les soperbes morttto. 
et parott si raTiasaote , n'est qii*im 4clio , un songe . ou platdt I'ombre d'un songf qui 
se disripe et s'^Tanooit en on moment Tiaso , Genu,, cam. XIV , st. 63. 

3 Cette idto parolt empnintte de Tadle . Hist. , IV , 6 : Etiam sapierUibut cupido 
gloiia uooUtima exwUur. c 

4 Parceqo'clle ne cessc de tenter ceux mtoie qui ont fjit des progrds dausia Teriu. 
n August. * de civit. i>ei,\ ,U. 



UVRE I, CHAPITRE XLI. 315 

mais elle a ses racines si vifves en nous , ffiie ie nc s^ais si ia- 
mais aulcun s'en est peu nettement descharger. Aprez que 
vous avez tout did et tout creu pour la desadvouer, elle pro- 
da ictcontrevostre discours une inclination si intestine, que 
vous avez peu ' que tenir k Tencontre : car, comme diet Ci- 
ceni ' , ceulx mesmes qui la combattent , encores veulent ils 
que les livres qu'ils en escrivent portent au front leur nom , et 
se veulent rendre glorieux de ce qu'ils ont mespris^ la gloire. 
Toutes aultres choses tumbent en commerce : nous prestons 
nos biens et nos vies au besoing de nos amis ; mais de commu- 
niqudi* son honneur, et d'estrener aultruy de sa gloire , il ne 
se veoid gueres. 

Catulus Luctatius, en la guerre contre les Gimbres , ayant 
faict touts ses efforts pour arrester ses soldats qui Aiyoient de- 
vant les ennemis , se meit luy mesme entre les fbyards , et 
contrefeit le couard , k fin qu'ils semblassent plustost suyvre 
leur capitaine que ftiyr Tennemy ^ : c'estoit abandonner sa re- 
putation pour couvrir la bonte d'aultruy. Quand Charles cin- 
quiesme passa en Provence Tan mil cinq cent trente sept, on 
tient que Antoine de Leve, veoyant l^empereur resolu de oe 
voyage, et Testimant luy estre merveilleuscment glorieux, 
opinoit toutesfois le contraire et le desconseilloit , k cette fin 
que toute la gloire et honneur de ce conseil en feust attribu^ 
k son maistre, et qu'il feust diet, son bon advis et sa prevoyance 
avoir est6 telle que , contre Topinion de touts , il eust mis k fin 
une si belle entreprinse ^ : qui estoit Thonorer k ses despens. 
Les ambassadeurs thraciens , consolants Archileonide , mere 
de Brasidas, de la mort desonfils, et le hault louants iusques 
k dire qu'il n'avoit point laiss6 son pareil , elle refusa cette 
louange privee et particuliere , pour la rendre au public : « Ne 
medictes pascela , repliqua elle \ ie s$ais que la villedeSparte 

> CcBt-^rdire que wmt ave% peude mogtm de tenir d tenamtre. E. J. 
• Dans leplaidofer poor ^rcAloJ . c. II ; pensde reprodolteainsf par Pascal. J. V. L. 
3 Plutaiqui, Vie de mariut, c. 8. C. 

i Voyez GuiLLioai du Pellat, To 990 ; et BiAirrdas , Kiesdet hommes Uluttres , 
k rarticlc Anloinede Live , 1. 1 , p. 138. C. 



316 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

a plusieurs citoyen plus grands ei plus vaillants qu'il n' 
toit ■. » En la battaiUe de Crecy ' , le prince de Gales , encores 
fort ieune , avoit Tavant garde k conduire \ le principal effort 
de la rencontre feut en cet endroict : les seigneurs qui racoom- 
pagnoient , se trouvants en dur party d'armes , manderent au 
roy Edouard de s'approchw pour les secourir. U s'enquit de 
I'estat de son fils ; et luy ayant est6 respondu qu'il estoit vivant 
et k cheval : « le lui ferois , diet il , tort de luy aller mainte- 
nant desrober Thonneur de la yictoire de ce combat qu'il a si 
longtemps soustenu ; quelque hasard qu'il y ayt , die sera 
toute sienne -, » et n'y vouiut aller ny envoyer, stacbant , s'il 
y feust dl\6 , qu'on eust diet que tout estoit perdu sans son se- 
cours J et qu'on luy eust attribu^ I'advantage de cet exploict. 
Semper emm quod pottremum adiedum esf » id rem toiam videiur 
traxme ^ Plusieurs estimoient k Rome , et se disoit commu- 
nement, que les principaulx beaux fiiicts de Scipion estoient 
en partie deus k Lselius , qui toutesfois alia tousiours promou- 
vant et secondant la grandeur et gloire de Scipion , sans aulcun 
soing de la sienne^. Et Tbeopompus, roy de Sparte, k celuy 
qui luy disoit que la cly)6e publicque demeuroit sur ses pieds , 
pour autant qu'il SQavoit Men commands : « Cest plustost, 
diet il , parce que le peuple sgait bien obeir \ » 

Comme les feromes qui succedoient aux pairies avoient , 
nonobstant leur sexe , droict d'assister et opiner aux causes 
qui appartiennent k la iurisdiction des pairs : aussi les pairs 
ecclesiastiques , nonobstant leur profession, estoient tenus 
d'assisler nos roys en leurs guerres , non seulement de leurs 
amis et serviteurs , roais de leur personne. Aussi I'evesque de 
Beauvais , se trouvant avecques Philippe Auguste en la bat- 
taille de Bou vines ^, participoit bien fort courageusement k 

' Plutaiqui, ApofhthegmeM des LaeAlimoniens,k rarticle Brasidas. C. 
• Donnte en ISM. Vojez Fioissaid, toI. 1, c. SO. C. 

) Car oeu qui arrivent les deraieit aa oombal fcmbleiit aeola aToir Mddi la Yic- 
toire. TITI Uf I • XXVII . 45. 
4 Plotaiqdb , instrucUont pour ceux qui manient affaires dAai , c. 7. C 
' PurrAiQOE, ATpophihegmes du Lac^dAsumiens « k Tartidc Tkeopomp^, C. 
6 Donn^e en f 31 4 , cntre Lille ei Tonmay. 



UVRE I, CHAPITRE XLII. 317 

I'effect ; Tnais il luy sembloit ne debvoir toucher au firuict et 
gloire de cet exercice sanglant et violent. II mena de sa main 
plusieurs des ennemis a raison , ce iour i^ ^ et les donnoit au 
premier gentilhomme qu'il trouvoit , k esgosiller ou prendre 
prisonniers , luy en resignant toute I'exeeution : et ie feit 
ainsi de Guillaume, comte de Salsberi, k messire lehan de 
Nesle. D'une pareiUe subtilite de conscience k cette aultre % 
il v9uioit bien assoromer, mais non pas blecer, et pourtant ne 
combattoit que de masse. Quelqu'un , en mes iours , estant 
reproch^ par ie roy d'avoir mis les mains sur un presbtre , le 
nioit fort et ferme : c'estoit qu'il I'avoit battu et foule aux 
pieds. 

CHAPITRE XUL 

DB L*niSQUALITS QUI B8T ENTBB NOUS. 

Plutarque diet, en quelque lieu % qu'il ne treuve point si 
grande distance de beste k besle , comme il treuve d'homme 
k homme. II parle de la suffisance de Tame et qualitez internes. 
A la verity , ie treuve si ioing d'Epaminondas , comme ie I'i- 
magine, iusques k tel que ie cognois , ie dis capable de sens 
commun , que i'encherirois volontiers sur Plutarque ; et dirois 
qu'il y a plus de distance de tel k tel honune , qu'il n'y a de 
tel honune k telle beste ; 

Hem ! TIT Tiro quid prtettat ^ ? 

et qu'il y a autant de degrez d'esprits , qu'il y a d'icy au ciel 
de brasses , et autant innumerables. Mais , k propos de Testi- 
mation des hommes , c'est merveille que , sauf nous , aulcune 

< C*ett-*^dire par ime subtilite de eofudenne panille d eetU atUre donije viens 
de parler, cet ivique wmioU bien auommer, etc Voyei Mnuui. et Im uemoiree de 
J, du nUet , p. aao, Mil de 1S78. C. 

• Dans le traits inlttiiM, Que lee bites bmies uaent de la raiton , yen la fin. c. 

3 Ah ! qn'on bomme pent Mre rapdrienr k on autre bomme ! Tiiirgb , Swtuque, 
actell,ac. 5, ▼. f. 



318 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

chose nc s'esUme que par ses propres qualitez : nous louons 
un cheval de cc qu'il est vigoureux et adroict , 

VohiemD 
Sk) laudainai aquna, fiMill cai plurimi palma 
Yenti, et tuolUI nnco ficloria droo ', 

non de son harnois-, un levrier, dc sa vistesse, non de son 
collier-, un oyseau *, de son aile , non de ses longes et sonnet- 
tes : pourquoy de mesme n'estimons nous un homme par ce 
qui est sien ? II a un grand train , un beau palais , tant de cre- 
dit , tant de rente : tout cela est autour de luy, non en luy. 
Tons n*achetez pas un chat en poche : si vous marchandez un 
cheval ', vous luy ostez ses bardes , vous le voyez nud et k 
descouvert ; ou s*il est convert , comme on les presentoit an- 
ciennement aux princes h veiidre , c*est par les parties moins 
necessaires , k fin que vous ne vous amusiez pas k la beaute 
de son poil ou largeur de sa croupe , et que vous vous arres- 
tiez principalement k considerer les iambes, les yeulx et le 
pied , qui sont les membres les plus utiles : 

Regibutbicmof ait: ubi e^oot nMrcantar, operiM 

lospiciuDt; oe, si fKies^utsepe, decora 

Molli falta pede est , emptorem inducat hiioteoi , 

Qnod ptilchne clooei, brere qood caput, ardna cerrix * : 

pourquoy estimant un homme , Testimez vous tout enveloppe 
ct empacquete? II ne nous faict montre que dcs parlies qui 
ne sont aulcunement siennes , et nous cache celles par les- 
quelles seules on peut vrayement iuger de son estimation. 

' On fait cas (Tan ooanler qal , fler et pleln de corar. 

Fait parolCre, en eoortat , n boalDaole Ttgaear: 
0«1 jamais M fe la«e, ei qal, daoa la otrrMiv , 
S*eit ooovert mllle foif <rniie noble pouivtere. 

Juv., VIII, 37, imit^par Boileau. 

■ Un 9iMaudefiimeimnerie.E,J. 

4 Lonqae les piinoea acbMoit descheTaux, Ui lei examinniC eoaferts, depeur 
que. ai le cheval a Iib ptodi maiiYaitet U Mie MIe • connie U arrive aouveot, raclM>- 
teur ne ae iaiaae iMttire en Ini vofant one ccoiipe arraodie. uoe Idle eCUde et nne 
encoiure relevto et hanlie. Hob. , J>a/. , 1 , 2 . 86. 



LIVRE I, GHAPITRE XLII. 319 

Cest le prix de Fespee que vous cherchez , non de la gaine : 
vous n*en donnerez k Tadventare pas un quatrain % si vous 
Tavez despouillee. II le fault iuger par luy mesme , non par 
ses atours ; et , comme diet tresplaisamment un ancien * : 
« Sgavez vous pourquoy vous I'estimez grand? vous y comp*- 
tez la baulteur de ses patins. » La base n'est pas de la statee. 
Mesurez le sans ses escbasses : quUl mette k part ses richesses 
et honneurs ; qu'il se presente en chemise. A it le corps pro- 
pre 4 ses fonctionSy sain et alaigre? Quelle anie a il? est elie 
belle , capable et heureusement pourveue de toutes ses pieces ? 
est elle ricbe du sien, ou de Taultruy? la fortune n'y a elle 
que veoir ? Si les yeulx ouverts elle attend les espees traictes \ 
s'il ne luy chault par ou luy sorte la vie , par la bouclie ou 
par le gosier ; si elle est rassise, equable et contente : c*est oe 
qu'il fault veoir, et iuger par \k les extremes difierences qui 
sent entre nous. Est il 

Sapient, sfblqae Impaiiosas; 
Qaem neqoe panperiei, oeqiie mors. Deque vincala terreot ; 
Refpomare capidiiiibai, cooteianere honoret 
Forlis; et in se ipio iotas teres atqoe rotnodns , 
Externi ne qnid valeat per lasre morari; 
In qnem manca rait semper fortuoa 4 ? 

un tel homme est cinq cents brasses au dessus des royaumes 
et des duchez ; il est luy mesme k soy son empire : 

Sapiens.... pol ipse fingit fortunam sibi * : 

que lui reste il k desirer ? 

> Le quatrain, sekm te DicUonnaire de Tr^youx, est une vicienne monnoie qui ra- 
loit on liard. E. J. 

• Sbr^oe, Efdtt. 76. C 

) Let ^p^es nues , Ur^es du fimrreau. On tronre dans PTICOT » I'dpte traicte. ensh 
detttietut. C. 

4 Bst-Usage etmaltre de faii-mdme? Terrolt-U sans peiir I'lndigence, lesfers, la 
roort? sait-U rMster k ses passions, m^priser les bonneurs? renfermd tout entier ep 
loi-mtoie , et s em hIaW e an globe parCsit qo'aacane asp^t^ n'emptebede rooler, ne 
laiflse-t-U aucone prise k la fortone? Hoi. , Sat,, U * 7, 83. 

s Le ftge CM rartlnn de son propre bontMor. 

PLAon, Trinummiu, acta U» sc. S, r. M. 



3S0 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

NooDe Tid«iiiai» * 

Nil aliod sibi Dataram latnre» niii ut, qooi 
Corpore seinoctiu dolor absit» meote fraalor 
lucmido sensu , cora aemoto* metnqoe ' ? 

Gomparez luy la tourbede nos hommes, stupide, basse , ser- 
vile , instable , et continuellement flottante en Forage des pas- 
sions diverses qui la poulsent et repoulsent , pendante toute 
d'aultruy ; il y a plus d'esloingnement que du ciel k la terre : 
et toutesfois Fayeugleinent de nostre usage est tel , que nous 
en foisons peu ou point d'estat ; U oA , si nous considerons 
an paysan et un roy, un noble et un vilain , un magistrat et 
un homme priv6 , un ricbe et un pauvre , il se presente soub- 
dain k nos yeulx une extreme disparity , qui ne sout diflcv 
rents% par maniere dedire, qu'en leurs chausses. 

En Tbrace , le roy estoit disUngu^ de son peuple d'une plai- 
sante maniere et bien rencherie : il avoit une religion k part , 
un dieu tout k luy, qu'il n'appartenoit k ses subiects d'ado- 
rer, c'estoit Mercure; et luy, desdaignoit ^ les leurs, Mars , 
Bacchus , Diane. Ce ne sont pourtant que peinctures 4, qui 
ne font aulcune dissemblance essentielle : car, comme les 
ioueurs de comedie , vous les veoyez sur reschaflaud faire une 
mine de due et d*empereur; mais tantost aprez les voyla de- 
venus valets et crocheteurs miserables , qui est leur nalfVe et 
originelle condition : aussi Tempereur, duquel la pompe vous 
esblouiten public, 

Sdlicet et graodes viridi cam Ince smaragdi 
Auro includuntur, leritorque ttialaniiia Testis 
Anidae, et Venerii sadorem exercita potat' : 

' BGOQtei te cri de la nature. Qa'exige4-elJe de vous ? tin corps exempt de dooteur, 
one ame llbre de terreur et d'iaqul^liides. Lucikci , 11,16. 

* Quoiqu'ilt ne Hfient diffirentt, par maniire , elc. Id Mootaigne a on peo n^ 
gUgiS la coDstmction , aussi bien qu'en plusieurs autm endroits. C. 

3 IMrodote dit Men, V , 7 , que les rois de Tbrace adoroient Mercure sur toot au- 
tre dieu '; qnlls ne Jnroient que par lul scul . et ae croyoient descendus de luf ; mais II ne 
dit point qulls m^prisassent Mart , Baeehut et Dkme, les seals dleux de leurs steels. C 

4 Montaigne reTient 4 sa prindpaie idte . que les rois et les grands ne sont diMrenIs 
des autres bommes que par les bablis. 

» Parcequ'li ses doigts brillcBt cpch*ss< es dans I'or les ^mersndes les plus grandes 



UVRE I, CHAPITRE XUI. 321 

voyez le deniere, le rideau ; ce n'est rien qu'un homme com- 
mun , et, i i'adyeDture , plus vil que le moindre de ses sub- 
iects : iUe beams inironwn est; istius bracteaia felidtas eu ' *, la 
couardise , TirresolutioQ , rambition , le despit et Tenyie , I'a- 
gitent comme un aultre -, 

Nod eoim gasao, oeqae coosularis 
SamoKnet lidor miteros tmnolftiii 
Mentis , et corif laqoMli dream 
Tecta Tolaotei ' : 

et le soing et la crainte le tiennent k la gorge au milieu de ses 
annees. 

Re Tenqne metas bominimi, cnraBqae seqnaoes 
Nee metaiint tonitus armonmi , nee fiera tela; 
Aodacterqoe inter reges , remmqae potentes 
Vcnantnr, neqae fnlgorem rererentor ab aoro '. 

La Qebyre , la migraine et la goutte Tespargnent elles non 
plus que nous? Quand la vieillesse luy sera sur les espaules , 
les archers de sa garde Ten descbargeront ils? quand la frayeur 
de la mort le transira , se rasseurera il par I'assistance des 
gentilshommes de sa chambre? quand il sera en iaiousie et ca- 
price , nos bonnettades ^ le remettront elles ? Ce ciel de lict , 
tout enfl^ d'or et de perles , n'a aulcune vertu k rappaiser les 
tranchees d'une verte choiique. 

Nee calids dtios deoedmit eorpore febrei , 
Textiliboi ri in pictnrit, Oftroqoe mbenli 
lactaria , qoam ri piebeia in feite cobandvm est '. 

et dD Tcit lepliistebtant, parceqo'U est toqjoori par^ de ridieibabitf qu'il use dans 
de bonteox piatsin. Locaftca, IT, HS3. 

' Le boohear du tage est en lui-mtaie ; I'antre n*a qa'im bonheor saperfidel. Sa- 
nkQOE, Epitt. 415. 

* Le9titS8onenlassd8,le8Cri9ceanxcoQsiibires,nepeaTentdia»erlescraeilesag^ 
tatkms de reiprit,ni les sondsqoi rolligent sons les laaliris dor^ Boa., Od„lL Ifi, •. 

3 Les crainteset les loads, inseparables de rhomme, ne s'effiraient point do fracas 
desarmes; lis se prdsentent taaidimeot k la coor des rols,et, sans respect pour le 
trtee. s'asseyenU leanc6t^. Lucaica;, II, 47. 

* SoM salutaHom d compt de botmet, E. J. 

* La A&yrene toos qntttera pas pins tdt, si Tons ttes ^lendn snr la poorpre'^ on 

TovB L 21 



322 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

Les flatteurs du grand Alexandre luy faisoyent aecraire 
qu'ii esioit fils de lopiter *. un iour estant Uece , regardant 
escouler lo sang de sa playe , « Eh bien ! qu'en dites vous? diet 
il ^ est ce pas icy un sang vermeil et purement humain ? if 
n*est pas de la trempe de celuy que Homere faict escouler de 
la playe des dieux ■. » Hermodorus le poete avoit fiuct des 
vers en Thonneur d' Antigonus , ou ilj'appelloit fils du soleil : 
et luy, au contraire .- « ,Celuy, diet il , qui vuide ma chaize 
percee , s^it bien qu'il n'en est rien ». >» (Test un homme pour 
touts potages : et si de soy mesme c*est un homme mal nay, 
Tempire de Funivers ne le sgauroit rabiller. 

PoeUs 
Houc rapiant; qokiqaid calcaverit hie, rosa flat ' : 

quoy pour cela si c'est une ame grossiere et stupide? La vo- 
lupt^ mesme et le bonheur ne se perQoivent point sans vigueur 
et sans esprit. 

Ubk periode sunt , nt illins animop, qui ea poaridet: 
Qai oH acit, ei bona ; illi , qui noo otitiir reete, wuMK 

Les biens de la fortune , touts tels qu'ils son! , encores foult il 
avoir le sentiment propre k les savourer. C'est le iouir, non le 
posseder, qui nous rend heureux. 

Non dornos et fdodos , non ark aremia, •! aori , 

^groto domioi dedoxit corpore febrei, 

Non animo cnras. Valeat possessor oportet. 

Qui comportatis rebos bene oogitat ad : 

Qui capit, ant metnit , inrat fllnm sic dooms , ant res , 

Ut lippnm picts tabole, foaenta podagram ^. 

mr ces tapis tisBUS k si grands frais, que si toos dtes ooncb^ sor im Ift pMbAoi. Lc- 
eatci,n,S4. 

■ Plutaiqob, Apophthtgmes t k Particle Mtxandre. c. 

■ lo. , ibid. , k FarUde jinUgimut. C. 

* 0|e les Jeones fiUes se rerfHvent, qoe partoot les roses natsseat soits ses pst. 

4 Ces cfaosessoDt toot ce que leiirpossesseiir les fait Mre; des Mens pour qni sattea 
user, des maox poor qui en Mt on Baarals usage. Ttamci, iTcviitOMl. • aele Ir 
sc. 8 , T. M. 

s oette maison soperbe > ees terras tmiwwes, oes tar d'er et d'a^gent , dMssenNI* 



UVRE I, CHAPITRE XLII. 323 

II est un sot , son goust est mousse et hebeste *, il n*en kmlt 
non plus qu'un morfondu de la doulceur du yin gree , ou 
qu'un cheval , de k richesse du harnois doquel on I'a |)ar6 : 
tout ainsi , comme Platon diet % que la sant^ , la beauts , la 
force , les richesses , et tout ce qui s'appelle bien , est equale- 
ment mal k Finiuste , comme bien au iuste ; et le mal , au re- 
bours. Et puis , ou le corps et Tame sont en mauvais estat , k 
quoy faire ces commoditez extemes? veu que la moindre 
picqueure d'espingle , et passl6n de Tame , est suflisante k 
nous oster le plaisir de la monarchic du monde. A la pre- 
miere strette ' que luy donne la goutte , ii a beau estre Sire et 
Maieste, 

Totcu et argento coDflatns , tolas et aoro ', 

perd il pas le souvenir de ses palais et de ses grandeurs? ifil 
est en cholere , sa principault^ le garde etle de rougir, de pa»r 
lir, de grincer les dents eomme un fol ? Or, si c*est un habile 
homme et bien nay, la royaut^ adioustepeu k son bonheur -^ 

Si Teotri bene, si lateri est, pedibniqiie tuis , oil 
Di?iliae poteraot regales aiUere auAuB*; 

il veoid que ce n'est que biffe ^ et piperie. Ouy, a Fadventure , 
il sera de Tadvis du roy Seleucus , « Que qui sQauroit le poids 
d'un sceptre ne daigneroit I'amasser, quand il le trouveroit k 
terre ^ : » il le disoit pour les grandes et peniUes charges qui 

la fi^yre et les aoucis do matlre ? Pour Jooir de ceqo'oo po«6de, U lam Mre sain de 
coqM et i'eRprlt Poiir qaieonqne est tonrment^ de cnriote oa de desir, toulei oes ri- 
ciiewet iODt comniedes Ibmeatatioiis pour im goaMeax, oommedaiUUesiix podr das 
yeux qui ne peovent sonHHr la lomi^re. Hoa.^ EpUt,, 1 » S , 47. 

1 Loit, II, p. 879. C. 

• C*e8l-lMilrc ArekUe. -^ Slretie Tlent de Iftalien siretta , qol slgnlfe la mkae 
choee. C. 

3 Tout oourert d'jft^ent. toot brUlant d'or. Tibcllb . 1, 9, 70. 

4 Ayez-voos Testomac bon, la poitrine exceUcnt2? n'6tes-Toas point toorment^ de 
lagootte? lea richesses dei rals nepoorroient ajtrnter h Totre bonhenr. Hones, 

i jYtnnpeuse apjparence. Ce mot , qui Tieot sans donte de ntaUeo beffa, nfehe, 
moqnerie. went dire proprament wut pierre fauu€,aAm llleot. C. 
« PL0T4BQUB, Si I'homwie sage doit te mOer tUs affeAru d^dtU^jt, It. G. 



3i4 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

loudient un bon roy. Gertes , ce n'est pas peu de chose que 
d*avoir 4,jregler aultruy, puisqu'ji regler nous mesmes il se 
preseate tant de diflicultez. Quant au commander, qui sembie 
estreaijdoulx , considerant I'imbeciUit^ du iugement bumain , 
et la diOicult^ du choix ez choses nouvelles el doubteuses , ie 
sois fort de cet avis , qu'il est bien plus ais6 et plus plaisant 
de suyvre que de guider ^ et que c*est un grand seiour d*es- 
prit de n'avoir k tenir qu*une voye tracee , et k respondre que 
deaoy: 

• Ut tatiot noDlto iam sit parere qnietom , 

QoMD regere iroperio res Telle ■ . 

loinct que Cyrus disoit qu'il n'appartenoit de commander a 
bomme qui ne vaille mieulx que ceulx k qui il commande. 
Miis le roy Hieron , en Xenophon % diet davantage : Qu*en la 
ioulssance des voiuptez mesmes , ils sont de pire condition 
que les privez ; d'autant que Taysance et la fiicilit^ leur oste 
Taigredoulce poincte que nous y trouvons. 

Piogais amor, nimlmnqoe poteoi, in tcdia nobii 
Vertttor, et , storoacbo dalds at esca , Dooet *. 

Fensons nous que les en&nts de choetir prennent grand phusir 
k la musique? la satiety la leur rendplustost ennuyeuse. Les 
festins , les danses , les masquarades , les tournois , resiouls- 
sent ceulx qui ne les veoyent pas souvent , et qui ont desir^ 
de les veoir ^ mais k qui en faict ordinaire , le goust en devient 
fade et malplaisant : ny les dames ne chatouillent celay qui 
en ioult jicceur saoul : qui ne sedonne loisir d'avoir soif , ne 
s^auroit prendre plaisir k boire : les farces des bateleurs nous 
resiouissent \ mais aux ioueurs elles servent de car\&e. Et 
qu'il soit ainsi , ce sont delices aux princes , c'est leur feste , 

> vaQtbieo miea oMir traDquiOenient que de prendre le tardeau doi ^Ures 
pobliqnes. Locakci. ▼. 119ft. 

« Dans le traOt^ intitoM sUrm ondela amdUim dt* roU. C. 

' L'amoor d^platt, 8*0 eil trop bien traits ; e'est on aliment agrdable dont I'eie^ 
devient ODlsnAe, Otidb, Amor., n.l9, 89. 



LIVRE 1, CHAPITRE XLII. 325 

le se pouvoir quelquesfois travestir et desmettrc k la ftfcon de 
vivre basse et populaire : 

Plerfunque grate principibw fioet , 
Mundasqne parro sob tare paaperum 
GceoBS, sfneaoteisetostro, 
Sollidttm eipUouere froofem '. 

II n*est rien si empescbant, si desgoust^, que Tabondance, 
Quel appelit ne se rebuteroit k veoir trois cents femmes k sa 
mercy, comme les a le grand Seigneur en son serrail? Et quel 
appetit et visage de chasse s'estoit reserve celuy de ses ances- 
tres, qui n'alloit iamais aux champs k moins de sept mille foul- 
conniers ? Et oultre cela , ie crois que ce lustre de grandeur 
apporte non legieres incommoditez k la ioulssancedes plaisirs 
plus doulx ^ ils sont trop esclairez et trop en butte : et ie ne 
s^is comment on requiert plus d*eulx de cacher et couvrir 
leur faulte -y car ce qui est k nous indiscretion , k eulx le peu- 
ple iuge que ce soit tyrannic, mespris et desdaing des loix : 
et oultre Tinclination au vice , 11 semble qu'ils adioustent en- 
cores le plaisir de gourmander et soubmettre k leurs pieds les 
observances publicques. De vray, Platen , en son Crorgias % 
definit tyran celuy qui a licence en une cit^ de &ire toutce 
qui luy plaist : et souvent , k cette cause, la montre et publi- 
cation de leur vice blece plus que le vice mesme \ Chascun 
craint a estre espie et contrerooll^ : ils le sont iusques k leurs 
contenances et k leurs pensees, tout le peuple estimant avoir 
droict et interest d'en iuger ; oultre ce que les tacbes s'agran- 
dissent scion Teminence et clart6 du lieu ou elles sont assi- 
ses, et qu'un seing et une verrue au firont paroissent plus que 
ne fiiict ailleurs une balafre. Voili pourquoy les poetes fei- 
gnent les amours de lupiter conduictes soubs aultre visage 
que le sien -, et de tant de practiques arooureuses qu'ils luy 

* Le cbaDfleoMnt pbit anx grands : one tabic propre. fans tapb, sans ponrpre , on 
repas frugal sooa le lolt du paurre, leur a sourent d^ijd^ le front. Hoi. , Od, , III . 
19, 13. 

« Tome I . p. 469 C , MItion d*BBti«*nne. C. 

) rlusqut exemplo, (guam peceato, nocent. Cic. , de Legitut, III, 14. 






326 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

attribuent , il n'en est qu'une seule , ce me semble , ou il se 
treuve en sa grandeur et maiest^. 

Maisrevenons k Hieron : il recite auasi combien il sentd'in- 
comiDoditez en sa royaut6 , pour ne pouvoir aller et voyager 
en liberty , estant comme prisonnier dans les limites de son 
pals; et qu*en toutes ses actions il se treuve envelopp^ d'une 
fascheuse presse. De vray, k veoir les nostres louts seuls k ta- 
ble , assiegez de tant de parleurs et regardants incogneus , i'en 
ay eu souvent plus de piti6 que d'envie. Le roy Alphonse di- 
soit que les asnes estoient en cela de meilleure condition que 
les roys; leurs maistrcs les laissent paistre k leur ayse : la oil 
tes roys ne peuvent pas obtenir cela dc leurs serviteurs. Et ne 
m'est iamais tumbe en fantasie quo ce feust quelque notable 
commodity , A la vie d*un homme d'entendement , d'avoir une 
vingtaine de contrerooUeurs k sa chaize percee; ny que les 
services d'un homme qui a dix mille li\Tes de rentes, ou qui 
a prins Casal ou defTendu Siene , luy soyent plus conmiodes et 
accq)tables que d*un bon valet et bien experiments. Les ad- 
vantages principesques sont quasi advantages imaginaires; 
chasque degrS de fortune a quelque image de principault^ \ 
Caesar appelle roytelets touts les seigneurs ayants iustice en 
France de son temps •. De vray, sauf le nom de Sire , on va 
bien avant avecques nos roys. Et veoyez, aux provinces esloin- 
gnees de la court , nommons Bretaigne pour exemple , le train , 
les subiects , les officiers , les occupations , le service et ceri- 
monie d'un seigneur relir6 et casanier, nourry entre ses va- 
lets^ et veoycz aussi le vol de son imagination, il n'est rien 
plus royal : il oyt parler de son maistre une Tois Tan , conune 
du roy de Perse, et ne le recognoist que par quelque vieux 

• Comme Cter ne dft rien de semblable des Gaulois , Coste » pr^tendn , d'lprts Bar^ 
beyrac. que MaoUlgne, par une inadvertancc quil a commise encore ailleun* Kv. 
II . c. 8, avott rapports ici aux Gaulois ce qnc C^radit divGermains {de Hello Gall., 
VI , as) t /n pace nullm communis est magUUaiu* ; ted Tpfrfmtipu reffionum ai- 
que pogorum inter suom jut dicunt , controvfrsiasque minuunt, 11 eat poiattile auai 
que Montaigne ttsse allusion & ce passage que Cictiron ( Ep. fam. , VII . 5) nous a 
conserr^ d*une Icttre de C6ur : ir. Orfium , quern mlAi cmMnendat, vcl rcgem oaf* 
Hep faciam , vel hunc LcpUe deUga. J. V. L. . 



LIVRE I, CHAPITRE XLII. 327 

cousinage que son secretaire tient en registre. A la verite , nos 
loix sont libres assez ^ et le poids de la souverainele ne touche 
un gentilhomme (lancois k peine deux fois en sa vie. La subiec- 
tion essentielle et effectuelle ne regarde, d'entre nous, que 
ceulx qui s'y convient, etqui aiment 4 s'honnorer et enrichir par 
tel service : car qui se veult tapir en son foyer, ets^ait conduire 
sa maison sans querelle et sans procez , il est aussi libre que le 
due de Venise. Paucos servitiu, pUires servituiem ttnenl ^ 

Mais sur tout Hieron faict cas de quoy il se veoid priv6 de 
toute aniiti6 et society mutuelle, en iaqucUe consiste le plus 
parfkict et doulx fruict de la vie bumaine. Car quel tesmoi- 
gnage dWection et de bonne volont^ puis ie tirer de celuy 
qui me doibt, veuille il ou non , tout ce qu*il peult? Puis ie 
faire estat de son humble parler et courtoise reverence, veu 
qu'il n'est pas en luy de me la refliser? L*honneur que nous 
recevons de ceulx qui nous craignent , ce n'est pas honneur ; 
ces respects se doibvent k la royaut6 , non k moy. 

Mailmooi hoc regoi boDum est , 
Qnod facta domioi cogitur populos sni 
Qoain ferre » tam laadare *. 

Veois ie pas que le meschant , le bon roy, celuy qu'on bait, 
celuy qu'on aime, autant en a Tun que Taultre? De mesmes 
apparences , de mesme cerimonie estoit servy mon predeces- 
seur, et le sera mon successeur. Si mes subiects ne m'offen- 
sent pas, ce n'est tesmoignage. d'aulcune bonne aflection : 
pourquoy le prendrois ie en cette part \k , puisqu'ils ne pour- 
roient quand ils vouldroient? Nul ne me suyt pour Tamiti^ 
qui soit entre luy et moy; car il ne s'y s^auroit couldre ami- 
ti6 ou il y a si peu de relation et de correspondance : ma haul- 
teur m'a mis hors du commerce des hommes; il j a trop de 
disparity et de disproportion. lis me suyvent par contenance 

I Pen dlMHoiaeB loot enchain^ k la aerritude , un grand nombre 8*7 enchatneDt 
SBa^QOB . ffpisl. 29. 

• Le plus grand ;ivantage de la royaut^ . c'est que les peuplet aont obliges D<m>8eii- 
lement de Mrnnrir, mate de louer les actioni de lean maltres. SiniQtJK, Tkiff»t-» 
acte U , sc. I . V. BO. 



I 



1 



328 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

et par coustume , ou , plustost que moy, ma fortune, pour en 
accroistjre la leur. Tout ce qu'ils me dieot et font , ce n'est que 
ftird , leur liberty estant bridee de toutes parts par la grande 
puissance que i'ay sur eulx : ie ne veois lien autour de moy, 
quetouvert et masqu^. 

Ses courtisans louoient un iour lulian Tempereur de Adre 
bonne iustice : « Ie m'enorgueillirois volontiers , diet U , de 
ces louanges , si elles venoient de personnes qui osassent ac- 
cuser ou meslouer mes actions contraires , quand elles y se- 
roient ^ » Toutes les vrayes commoditez qu'ont les princes 
leur sont communes avecques les bommes de moyenne for- 
tune (c'est k faire aux dieux de monter des cbevaulx aislez , 
et se paistre d'ambrosie) : ils n'ont point d'aultre sommeil et 
d'aultre appetit que Ie nostre ^ leur aoier n'est pas de meiileure 
trempe que celuy de quoy nous nous armons*, leur oouronne 
ne les couvre ny du soleil ny de la pluie. 

Diocletian , qui en portoit une si reveree et si fortunee , la 
resigna , pour se retirer au plaisir d'une vie privee ; et quelque 
temps aprez , la necessite des affaires publicques requerant 
qu'il reveinst en prendre la charge , il respondit k ceulx qui 
Ten prioient : « Yous n'entreprendriez pas de me persuader 
cela , si vous aviez veu Ie bel ordre des arbres que i'ay moy 
mesme plantez chez moy, et les beaux melons que i'y ay se- 
mez». » 

A I'advis d'Anacbarsis ^ Ie plus heureux estat d'une police 
seroit ou , toutes aultres choses estants equales , la precedence 
se mesureroit k la vertu , et Ie rebut au vice. 

Quand Ie roy Pyrrhus entreprenoit de passer en Italie , Ci- 
neas , son sage conseiller, luy voulant faire sentir la vanity de 
son ambition : « Eh bien I sire , luy demanda il , k qudle fin 
dressez vous cette grande entreprinse? » « Pour me faire maisr 
tre de Tltalie, » respondit il soubdain. <« Et puis, suyvitCineas , 
cela &ict? » « Ie passeray, diet Taultre , en Gaule et en Eqpai^ 

' AaUEN IIAICILUII, xxu, fO. c. 

* AciEL. ViCTOi • k I'article DivcMien. C 

3 PLirrHQVE • Banquet det stpt Saget, c. IS. C. 



.r 



jr.*"* 



UYRE 1, CHAPITREXLIII. S29 

gne.w « Etaprez? » « lem'en iray subiuguer FAftique^ et enfin, 
quand i'auTaymis le monde en ma subiection, iemereposeray, 
et vivray content et k mon ayse. » « Pour Dieu , sire , rechargea 
lors Gineas , dictesmoy k quoy il tient que vous ne soyez dez k 
present , si vous voulez, en cet estat? pourquoy ne vous logez 
vous dez cette beure oii vous dietes aspirer, et vous espargner 
tant de travail et de hazard , que vous iectez entre deux > ? » 

NimimiD , quia noo bene norat , qus e»et habeodi 
Finis , et omnino qoood orescat Ten Tolnptas *. 

le m*en vais clorre ce pas par un verset ancien que ie treuve 
singulierement beau k ce propos : Mores cuique sui fingunt for- 
tunam^, 

CHAPITRE XLIII. 

DBS LOIX SUMFTUUHSa. 

La fa^on de quoy nos loix essayent k regler lea iblles et vai- 
nes despenses des tables et vestements , semble estre contraire 
& sa fin. Le vray moyen , ce seroit d'engendrer aux hommes 
le mespris de Tor et de la soye , comme de cboses values et 
inutiles ; et nous leur augmentons I'honneur et le prix , qui 
est une bien Inepte faQon pour en desgouster les bommes. 
Car dire ainsi , qu'il n'y aura que les princes qui mangent du 
turbot , et qui puissent porter du velours et de la tresse d'or, 
et rinterdire au peuple, qu'est ce aultre cbose que mettre en 
credit ces cboses la , et ftiire croistre Tenvie k chascun d'en 
user? (^e les roys quittent bardiment ces marques de gran- 
deur ^ Us en out assez d'aultres : tels excez sont plus excusa- 
bles k tout aultre qvHk un prince. J^r Texempie de plusieurs 
nations , nous pouvons apprradre assez de meilleures fagons 

< PLVTAiQOi » rie de Pffrrhiu, t. 7. On ooonoCt rimUatton de Boaeiu dans aa pre- 
miere tpttre, 

* C*est qii'ii ne onnnoianit pan les boraes qu*on duit ineUre k sen desire ; e'est qu'il 
ignoroit jusqu'oii va le plaisir T^ritablc. LucakcB, v, I4S1. 

i Chacun se /^t a soimtoie sa dC8Un<*e. Cobn. Nbpos . vie dtAtUcut , c. f I. 



330 ESSAYS BE MONTAIGNE, 

de nous distinguer exterieurement , et nos degrez ■ (ce que 
restime k la verite estre bien requis en un estaft), sans nourrir 
pour cet effect cette corruption et incommodite si apparente. 
C'est Pierveille comme la coustume en cea choses inditferen- 
tes plante ayseement et soubdaia le pied de son auctoritd. A 
peine feusmes nous un an , pour le deuil du roy Henri second , 
k porter du drap k la court , il est certain que desia k I'opi- 
nion d'un chascun les soyes estoient venues a telle vilite , que 
si vous en veoyicz quelqu'un vestu , vousen faisiez incontinent 
quelque homme de ville ^ elles estoient demeurees en partage 
aux medecins et aux chirurgiens : et quoyqu'un chascun feust 
k pen prez vestu de mesmc , si y avoit il d'ailleurs assez de 
distinctions apparentes des qualitez de-s hommes. Gombien 
soubdainement viennent en honneur panny nos armees les 
pourpoincts crasseux de chamois et de toile ; et la polisseure 
et richesse des vestements , k reproche et a mespris! Que les 
roys commencent k quitter ccs despenses , ce sera faict en un 
mois , sans edict et sans ordonnancc : nous irons touts aprez. 
La loy debvroit dire, au rebours, que le cramoisy et Torfevrerie 
est deffendue k toute espece de gents , sauf aux basteleurs et 
aux courtisanes. 

De pareille invention corrigea Zeleucus les mceurs corrom- 
pnes des Locriens •. Ses ordonnances estoient telles : « Que la 
femme de condition libre ne puisse mener aprez elle plus d'une 
chambriere, sinon lorsqu'elle sera yvre, ny ne puisse sortir 
hprs la ville , de nuict, ny porter ioyaux d'or a Tentour dQ 
sa personne, ny robbe enrichie de broderie, si elle n'est pu- 
blicque et putain : Que , sauf les rufDens , a homme ne loise 
porter en son doigt anneau d'or, ny robbe delicate, cqmiDe 
aont celles des draps tissus en la ville de Milct. » Et ainsi » 
par ces exceptions honteuses, il divertissoit ingenieuscmeot 
ses citoyens des superfluitez et delices pernicieuses : c'estoit 
une tresutile maniere d'attirer , par honneur et ambition, les 
hommes a leur debvoir et a Tobelssancc. 



' Nfrtu f (tie rang que. nout oceupons. 

« DiODOBK DK StCiLK, XII, 20. C. 



LIVRE I, CHAPITRE XLIII. 331 

Nos roys peuvent tout en telles reforinalions externes; leur 
inclination y sert de loy : Quidquid principes facumt, priecipere 
videntur » : le reste de la France prend pour regie la regie de 
la court. Qu'ils se desplaisent de cette vilaine chausseure qui 
montre si k descouvert nosmembres occultes; ce lourd gros- 
sissement de pourpoincts , qui nous faict touts aultres que 
nous ne sommes, si incommoded s'arraer-, ceslongues traces 
de poil, efieminees ; cet usage de baiser ce que nous presen- 
tons k nos compaignons , et nos mains en les saluant , cerimo- 
nie deue aultresfois auxseuls princes; et qu'ungentilhomme 
se treuve en lieu de respect sans espee a son coste, tout es- 
braill^ et destache, comme s'il venoit de la garderobbe; et 
que, contre la forme de nos peres et la particuliere liberty 
de la noblesse de ce royaume , nous nous tenons descouverts 
biea loing autour d'eulx , en quelque lieu qu'i4s soyent*, et, 
conme autour d'eulx , autour de cent aultres , tant nous avons 
de tiercelets et quartelets de roys; et ainsi d'aultres pareilles 
introductions nouvelles et vicieuses : elles se verront incon- 
tinent esvanoules et descriees. Ce sont erreurs superficielles , 
mais pourtant de mauvais pronostique ; et sommes advertis 
que le massif se desment quand nous veoyons fendiller Ten- 
duict et Ja crouste de nos parois. 

Platon , en ses loix' , n'estime peste au monde plus dom- 
mageable k sa cite, que de laisser prendre liberie a la ieu- 
nesse de changer , en accoustrements^ en gestes, en danses , 
en exercices et en chansons , d'une forme k une aultre ; re- 
mnant son iugement tantost en cette assiette , tantost en c€^ 
la 'j courant aprez les nouvelletez , honorant leurs inventeurs : 
par oik les moeurs se corrompent , et toutes institutions vien- 
nent k desdaihg et a mespris. £n toutes choses, sauf simple- 
ment aux mauvaises , la mutation est a craindre -, la mutation 
des saisons, des vents, des vivres, des humeurs. Et nulles 
loix ne sont en leur vray credit , que celles aiisquelles Dieu a 

' Toot oeqae les princes Imt, il semble qu'ils le commaodenl. QuinnuiR, D^- 
clam, S , p. W, 6ilt. de 1085. 
» LiT. VII,p. 634. C. 



332 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

donue quelque ancienne duree, de mode que personne ne 
s^che leur naissance, ny qu'elles ayent iamais est^ aultres. 

CHAPITRE XLIV. 

DU DOBMIR. 

La raison nous ordonne bien d*aller tousiours mesme che- 

r 

min , mais non toutesfois mesme train : et , ores que * le sage 
ne doibve donner aux passions humaines de se fourvoyer de 
la droicte carriere , il peult bien , sans interest de son deb- 
voir , leur quitter aussi cela , d'en haster ou retarder son pas , 
et ne se planter comme un eolosse immobile et impassible. 
Quand la vertu mesme seroit iucarnee , ie erois que le pouls 
luy battroit plus fort , allant k I'assault qu'allant disner : voire 
il est necessaire qu'elle s'eschauffe et s'esmeuve. A d^tte 
cause, i'ay remarqu6 pour chose rare, de veoir quelquesfois 
les gfands personnages, aux plus haultes entreprinses et im- 
portants affaires , se tenir si entiers en leur aasiette , que de 
n'en accourcir pas seulement leur sommeil. Alexandre le 
Grand, le iourassign^ k cette ftirieuse battaillecontre Darius, 
dormit si profondement et si haulte matinee, que PanneDiOD 
feut contrainct d'entrer en sa chambre , et , approcbant de 
son lict , Tappeller deux ou trois fois par son nom pour Tes- 
veiller, le temps d'aller au combat le pressant*. L'empereur 
Othon ayant resolu de se tuer, cette mesme nuict, aprez 
avoir mis ordre k ses affaires domestiques , partag^ aon ar- 
gent a ses serviteurs, et affil6 le trenchant d'une espee de 
quoy il se vouloit donner , n'attendant plus qu'i s^avoir si 
chascun de ses amis s'estoit retir^ en seurete , se print si pro- 
fondement k dormir , que ses valets de chambre I'entendoient 

' Qmaique le sage ne daitfe patpermeUrtaux, etc. C . 

• Plutabqvb, Fie d\Uextmdre, c. II de la Induction d*Ainyot 11 eo fnt ainni de 
Cood^ . araot U balaiHe de Rocroi : « Le lendemaio , k rbeore manpito , il Cdint ti- 
vciller d*ua prolbtid soiuincU eel autre Alexandre. » Bossvrr, Or* fun. tU CtrndS. 
J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE XLIV. 333 

ronfler \ La mort de cet empereur a bcaucoup de choses pa- 
reilles k celle du grand Caton , et mesme cecy : car Caton 
estant prest k se desfoire , ce pendant qu'il attendoit qu'on 
luy rapportast nouvelles si les senateurs qu'il faisoit retirer 
s'estoient eslargis du port d'Utique , se meit si fort k dormir , 
qu'on I'oyoit soufflerde la chambre voisine; et celuy qu'il 
avoit envoy6 vers le port I'ayant esveille pour luy dire que 
la tormente empeschoit les senateurs de faire voile k leur 
ayse, il y en renvoya encores un aultre, et se r'enfongant 
dans le lict , se remeit encores k sommeiller iusques k ce que 
ce dernier I'asseura de leur partement\ Encores avons nous 
de quoy le comparer au faict d'Alexandre^ en c&grand et 
dangereux orage qui le menaceoit par la sedition du tribun 
Metellus, voulant publier ledecret du rappel de Pompeius 
dans la ville avecques son armee , lors de I'esmotion de Cati- 
lina -, auquel decret Caton seul resistoit , et en avoient eu Me- 
tellus et luy de grosses paroles et grandes menaces au senat : 
mais c'estoit au lendemain , en ia place , qu'il falloit venir k 
I'execution, ou Metellus, oultre la faveur du peuple et de 
Caesar , conspirant lors aux advantages de Pompeius ^ se deb- 
voit trouver accompaign^ de force esclaves estrangiers et es- 
crimeurs k oultrance , et Caton , fortifie de sa seule Constance ; 
de sorte que ses parents, ses domesUques et beaucoup de 
gents de bien en estoient en grand soulcy , et en y eut qui 
passerent la nuict ensemble sans vouloir reposer, ny boire, 
ny manger, pour le dangier qu'ils luy veoyoient prepare; 
mesme sa femme et ses soeurs ne faisoient que pleurer et se 
tormenter en sa maison : Ik ou luy, au contraire, reconfor- 
toit tout le monde; et, aprez avoir soupp6, comme de cous- 
tume , s'en alia coucher , et dormir de fort profond sommeil 
iusques au matin , que Tun de ses compaignons au tribunat 
le veint esveiller pour aller & Tescarmouche^. La cognois- 
sance que nous avons de la grandeur de courage de cet 

' Plutabqcb, FUd'Othon, c. 9. C. 
• Id. , rie de Caton d^Vlique, c. 19. C. 
3 Id., ibid., c,S.Q. 



334 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

homme, par le reste de sa vie, nous peuit faire iuger, en 
toute 8euret6 , que cecy luy partoit d'une ame si Iding eslevee 
au dessus de tels accidents, qu'il n*en daignoit entreren cer- 
velie , non plus que d'accidents ordinaires. 

En la battaille navale que Augustus gaigna contre Sextus 
Pompeius en Sicile, sur le poinct d'aller au combat*, il se 
trouva press6 d'un si profond sommeil , qu'il fallut que ses 
amis Fesveillassent pour donner le signe de la battaitle : cela 
donna occasion k M. Antonius de luy reprocher , depuis , qu*il 
n'avoit pas eu le coeur seulement de regarder les yeulx ou- 
verts Tordonnance de son armee, et de n'avoir os6 se pre- 
senter auK soldats , iusques k ce qu*Agrippa loy veinst an* 
noncer la nouvelle de la victoire qu'il avoit eue sur ses 
ennemis.- Mais quant au ieune Marius, qui felt encores pis, 
car le iour de sa demiere ioumee contre Sylla , aprez avoir 
ordonn^ son armee et donn6 le mot et signe de la battadlle, 
il se coucha dessoubs un arbre k Tombre pour se reposer, et 
s*endormit si serr6 qu'^ peine se pent il esveiller de la route 
et fuitte de ses gents , n'ayant rien veu du combat ; ils disent 
que ce feut pour estre si extremement aggrav^ de travail et 
de faulte de dormir, que nature n'en pouvoit plus*. Et Ji ce 
propos , les medecins adviseront si le dormir est si neces- 
saire, que nostre vie en despende : car nous trouvons bien 
qu'on feit mourir le roy Perseus de Macedoine prisonnier k 
Rome , luy empeschant le sommeil *, mais Pline^ en allegaequi 
ont vescu longtemps sans dormir. Chez Herodote^ , il y ades 
nations ausquelles les hommes dorment et veillent par demy 
annees. Et ceulx qui escrivent la vie du sage Epimenides ^ 
disent qu'il dormit cinquante sept ans de suitte^. 

> SoiTon, rie d'Augtute, c. 16. C 
• Plutabqek, rie de sylla, c. 15. C. 
J Nat.HUU,\U,9l.C. 

4 Liv. IV, p. 264. H^rodote n'cfl parte que par ool-dire, et dtelve podti 
qa*il ne le crait point C 
s DiogInb LiuCB, 1 , 109; Plink, VII. 82. J. V. L. 



LTVRE I , CHAPITRE XLV. 335 



CHAPITRE XLV. 

DB LA BATTAILLE D£ DBEUX. 

II y eut tout plein de rares accidents en nostre battaille de 
Dreux ' ^ mais ceux qui ne favorisent pas fort la reputation 
de M. de Guyse mettent volontiersen avant , qu'il ne sepeult 
excuser d'avoir faict alte et temporise avecques les forces qu'il 
commandoit , ce pendant qu'on enfon^oit monsieur le con* 
nestable , chef de Tarmee , avecques rartillerie , et qu'il valoit 
mieulxse hazarder , prenant I'ennemy par flanc, que, atten- 
dant I'advantage de le veoir en queue , souQrir une si lourde 
perte. Mais oultre ceque Tissue en tesmoigna, qui en de- 
battra sans passion me confessera ayseement , k mon advis , 
que lebut et la visee, non seulement d'un capitainc, mais de 
chasque soldat, doibt regarder la victoire en gros^ et que 
nulles occurrences particulieres, quelque interest qu'il y ^t , 
ne le doibvent divertir de ce poinct \k, Philopoemen' , en un 
rencontre de Machanidas, ayant envoys devant, pour atta- 
quer I'escarmouche , bonne trouppe d'archers et gents de 
traict ; et Tennemy , twyv 1^ avoir renversez , s'amusant a 
les poursuyvre a toute bride , et coulant, aprez sa victoire , le 
long de la battaille ou estoit Philopoemen, quoy que ses sol- 
dats s'en esmeussent, il ne feut d'advis debouger de sa place , 
ny de se prc^nter k Tennemy pour secourir ses gents ^ ains 
les ayant laisse cbasser et mettre en pieces k sa veue , com- 
mencea la charge sur les ennemis au battaillon de leurs gents 
de pied, lors qu'il les veid tout a (ait abtndonnez de leurs 
gents de cheval^ et bien que ce feussent Lacedemoni^is , 
d'autant qu'il les print k I'heure que , pour tenir tout gaigne , 
ils conunencoieot k se desordonner, il en veint ayseement k 

' Doonie en 1969 , ■om le HfjM de Charles IX , et gagn^ par la condoite et la va- 
lear da due de Goiae. 
• Pll'tabqui, Fiede Phitapoemen , c. C. C. 



336 ESSAIS BE MONTAIGNE , 

bout; et , cela faict , se meit k poursuyyre Macbanidas. Ge cas 
est gennain k ceiuy de monsieur de Guyse. 

En cette aspre battaille d'Agesilaus contre les Beotiens , que 
Xenopbon ■ , qui y estoit , diet estre la plus rude qu'il eost 
oocques veue, Agesilaus refusa I'advantage , que fortune luy 
presentoit , de laisser passer le battaillon des Boeotieos et les 
charger en queue , quelque certaine victoire qu'il en preyeist , 
estimant qu'ii yavoit plus d'art que de vaiUance; et poor 
montrer sa prouesse d'une merveilleuse ardeur de courage , 
cboisit plustost de leur donner en teste : mais auasi feut il 
bien battu et bien blec^ , et contrainct enGn de se desmesler , 
et prendre le party qu'il avoit reftise au commencement , fiii- 
sant ouvrir ses gents pour donner passage k ce torrent de 
BcBOtiens; puis , quand ils feurent passez , prenant garde qu'ils 
marcboient en desordre comme ceulx qui cuidoient bien estre 
hors de tout dangier, il les feit suyvre et charger par les 
flancs : mais pour cela ne les pent il toumer en fuitte k valde 
route ; ains se retirerent le petit pas , monstrants tousiours les 
dents, iusques &ce qu'ils se feurent rendus k sauvet^. 

CHAPITRE XLVI. 

DBS NOUS* 

Quelque diversite d'herbes qu'il y ait , tout s'enveloppe sous 
le nom de salade : demesme , sous la consideration des noms, 
ie m'en voys faire icy une galimafree de divers articles. 

Chasque nation a quelques noms qui se prennent, ie ne 
sgais comment, en mauvaise part:et ji nous lehan, Guil- 
laume% Benoist. Item, il semble y avoir, en la genealogie 
des pritices, certains noms fatalement afiectez : comme des 
Ptolomees k ceulx d*Aegypte, des Henrys en Angleterre, 
Charles en France, Baudoins en Flandres, et en nostre an-^ 

> at^ par Plijtaiqoi, Fie dtAgisUas, p. eos, ^L de 18B9. C 

• Cttt//attm€,ditleDictkNiiiairedeTrtToiix,iedi80itaotnioiiptriii^pitodetge^ 
doot oo ne ta\toii pas grand cas. B. J. 



i 



LIYRE I, CHAPITRE XLYI. 337 

cienne Aquitaine, des Gaillaumes, d'od Ton diet qae le nom 
de Guienne est venu», par un flroid rencontre, s'il n'en y 
avoit d'aussi cruds dansPlaton mesme. 

Item , c'est une chose legiere , mais toutesfois digne de 
memoire pour son estranget^, et escripte par tesmoing ocu- 
laire , que Henry , due de Normandie , fils de Henry second , 
roy 4'Angleterre , faisant un festin en France , Tassemblee de 
la noblesse y feut si grande , que , pour passe-temps , s'estant 
di visee en bandes par la ressemblance des noms -y en la pre- 
miere troupe qui feut des GuUlaumes , ii se trouva cent dix 
chevaliers assis k table portants ce nom, sans mettre en 
compte les simples gentilshommes et serviteurs. 

II est autant plaisant de distribuer les tables par les noms 
des assistants , comme il estoit k Vempereur Get^ de faire dis- 
tribuer le service de ses mets par la consideration des pre- 
mieres lettres du nom des viandes ' : on servoit celles qui se 
commenceoient par M : mouton , marcassin , merlus , mar- 
soin ; ainsi des aultres. 

Item , il se diet qu'il faiet bon avoir bon nom , c'est k dire 
credit et reputation ; mais encores , k la verity , est il commode 
d'avoir un nom beau , et qui ayseement se puisse prononcer 
et retenir , ear les roys et les grands nous en cognoissent plus 
ayseement , et oublient jSm mal volontiers ; et de ceulx 
mesmes qui nous sfervent, nous commandons plus ordinaire- 
ment et employons ceulx desquels les noms se presentent le 
plus facilement k la langue. I'ay veu le roy Henry second ne 
pouvoir nommer k droict un gentilhomme de ce quartier de 
Gascoigne-, et k une fille de la royne, il feut luy mesme 
d'advis de donner le nom general de la race , paree que eeluy 
de la maison patemelle luy sembla trop divers. Et Socrates 
estime digne du soing patemel de donner un beau nom aux 
enfants. 

Item , on diet que la fondation de nostre Dame la grand' k 

' Le nom de Guienne oe ? ienl point de GuiUaume, mais bien dn mot AquUauia , 
lAqoitaine , dont on a (ait d'abord VAqulenne , et em«ite la Guienne. A. D. 
* SPABTini, Geia, c. 5. J. V. L. 

TOHB I. 22 



338 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

Poitiers , print origine de ce qa*an ieune bomme desbaudifty 
log6 en cet endroict, ayant recouyr^ une gtrse , et lay ayant 
d'arrivee demand^ son nom , qui estoit Marie , se seotit si 
Yifrement esprins de religion et de respect de oe nom sacro- 
aainct de la Yierge mere de nostre Sauveur , que non seole- 
ment i^la cbassa soubdain y mais en amenda tout le reste de 
aa vie ; et qv'en consideration de ce miracle , il feat basty , en 
la place oii esloit la maison de ce ieune bomme , une chapelle 
au nom de nostre Dame , et depuis Teglise que nous y Teoyons. 
Cette correction voyelle et auriculaire , devotieuse , tira droid 
k Tame : cette aultre suivante, de mesme genre, s'insinua 
par les sens corporels. Pythagoras , estant en compaignie de 
ieunes hommcs , lesquels il sentit comploUer y escbauffez de 
la feste , d'aller violer une maison pudique , oommanda k la 
menestriere de changer de ton ; et , par une musiqi^ poi- 
aante , severe et spondaique , encbanta tout doukement leur 
ardeur , et I'endormit '. 

Item, dira pas la posterity que nostre reformatkm d'aa- 
iourd'buy ayt est6 delicate et exacte , de n'avoir pas seole- 
ment combattu les erreurs et les vices y et rempli le monde 
de devotion y dliumilit^ , d'obeissance , de paix et de toute 
espece de vertu ; mais d'avoir paas^ iusques k combatbre ces 
anciens noms de nos baptesmea;^ Charles , Louys, Francois , 
pour peupler le monde de Matbusalem y Ezecbid, Malachie, 
beaucoup mieux sentants de la foy ? Un gentilhoDHme , mien 
voisin , estimant les commoditez du vieux temps au prix da 
nostre , n'oublioit pas de mettre en compte la fieit6 et magni- 
Gcence des noms de la noblesse de ce temps U , Dom Gm- 
medan, Quedragan, Agesilan; et qu'k les ouir aeokmeot 
sonner, il se sentoit qu'ils avoient est^ bien aultres gents que 
Pierre, Guilloty et Michel. 

Item , ie s^is bon gr6 k lacques Amyot d'avoir laiasi ,daDS 
le cours d'une oraison fran^oise , les noms latins touts entiers, 
sans les bigarrer et changer pour leur donner une cadoioa 

> SuTUS BBPiucus, atherMUi Uathem,, lir. VI, p. {S8. C. 



LITRE I, CHAPITRE XLVI. S39 

fran^oise. Cela sembloit un peu rudeau commenoement; mais 
desia I'usage , par le credit de son Plutarque, nous en a oat^ 
toute restranget6. i'ai souhait^ souvent que ceulx qui escri- 
yeai les histoires en latin nous laissassent nos noms touts tela 
qu'ils sont ' ; car , en fiiisant de Yaudemont VaUenunuanus , et 
les metamorpboaant pour les garber k la grecque ou & la ro- 
maine, nous ne sQavons ou nous en sonunes, et en perdons 
la cognoissance. 

Pour clorre nostre ccHnpte, o'est un vUain usage, et de 
tresmauvaise consequence en nostre France , d'appdter chas- 
cun par le nom desa terre et seigneurie y et la chose du monde 
qui ikict plus mesler et mescognoistre les races. Un cadet de 
bonne maison , ayuit eu pour son appanage une terre, sous 
le nom de laquelle il a eat6 cogneu ethonnor^^nepeulthon- 
nestement I'abandonner : dix ansaprez samort,la terre s'en 
va k un eatrangier qui en faict de mesme ; deyinez oil nous 
s(»nmes de la cognoissance de ces bommes. II ne hult pas 
aller querir d'aultres exemples , que de nostre nuiison royale, 
oik autant de partages , autant de sumoms : cependant Tori- 
ginel de la tige nous est escbapp^. II y a taut de liberty en 
ces mutations , que de mon temps ie n'ay veu personne , eriev^ 
par la fortune k queique grandeur extraordinaire, k qui cm 
n'ayt attacb6 incontinent des tiltres gmiealogiques nouveaux 
et ignorez k son pere, et qu*on n'ayt &M en queique iUnstre 
tige : et , de bonne fortune , les plus obscures GHnilles sont 
plus idoines k blsiflcation. Gombien avons nous de gentil&- 
hommes en France qui sont de royale race selon leurs comp- 
tes? plus , ce crois ie , que d'aultres. Feut il pas diet de bonne 
grace par un de mes amis ? ils estoient plusieurs assendolez 
pour la qoereUe d'un seigneur contre un aultre , lequel aultre 
avoit , k la verity , queique prerogative de tiltres et d'alliaiiees 
eatevees au dessusde la commune noblesse. Sur le propos de 
cette prerogative , cbascun , cherchant k s'egualer k luy , alle- 
guoit, qui une origine, qui une aultre , qui la ressemUance 

I Goomieaiiraitdfifrinle president De Thou daniaonbiitoira,d*aaieiin si «rti^ 
de tout sincere amatenr de la T^t^. C. 



340 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

du Dom, qui des annes, qui une vieille pancharte dome^ 
tique ; et le moindre 8e trou voit mriere Gb de quelque roy 
. d*oultremer. Gomme ce feut k disner, cettuy cy, au lieu de 
prendre sa place , se recula en profondes reverences , suppliant 
I'assistance de I'excuser de ce que , par temerity , il avoit ius- 
ques lors vesco avec eulx en compaignon ; mais qu'ayant est6 
nouvcllement inform^ de leurs vieilles qualitez , il commen- 
ceoit k les honnorer selon leurs degrez , et qu'il ne luy appar- 
tenoit pas de se seoir parmy tant de princes. Aprez sa force , 
il leur diet mille iniures : « Contentons nous , de par Dieu ! de 
ce de quoy nos peres se sont contentez , et de ce que nous 
sonunes ; nous sommes assez , si nous le s^avons bien mainte- 
nir : ne desadvouons pas la fortune et condition de nos ayeuls , 
et ostons ces sottes imaginations , qui ne peuvent faillir k qui- 
conque a Timpudence de les aileguer. » 

Les annoiries n'ont de seuret^ non plus que les sumoms. 
le porte d'azur sem6 de trelles d'or, k une patte de lyon 
de mesme , annee de gueules , mise en fasce *. Quel privilege 
a cette figure pour demourer particulierement en ma maison ? 
un gendre la transportera en une aultre famille : qu^ue 
chestif acheteur en fera ses premieres armes. II n'est chose oik 
il se rencontre plus de mutation et de confusion. 

Mais cette consideration me tire par force k un aaltre 
champ. Sondons un pen de prez , et , pour Dieu ! regardons k 
quel fondement nous attachons cette gloire et reputation pour 
laquelle se bouUeverse le monde : oii asseons nous cette re- 
nommee que nous allons questant avecques si grand' peine? 
c'est , en sonune , Pierre ou Guillaume qui la porte , preoA en 
garde , et k qui elle touche. O la courageuse faculty que I'es- 
perance , qui, en un subiect mortel, et en un moment, va 
usurpant I'infinit^, Timmensit^, Tetemite, et remplissant 
rindigence de son maistre de la possession de toutes les cho- 

s Mootilgiie, oomme on le Toltdins le Journal de tes ynyaget, laivt aef wool- 
ries k PiomliUret, k Aosbonrg, et dins ploiieiin aulras Tillet; k Pise, il let fit M»- 
tonner et dorer avee de belies et vboe* couiewrt} omiite 11 les encadn, et les deal 

Panlino, le lui piooiit, et enfittarmmL J. V. L. 



LITRE I, GHAPITRE XLVI. 341 

ses qu'il peult imagiDer et desirer, autant qu'elle veult! Na- 
ture nous a l^ donne un plaisant iouet ! Et ce Pierre ou Guil- 
launie, qu'est ce qu'une voix pour touts potages, ou trois ou 
quatre traiets de plume , premierement si aysez k varier, que 
ie demanderois volontiers, A qui louche Tbonneur de tant de 
victoires, k Guesquin^i Glesquin, ou k Gueaquin '? II y au- 
roit bien plus d'apparence icy, qu'en Lucien , que 2 mit t eu 
procez ' •, car 

If 00 leria aot Indicn petantiir 
Pnnnia': 

ii y va de bon -, il est question , laquelle de ces lettres doibt 
estre payee de tant de sieges, battailles, bleceures, prisons 
et services faicts k la couronne de France par ce sien flBmeux 
connestable. 

Nicolas Denisot < n'a eu soing que des lettres de son nom , 
et en a change toute la contexture pqur en bastir le conte d'Al- 
sinois , qu'il a estren6 de la gloire de sa poesie et peincture. 
£t rhistorien Suetone n'a aim^ que le sens du sien ; et , en 
ayant priv6 Lenis , qui estoit le sumom de son pere ^, a laiss^ 
Tranquillus successeur de la reputation de ses escripts. Qui 
croiroit que le capitaine Bayard n*eust honneur que celuy 
qu'il a emprunt6 des faicts de Pierre Terrail ? et qu'Antoine 
Escalin se laisse voler, k sa veue , tant de navigations et char- 
ges par nier et par terre , au capitaine Poulin et au baron de 
La Garde ^? 

Secondement , ce sont traiets de plume communs k mill'- 

> Manage a redtarqo^ qu'on nommoit le cdl^bre Du Guetelin de quatorze b^na 
diff^rentes : IH« Gueelin, Du Cayaquin, Du Guetquin, GuesquHUuM, Guetcliniui, 
Guesquhuu, etc On pent Toir, k ce propot , nn rddt anex pUisant de Froissart , 
Tol. in , c. 75. C. 

* Allusion an Jugemenl des Koyelles, par Lnden. J. V. L. 

3 II ne s'agit pas ici d'nn prix de pen de Taleur. Vibo., SnOde, XII, 764. 

4 Peintre et poMe , im6 au Mans Tan f 515. Voy. Licion du Mainb et Du Vkbdibb. C. 
'i SuETom, Othon, c. fO. j. V. L. 

<i Anioine iscaHn ( c*^toit son Triable nom ) fbC anssi appeM le capitaine Poulin 
et baron de La Garde, C'^toit nn offider de fortune , qui se disttngna dans la carri^re 
militaire et dans oelie des ambaasades, sous les r^es de Fran^ l«r et de sos suc- 
cessenrs , jusqn'k Cbarles IX. C. 



342 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

bommes. Gombien y a il , en toutes les races, de persoones 
de mesme nom et surnom ? et en diverses races , siecles ei 
pais, combien? L'histoire a cogneu trois Socrates , cinq Pia- 
tons y hukt Aristotes , sept Xenophons , vingt Demetrius , 
vingt Theodores : et pensez combien elle n*en a pas cogneu. 
Qui empesche mon palefrenier de s'appeiler Pompee le grand ? 
Mais , aprez tout , quels moyens , quels ressorts y a il qui atta- 
chent k mon palefrenier trespass^ , ou k cet aultre homme qui 
eust la teste trenchee en Aegypte , et qui ioignent a eulx cette 
voix gloriGee et ces traicts de plume ainsin bonnorez , k Gn 
qu'ils s'en advanlagent? 

Id dnerem 61 nuMMi oreiBi eonre tepnltot ■ r 

Quel ressentiment ont les d^x compaignons en principale va- 
leur entre les bonunes , Epaminondas , de ce glorieux vers qui 
court tant de siecles pour luy en nos boucbes » 

Gomiliii noilris taut est aUrila Lacooani *; 

et Africanus , de cet aultre , 

A sole eautrienle , sopn Mcoti' pilodQi» 
Ntmo flit qoi iNtif roe •qniparire quest*. 

Les survivants se cbatouillent de la doulceur de ces yoix , et , 
par iceUes sollicitez de ialousie et desir, transmettent incon- 
ffldereement par fantasie aux trespassez cettuy leur propre 
ressentiment ^ et , d'uue pipeuse esperance , se donnent k 
croire d'en estre capables k leur tour. Dieu le s{ait. Ttotes- 
fois, 

■ Ororei-TOiB que tout cela palmt toucher one fipoide oendre et des minei tmt- 
▼elit? Tue., tnadt, iv, 34. 

* Sparte derant ou gMra abtlMi mm orsoetl. 

CeTen.tradnit da grec par Qcnoii , TWcm/., ▼, 17, est le pieaierdHqMlic 
▼en ^giaqnes qui fureot stit^ au bas de la stalue d^Kpaminoiidaa ( Pausab. • IX« li ■• 
Oa y m oUiWM, ec DUD IMS iiUrUa , qid trtdniroa BMl ixcc^Mc^ 

^ De FMivore mi CMKbant fl n*«l potat d« gvcnlen 

Dool le front M«* CMfwt de il Dobta tonrlcn. 

ClC.,7tec.V,IT. 



LITRE I, CHAPITRE XLVII. 343 

Ad luBeie 
Romniiity GnfaHqoe, et Barbutii iodopenitor 
Erexit; caiMB disorimiolt, atqoe laboris 
Inde habirit : tanto malor fanMD litiB est, qaam 
Virtutli'! 

GHAFITRE XLVH. 

DB L*1NCBBTITUDB DB NOSTRB meBMBNT 

Cest bien ce que diet ce vers , 

E«tuv A «o^ vo/cds Mot xflt£ M» », 

•c II y a prou de loy 3 de parler, par tout , et pour et oontre. » 
Pour exemple : 

Vince Hannibal, et non se|>pe mar poi 
Ben la TitlorkMa sna Tentnia 4. 

Qui vouldra estre de ce party, et faire valoir avecques nos 
gents la faulte de n'avoir demierement poursuiry nostre 
poincte k Moncontour ] ou qui vouldra accuser le roi d'£q)ai- 
gne ^ de n'avoir sceu se servir de Tadvantage qu'ii eut contre 
nous a Sainct Quentin ; il pourra dire cette faulte partir d*une 
ame enyvree de sa bonne fortune , et d'un courage , lequel , 
plein et gorg^ de ce commencement de bonbeur, perd le goust 
de I'accroistre , desia par trop empesch^ k digerer ce qu'il en 
a ! il en a sa brassee toute comble, il n'en peult saisir davan- 
tage ', indigne que la fortune luy aye mis un tel bien entre 
mains : car quel proufit en sent il , si neantmoins il donne k 

* VolU I'eipAraneequi enflamma les gfodraax srees, romafaH . et Uarliarei ; toOI oe 
qvi tear It eoteer mUle traTanx , aflnnter BiUe dan^ert I tant U eit nil qoe llMinaM 
est pliu allM de gloire qne de Terto ! Jot. tSai.X, IS7. 

• Honkai, lUade, XX, i«9. 

s C'est-k-dire. If y a betmeouTp de libertS de porter, oo, on feui parler 4 etm 
aUe. E. J. 

4 AnnCbaJ Tainqnit les Homaint ; mate il ne sat paa profiter de sa Tictoire. PiraiacA , 
imiiiime pariie det SimneU, fol. 141, dd. dl Gabriel GioUto. 

s PhiHppe 11 , qui baitit les FnoH^is prte de 8ajDM^lentln cb 45M , le 40 d'ao6t 
Kle de saint Laurent C. 



344 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

son ennemy moyen de se remettre sus? Quelle esperance 
peult on avoir qu'il ose une aultre fois attaquer ceulx cy ral- 
liez et remis , et de nouveau armez de despit et de vengeance, 
qui ne les a os6 ou sceu poursuyvre touts rompus et efiOnoyez , 

Dmn fortona calet, dam oonfidt omnia terror* r 

Mais enGn , que peult il attendre de mieulx que ce qu'il vient 
de perdre? Ge n'est pas comme k rescrime , oik le nombre des 
touches donne gaing : tant que Tennemy est en pieds , c'est k 
recommencer de plus belle -, ce n'est pas victoire , si elle ne 
met Gn & la guerre. En cette escarmoucbe oik Caesar eut du 
pire prez la ville d'Oricum , il reprochoit aux soldats de Pom- 
peius qu'il eust est^ perdu , si leur capitaine enst sceu vain- 
ere ' : et luy chaussa bien aultrement les esperons quand ce 
feut k son tour. 

Mais pourquoy ne dira on aussi , au contraire , Que c'est 
refTect d'un esprit precipileux et insatiable de ne s^avoir 
mettre fin Ji sa convoitise -, Que c'est abuser des faveurs de 
Dieu , de leur vouloir (aire perdre la mesure qu'il leur a pres- 
crite •, et Que de se reiecter au dangier aprez la victoire , c'est 
la remettre encores un coup k la mercy de la fortune -, Que 
I'une des plus grandes sagesses en I'art militaire , c'est de ne 
poulser son ennemy au desespoir? Sylla et Marius, en la 
guerre sociale , ayants desfaict les Marses y en voyants encores 
une troupe de reste qui , par desespoir, se revenoient iecter 
sur eulx comme bestes furieuses , ne feurent pas d'advis de 
les attendre. Si I'ardeur de M. de Foix ne I'eust emport^ k 
poursuyvre trop asprement les restes de la victoire de Ra- 
venne , il ne I'eust pas souillee de sa mort : toutesfois encores 
dervit la recente memoire de son exemple k conserver M. d'An* 
guien de pareil inconvenient k Serisoles. II faict dangereux 
assaillir un homme k qui vous avez ost6 tout aultre moyen 
d'eschapper que par les armes : car c'est une violente mais- 

> Iximpie U fortune entntne tout, torMioe toot cdde&Uteritnr.L^ 

> PLUTAIQUB, yie de C^ar, c. If . C 



LIVRE I, CHAPITRE XLVII. 345 

iresBe d'eschole que la necessity : graviinmi sunt momu irrt- 
ia(^ necefsilofb S 

Yiodtor band gntb» ingido qai proTOcat bostein *. 

Yoyl^ pourquoy Pharax empescha le roy de Lacedemone , 
qui venoit de gaigner la iournee conire les Mantmeens , de 
n'aller aflOronter mille Argiens qui estoient eschappez entiers 
de la desconGture \ aius les laisser couler en liberty , pour ne 
venir k cssayer la vertu picquee et despitee par le maiheur ^ 
Clodomire , roy d'Aquitaine , aprez sa victoire , poursuyvant 
Gondemar, roy de Bourgoigne , vaincu et Tuyant , le for^a de 
toumer teste ^ mais son opiniastret^ lui osta le fruit de sa vic- 
toire , car il y mourut. 

Pareillement , qui auroit k choisir, ou de tenir ses soldats 
richement et sumptueusement armez , ou armez seulement 
pour la necessity , il se presenteroit en faveur du premier 
party, duquel estoit Sertorius , Philopoemen , Brutus, Caesar ^, 
et aultres , que c'est tousiours un aiguillon d'honneur et de 
gloire au soldat de se veoir par6 , et une occasion de se rendre 
plus obstin6 au combat , ayant k sauver ses armes comme ses 
biens et heritages \ raison , diet Xenophon ^, pourquoy les 
Asiatiques menoient en leurs guerres, femmes, concubines, 
avecques leurs ioyaux et richesses plus cberes. Mais il s'offri- 
roit aussi , de I'aultre part , qu'on doibt plustost oster au sol- 
dat le soing de se conserver, que de le luy accroistre ; qu'il 
craindra , par ce moyen , doublement k se hazarder : ioinct 
que c'est augmenter k I'ennemy Tenvie de la victoire par ces 
riches despouilles \ et a Ion remarqu^ que d'aultres fois cela en- 
couragea merveiileusement les Romains k I'encontre des Sam* 
nites. Antiochus , montrant k Hannibal I'armee qu'il preparoit 
contre eulx , pompeuse et magnifique en toute sorte d'equK 

' C'est ce que Montaigne Tient de dire en fran^is. Le texte latin est extralt de la 
DMamation de Poacios Latio , qui se trouve dans quelqaes ^itions de Salloste. C. 
* Celai qui d^fie la mort . ne la re^oit gu^re sans la donner. Lccain , IV, S7S. 
^ DlODOai Dl SICILI, XII, 2S. C. 
^ SuKTOiiit C^ar, c. 07. C. 
s Cyrop^dU, iV, 4. C. 



346 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

page , et luy demandant : « Les Rmiains se conteDtoroDt ils 
de cette armee ? » « S'ils s'en contentoxmt ? respondict il : 
yraymeni , ouy ^ pour avares qu'ils soyent '. » Lycurgos def- 
fendoit aux siens , non seulement la sumptuosit6 en lenr equi- 
page y mais encores de despouiller leurs ennemis vaincus ; tou- 
lant , disott il , que la pauyret^ et flrugalit^ reluisiat avecques 
!e reste de la battaille *. 

Aux sieges et ailleurs oi!^ roGcasion nous approehede Fen- 
nemy, nous donnons volonliers licence aux soldats de le bra- 
T^y desdaigner et iniurier de toutes ft^ons de reproches, et 
non sans apparence de raison ; car ce n'est pas faire pen de 
ieur osier toute esperance de grace et de composition , en leur 
representant qu'il n'y a plus ordre de I'attendre de celuy qu'ils 
ont si fort oultrag6 , et qu'il ne reste remede que de la ric- 
toire : si est ce qu'il en mesprint k Yitellius '; car ayant af- 
bire k Othon , plus foible en valeur de soldats desaccoustu- 
mez de longue main du foict de la guerre , et amoUis par les 
delices de la ville, il les agassa tant enfin par ses paroles pic- 
quantes, leur reprochant leur pusillanimity , et le regret des 
dames et festes qu'ils venoient de laisser k Rome, qu'U leur re- 
meit par ce moyen le coeur au ventre , ce que nub exborte- 
ments n'avoient sceu faire , et les attira luy mesme sur ses 
bras , odi Ton ne les pouvoit poulser. Et de vray, quand ce 
sont iniures qui touchent au vif , elles peuvent faire aysee- 
ment que celuy qui alloit laschement k la besongne pom* la 
querelle de son roy, y aille d'une aultre affection poor la 
sienne propre. 

A considerer de combien d*importance est la conspiration 
d'un chef en une armee , et que la yisee de I'ennemy regarde 
principalement cette teste k laquelle tiennent toutes les aultres 
et en despendent , il semble qu'on ne puisse mettre en doubte 
ce conseil , que nous veoyons avoir est6 prins par plusieurs 

* AOLO-GllLI, V, 5. C. 

* Purr AiQDi , Apofhthegmes des LaUtUmtmietu . * la fin de eeoz de Lfcmrfm* C. 
) On platdt k ses Ueateaaolf , qui oonimiodoteit en son abieaoe. Voj. Puitabqvb* 

f'iettOlhon.c. 3. C. 



LIYRE I, CHAPITRE XLVII. 347 

grands chek , de se Iravestir et desguiser sur le poioct de la 
meslee : toutesfois rinconv^iient qu'on eocourt par ce moyen 
n'est pas moindre que celoy qu'on pense fbyr ; car le capitaine 
venant k estre mesoogneu des siens, le courage qu'ils prennent 
de son exemple et de sa presence vient aussi quand et quand 
k leur biUir, et perdant ia veue de ses marques et enseignes 
accoustumees , ils le iugent , ou mort , ou s'estre desrobb^ 
desesparant de I'affiiire. Et quant k Texperience , nous luy 
veoyons favorisw tantost Fun , tantost I'aultre party. L'acci- 
dent de Pyrrhus , en la tiattaille qu'il eut centre le consul 
Levinus en Italie, nous sert k Tun et I'aultre visage ; car pour 
s'estre voulu cacber sous les armes de Megacles >, et luy avoir 
donn^ les siennes , il sauva bien sans doubte sa vie , mais aussi 
il ea cuida encourir Taultre inconvenient de perdre la ioumee. 
Alexandre , Caesar, Lucullus , aimoient k se marquer au com- 
bat par des accoustrements et armes riches , de couleur relui- 
sante et particuliere : Agis , Agesilaus , et ce grand Gylippus *, 
au rebours, alloient k la guerre obscurement converts, et 
sans atour imperial. 

A la battaiUe de Pharsale , entre aultres reprocbes qu'on 
donne k Pompeius , c'est d'avoir arrests son armea pied coy, 
attendant Teonemy : « Pour autant que oela ( ie desroberay 
M icy les mots mesmes de Plutarque ^ qui valent mienlx que 
« les miens) aflbiblit la violence que le courir donne aux pre- 
« miers coups ; et quand et quand oste I'eslancement des com- 
« battants les ons contre les aultres , qui a accoustum^ de les 
« remplir d'impetuosit^ et de ftireur, plus qu'aultre chose , 
«< quand ils viennent k s'entrechocquer de roideur, leur aug- 
<( mentant le courage par le cry et la course *, et rend la cba* 
« leur des aoldats , en maniere de dire , refroidie et figee. » 
YoyU ce qu'il diet pour ce roolle. Mais si Ciesar eust perdu , 



' Les ^lioni portent DemogagUs; mais c'est ane foute ^Tidente de copiite ou 
d'imprimeor. Vojez Plotaiqdi, Fie de Pyrrhus, c. S. C. 

* Voyez DiODOii Di Siau, XllI, 35. C. 

3 G'est-A-dire de son tradodeur Amjot. dans Uiriede PompSe, c. 19. Cter bMino 
aussi Pompde de oette fonte , de Beito do, , HI , 17. C. 



348 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

qui n'eust peu aussi bien dire , Qu'au contraire la plus torte 
et roide aasiette est ceile en iaqueiie on se tient planli sans 
bouger; et Que qui est en sa marche arrests, ressenrant et 
espargnant pour le besoing sa force en soy mesme , a grand 
advantage contre celuy qui est esturani^, et qui a desia oon- 
sonun^ k la course la moiti^ de son baleine ? oultre ce que 
Tannee estant un corps de tant de di verses pieces , il est impos- 
sible qu'dle s'esmeu ve , en cette ftirie , d'un uKMivement si 
iuste , qu'elle n'en altere ou rompe son ordonnance , et que le 
plus dispos ne soit aux prinses, avant que son ccmipaignon le 
secoure. En cette vilaine battaille de deux freres Perses, Clear- 
cbus, Lacedemonien , qui commandoit les Grecs du party de 
Cyrus, les mena tout bellement k la charge, sans se haster : 
mais k cinquante pas prez , il les meit k la course , esperant , 
par la briefvet^ de I'espace, mesnager et leur ordre et leur 
baleine; leur donnant cependant Tadvantage de rimpetuosite 
pour leurs personnes et pour leurs armes k traicts^ Ifaultres 
ont regi6 ce doubte en leurs armees, de cette maniere : « Si 
« les ennemis vous courent sus , attendez les de pied coy ; s'ils 
« vous attendent de pied coy, courez leur sus*. » 

Au passage que i'empereur Cbarles cinquiesme feit en 
Provence, le roy Frangois feut au propre d'eslire, ou de luy 
aller au devant en Italic, ou de I'attendre en ses ierres : et 
bien qu'il considerast , Combien c'est d'advantage de conser- 
ver sa maison pure et nette des troubles de la guerre, k Qn 
qu'entiere en ses forces, elle puisse continuellement foumir 
deniers et secours au besoing ; Que la necessite des guerres 
porte a touts les coups de faire le gast % ce qui ne se peult 
faire bonnement en nos biens propres ; et si , le palsan ne porte 
pas si doulcement ce ravage de ceulx de son party que de 
Tennemy; en maniere qu'il s'en peult ayseement allumer des 
seditions et des troubles parmy nous; Que la licence de des- 

I Voyez XiNOPBON, Anab., 1, 8. J. V. L. 
* Plutabqob , dans les Pr^cepies de Mariftge , c. 54. C. 
> Hoi cpii ae troave aoMi dans Amyot, pour dis^off, oomme on amis daw qiieli|iic» 
M'tioiis.C. 



UVRE I, CHAPITRE XLVH. 340 

rober et piller, qui ne peult estre permise en son pals , est un 
grand support aux ennuis de la guerre ; et qui n'a aultre es- 
perance de gaing qne sa solde , il est nialays6 qu'il soit tenu 
en office, estant k deux pas de sa femme et de sa retraicte^ 
Que celuy qui met la nappe , tumbe tousiours des despens ; 
Qu'il y a plus d'alaigresse k assaillir qu'ji deffendre ; et Que la 
secousse de la perte d'une battaille dans nos entrailles est si 
violente , qu'il est malays6 qu'elle ne crouUe tout le corps , 
attendu qu'il n'est passion contagieuse comme celle de la 
peur, ny qui se prenne si aiseement k credit , et qui s'espande 
plus brusquement; et que les villes qui auront oul I'esclat de 
cette tempeste k leurs portes , qui auront recueiily leurs ca- 
pitaines et soldats tremblants encores et hors d'haleine , il est 
dangereux sur la chaulde qu'elles ne se iectent k quelque 
mauvais party : si est ce * qu'il choisit de rappeller les forces 
qu'il avoit deli les monts , et de veoir venir Tennemy. Car il 
pent imaginer, au oontraire , Qu'estant cliez luy et entre ses 
amis, il ne pouvoit faillir d'avoir plants* de toutes commo- 
ditez ; Les rivieres , les passages , k sa devotion , luy condui- 
roient et vivres et deniers en toute seuret^ , et sans besoing 
d'escorte -, Qu'il auroit ses subiects d'autant pips affectionnez, 
qu'ils auroient le dangier plus prez ; Qu'ayant tant de villes 
et de barrieres pour sa seuret6 , ce seroit k luy de donner loy 
au combat , selon son opportunity et advantage ; Et , s'il luy 
plaisoit de temporiser, qu'i I'abry et a son ayse , il pourroit 
veoir morfondre son ennemy, et se desfaire soy mesme par les 
difficultez qui le combattroient engage en une terre contraire, 
Oil il n'auroitdevant , ny derriere luy, ny k cost6 , rien qui ne 
luy feist guerre , ny le moyen de refreschir ou d'eslargir son 
armee , si les maladies s'y mettoient , ny de loger k convert 
ses blecez, nuls deniers, nuls vivres, qu'i poincte de lance , 

' Quoi qu*U en ioit, Franfoit Hr se tUUrmina d rappeler, etc. Tout oe qui salt , 
Jnaqn** la fin do para^pbe , est \k€ presqne mot pour mot d'un discours bit en plein 
conseil par Francois ler, td qn'on le iroove dans les Mtoioires de Gohxaobi iht 
BiLLiT, Ut. VI, fDl. IM. C. 

• C'est-^-dire abondanee. — Plants et plenty, de pl^M, qtA Tient de plenUae, 
aboodance. C. 



350 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

nul loisir de se reposer el prendre baleine, nuUe science de 
lieux ny de pals qui le sceust deflbndre d'embuadMS et sur- 
prinses ; et , s'il venoit k ia perte d'une battailie , aaleun moyen 
d'ea sauver les rdiques. Et n'avoit pas faulte d'exemples pour 
Tun et pour I'aultre party. 

Scipion troova bien meilleur d'aller aasaillir ks terret de 
son ennemy en AfKque , que de deflendre les sieimes , et le 
oombattre en Italie , oii il estoit ; d*oii bieo luy print. Mais au 
rebours, Hannibal , en cette mesme guerre, se niina d'afoir 
abandonne la conqueste d'un pais estrangier pour alter def- 
fendre le sien. Les Atheniens , ayants laissd reonemy en tears 
terres pour passer en la Sicile , eurent la fixiune contraire : 
mais Agathocles, roy de Syracuse, Teut (kTorabte, ayant 
pas86 en Afrique, et laias^ la guerre chez soy. 

Ainsi nous avons bien accoiistumi de dire, aveeques rai- 
son , que les evenements et issues despendent , notamment en 
la guerre, pour la pluspart, de la fbrtune^ tequdte ne se 
veult pas renger et assubiectir k nostre disoonrs et prudence, 
comme disent ces vers : 

Et mtle ooDfoltis pretiom est; pmdeDtia bllax 
Nee Ibrtooa prolMt emaat , Mqnitiirqiie iiienBtei , 
Sed f aga per conotot mdlo ditorimine fnrtor. 
ScUioet est aKad , quod not oogatqne regatqne 
Maiai, et in propritt docat morlalia leges '. 

Mais k le bien prendre , il semble que nos conseils et delibera- 
tions en despendent bien autant; et que la fortune engage en 
son trouble et incertitude aussi nos discours. « Nous raison- 
nons hazardeusement et temerairement , diet Tlmsus en 
Platon*, parce que, comme nous, nos discours ont grande 
participation k la temerity du hazard. « 

* SooTcnt rimpmdeiice rtesBtt. et h pradenoe nous trompe ; aoarent It ioctBBeee 
bvorlie pas let ptatdignesi IfM^oanincoDitante.elleToltige ^etttaopi^de m 
oiprioek C*ert qa'tfy a oae poiHMioe topMeofe qoi DOM mattrlK, et qiri tfent to^ 
d^psndanca tonlei lea choaea modellaa. Maiiiliiis, IY, 9Bw 

■ Dans leTtni^, p. 598.0. 



LIYRE I, GHAPITRE XLYIII. 351 

CHAPITRE XLVffl. 

DBS DBSTBIEBS. 

Me voicy devenu grammairi^ , moy qui n'apprins iamais 
langue que par routine , et qui ne s^ais encores que c'est 
d'adiectif , coniunctif , et d'ablatif. II me semble avoir oul dire 
que les Romains avoient des chevaux qu'ils appelloient funa- 
le$,ou. dexirarioi S qui se menoient k dextre , ou k relais , pour 
les prendre touts firais au besoing x et de 1& vient que nous 
appellons desiriers les chevaux de service \ et nos romans disent 
ordinairement adestrer, pour accomptngner, lis appelloient aussi 
desuUorwi equos, des chevaux qui estoient dressez de fe^n 
que y courants de toute leur roideur, accouplez coste k coste 
I'un de I'aultre, sans bride , sans selle, les gentilshommes 
romains , voire touts armez, au milieu de la course se iectoient 
et reiectoient de Tun k Taultre. Les Numides gendarmes me- 
noient en main un second cheval , pour changer au plus chauld 
de la meslee : qtubus, desultorum in modmi, bbw traken6bui 
equoSj inter acerrimam swpe pugnam, in recentem equwn, ex 
fesso, armatis transsuUare fno$ erai : tanta velocita$ ipm, tamque 
docile equorum genut * / II se treuve plusieurs chevaux dressez 
k secourir leur maistre , courir sus k qui leur presente une 
espee nue, se iecter des pieds et des dents sur ceulx qui les 
attaquent et afiHrontent : mais il leur advient plus souvent de 
nuire aux amis qu'aux ennemis \ ioinct , que vous ne les des- 
prenez pas k vostre poste , quand ils se sont une fois harpez , 
et demeurez k la misericorde de leur combat. II mesprint 

< jytAMagt, <m de ma^, So^tone, TiUre» c 6, et Stace, TMbaide, VI, 461, 
oat employ^ funalU dans ce sens. Quant k dextrarius, c'est od barbarisme, asittf 
sealement dam lei aotean da roojea Age. Ainal r^ruditloo de Mootai|siie ae trooT€ 
eooore eo ddfant. J. V. L. 

• comme ceux de oob caralien qol tautent d'oa cheral sor Taotre, lea ffomidet 
avoieot coulooie de meoer deux cberaux ; et, toat ano^, dana le fort da cooibat , ila 
•e Jetoient aourent d'on cbeval fatiga^ tnr on cbcTal tnk i telle ^tolt tear asfllttf , et 
la docttil^ de leors cbefaaxl Titi Liti, XXIII, 99. 



a52 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

lourdement k Artybius , general de Tarmee de Perse , com- 
battant contre OnesiluSy roy de Salamine, de personne k 
personne , d'estre monte sur un cheval fogoon6 en cette es- 
cbole *, car il feul cause de sa mort , le coustillier > d'Onesilus 
Tayant accueilly d'une faulx entre les deux espaules, comma 
il s'estoit cabr^ sur son maistre '. Et ce que les Italians disettl , 
qu*en la battaiUe de Fomuove, le cheval du roy Charles le 
deschargea , k ruades et pennades , des ennemis qui le pre^ 
soient, et qu'il estoit perdu sans cela ^ ce feul un grand coup 
de hazard , s'il est vray. Les Mammelus se vantent d*avoir les 
plus adroicts chevaux de gendarmes du monde ; que par na- 
ture et par coustume ils sont faicts k cognoistre et distinguer 
I'ennemy, sur qui il fault qu'ils se ruent de dents et de pieds , 
selon la voix ou signe qu'on leur faict; et pareillement k re- 
lever, de la bouche , les lances et dards emmy la place , et les 
oflBrir au maistre , selon qu'il le commande. On diet de Caesar, 
et aussi du grand Pompeius , que parmy leurs aultres excel- 
lantes qualitez, ils estoient fort bons hommes de cheval : et 
de Ciesar, qu'en sa ieunesse , mont6 k dos sur un cheval , et 
sans bride , il luy faisoit prendre carriere , les mains toumees 
derriere le dos ^ Comme nature a voulu faire de ce person- 
nage, et d' Alexandre, deux miracles en Tart militaire, vous 
diriez qu'elle s'est aussi efiTorcee k les armer extraordinaire- 
ment : car chascun sgait , du cheval d' Alexandre , Bucqihal , 
qu'il avoit la teste retirant k celle d'un taureau ; qu*il ne se 
soufiDroit monter k personne qu'i son maistre , ne peut estre 
dress^ que par luy mesme, feut honnore aprez sa mort, et une 
ville bastie en son nom ^. Caesar en avoit aussi un aultre qui 
avoit les pieds de devant comme un homme , ayant I'ongle 
coupee en forme de doigts , lequel ne peut estre mont^ ny 

> On nonuiioit eouitUHers , dit Faucbet, les ralets qui portoient la couttUie, et m 
tenoieni prte de Hiomme d'armet. coutiUle aoit one ^pde , on long poilgiiaid. Boui . 
dant scio Tr^tar <Us Reekerehes gauioUes, etc. C. 

* HnoDon, V, 111 et f la. j. v. l. 

2 PtOTAiQUi , Fie de Citar, c. S. C. 
4 AIJUI-GIU.1, V, 1 J. V. L. 



UVRE I, CHAPITRE XLVIII. 353 

dress6 que par Ccesar, qui dedia son image ain^z sa mort k la 
deesse Venus*. 

le ne desmonte pas volontiers quand ie suis k cheval ; car 
c'est Tassiette en laquelle ie me treuve le mieulx , et sain , et 
malade. Piaton > la recommende p<»ur la saQt6 ; aussi diet Pline 
qu*eUe est salutaire k restomach et aux ioinctures. Poorsuy- 
vons doncques , puisque nous y sommes. 

On lit en Xenophon ^ la loy deflTendant de voyager k pied k 
homme qui eust cheval. Trogus et lustinus « disent que les 
Partbes avoient accoustum6 de faire k cheval , non seulement 
la guerre , mais aussi touts leurs af&ires publicques et privez , 
marchander, parlementer, s'entretenir et se promeaer; et que 
la plus notable difference des libres et des serfis , parmy eulx , 
c'est que les uns vont k cheval, les aultres k pied : institution 
nee du roy Cyrus. 

II y a plusieurs exemples en I'histoire romaine ( et Suetone 
le remarque plus particulierementde Caesar'), des capitaine^ 
qui commandoient k leurs gents de cheval de metti'e pied k 
terre, quand ils se trouvoient pressez de Toccasion, pour 
oster aux soldats toute esperance de fuyte , et pour Tadvantage 
qu'ils esperoient en cette sorte de combat : quo, hand dubie, 
superai Romantis % diet Tite Live. Si est il que la premiere 
provision de quoy ils se servoient k brider la rebellion des 
peuples de nouvelle conqueste , c'estoit leur oster armes et 
chevaux : pourtant veoyons nous si souvent en Csesar : anna 
proferri , iumenta product , obsides dart iubet 7. Le grand Seigneur 
ne permet auiourd'huy, ny k chrestien , ny k iuif , d'avoir 
cheval k soy, soubs son empire. 

Nosancestres, et notamment du temps de la guerre des 

' SUETORE, C^iar, c. 61. C. 

> Lais, Hv. VII, vers le commciicemcnL Le passage de Pline se (rouvc au liv. 
XXVUI.c. 4.C. 
^ Cprop^die, Uv. IV, c. 5. C. 
4 JUSTIJI , Uv. XLI. C. 

s Suetone , c^sar, c. 60. G. 

« Od , saofl aacun doate, les Eomaios exoeUent. Tite Live , IX , sa. 
' II commaiide qu'on llTre aroMt, chevau, otages. De Beilo GaiHco, VII, II. 
Toil I. 25 



354 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

Anglois, ez combats solennels et iournees assignees, se ineC^ 
toient, la pluspart du temps , touts k pied, pour ne se fier k 
auitre chose qn'k leur force propre et vigueur de tear courage 
et de leurs membres, de chose si chore que Hioooeor et la 
yie. Yous engagez, quoy qu*ai die Chrysanthes en Xeno- 
phon % vostre valeur et vostre fortune k celle de Tostre che* 
val : ses playes et sa mort tirent la vostre en consequence ; 
son efiDroy ou sa fougue vous rendent ou temeraire ou lasche; 
8*11 a foulte de boucbe ou d'esperon , c'est k vostre honneur k 
en respondre. A cette cause , iene treuve pas estrange que ces 
combats \k feussent plus fermes et plus ftuieux , que ceulx 
qui se font k cheval : 

GaMfebtnt pariter, pnritarqne raebanl 
Vietorei ftatiqae; Deque bis foga note » oeqMiUii*; 

leurs battailles se veoyent bien mieulx contestees-, ce ne sont 
k cette heure que routes, primus clamor atque impeiui rem 
decerrui ^ Et chose que nous appellons k la society d*un si grand 
hazard , doibt estre en nostre puissance le plus qu'il se peult \ 
comme ie conseillerois de choisir les armes les plus courtes , 
et celles de quoy nous nous pouvons le mieulx respondre. II 
est bien plus apparent de s'asseurer d'une espee que nous te- 
nons au poing , que du boulet qui eschappe de nostre pistole , 
en laquelle il y a plusieurs pieces , la pouldre , la pierre , le 
rouet, desquelles la moindre qui vienne k faillir vous fera 
faillir vostre fortune. On assene pen seurement le coup que 
I'air vous conduict : 

Et, qoo ferre velint, pennlttere Tnlneni Tentii : 
Entis babet Tires; et gees qiuecaiDqiie firomm est, 
Bellageritgladib*. 

Mais quant k cette arme \k , i'en parleray plus amplement, oA 

* Cyrop^dU, Mr. IV, S. C. 

■ Personne ne soogeoSt * fiiir; les Tsinqoean. les raliicos, vrwaqokalt, oambil^ 
toienl . bappoieDt , mouroient ensemble. Vibg. , £nSide , X , 798. 

s Lei premiers crbet la premiere charge (Mcklenlde la Tictoire. Tin LiTi, XXV, 41. 

4 Lorsqa'on lalsse am Tents le soin de diriger ses coups. V4ip6t est la ftxce dnsol' 
dat ; tooles lei nations gnerritees oombattent STec V€p6t, Ujcum, vm. SM. 



LIVRE I, CHAPITRE XLVIII. S55 

ie feray comparaisoa des armes anciennes aox nostres \ et , 
sauf I'estonnemeiit des aureiilcs , k quoy desormais chaaciin 
est apprivois^ , ie crois que c'est une arme de fort peu d*effect, 
et espere que nous en quitterons un iour Tusage. Celle de 
quoy les Italiens se senroient , de iect et i feu , estoit plus 
eflh)yable : ils nommoient phalarica une certaine espece de 
iaveline , armee par Ie bout d'un fer de trois pieds , k fin qu'ii 
peust percer d'oultre en oultre un homme arm6 , et se lanQoit 
tantost de la main en la campaigne , tantost k tout des engeins , 
pour deffendre les lieux assiegez : la haute , revestue d'es- 
iouppe empoixee et liuilee , s'enflammoit de sa course ; et , 
s'attachant au corps ou au bouclier, ostoit tout usage d*armes 
et de membres. Toutesfois ii me semble que pour venir au 
ioindre, elle portast aussi empeschement k Tassaillant , et que 
ie champ ionche de ces trongons brusiants peult produire en 
la meslee une commune incommodit6 : 

Magnnm strident ooDtorta pbalarica Tenit, 
Fnlminls acta modo > . 

lis avoient d'aultresmoyens, k quoy I'usage les dressoit, et 
qui nous semblent incroyables par inexperience ; par oA ils 
suppleoient au defibult de nostre pouldre et de nos bouiets. 
Ils dardoient leurs piles de telle roideur, que souvent ils en 
enfiloient deux boucliers et deux hommes armez , et les cou- 
soient. Les coups de leurs fondesn'estoient pas moins certains 
et loingtains : saxis globom, . . funda , mare apertum incessenies. . . 
coranoi modici drculi, magno ex iniervallo hci, asiueli trmicere, 
non capita modo hoHiuni vulnerabanl, sed quern locum destinas- 
seni^. Leurs pieces de batteries representoient , comme Tef- 
fect , aussi Ie tintamarre des nostres : ad icius moenium cum 



I Semblable k la fbodre, la phalarique fendoit I'air avec on horrible iUflenient. 

• Xxerc^ k lancer sar la mer les cailloax ronds que Vca trouTe sar lei rivages, et 
k tirer d'une dlstaoce coDAKrable dans un cercle de mMioere grandeur, Us blessoient 
leurs ennemis non senlement k la iHt, mals k telle partle do Tlsage quH lenr plaiaolt. 
TiTiLnri,XXXTni.29. 



356 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

ierrUnIi toniiu edklot, pavor ei trqifidaiio cepii '. Les Gaulois nos 
oousiiis , en Asie , halssoient ces armes traislresses et volantes ; 
duictsiiGOintMiUre main k main avecques plus de courage. Norn 
lorn paumibm piagis moveniur... ubi latior quam alitor pia^ ett, 
eAam glorioshu mc pugnare putant : udem, quum ocuUms tagkUe, 
ami glandu abdiim uUror$us tenui vulnere in speciem «ril... turn , 
in rabiem el pudorem torn parvas perimeniis pestis vern, progter" 
nuni corpora hwni * : peincture bien voisine d'une harqaebu- 
sade. LesdixmilleGrecs,enleurlongueetfameuse retraicte, 
rencontrerent une nation qui les endommagea merveilleuse- 
ment , ji coups de grands arcs et forts , et de sagettes si ton- 
gues , qu*& les reprendre k la main , on les pouvoit reiecte^ k 
la mode d'un dard , et perceoient de part en part nn bouclier 
et un homme arm6 ^ Les engeins S que Dionysius inventa k 
Syracuse , k tirer des gros traits massifs et des pierres dlior- 
rible grandeur, d'une si longue voice et impetuosity , vepr^ 
sentoient de bien prez nos inventions. 

Encores ne fault il pas oublier la plaisante assiette qu'avoit 
sur sa mule un maistre Pierre Pol , docteur en theologie , que 
Monstrdet recite avoir accoustum^ se promener par la ville 
de Paris, assis de cost6 comme les femmes. II diet aussi ail- 
leurs que les Gascons^ avoient des chevaux terribles, aooous- 
tumez de virer en courant ; de quoy les Francois , Picards , 
Flamands et Brabangons faisoient grand miracle , « pour n'a- 
voir accoustum^ de les veoir ; >» ce sont ses mots. Cesar , par- 

• Ao relaiti«emeDt des muraillet frappto arec un bruit terrible , It tronbte et Vdt- 
froi s'empan det aasi^g^. Titb Li? b, XXX VUI, 5. 

• La largeor des plaies ne let efhrale pas ; lorw]oe la blcssufe est pins lai^ge que pnh 
fonde, ils s'en foot gloire conune d'one preoTe de ralear. Mais lorsque la polnte d*iin 
dard oo one baUe de plomb pto^tre fort avant dans les chairs en iaissaot noe ooTcr- 
tnre pcu appareote. alors, farieux de p^rir par une atteinte si Idg^re, ils se raolent 
par terre de rage et de bonte. Titb Li? b , XXX vm , 91 . 

• XftHOPBOH, Jnabas.fY , %. C. 

4 La eatapuUe, dont EUen attribue I'inTentlon k Denys lni-m£nie. Far, aUt,, VI , 
12. Diodore de Sidle , XIV, 49, ditsimplementque la catapults Ait iavaitte k Sfra- 
cose du temps de Denys I'ancien. Pline , VII , 56 , pretend que les Syro-Pbteictas 
s'en senrirent les premiers. Voyei Juste Lipse , Polioreet, , lU, t. j, y. l. 

( Monstrelet, toI. I» c. 66. y Joint les Lombordt. c. 



LIVRE I, CHAPITRE XLVIII. 357 

lani de ceulx de Suede * : « Aux rencontres qui ae ftmt k 
cheval , dkt il* , Us se ieetent soavent k terre pour combattre 
k pied , ayants accoustum^ leurs chevaux de ne bouger ce 
pendant de la place, ausquelsils recourent promptement , s'il 
en est besoing; et , selon leur coustume , il n'est rien si vilain 
et si lasche que d'user de selles et bardelles , et mesprisent 
ceulx qui en usent : de maniere que , fort peu en nombre , ils 
ne craignent pas d'en aasaillir plusieurs. ^ Ge que i'ay admird 
aultrefoiD^, de veoir un cheval dress6 k se manier k toutes 
mains avecques une baguette, la bride avallee sur ses au- 
reilles, estoit ordinaire aux Massyliens, qui se servoient de 
leurs chevaux sans selle et sans bride : 

Et gens, qaa9 oudo reddens Maatylia dono, 
Ora IcTi flectit, firsoomm nesda , Tirga *. 

Et Nunilds infneai cingont *. 

Equi sine frcenis; deformis ipse cursus, rigida cervice, et extenlo 
capite curreniium^, 

Le roy Alphonse? , celuy qui dressa en Espaignel'ordre des 
chevaliers de la Bande ou de I'Escharpe, leur donna, entre 
aultres regies, de ne monter ny mule ny mulct, sur peine 
d'un marc d'argent d'amendc; comme ie viens d'apprendre 
dans les Lettres de Guevara , desquelles ceulx qui les ont ap- 

< Lifei de suite, oo de Souabe . people d'AUemagne qae Oaxt nonime eiprease- 
ment suevorum gens ( de Bella Gall. , IV, 1 ). La SuMe ^tolt inconnue aux Romalna 
da temps de Cter, oe qo'apparemnient Mcmtaigne savott fort Uen. Su^de doit done 
^re id one bote dlmpreniOQ, mate qui ae trouve dans toutes les Editions que J'ai pu 
cotttolter. c. 

• DeBello Gall,, IV, 1. Les Bretons afolentnn usa^ semblable. iMd,, c. 83. 
J. V. L. 

s Montaigne, dans son royage en italie, t. II , p. 508, Mit. de 1774 , dit qu'ii fat 
t^moin de ce specucle donnd * Rome , aux Thermes de Diocl^tlen . le 8 octobre 1S8I , 
par un Italien qui aTolt €16 long-lemps esclare en Turquie. J. V. L. 

4 Les Massjttens montent leurs cheraux a nu, et les font ob^ a one simple verge, 
qui leur tient Uen de frein. Lociin , IV , 682. 

< Bt les Nnmides oonduisent leurs cberaux sans frein. ViaG. , inSde , IV , 41 . 

6 Leurs dieranx sans fkreln ont Tallare diSsagr^able , Tenoolnre roide , et la t6ie ten- 
doe en avaut. Tm Liti , XXXV , II. 

7 Alpboo8eXI,roideLteoetdeCastUle,morten1S80,ktrenlfr-luiltans. 



368 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

pelees Dorees flusoieot iugement bien aultre que cdoy que 
i'en foys*. Le Conrfuon* diet qu'avant son temps c'estoii re- 
proGbe k im gentilbomme d'en chevaucher. Les Abyssins, 
au rebours, k mesure qu'ils sont les plus advancez prez le 
Pretteian leur prince , affbctent pour la dignite ei pompe de 
monter de grandes mules. 

Xenopbon ^ recite que les Assyriens tenoiont tousioors leurs 
cbevaux entravez au logis, tant ils estoient fascheux et fiirou- 
cbes ; et qu'il foUoit tant de temps k les destacher et hamacher, 
que, pour que cette longueur ne leur apportast dommage, 
s'ils venoient k estr&en desordre surprins par les cnnemis, 
ils na logeoient iamais en camp qui ne feust fossoy^ et rem- 
par6. Son Cyrus , si grand maistre au faict de cbevalerie , 
mettoit les cbevaux de son escot , et ne leur foisoit bailler k 
manger qu'ils ne I'eussent gaigne par la sueur de quelque 
exercice. Les Scythes, oil la necessity les pressoit en la 
guerre , tiroient du sang de leurs cbevaux , et s'en abruvoient 
et nourrissoient : 

Veoit et epoto Sarmata pattut equo^. 

Ceulx de Crete , assiegez par Metellus , se trouverent en telle 
disette de tout aultre bruvage , qu'ils eurent k se servir de 
Turine de leiirs cbevaux*. 

Pour verifier combien les armees turquesques se conduisent 
et maintiennent & meilleure raison que les nostres, ils disent 
qu'oultre ce que les soldats ne boivent que de I'eaa , et ne 
mangent que riz etde la cbairsalee mise en pouldre , dequoy 
cbascun porte ayseement sur soy provision pour un mois , ils 
sea vent aussi vivre du sang de leurs cbevaux , comme les Tar- 
tares et Moscovites, et le salent. 

* Voya Bayle » an mot Gueoiorn, note H. 

- C'esI on onTnge paUM en iUHeo par Baltbasar CastiglioDe en ISSS. aooi le titre 
dc/ oortegiano. Le panage dU par UatAaAgad ert an commeooement da aeoood 
lirre. C 

3 cyropidU^ m, 8. C. 

4 OnyvoitleSainateqniaePOBrritdoaaagdecheTalliAaTia., J p <c i a<i rf . Uh., 
^pigr.S.T. 4. 

s VAUaiMAxm, vii,6,ext.f. c. 



LIYRE I, CHAPITRE XLVIII. 359 

Ges nouveaux peoples des Indes , quand les Ei^gnols y 
arriverent , eatimerent , tant des hommes que des chevaux , 
que ce feuasent oa dieux , ou animaux en noblesse au dessus 
de leur nature : aokuns , aprez avoir est6 vaincus , venants 
demander paix et pardon aux hommes , et leur apporter de 
I'or et des viandes, ne faiUirent d'en aller autant offirir aux 
chevaux , aveeques une toute pareille harangue k celle des 
hommes , prenants leur bennissement pour language de com- 
position et de trefve. 

Aux Indes de degi , c'estoit anciennement le principal et 
royal honneur de chevaucher un elephant; le second , d*aUer 
en coche traisn^ k quatre chevaux ; le tiers , de monter un 
chameau ; le dernier et plus vil degr6 , d'estre port6 ou charrid 
par un cheval seul*. Quelqu*un de nostre temps escrit avoir 
veu , en ce climat \k , des pals od on chevauche les boeub 
aveeques bastines, estriers et brides^ ets'estre bien trouv6 
de leur porture. 

QuintusFabius MaximusRutilianus* ,contreles Sanmites, 
voyant que ses gents de cheval , k trois ou quatre charges , 
avoient ffiiilly d'enfoncer le battaillon des ennemis, print ce 
conseil : qu'ils ddMidaflsent leurs chevaux, et brochassent' k 
toute force des esperons ; si que , rien ne les pouvant arrester 
au travers des armes et des hommes renversez , ib ouvrirent 
le pas k leurs gents de pied , qui parflrent une tressanglante 
desfaicte. Autant en cmnmanda Quintus Fulvius Flaccus 
centre les Celtiberiens : Id cum maiore vt equorum facietis, si 
effrcenaios m hostes equos mmittilis; quod scepe romanos equUes 
cwn iaude fecisse ma, memorias fnroditum est,,, Detractisque 
frasnis, bis uUro cllroque cuni magna strage hostiwn, in fractis om- 
nibus hastis, transcurrerunt^, 

Le due de Moscovie debvoit anciennement cette reverence 

' AMIBR , Hitt, ZfuL, C 17. C. 

• OaplutdtJnilllaiNM.TmLnn.viI.SO.C. 

) PiquasMenL E. J. 

4 Pour que leur dioe aoit plus impMoeax , d^bridez tos dieravx » dit-fl i c'est une 
manoBOTre doot le iMete a louvent fait le plos grand honnenrlla caTalerieromaine... 
A peinel'onlre eal-U doooA, qii*Ua dttrident lean obefaw, peraent lea rtngi enne- 






360 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

aux Tartares, quand ils envoyoient vers luy des ambaasa- 
deurs , qu'il leur alloit au devant k pied , et leur presentoit 
un gobeau de laict de iument (bruvage qui leur est en delices); 
et si , en beuyant , quelque goutte en tumbbit sur le crin de 
leurs chevaux, il estoit tenu de la leicha^ avec la langue*. 
En Russie , Tannee que Tempereur Baiazet y avoit envoyee , 
feut accablee d'un si horrible ravage de neiges, que, pour 
s'en mettre k convert et sauver du froid , plusieurs s'advise- 
rent de tuer et eventrer leurs chevaux pour seiecter dedans « 
et ioulr de cette chaleur vitale. Baiazet , aprez cet aspre estour 
ou il feut rompu par Taroburlan* , se sauvoit belle erre' sur 
une iument arabesque , s'il n'eust est6 contrainct de la laisser 
boire son saoul au passage d'un ruisseau ; ce qui la rendit si 
flacque et refiroidie , qu'il feut bien ayseement aprez accon- 
suyvi par ceulx qui le poursuyvoient. On diet bien qu'on les 
lasche , les laissant pisser ; mais le boire , i'eusse plustost es- 
tim6 qu'il I'eust renforcee. 

Croesus , passant le long de la ville de Sardis , y trouva des 
pastis oijI il y avoit grande quantity de serpents , desquels les 
chevaux de son armee mangeoient de bon appetit \ qui feut un 
mauvais prodige k ses aflkires , diet Herodote 4. 

Nous appellons un cheval entier, qui a crin et aureille ; et 
ne passent les aultres k la montre ^ : les Lacedemoniens , 

mb. briMOt toales les lances, reriennent sor lean pas, et foot nngnad oanuige. 
Tin Lift. XL, 40. 

' Vof ei la ckronique de Moscooie , par P. Petreius . SiiMols , imprimte en alle- 
mnd, ft Leipsick, en 1620, in-4o, part II, p. f59. CeCteespteed'eselaTasecom- 
menfa Ters le mlllea do treisMme sitele, et dura pr^ de deax cent soixanto ans. C 

■ En 1401. On dilplos commandment ai^ourd*bui Tamer Ian, C. 

' En grande hdte, Ce mot est singuH^remenl plao^ dans ane ballade de La Fon- 
taine: « 

Et Je imlBlletu, cooBme arUde de fol , 

Oo'sD d^rldant malioes k grsod'erre, 
Lfls AagDitliM fiont MrTllears do rol. 

81 ron encroyoit le Dlctionnalre de I'Acad^mle, grand*erre et MU erre seroiont 
encore en usage. J. T. L. 

4 LiT.I,c.78.J. V.L. 

i Eton n'en admeipoinld*anires dans les monfrei ou revues. II me a em M e qoe 
Jes ooaunentatenn n'aroient point oompris oetle phrase. J. V. L. 



r 



LITRE I, GHAPITRE XLYIII. 361 

ayanto dcsbict les Atheniens en la Sicile , retoarnantsde la yio- 
toire en pompe en la yille de Syracuse , entre aultres bravades, 
feirent tondre les chevaux vaincus , et les menerent ainsin en 
triumphe '. Alexandre conibattit une nation , Dahtu ^ : ils al- 
loient deux k deux annez k cheval k la guerre ; mais , en la 
meslee , Tun descendoit k terre , et combattoient ores k pied , 
ores k cheval , Tun aprez I'aultre. 

le n'estime point qu'en suffisance et en grace a cheval , 
nuUe nation nous emporte. Bon homme de cheval , k I'usage 
de nostre parler, semble plus regarder au courage qu'i I'a- 
dresse. Le plus s^avant , le plus seur, le mieulx advenant k 
mener un cheval k raison , que i'aye cogneu , feut , k mon 
gr6, M. de Cama valet, qui en servoit nostre roy Henry second. 
I'ay veu homme ^ donner carriere k deux pieds sur sa selle, 
demonter sa selle, et au retour la relever, reaccommoder, 
et s'y rasseoir, ftiyant tousiours k bride avallee -, ayant pass6 par 
dessus un bonnet, y tirer par derriere de bons coups de son arc ; 
amasser ce qu'il vouloit, se iectant d'un pied k terre, tenant I'aul- 
tre en I'estrier ; et aultres pareilles singeries , de quoy il vivoit. 

On a veu de mon temps , k Constantinople , deux hommes 
sur un cheval , lesquels , en sa plus roide course , se reiec- 
toient , k tours 4, k terre, et puis sur la selle : et un qui , seu- 
lement des dents , bridoit et enhamachoit son cheval : un 
aultre qui , entre deux chevaux, Hn pied sur une selle , I'aul- 
tre sur Taultre , portant un second sur ses bras , picquoit k 
toute bride; ce second, tout debout sur luy, tirant, en la 
course , des coups bien certains de son arc : plusieurs qui , 
les iambes contremont , donnoient carriere , la teste plantee 
sur leurs selles entre les poinctes des cimeterres attachez au 
harnois. En mon enfance , le prince de Sulmone , a Naples , 
maniant un rude cheval de toute sorte de maniements , tenolt 

■ PLUTAIQUB , FU de NicUu, C. «0. C. 

• Montaigiie emploie ViccasAUt de DahoB , les Dahcs. Voycz Qdintc-Cudci , Vll, 
7. C. 

3 C'est oet ItaUen que Montitigne Tit ft Rome en 1581 , et dont il est d<Ja parl^ dans 
one des notes sur oe chapitre. J. v. L. 

4 Tout' A tour, comme od a mis dans quelqnes 61itions. C. 



362 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

8oubB ses genouils , et soubs ses orteils, des reiles ^ , eomme 
si elles y eussent este clouees , pour moDtrer la fennett de 
son assiette. 

CHAPITRE XLIX. 

DS8 G0U8TUMS8 AlfCIENllBS. 

I'excuserois volontiers , en nostre peuple , de n'avoir aultre 
patron et regie de perfection , que ses propres moeurs et usan- 
ces ; car c'est un commun vice , non du vulgaire seulement , 
mais quasi de touts hommes , d'avoir leur visee et leur ar 
rest sur le train auquel ils sont nays. le suis content , quand 
il verra Fabricius ou Lselius , qu'il leur treuve la contenance 
et le port barbare , puisqu'ils ne sont ny yestus ny bconnez 
k nostre mode : mais ie me plains de sa particuliere indiscre- 
tion de se laisser si fort piper et aveugler k Tauctorit^ de Tu- 
sage present , qu'il soit capable de changer d'opinion et d'ad- 
vis touts les mois , s'il plaist k la coustume , et qu'il iuge si 
diversement de soy mesme. Quand il portoit le busc de son 
pourpoinct entre les mammelles , il maintenoit , par vifves 
raisons , qu'il estoit en son vray lieu : quelques annees aprez , 
le \oy\k aval6 iusques entre les cuisses ; il se mocque de son 
aultre usage y le treuve inepte et insupportable. La fii^on de 
se vestir presente luy faict incontinent condamner I'ancienne , 
d'une resolution si grande et d'un consentement si universel, 
que Tous diriez que c'est quelque espece de manie qui luy 
tourneboule ainsi I'entendement. Parce que nostre change- 
ment est si subit et si prompt en cela , que I'invention de touts 
les tailleurs du monde ne s^auroit fournir assez de nouvelle- 
tez , il est force que bien souvent les formes me^risees re- 
yiennent en credit , et celles \k mesmes tumbent en mespris 
tantost aprez ; et qu'un mesme iugement prenne , en I'espace 
de quinze ou vingt ans , deux ou trois , non diverses seule- 
ment , mais contraires opinions , d'une inconstance et legie- 
ret^ incroyable. II n'y a si Gn entre noua qui ne se laisse em- 

* Sorte de monnoie d'Kuwignc. B. J. 



LITRE I, CHAPITRE XLIX. 863 

babouiner de cette contradiction , et esbloulr tant les yeulx 
internes que lea externes insensiblement. 

le veulx icy entasaer anlcunes fkgons anciennes que i'ay en 
memoire , les unes de mesme les nostres , les aultres diflferen- 
tes ; ii fin qu'ayant en Timagination cette continuelle variation 
des choses humaines, nous en ayons le iugement plus esclaircy 
et plus ferme. 

Ce que nous disons de combattre k Tespee et la cape , il 
s'usoit encores entre les Romains, ce diet tesar : Siniitras sagi* 
involvunt^'gladiosque distrmgwU ■; et remarque dez lors en 
nostre nation ce vice , qui y est encores , d'arrester les passants 
que nous rencontrons en chemin ', et de les forcer de nous 
dire qui ils sont , et de recevoir k iniure et occasion de que- 
relie , s'ils refusent de nous respondre. 

Aux bains , que les anciens prenoient touts les iours avant 
le repas , et les prenoient aussi ordinairement que nous liai- 
sons de I'eau k layer les mains , ils ne se lavoient du commen- 
cement que les bras et les iambes ^ \ mais depuis , et d'une 
coustume qui a dur6 plusieurs siecles et en la pluspart des 
nations du monde , ils se lavoient touts nuds d'eau mixtionnee 
et parfumee , de maniere qu'ils employoient , pour tesmoi- 
gnage de grande simplicity , de se laver d'eau simple. Les 
plus affettez et delicats se parfumoient tout le corps bien trois 
ou quatre fois par iour . lis se faisoimt souvent pinceter tout le 
poll , comme les femmes francoises ont prins en usage, depuis 
quelque temps, de faire leur front, 

Qood peotoi , qaod criin Ubi , quod fancbUi f eUls S 

quoyqu'ils eussent des oignements propres k cela : 

Piilotliro DiteC, aot adda latet obUta creta ^ 

* lb f'emreloppeiit It main ginche de km sates , et tirent T^pte. CisiB , tU Belh 

• CisAB. de Belh Galtleo, fV, 5. J. V. L. 

3 SBRkQUl, EpUL 16. C 

4 Tut'dpUeslapoitriiie,lesjtinlie8e(lesbras.llABTUL,II,6a, 4. 

s Elle oint sa pean d'ODgnents d^pUatoires , oa I'enduit de craie d^trempte dans du 
Tinaigre. Id., VI, 93 , 9. 



364 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

lis aimoient k se coucher moUemeot , et allegue&t, pov 
preuye de patience, de coucher sur les matelats. lis maa- 
geoient couchez sur des licts , k peu prez en mesme aaaiette 
que les Turcs de nostre temps : 

Inde toro pater ^oeis fie ortiu ab alto*. 

£t cUct on du ieune Caton % que depuis la battaille de Phar- 
sale , estant entr6 en dueil du roauvais estat des afllaures pu- 
blicques , il mangea tousiours assis , prenant un train de vie 
austere. lis baisoient les mains aux grands , pour les honno- 
rer et caresser. Et entre les amis , ils s'entrebaisoient en se sa- 
luant y comme font les Yenitiens : 

Gratatoaqne darem cum dolciliai oacola Ttttrii *; 

et touchoient aux genouils pour requerir et saluer un grand. 
Pasiclez le philosophe , frere de Cratez , au lieu de porter la 
main au genonil , la porta aux genitoires : celuy k qui il s*ad- 
dressoit Tayant rudement repouls6 : « Comment , diet il , cette 
partie n'est elle pas vostrc, aussi bien que I'aultre^? « Ils 
mangeoient , comme nous , le fruict k Tissue de la table ^. lis 
se torchoient le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine su- 
perstition des parolles) avecques une esponge-, voylA pour- 
quoy gpangia est un mot obscoene en latin : et estoit cette es- 
ponge attachee au bout d'un baston, comme tesmoigne 
lliistoire de celuy qu'on menoit pour estre presents aux bes- 
tes devant le peuple , qui demanda cong6 d'aller k ses aflki- 
res ; et n'ayant aultre moyen de se tuer, 11 se fourra ce baston 
et esponge dans le gosier, et s'en estouffa ^. Ils s'essuyoieot le 
catze de laine parfumee , quand ils en avoient faict : 

At tibi nil fadam ; sed lota meotnla laoa ?. 

* Alon, da lit &ew6 ou il ^toltplao^ , Ba^e paria ainsi. YiiG. , £nade , U, 1. 

• Plutaiqdi. caton d*Utique, c. 15 de la Tenioa d'Amyot. C. 

) Je te baiaerols en te fi^licitant dans les termes les plus toocbants. Of idi , tU P€mt§, 
IV.9,4S. 

4 DlOGBM LAUCI , Vl, 89. C. 

s Ab ovo Usque ad mala, HoiACit SaU , 1, 5, 6. J. V. L. 

c SiafcQOB , Epist, 70. C. 

: Ce qoe Mootai^e vient de dire notis dispense de tradoire CO vers. MAiTiAL. U, Mv f* • 



LITRE I , CHAPITRE XLIX. 365 

II y avoit aux ctrrefours k Rome des vaisseaux et draiy-cavea 
pour y apprester k pisser aux passants : 

Pnti taspe lacom propter, se , ae dolia eurta , 
Somoo deyiDcU, crednglextonere fettem *. 

lis raisoieut collation entre les repas. Et y avoit en estk des 
vendeurs de neige pour refreschir le vin ; et y en avoit qui se 
servoient de neige en hyver, ne trouvants pas le vin encore 
lors assez froid. Les grands avoient leurs eschansons et tren- 
chants ; et leurs fols , pour leur donner du plaisir. On leur 
servoit en hyver la viande sur les fouyers qui se portoient 
sur la table ; et avoient des cuisines portatives y comme i'en 
ay veu , dans lesquelles tout leur service se traisnoit aprez 
eulx. 

Hat Tobb epolai liabete , lanti : 
Nos offendimar ambulantfl ocena *. 

Et en es\A , ils faisoient souvent , en leurs salles basses , cou- 
ler de I'eau firesche et claire dans des canaux au dessoubs 
d'eulx , oi]i il y avoit force poisson en vie , que les assistants 
choisissoient et prenoient en la main , pour le faire apprester, 
chascun a sa poste ^ Le poisson a tousiours eu ce privilege , 
comme il a encores , que les grands se meslent de le sgavoir 
apprester : aussi en est le goust beaucoup plus exquis que de 
la chair, au moins pour moy. Mais en toute sorte de magaiii* 
cence , desbauche , et d'inventions voluptueuses , de mollesse 
et de sumptuosit^ , nous faisons k la verity ce que nous pou- 
vons pour les egualer (car nostre volont^ est bien aussi gastee 
que la leur) ; mais nostre suffisance n'y peult arriver : nos 
forces ne sont non plus capables de les ioindre en ces parties 
Ik vicieuses , qu'aux vertueuses ; car les unes et les aultres 

* Les peUtsenbnls eodormis croient souvent iever leur robe pour uriner dint les 
r^senroirs pobttcs destiiidi k oet usage. Luafcci , IV, f 034. 

• Riches volupCueaz . gardea ces mets pour tous : je n'aime pas un souper ambn" 
lant. Maitul* VU , 4S • 4. Yojtz aussi SiiikQUB , EfisL 79. 

^ Oadton gauii, coamie dans la premiere dditioa des EstaU ( Bordeant , 4580 ) , 
el dans cdle de I8i7, H Paris , chez J. Richer, laqueUe ne conttent aoni qne dea& 
liTTes. C. 



366 ESSAIS DE MONTAIGNE, . ^ 

partent d*utie vigueur d'esprit qui estoit sans oompanison plug 
grande en eulx qu'en nous : ^ lea amea , k meaure qu'dks 
sont moins fortes , elles ont d'autant moins de rooyeQ de bire 
ny fort bien ny fort mal. 

Le hault bout d'entre eulx , e'estoit le milieu. Le devant 
et derriere n'avoient , en escrivant et parlant , aukune ^gni- 
fication de grandeur, conune il se veoid evidemment par leurs 
escripts : ils diront Oppius et Caesar aussi volontiers que 
Caesar et Oppius -, et diront Moy et Toy indifleremment comme 
Toy et Moy. YoyU pourquoy i'ay aultrefois remarqu^ , en la 
vie de Flaniinius de Plutarque fran^ois \ un endroict oik il 
semble que I'aucteur, parlant de la ialousie de gloire qui estoit 
entre les ^toliens et les Romains , pour le gaingM'une bat- 
taille qu'ils avoient obtenu en commun , face quelque poids 
de ce qu'aux chansons grecques on nommcHt les ftoliens 
avant les Romains , s'il n'y a de I'amphibologie aux mots 
firan^is. 

Les dames, estants aux estuves, y recevoient quand et 
quand des hommes ; et se servoient , Ik mesme , de leurs va- 
lets a les frotter et oindre : 

Ingaiiia wccioctai nigra ttbi §$nm alota 
Stat, qootiet caUdis nnda foreiii aqak*. 

EDes se saulpouldroient de quelque pouldre pour repiimer 
les sueurs. 

Les anciens Gaulois , diet Sidonius Apollinaris % portment 
le poll long par le devant , et le derriere de la teste Umdu , 
qui est cette fa^on qui vient k estre renouvellee par Fusage 
effemin^ et lasche de ce siecle. 

Les Romains payoient ce qui estoit deu aux bateliers , pour 
leur noleage , dez I'entree du bateau , ce que nous faisons 
aprez estre rendus k port -. 

> Chap. 5 deU traduction d'AmyotC. 

• Un eaOne, oeint d'on tabHer de pern noire, le tloit deiwotponr le terffr, Hm** 
que tnpnndinn bain chand.lfAaTiiL, vn.lB.I. 
) oonn.^ V, T. 239 et ADiT. C. 



UYRE I, CHAPITRE L. 367 

Dob m eiigitiir, dam mola ligator, 
ToteaiMtlion>. 

Les femmes coudioieDt au Ikt du cost6 de la nielle : voyli 
pourquoy on appelloit Caesar, spondam regii Nicamet&s *. lis 
prenoient baleine en beuyant. lis baptisoient le vin : 

Quis poer odat 
Restliigoel avdenUt Mernl 
Pooula pretareiuila lympha *f 

Et ces champifises 4 contenances de nos laquais y estoient 
aussi : 

O lane! a largo qoem Dolla deonia piodt. 
Nee maoos aariculas imitata est mobilb albas, 
I*iee lingiUB, quantum sitiat canis Appnla, tantnm ". 

Les dames argiennes et romaines ^ portoient le dueil blanc , 
comme les nostres avoient accoustum6 , et debvroient conti- 
nuer de (aire , si i'en estois creu. Mais il y a des livres entiers 
fkicts sur cet argument. 



CHAPITRE L. 

OS DBM0GBITU8 BT HSB1.CLITUS. 

Le iugement est un util k touts subiects, et se mesle partout : 
k cette cause , aux Essais que i*en foys icy, i'y employe toute 
sorted'occasion. Si c'est un subiect que ie n'entende point , k 
cela mesme ie Tessaye , sondant ie gu6 de bien loing ^ et puis, 
le trouvant trop profond pour ma taille , ie me tiens k la rive : 
et cette recognoissance de ne pouvoir passer oultre , c'est un 

> Une beore enti^se passe k attderla nmleet ft fUre payer les passagers. Hot. , 

• LarQeUedarQilllcoiDMe.SiJiTOiiB, c^r, c.49. 

3 Esclaves , tUtes-Toua de temp^rer rardeor de ce Tin de Faleme , en y mftlant Teau 
de cette source qui eonleaopresdenoas. Hob., a<i. , II , 41 , If . 

4 Maiignss, gogmenardtt, C. 

f o Janus ! on n'arolt garde de Toostilre les eomes, les oreilles d'Ane* on de toos 
Hrer la langue; Toos arieB deox visages ! PBui, ^ol. , I , Si. 

* Hbbooibiv, IV, 9, g. J. v. L. 



36B ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

traict de son efTect , ouy de ceulx ' dont il se vante le plus. 
Tantost , k un subiect vain et de neant , i'essaye veoir s*il trou- 
vera de quoy luy donner corps , et de quoy Tappuyer et I'es- 
tansonner : tantost ie le promene k un subiect noble et tra- 
cass6 , auquel il n'a rien k trouver de soy, le cbemin en estant 
si fray6 , qu'il ne peult marcher que sur la piste d'aultniy : Ik 
il faict son ieu k eslire la route qui luy semble la roeilleure ; et 
de mille sentiers , il diet que cettuy cy ou cettuy \k a estk le 
mieuix choisi. Ie prends , de la fortune , le premier argument; 
ils me sont egualement bons , et ne desseigne iamais de les 
traicter entiers : car ie ne veois le tout de rien ; ne font pas 
oeulx qui nous promettent de nous le foire veoir. De cent 
membres et visages qu'a chasque chose , i'en prends un , tan- 
tost k leicher seulement , tantost k efilorer, et parfois k pincer 
iusqu'i Tos : i'y donne une poincte , non pas leplus largement , 
mais le plus profondement que ie sgais , et aime plus souvent 
a les saisir par quelque lustre inusit^. Ie me hazarderois de 
traicter k fond quelque matiere , si ie me cognoissois moins, et 
me trompois en mon impuissance. Semant icy un mot , icy 
un aultre, eschantillons desprins de leur piece, escartez, 
sans desseing, sans promesse, ie ne suis pas tenu d'en (aire 
bon , ny de m'y tenir moy me^e , sans varier quand il me 
plaist , et me rendre au doubte et incertitude, et i ma mais- 
tresse forme , qui est Tignorance. 

Tout mouvement nous descouvre : cette mesme ame de 
Caesar qui se faict veoir k ordonner et dresser la battaiUe de 
Pharsale , elle se faict aussi veoir k dresser des parties oysif- 
ves et amoureuses : on iuge un cheval , non seulement k le 
veoir manier sur une carriere , mais encores k luy veoir aller le 
pas, voire et a ie veoir en repos k Testable. 

Entre les functions de Tame , il en est de basses : qui ne la 
veoid encores par \k n'acheve pas de la cognoistre ; et k Tad- 
venture , la remarque ion mieuix oil elle va son pas simple. 
Les vents des passions la prennent plus en ses baultes as- 

* Mime de ceux, etc. 11 y a dans I'^lltion de 1688 , voire de ceulx de qmof U te 
tante le piu*. C. 



LITRE I, CHAPITRE L. 369 

siettes : ioinct qu'elle se couche entiere sur chasque matiere , 
et s'y exerce entiere ; et n'en traicte iamais plus d'une k la fois, 
et la traicte , non selon elle , mais selon soy. Les choses , k part 
elles , ont peutestre leurs poids , mesures et conditions ; mais 
au dedans, en nous , elle les leur taille comme elle Ten tend. 
La mort est effroyable k Cicero , desirable k Caton , indifferente 
k Socrates. La sant^ , la conscience , Tauctorit^ , la science , 
la richesse , la beauts , et leurs contraires , se despouiUent a 
I'entree , et receoivent , de Fame , nouvelle vesture et de la 
teincture qu'il luy plaist ; brune , claire , verte , obscure , at- 
gre , doulce , profonde , superficielle , et qu'il plaist k cbascune 
d'elles : car elles n'ont pas veriC^ en commun leurs styles , re- 
gies et formes ^ cbascune est royne en son estat. Parquoy ne 
prenons plus excuse des extemes qualitez des choses -, c'est k 
nous k nous en rendre compte. Nostre bien et nostre mal ne 
tient qu'i nous. Offrons y nos ofTrandes et nos voeux ; non 
pas k la fortune : elle ne peult rien sur nos moeurs ; au rebours, 
elles Tentraisnent k leur suitte y et la moulent k leur forme. 
Pourquoy ne iugeray ie d'Alexandre k table , devisant et beu- 
vant d'autant ; ou s'il manioit des eschccs ? quelle chorde de 
son esprit ne toucbe et n'employe ce niais et puerile ieu ! ie 
le hais et fuys de ce qu'il n'est pas assez ieu , et qu'il nous esbat 
trop serieusement , ayant honte d'y foumir Tattention qui 
sufliroit a quelque bonne chose. II ne feut pas plus embeson- 
gn6 k dresser son glorieux passage aux Indes *, ny cet auitre ^ 
k desnouer un passage duquel despend le salut du genre hu- 
main. Yoyez combien nostre ame trouble ' cet amusement 
ridicule , si touts ses nerfs ne bandent ; combien amplement 
elle donne loy k chascun , en ceia , de se cognoistre et iuger 
droictement de soy. Ie ne me veois et retaste plus universel- 
lement en nuUe auitre posture : quelle passion ne nous y 
exerce? la cholere , le despit , la hayne , I'impatience , et une 

< Au Uen de trouble, Montaigiie ayoit mb dans l*exemplaire don( s'est serri Nal- 
geoD , grossit et uputiU Coste expUque Tort bien cette phrase t < Yoyez combien 
« notreame jette de ccmftuioD dans cet amusement ridicule, si elle ne s'y applique 
« tout entiere. * J. V. L. 

Tomb I. 24 



370 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

vehemente ambition de vaincre en chose en laqueUe il setoit 
plus excusable de se rendre ambitieux d'estre vaincu ; car la 
precellence rare , et au dessus du conunun » messied k un 
honune d'honneur en chose frivole. Ge que ie dis en cet 
exemple se peult dire en touts aultres. Chasque parcello, 
chasque occupation de l^homme Taccuse et le montre eguale- 
ment qu'un' aultre '. 

Democrttas et Heraclitus ont esti deux philosophes , des- 
quels le premier , trouvant vaine et ridicule Tbumaine condi- 
tion , ne sortoit en publicque qu'avecques un yisage moc- 
queur et riant -, Heraclitus , ayant piti6 et compassion de cette 
mesme condition nostre , en portoit le yisage continuellement 
Iriste , et les yeulx chargez de larmes : 

Alter 
RidetMt , quoUes a limiDe moverat iiDiiin 
Protnlentqae pedem ; flebat contrarios alter * . 

I'aime mieulx la premiere humeur; non parce qu'il est plus 
plaisant de rire que de plorer, mais parce qu'elle est plus 
desdaigneuse , et qu'elle nous condamne plus que I'aultre; et 
il me semble que nous ne pouvons iamais estre assez mesprisez 
selon nostre merite. La plaincte et la commiseration sont 
meslees k quelque estimation de la chose qu'on plaind : les 
choses de quoy on se mocque , on les estime sans prix. Ie ne 
pense point qu'il y ait tant de malheur en nous , conune il y 
a de vanity ; ny tant de malice, comme de sottise: nous ne 
iommes pas si pleins de mal, comme d'inanit^-, nous ne 
sommes pas si miserables , comme nous sommes vils. Ainsl 
Diogenes, qui baguenaudoitA part soy , roulantson tonneau, 
et bochant du nez le grand Alexandre , nous estimant des 

* Juiant qu€ Umie autre parcelle, ou occupation. J'ai trouT^, dans loaleilei 
mdlieures Mitioos , qu*un autire : iiiais c'esl sans doate uoe ftute d^impramon , id 
Hende qu'un* aultre, manure d'taire fort vuMe dant les plus « ffM*^*«fftff Mttkw de 
Mootaigne, aiisri bien quedauscelles des toiTaint de soo temps. C. 

• IMS qQ*Us SToieot mU le piedborsde U nudsoa, Tan rioit. ranlre plenrait. Joi. . 



UVRE I, CHAPITRE LL 371 

mouchesou des vessies pleines de vent, estoit bien iuge plus 
aigre et plus poignant , et par consequent plus iuste k mon 
humeur , que Timon , celuy qui feut surnoinm6 le Halsseur 
des hommes : car ce qu'on bait, on le prend k coeur. Gettuy 
cy nous souhaitoit du mal , estoit passionn6 du desir de nostre 
mine, fuyoit nostre conversation comme dangereuse, de 
meschants et de nature despravee : Taultre nous estimoit si 
peu , que nous ne pourrions ny le troubler ny I'alterer par 
nostre contagion ; nous laissoit de compaignie , non pour la 
crainte , mais pour le desdaing , de nostre commerce ; il ne 
nous estimoit capables ny de bien ny de mal foire. 

De mesme marque feut la response de Statilius , auquel 
Brutus parla pour ie ioindre k la conspiration contre Caesar : 
il trouva Tentreprinse iuste ; mais il ne trouva pas les bommes 
dignes pour lesquels on se meist aulcunement en peine * ; 
conformement k la discipline de Hegesias , qui disoit , « Le 
sage ne debvoir rien faire que pour soy ; d'autant que seul il 
est digne pour qui on face*; >» et k celle de Theodorus , « Que 
c'est iniustice , que le sage se bazarde pour le bien de son 
pays , et qu'il mette en peril la sagease pour des fob ^ » Nostre 
propre condition est autant ridicule que risible. 

CHAPITRE LI. 

DB LA VANITE DES PABOLBS. 

Un rhetoricien du temps pass^ disoit que son mestier es^ 
toit, « De chosespetites, les feire paroistre et trouver gran- 
des. » C'est un cordonnier qui sgait faire de grands souliers 
k un petit pied^. On luy eust faict donner le fouet en Sparte , 
de foire profession d'un' art piperesse et mensongiere : et 

> Pldtaiqob, Fie de M, Brutus, c. 3. C. 

> DlOGkHB LAnCB, U, 95. C. 

3 Id. , ibid. C. 

4 Ce mot est d'Ag^ailu. Voyez Pldtjliqub , Apoph^egmes des LoUd^no' 
niens, C. 



37i ESSAIS DE MONTAIGNE, 

croisqu^Archidamus, qui en estoit roy, n'oolt pas sins e^ 
toonement la response de Thucydides , aoquel il s*enqueroit 
qui esloit plus fort k la luicte , ou Pericles, ou lay : « Geia , 
feil-il , seroit malayse a veriGer : car , quand ie Tay porte par 
terre en luictant, il persuade a ceulx qui Tonl veu qu'il n*esl 
pas tombe, et Ie gaigne*. » Ceulx qui masquent ei fordent 
les femmes font moinsde mal ; car c'est cbose de peude perte 
de ne les Teoir pas en leur naturel : la oA ceulx cy font eslat 
de tramper , non pas nos yeulx , mais nostre iugement , et 
d'abastardir et corrompre Tessence des cboses. Les repuMi- 
qnes qui se sunt maintenues en un estat regie et bien police , 
oomme la cretense ou lacedemonienne , elles n'ont pas frict 
grand compte d'orateurs*. Ariston definit sagement k rheto- 
rique , « Science k persuader Ie peuple^ : » Socrates, Platon , 
« Art de tromper et de flatter 4. » Et ceulx qui Ie nient en la 
generate description , Ie verifient par tout en leurs preceptes. 
Les Mahometans en deflfendent Tinstraction a leurs enbnts , 
pour son inutilite ; et les Athenians, s*appercevants combien 
son usage, qui avoit tout credit en leur ville, estoit pemi- 
cieux , ordonnerent que sa principale partie, qui est esmou- 
voir les affections , feust ostee , ensemble les exordes et pe^ 
rorations. C'est un util invente pour manier et agiter une 
tourbe et une commune desreglee ; et est util qui ne s'em- 
ploye qu'aux estats malades , comme la medecine. En ceulx 
ou Ie vulgaire, ou les ignorants, ou touts, ont tout peu, 
conune celuy d'Athenes , de Rhodes et de Rome , et oii les 
choses ont este en perpetuelle tempeste , la ont afQue les ora- 
teurs. Et , i la veril6 , il se veoid peu de personnages en ces 
republiques la qui se soient poulsez en grand credit, sans Ie 
secours de Teloquence. Pompeius , Caesar, Crassus , Lucullus, 
Lentulus, Metellus, ont prins de \k leur grand appuy k se 
roonter k cette grandeur d'auctorite oii ils sont enfin arrivez , 

« Plctadqdi, Fie de P&icUs, c. 5. C. 

• SEXTOS Bhpidiciis, advert. Mathem. , 1. II , p. 68. Mit. dc fGSI. C. 

3 Qt]l!ITIUBR, II, 46. C. 

4 Dans Ie Corgia* , p. 287, etc. C. 



LIVRE I, CHAPITRE LI. S73 

et s'en sont aydez plus que des armes , contre I'opinion des 
meilleurs temps -, car L. Voiumnius , parlant en publicque en 
faveur de relectionau consulat faicte des personnes de Q. Fa- 
bius et P. Decius : « Ce sont gents nays k la guerre, grands 
aux effects ; au combat du babil , rudes *, esprits vrayement 
consulaires : lessubtils, eloquentset savants , sontbons pour 
la yille , preteurs k faire iustice, » dict-il *. L'eloquence a flori 
le plus a Rome lorsque les aflaires ont est6 en plus mauvais 
estat , et que Torage des guerres civiles les agitoit : comme 
un champ libre et indompt6 porte les herbes plos gaillardes. 
II semble par Ik que les polices qui despendent d'un monarque 
en ont moins de besoing que les aultres : car la bestise et fa- 
cility qui se treuve en la commune , et qui la rend subiecte a 
estre maniee et contournee par les aureilles au doulx son de 
cette harmonic , sans venir k poiser et cognoistre la verile 
des choses par la force de raison *, cette facility , dis-ie , ne se 
treuve pas si ayseement en un seul , et est plus ays6 de le 
garantir , par bonne institution et bon couseil , de I'impres- 
sion de cette poison. On n'a pas veu sortir de Macedoine , ny 
de Perse, aulcun orateur de renom. 

I'en ay diet ce mot sur le subiect d'un Italien que ie viens 
d'entretenir, qui a servy le feu cardinal Garaffe de maistre 
d'hostel iusques k sa mort. Ie lui £eusois conter de sa charge : 
il m'a foict un discoiu*s de cette science de gueule , avecques 
une gravite et contenance magistrale, comme s'il m'eust 
parl6 de quelque grand poinct de theologie : il m'a dechifr^ 
une difference d'appetits ; celuy qu'on a k ieun , qu'on a aprez 
le second et tiers service •, les moyens tantost de luy plaire 
simplement , tantost de Tesveiller et picquer ^ la police de ses 
saulces \ premierement en general , et puis particularisant les 
qualitez des ingredients et leurs effects *, les differences des 
salades selon leur saison , celle qui doibt estre reschauffee , 
celle qui veult estre servie froide *, la fogon de les omer et 
embellir pour les rendre encores plaisantes k la veue. Aprez 

* TlTB Llf I , X , 22. C. 



374 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

cela , il est entre sur Tordre du serYice , plein de belles ei 
importantes coasiderations : 

Nee mioimo sane ditcrimiDe refert , 
Qao gefta lepores , et quo gaUioa aeoeliir ' ; 

ei tout celt enfl^ de riches et roagniCques paroles, el ceUes 
mesmes qu'on employe k traicter du gouveraement d'nn em- 
pire. 11 m*est souvenu de mon homme : 

Hoc nlsom eft, hoc adnslBin est, hoc halani eft poum : 

Dlnd reete; itemm tic memeDto : tednlo 

Mooeo, qiue pooam , pro mea flapieotia. 

Pdtremo, taiiqwiinfnfpeGiiliini,iii patioaf,Deiiiea» 

lospioere iobeo, et moneo, qaid facto ufos sit*. 

Si est ce que ies Grecs mesmes louerent grandement Tordre 
et la disposition que Paulus .£milius observa au festin qu'il 
leur feit au retour de Macedoine ^ Mais ie ne parte point icy 
des effects , ie parle des mots. 

Ie ne s^ais s'il en advient aux aultres comme k moy ; mais 
ie ne me puis garder, quand i'oys nos architectes s'enfler de 
ces gros mots de Pilastres, Architraves, Gomiches, d'ou- 
vrage Corinthien et Dorique, et semblables de leur iargon, 
que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais 
d'Apoltidon * : et, par effect, ie treuve que ce sont Ies ches- 
tifves pieces de la porte de ma cuisine. 

Oyez dire Metonymie, Metaphore, Allegoric, et aultres 
tels noms de la grammaire, semble il pas qu'on signifie quel- 

' Car ce n'est pas une cbo«e indiff^rcnle que la mani^re doDt on s'y prend poor 
dteouper un H^re ou un poalet. Jot., Sat., V, 193. 

• Cela est trop aal^, ced est brAI^; cela n'est pas d'an godi asset reler^ ; oed eA 
fort bfen : soaTenez-Tous de Ie fiire de mtoie une autre fols. Je leur donne Ies meUiean 
aTis que Je pais, selon mes foibles Inml^res. Enfin, D^mda, je Ies exhorte k se mtacr 
dans leur vaisselle comme dans un mirofar, et Je Ies avcrtis de tout ce qu'ils ontlbire. 
TiiENGB, Adtlphet, acte ill, sc 3, ▼. 71. 

> Plutaioue , vie de Paul imUe, c. 13 de la yeraion d'Amyot. C. 

4 Qui voudra connottre Ies merveilles de ce palais, et Apollidon qui Ie fit par art 
de n^gromance , doit prendre la peine de lire Ie premier cbapitre du second livre 
HyimadU de Gaute , et Ie chapitre second du qnatricmc livre. C. '^ 



LIVRE I, CHAPITRE LII. 375 

que forme de langage rare et pellegrin > ? ce sont Ultres qui 
touchent le babil de vostre chambriere. 

C'est une piperie voisine k cette cy, d'appeller les offices de 
nostre estat par les tiltres superbes des Romains, encores 
qu'ils n'ayent aulcune ressemblance de charge, et encores 
moins d'auctorit^ et de puissance. Et cette cy aussi , qui ser- 
vira y k mon adv is , un iour de reproche k nostre siecle , d'em- 
ployer indignement, a qui bon nous sembie, les sumoms les 
plus glorieux de quoy Tanciennet^ ayt bonnor6 un ou deux 
personnages en plusieurs siecles.. Platona emport6 ce sumom 
de Divin , par un consentement universel qu'aulcun n'a es- 
say^ luy envier : et les Italiens, qui se vantent, et avecques 
raison , d'avoir communement Tesprit plus esveiil6 et le dis^ 
cours plus sain que les auUres nations de leur temps, en 
viennent d'estrener I'Aretin , auquel , sauf une fa^on de parler 
bouffie et bouillonnee de poinctes , ingenieuses k la verity , 
mais recberchees de loing et fantastiques, et oultre i'elo- 
quence enQn , telle qu'elle puisse estre , ie ne veois pas qu'ii y 
ait rien au dessus des communs aucteurs de son siecle : tant 
s'en feult qu'il approche de cette divinity ancienne. Et le 
sumom de Grand , nous I'attacbons k des princes qui n'ont 
rien au dessus de la grandeur populaire. 

CHAPITRE UI. 

DE LA PABCIMONIB DES ANCIENS. 

Attilius Regulus ', general de I'armec romaine en Afrique , 
au milieu de sa gloire et de ses victoires contre les Carthagi- 
nois, escrivit k la chose publicque qu'un valet de labourage, 

* Fin , poii , d^ieat, de ntalleii pelUgrino, qui aignifie la m^me cbose : 

NnUa dl peltegrino^ o di genllle 
Gil plaoque mat. 

U n'eul Jamais de goAt poor rien dc fin ni de ddicat. TA880 . Gtrutal, tiberala , 
canto IV , stanza 46. C. 

• ViLftll MAXJBI, IV, 4 , 6. G. 



■.A, 



376 ESSAIS D£ MONTAIGNE , 

qu'ii avoit lais66 seul au gouvernement de son bien , qui estoit 
en tout sept arpents de terre , s'en estoit enfuy , ayant desrob^ 
aes utils k labourer ; et demandoit conge pour s'en retoumer 
et y pourveoir, de peur que sa femme et ses enbnts n'en 
eussent k souffirir. Le senat pourveut k commettre un auitre 
k la conduicte de ses biens , et lui feit restablir ce qui Uiy avoit 
este desrobe , et ordonna que sa fenune et enfants seroient 
nourris aux despensdu publicque. 

Le vieux Caton ', revenant d'Espaigne consul, vendit son 
cheval de service pour espargner Targent qu'il eust couste k 
le ramener par mer en Italie; et, estant au gouvernement de 
Sardaigne, faisoit ses visitations k pied, n'ayantavecques luy 
auitre suitte qu'un oflicier de la chose publicque qui lui por^ 
toit sa robbe et un vase k faire des sacrifices*, et le plus sou- 
vent il portoit sa male luy mesme. II se vantoit de n'avoir 
iamais eu robbe qui eust couste plus de dix escus, ny 
avoir envoy6 au marche plus de dix sols pour un iour; et de 
ses maisons aux champs, qu'il n'en avoit aulcune qui feust 
crepie et enduite par dehors. 

Scipion iEmilianus', aprez deux triumphes et deux consu- 
lts , alia en legation a vec sept serviteurs seulement. On tient 
qu'Homere n'en eut iamais qu'un ^ Platon , trois ; Zenon , le 
chef de la secte stoicque, pas un ^ II ne feut tax6 que cinq 
sols et demy pour iour k Tiberius Gracchus \ aUant en com- 
mission pour la chose publicque , estant lors le premier homme 
des Romains. 

CHAPITRE LIU. 

D*UN MOT DE CvESAB. 

Si nous nous amusions par fois k nous considerer ; et le temps 
que nous mettons k contrerooller auitniy, et k cognoistre les 

* Pldtaiqub, Caton le centeur, c. 3. C. 

* Value maubb. iv, s, is. c. 

^ SciiIqub. consol. ad Heiviam, c IS. C. 

4 Pldtabqui , dtns la ne de* Gracquet , c. 4. Mais id Montaigne abate de ce pi»- 






\ 



LIVRE I , CH APITRE UII. 377 

choses qui sont hors de nous , que nous Temployissions k nous 
sonder nous mesmes, nous sentirions ayseement combien 
toute cette nostre contexture est bastie de pieces foibles et 
desfailiantes. N'est ce pas un singulier tesmoignage d'in^per- 
fectiqn, ne pouvoir r'asseoir nostre contentement en aulcune 
chose ^ et que, par desir mesme et imagination , il soit hors de 
nostre puissance de choisir ce qu'ii nous fault? De quoy porte 
bon tesmoignage cette grande dispute qui a tousiours este 
entre les philosophes, pour trouver le souvcrain bien de 
I'bomme , et qui dure encores , et durera etemellement , sans 
resolution et sans accord. 

Dam abest qaod avemns , id eunperare videtur 
Camera ; poat alind , quam contigit illad , aTemiu, 
Et siUsaeqoa teoet*. 

Quoy que ce soit qui tumbe en nostre cognoissance et iouls- 
sance, nous sentons qu'il ne nous satisfaict pas, et allons beeant 
aprez les choses advenir et incogneues, d'autant que les pre- 
sentes ne nous saoulent point ; non pas, k mon advis , qu'eUes 
n'ayent assez de quoy nous saouler, mais c'est que nous lesi 
saisissons d'une prinse malade et desreglee : 



Nam qnom Tidit hie, ad Tictam qns flagitat 
Omnia iam ferme mortalibaa ene parata ; 
DiTitiis hominea , et bonore , et laode poteotea 
AfQuere , atqne bona natonim exodlere bma ; 
Nee miniia ene domi cuiquam tameo anxia corda , 
Atqne aniromn infestis oogi servire qnerelis : 
Intellexit ibi ?itlam vas effioere ipsom , 
Omniaqiie , illios vitto , oomimpier iotos , 
Qnas eoQata foris et commoda qoaeqne TeDireot *. 

sage, qui nelUt lien k son sujet; car Plalarqae y dtelare exprcss^ment qu'on ne 
dmina cette petite tomme 4 TibMu Gracchus que pour Ivy (aire detpit et komtt , 
comme parle Amyot c 

< Le bien qu'oo n'a pat pirolt toqjoun le Men suprtme. En Joult-on , c'est pour sou- 
pirer aprte nn autre arec la mteie ardeiir. LucaiccE , III , loeo. 

a Epicure considdrantque les mortals ont k pen prte tout ce qui lenr est n^cessairc , 
et que cependant , avee des ricfaesses . des honneurs , de la gloire , et dcs enfants bien 
n6s,ilsn'ensootpa8flioiBsen proie^mille chagrins in|€rlears,etqu*ilsnepeuTe«^ 



378 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

Nostreappctit est irresolu et incertain ; il ne s(ait lien tenir ny 
rien iouir de bonne fa^on. L'homme , estimant que ce soit le 
vice de ces choses qu'il tient , se remplit et se paist d'aoltres 
ehoses qu'il ne s^ait point et qu'il ne cognoist point , od il ap- 
plique ses desirs et ses esperances , les prend en bonneur et 
reverence, comme diet Caesar : Communi fit v'uio fuowrce, ui 
invim, laiitantibus atque tncognU'u rebtu magis confidamm, ve- 
hementhuque exterreamur '. 

CHAPITRE LIV. 

DBS VAINES SUBTILITBZ. 

II est de ces subtilitez frivoles et vaines, par le moyen des- 
quelles les hommes chercbentquelquesfoisde la recommen- 
dation : comme les poetes qui font des ouvrages entiers de 
vers commenceants par une mesme lettre ; nous veoyons des 
oeufs , des boules , des ailes , des baches , ftfonnees ancienne- 
inentpar lesGrecs avecques la mesure de leurs vers, en les 
allongeant ou accourcissant , en maniere qu'ils viennent k re- 
presenter telle ou telle Ggure : telle estoit la science de celoy 
qui s*amusa a compter en combien de sortes se pouvoient 
renger les lettres de Talphabet , et y en trouva ce nombre in- 
croyable qui se veoid dans Plutarque. le treuve bonne Topi- 
nion de celuy a qui on presenta un bomme apprins k iecter 
de la main un grain de mil avecques telle industrie , que , 
sans faillir, il le passoit tousjours dans le trou d'une aiguille; 
et luy demanda Ion , aprez , quelque present pour loyer d'une 
si rare sufTisance : sur quoy il ordonna bien plaisamment , et 
iustement , k mon advis , qu'on feist donner k cet ouvrier deux 

ftyHpfcfaer de gdrair oomme des esclaTes dans les fers , oomprlt que tout le mal vim 
dn Ttse inline , qui , corrompu d'afance, aigritel alttre ee qa*OD y nnt de plwpr6- 
cienx. Locbicb, vi, •. 

■Ilstf liite^par imTk9eoitlliMiredeiMtiii«,qiieiioiisayometplaideaaoeelpta 
lie crainte des choses que nous a'avoos pas Tea , et qal seat caehees el i a eo g a ciwi . 
ne Beih ehUi, n , 4. — Ceit Montaigne qui tradnR ainsi oe piwigB dans dea Ml* 
lions de ses Afiaif , ISM el IBM. C. 



LITRE I , CH APITRE LIV. 379 

ou trois minots de mil , k fin qu'un si bel art ne demeurast sans 
exercice '. C'est un tesmoignage merveilleux de la foiblesse de 
nostre iugement , qu*il recommende les choses par la raret^ 
ou nouvellet^, ou encores par la difficult^, si la bont^ et 
utility n'y sont ioinctes. 

Nous venons presentiment de nous iouer chez moy, k qui 
pourroit trouver plus de choses qui se teinssent par les deux 
bouts extremes : comme , Sire ^ c'est un tiltre qui se donne 
k la plus eslevee personne de nostre estat , qui est le Roy ; et 
se donne aussi au vulgaire , comme aux marchands , et ne 
touche point ceulx d'entre deux. Les femmes de qualite, on 
les nomme Dames ^ les moyennes , Damoiselles ; et Dames en- 
cores , celles de la plus basse marchc. Les daiz qu'on estend 
sur les tables ne sont permis qu*aux maisons des princes , 
et aux tavemes. Democritus disoit* que les dieux, et les 
bestes , avoient leurs sentiments plus aigus que les hommes , 
qui sont au moyen estage. Les Romains portoient mesmc 
accoustrement les idurs de dueil et les iours de feste. II est 
certain que la peur extreme, et I'extreme ardeur de courage, 
troublent egualement le ventre et le laschent. Le saubriquet 
de Tremblant , duquel le douziesme roy de Navarre Sancho 
feut surnomm^ , apprend que la hardiesse , aussi bien que la 
peur, engendrent du tremoussement aux membres. Geulx 
qui armoient ou luy, ou quelque aultre de pareille nature , a 
qui la peau frissonnoit , essayerent k le rasseurer, appetissants 
le dangier auquel il s'alloit iecter : <« Yous me cognoissez mal , 
leur diet il ; si ma chair s^avoit iusques ou mon courage la 
portera tantost, elle s'en transiroit tout k plat. » La foiblesse 
qui nous vient de froideur et desgoustement aux exercices de 
Venus, elle nous vient aussi d'un appetit trop vehement , et 
d'unechaleurdesreglee. L'extreme froideur, etTextreme cha- 
leur , cuisen t et rostissent : Aristote diet que les cueux ^ de plomb 

< SalTtDt QuinliUeii * II , 90, c'est Alexandre qnl fit cette r^ponae s mais il a'agit <1& 
pof« rhiches , grana cioerli, et noo de grains de mit. C. 
• PLOTAiQUBf tie PlaciL pkUosoph.t IV , 10. C. 
) C'est-A-dire det masses (k plomb, tellcB qa>lles sortemt de la premteFC fontc. 



380 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

se fondent et coulcnt de froid et de la rigueur de Fhyver, 
Gomme d'une chaleur vehemente'. Le desiret la satiety rem- 
plissent de douleur les sieges au dessus et au dessoubs de ia 
volupt^. La bestise et la sagessc se reneontrent en mesme 
poinct de sentiment et de resolution a la soulTrance des acci- 
dents humains. Les sages gourmandent et commandent le 
mal , et les aultres I'ignorent : ceulx cy sont , par maniere de 
dire, au dega des accidents^ les aultres au deli, lesquels, 
aprez en avoir bien poise et considere les qualitez , les avoir 
mesurez et iugez tels qu'ils sont, s'eslancent au dessus par la 
force d*un vigoreux courage^ ils les desdaignent et foulent 
aux pieds , ayants une ame forte et solide , contre JaqueJIe les 
traicts de la fortune venants k donner, il est force qu'ils reiail- 
lissent et s'esmoussent, trouvants un corps dans lequel ils ne 
peuvent faire impression : Tordinaire et moyenne condition 
des hommes loge entrc ces deux extremitez ; qui est de ceulx 
qui apperceoivent les maux , les sentent , et ne les peuvent 
supporter. L'enfance et la decrepitude se reneontrent en im- 
becillite de cerveau ^ I'avarice et la profusion , en pareil desir 
d'attirer et d'acquerir. 

II se peult dire, avecques apparence, qu'il y a ignorance 
abecedaire, qui va devant la science : uneaultredoctorale, 
qui vient aprez la science ; ignorance que la science faict et 
engendre , tout ainsi comme elle desfaict et destniict la pre- 
miere. Des esprits simples , moins curieux et moins instruicts , 
il s'en faict de bons chrestiens, qui, par reverence et obels- 
sance, croyent simplement, et se maintiennent soubs les 
loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capa- 
city , s'engendre Terreur des opinions ^ ils suyvent rapparence 
du premier sens , et ont quelque tiltre d'interpreter k niaiserie 
et bestise que nous soyons arrestez en I'ancien train , regar- 

Je n*al tnmwi ce mot qae dans Cotgrare , qui Ttoit queuse , et le bit ttmlDiiL Ce qw 
MooUigne appelle cueux, et Colgrave queute, se nomme k pr^ient gueute. C 

« lei Montaigne oe rappoite pas eiactement la penste d'Aristote, qui, iprte avoir dit 
que retain des Celtes se fund pins tdt que le plomb, puisquii se fMid mtee dam 
I'eau, ajoute : L'^ain se fond anasi par le froid qoand il gde, etc. » De Mirabil. 
autcult, . p. i454 . 1 1 , M. de Paris. C 



LIVRE 1, CHAPITRE LIV. 38i 

dants a nous qui n'y sommes pas instruicts par estude. Les 
grands esprits, plus rassis ct clairvoyants, font un aullre 
genre de biencroyants; lesqueis , par longue et religieuse in- 
vestigation , penetrent une plus profonde et abstruse lumiere 
ez Escriptures , et sentent le mysterieux et divin secret de 
nostra police ecclesiastique ; pourtant en veoyons nous aulcuns 
estre arrivez a ce dernier esiage par le second , avecques mer- 
veilleux fruict et confirmation , comme k I'extreme limite de 
la chrestienne intelligence, et ioulrde leur victoire avecques 
consolation, actions de graces, reformation de moeurs, et 
grande modestie. Et en ce reng n'entends ie pas loger ces 
aultres qui , pour se purger du souspe^on de leur erreur passee, 
et pour nous asseurerd'eulx, serendent extremes, indiscrets 
et iniustes k la conduicte de nostre cause, et la tachent d'infmis 
reproches de violence. Les palsans simples sont honnestes 
gents •, et honnestes gents , les philosophes , ou , selon que 
nostre temps les nomme , des natures fortes ct claires , en- 
richies d'une large instruction de sciences utiles : les mestis , 
qui ont desdaign^ le premier siege de I'ignorance des lettres, 
et n'ont pen ioindre I'aultre ( le cul entre deux selles , desquels 
ie suis et tant d'aultres) , sont dangereux , ineptes , importuns ; 
ceulxcy troublent le monde. Pourtant, de ma part, ie me 
recule tant que ie puis dans le premier etnaturel siege, d'odi 
ie me suis pour neant essay^ de partir. 

La poesie populaire et purement naturelle a des nalfvetez et 
graces , par oil elle se compare k la principale beaut6 de la 
poesie parfaicte , selon Tart ^ comme il se veoid ez villanelles 
de Gascoigne , et aux chansons qu'on nous rapporte des na- 
tions qui n^ont cognoissance d'aulcune science, ny mesme 
d'cscripture : la poesie mediocre, qui s'arreste entre deux, 
est desdaignee , sans honneur et sans prix. 

Mais parce que , aprez que le pas a est6 ouvert k Tesprit , 
i'ay trouv^ , comme il advient ordinairemen t , que nous avions 
prins, pour un exercice malays^ et d'un rare subiect, ce qui 
ne Test aulcunement, etqu'aprez que nostre invention a est^ 
eschauffee , eile descouvre un nombre infiny de pareils exem- 



382 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

pies, ie n'en adiousteray que cettuy cy : Que si ces tsBm 
estoient digues qu'on en iugeast , il eD pourroit advoaJr, i 
mon advis, qu*ils ne plairoient gueres aox esprits communs 
et vulgaires, ny gueres aux singuiiers et excelknts; ceulx U 
n'y entendroient pas assez ; ceuix cy y entendroient trojp : its 
pourroient vi voter en la moyenne region. 

CHAPITRE LV. 

DBS SENTEUBS. 

II se diet d'aulcuns , comme d* Alexandre Ie Grand ' , que 
leur sueur espandoit une odeur souefve, par quelque rare et 
extraordinaire complexion : de quoy Plutarque et auJtres re- 
cherchent la cause. Mais la commune fa^on des corps est au 
contraire ; et la meilleure condition qu*ils ayent , c'est d'estre 
exempts de senteur : la doulceur mesme des haleines plus 
pures n'a rien de plus parfaict que d'estre sans aulcune odeur 
qui nous offense , comme sont celles des enfonts bien sains. 
Voyli pourquoy , diet Plaute , 

Mailer tmn bene olet , ubi nihil olet ' ; 

u la plus exquise senteur d'une femme, c'est nesentir rien. *» 
Et les bonne senteurs estrangieres , on a raison de les tenir 
pour suspectes k ceulx qui s'en servent, et d'estimer qu'elles 
soyent employees pour couvrir quelque default naturel de ce 
C08t6 Ik. D'ou naissent ces rencontres des poetes anciens ; C'est 
puir que sentir bon. 

Rides DOS, Coracine, nil olentes: 
Malo , qoam bene olere , nil olere ^ 

Et ailleurs , 

< Pldtaiqde, Vied Alexandre, c 4. C. 

a MotUiL , acte I , sc S, y. 116. U y a dans Plaute Ecattor! nnUier rweU M» 
ubi nihil olet, Montaigne a tradoit ce vers aprts I'aToir cit^. C. 

s Tu te moqnes de moi, Coracinns, paroeque je ne sois point parftun^; et mol 
J'alme mieux ne rien senUr que de sentir bon. Maitial , YI , 85 , 4. 



LIVRE I, CHAPITRE LV. S83 

Pottome , non bene olet , qai bene semper olel '. 

t*aime pourtantbiea fort desire entretenu de bonnes senteurs -^ 
et hais oultre rnesnre les mauvaises , que ie tire de plus Icing 
que tout aultre : 

Namqne sagados onoi odoror, 
PoitjpoB, an gravis hirsatis cnbet hircns in alls , 
Qoam canis acer, obi lateat sus *. 

Les senteurs plus simples et naturelles me semblent plus 
agreables. Et louche ce soing principalement les dames : en la 
plus espesse barbarie , les femmes scythes , aprez s'estre la- 
vees, se saulpouldrent et encroustent tout le corps et le visage 
de certaine drogue qui naist en leur terroir, odoriferante ; et 
pour approcher ieshommes, ayants ost6 cc fard, elles s'en 
treuvent et poUes etparfumees. Queique odeur que ce soit, 
c'est merveiUe combien elle s'attache k moy, et combien i'ay 
la peau propre k s'en abruver. Celuy qui se plainct de nature , 
de quoy elle a laiss^ Thomme sans instrument k porter les 
senteurs au nez , a tort ; car elles se portent elles mesmes : 
mais k moy particulierement , les moustaches que i'ay pleines 
m'en servent ; si i'en approche mes gants ou mon mouchoir, 
Todeur y tiendra tout un iour : elles accusent le lieu d'oii ie 
viens. Les estroicts baisersdela ieunesse, savoureux, glou- 
tons et gluants , s'y coUoient aultrefois , et s'y tenoient plu- 
sieurs heures aprez. Etsi pourtant ie me treuve peu subiect 
aux maladies populaires, qui sechargent par la conversation, 
et qui naissent de la contagion de Fair-, et me suis sauv^ de 
celles de mon temps, de quoy il y en a eu plusieurs series en nos 
vilies el en nos armees. On lit de Socrates 3, que, n'estant 
iamais party d'Athenes pendant plusieurs recheutes de peste 
qui la tormenterent tant de fois , luy seul ne s'en trouva ia- 
mais plus mal. ' ' 

> Celui qui sent toqjoort tion, Postamtis, sent mauYais. Mabtial, II, 19, 14. 
• Moo odorat distingiie les mauyaises odeors plus subUlemeDt qu'un chien d'exceU 
lent nez ne recoonott la baoge da sanglier. Hoi. , Epod. , 19 , 4. 

3 DlOO&NR LAraCB , n , 9ft. C. 



^ 



384 ESSAIS DE MONTAIGNE, ' 

Les medecins pounroient , ce crois ie , tirer des odeurs plus 
d'usage qu'ils ne font ^ car i'ay souvent apperceu qu'eUes me 
changent , et agissent en mes esprits > selon qu'elles sont : qui 
me faict approuver ce qu'on diet, que rinvention des encens 
etparfums aux eglises, si ancienne et si espandue en (outes 
nations et religions , regarde k cela de nous resioiflr, eslbill^ 
et purifier le sens, pour nous rendre plus propres4 la con- 
templation. 

le vouldrois bien , pour en iuger, avoir eu ma part de Tou- 
vrage de ces cuisiniers qui SQavent assaisonner les odeurs es- 
trangieres avecques la saveur des viandes *, conune on remar- 
qua singulierement au service du roi de Tbunes', qui de 
nostre aage print terre k Naples, pour s'aboucber avecques 
Tempereur Charles. On fieircissoit ses viandes de drogues odo- 
riferantes, de teUe sumptuosit^ , qu'un paoa et deux foisands 
se trouverent sur ses parties revenir k cent ducats , pour les 
apprester selon leur maniere ; et quand on les despeceoit , noa 
la salle seulement , mais toutes les chambres de son palais , et 
les rues d*autour, estoient remplies d'une tressouefve vapeur^ 
qui ne s'esvanoulssoit pas si soudain. 

Le principal soing que i'aye k me loger, c'est de fuyr Tair 
puant et poisant. Ces belles villes, Venise et Paris , alterent 
la faveur que ie leur porte , par I'aigre senteur. Tune de son 
marais, Tauitre de sa boue. 

CHAPITRE LVI. 

DBS PRIERBS. 

Ie propose des fantasies informes et irresolues , coimne Ibot 
ceulx qui publient des questions doubteuses k desbattre aux 
eschoies, non pourestablir la verite, mais pour ia chercher; 

> Mnley-Ha^an , roi de Timis, qae Mootaigiie appdle, dans le chapitre vm da 
ieoond livie, Muleasses, II prit terre k Naples en 454S; mats U n'j trosfi polift 
CharleM}oint , doot a Tenolt implorer one seoonde Ibis Tappni ooalre aes Mdets r^ 
▼olt^. J. V. L. 



UVRE I, CHAPITRE LVI. 385 

et les soubmetsaux iugements de ceulx k qui il louche de re- 
gler, non seulementmes actions et mes escripts, mais encores 
mes pensees. Egualement m'en sera acceptable et utile la con- 
damnation cemme Tapprobation , tenant pour absurde et im- 
pie , si rien se rencontre , ignoramment ou inadvertamment 
couch^ en cette rapsodie, contraire aux sainctes resolutions 
et prescriptions de I'Eglise catholique , apostolique et romaine , 
en laquelle ie meurs , et en laquelle ie suis nay : et pourtant , 
me remettant tousiours k I'auctorit^ de leur censure , qui peult 
tout sur moi ^ ie me mesle ainsi temerairement k toute sorte 
de propos , comme icy. 

Ie ne s^ais si ie me trompe ; mais puisque par une foveur 
particuliere de la bonte divine , certaine fagon de priere nous 
a est^ prescripte et dictee mot k mot par la bouche de Dieu , 
il [m'a tousiours sembl6 que nous en debvions avoir I'usage 
plus ordinaire que nous n'avons; et, si i'en estois creu, k 
Ventree et k Tissue de nos tables , k nostre lever et coucher, et 
k toutes actions particulieres ausquelles on a accoustum^ de 
mesler des prieres , ie vouldrois que ce feust Ie Patenostre que 
les Chretiens y employassent, si nonseulement , an moins 
tousiours. L'Eglise peult estendre et diversifier les prieres , 
selon ie besoing de nostre instruction ; car ie s^is bien que 
e'est tousiours mesme substance et mesme chose : mais on deb- 
voit donner a celle \k ce privilege , que Ie peuple Teust conti^ 
nuellement en la bouche; car il est certain qu'elle diet tout 
ce qu'il fault, et qu'elle est trespropre k toutes occasions. Cest 
Tunique priere de quoy ie me sers partout , et la repete au 
lieu d'en changer : d'ou il advient que ie n'en ay aussi bien 
en memoire que celle 14. 

I'avois preseniement en la pensee, d'oi^i nous venoit cette 
erreur, de recourir k Dieu en touts nos desseings et entre- 
prinses , et I'appeller k toute sorte de besoing , et en quelque 
lieu que nostre foiblesse veult de Taide , sans considerer si Tin- 
tention est iuste ou iniuste *, et de escrier son nom et sa puis- 
sance , en quelque estat et action que nous soyons , pour vi- 
cieuse qu'elle soit. II est bien nostre seul et unique protecteur, 

Toil I. ' 25 



386 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

et peiilt iouies choses k nous ayder : mais encores qu'il 
nous honnorer de ceite doulce aliiance paternelle , il est pour- 
Unt autant iuste , oomine il est bon et oomme il est puissant ; 
mais il use bien pius souvent de sa iustice que de son pouvoir, 
et nous favorise selon la raison d'icelle , noD selon nos de- 
mandes. 

Platoo , ea ses loix ■ , faict trois sortes d'iniurieuas creanee 
des dieux : « Qu*il n*y en aye point ; Qu'ils ne se meslent point 
de nos aCIaires ; Qu*ils ne rdtisent rien k nos yoeux , oflirandes 
et sacrifices. » La premiere erreur, selon son ad vis, nedura 
iamais immuable en homme , depuis son enflmoe iuaques k sa 
vieillesse. Les deux suyvantes peuvent soufiKr de la con- 
stance. 

Sa iustice et sa puissance sont inseparables : pour neaut 
implorons nous sa force en uno mauvuae cause. II fiiult avoir 
Tame nette , au moins en ce moment auqnel nous le prions , 
et descbargee de passions vicieuaes \ aultrement nous luy pre- 
sentons nous mesmes les verges de quoy nous chastier : au 
lieu de rabiller nostre faulte , nous la redoubkms , presentants , 
k celuy a qui nous avons k demander pardon , une aflfection 
pleine d'irreverence et de haine. Yoyli pourquoy ie ne loue 
pas Yolontiers ceulx que ie veois prier Dieu plus souvent et 
plus ordinairement , si les actions voisines de la prierene me 
tesmoignent quelque amendement et reformation , 

Si, Doctarnos adulter, 
T«iiipQntaiilDiiiooTelata4o|MHa mcollo*. 

Et I'assiette d'un homme meslant k une vie exsecrable la de- 
votion, semble estre aulcunement plus condamnable que 
celle d'un homme conforme k soy , et dissolu partout : pour- 
tant reftise nostre Eglise touts les iours la faveur de son entree 
et society aux moeurs obstinees k quelque insigne malice. 

> LiT. X,aDOomBi6iioeinent,p.Mr,^dtt.d'HeniiE8tieiiiieip.sri,M.ae]LAit* 
Ui|Miok, ISt4. ToatcepamsedoiLoattt tnilattec '^'^'w^nH dimhm 
de PlaUm, p. 98 et sniT. , seooode MiUoii. J. V. h- 

• Si, pooratsouTirlt auittetdeiinadiilttoei, to te coanet U IMe d'ue 
IplM. lOViRAL* VUMW. 



LIVRE I, GHAPITRE LVI. 387 

Nous prions par usage et par coustume , ou, pour mieulx dire , 
nous lisons ou prouonceons nos prieres ^ ce u'est enfin que 
mine : et me deqdaisl de veoir faire trois signes de croix au 
Benedicite , autant k Oraces (et |dus m'en desplaist ii de ce 
que c'est un signe que i'ay en reverence ei continuel usage, 
mesmement quand ie baaitte); et ce pendant, toutes les aul- 
tres heures du iour , les yedr occupees k la haine , Favarice , 
riniustice : aux vices leur heure ; son heure k Dieu , comme 
par compensation et conposition. C'est miracle de veoir oon- 
linuer des actions si diverses, d'une si pareilie teneur, qu'il 
ne s'y sente point d'interruption et d'alteration , aux con£ns 
mesmes et passage de Tune k I'aultre. Quelle prodigieuse 
conscience se peult donner repos, nourrissant en mesme 
giste, d'une society si accordante et si paisible, le crime et 
le iuge? 

Un homme dequi ia paiUardiae sanscesse regente la teste, 
et qui la iuge tresodieuse k la vue divine , que diet il k Dieu 
quand il luy en jMirle? II se ramene; mais soubdain il re- 
cheoit. Si Tobiect de la divine iustice et sa presence frappoient ; 
comme il diet, et chastioient son ame; pourcourte qu'en 
feiist la penitence , la crainte mesme y reiecteroit si souvent 
•a pensee , qu'iocontinent il se verroit maistre de ces vices 
qui sont habituez et achamez en luy. Mais quoy' ! ceulx qui 
coucbent une vie entieresur le fruictet emolument dupeche 
qu'ils scavent mortel? combien avons nous de mestiers et vo- 
cations receues , de quoy I'essence est vicieuse? et celuy qui , 
se confessant k moy , me recitoit avoir , tout un aage , foict 
profession et les effects d'une religion damnable selon luy , et 
contradictoire k celle qu'il avoit en son OBur , pour ne perdre 
son credit et Ilmnneur de ses charges , comment pastissoit il 
ce discours en son courage? de quel iangage entretiennent 
ils sur ce subiect la iustice divine? Leur repentance, consis- 
tant en visible et maniable r^aration , ils perdent ei envcrs 
Dieu et envers nqus le moyeq de TaUeguer : sont ils si hardis 

> Mais 9ue dhn ie cmxpdf(mdmt Imt vie mlAHt sur U fruU, flfax 



388 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

de demander pardon , sans satisbction et sans repentance? 
le tiensque deces premiers, il enva comme ceulx icy: 
mais robstination n'y est pas si aysee k convaincre. Gette con- 
trariety et volubilited'opinionsi soubdaine,8i violente, qu*ib 
nous feignent , sent pour moy son miracle i ite now repre- 
sentent I'estat d'une indigestible agonie. 

Qne I'imagination me sembloit fantastlque de ceulx qui , 
cesannees passees , avoient en usage de reprocher k chascun , 
en qui il reluisoit quelque clart6 d*€!8prit, professant la reli- 
gion catholique , que c'estoit k feincte : et tenoient mesroe, 
pour luy faire honneur , quoy qu'il dist par apparence , qu^il 
ne pouvoit faillir au dedans d'avoir sa creance reformee k 
leur pied ! Fascheuse maladie , de se croire si fort , qu'on se 
persuade qu*il ne se puisse croire au contraire ! et plus fiis- 
cheusc encores, qu'on se persuade d'un tel esprit, qu'il pre- 
fere ic nesQais quelle disparity de fortune presente, aux es- 
perances et menaces dela vieetemelle! lis m'en peuvent 
croire : si rien eust deu tenter ma ieunesse , Tambition du 
hazard et de la diflSculte qui suyvoient cette recenfe enfre- 
prinse , y eust eu bonne part. 

Ge n'est pas sans grande raison , ce me semble , que TEglye 
deffend Tusage promiscue, temeraire et indiscrete dessainctfjl 
et divines chansons que le sainct Esprit a dkti en David. II 
ne fault mesler Dieu en nos actions , qu'aveeqties reverence 
et attention pleine d'honneur et de respect : cette veil est 
trop divine pour n'avoir aultre usage que d'exercer les poul- 
mons et plaire k nos aureilles; c'est de la conscience qu'elle 
doibt estre produicte , et non pas de la langue. Ce n'est pas 
raison qu'on permette qu'un garson de boutique , parmy scs 
vains et frivoles pensements, s'en entretienne et s'en ioue; 
ny n'est certes raison de veoir tracasser , par une salle et par 
une cuisine , le sainct livre des sacrez mysteres de noatre 
creance : c'estoient aultrefois mysteres , ce sontji present des^ 
duitset esbats. Ce n'est pas en passant, et tumultuairemeot, 
qu'il faut manier un estude si serieux et venerable; ce doibt 
estre une action destinee et rassise , k laquelle on doibt tons- 



LIVRE I, CHAPITRE LVI. 389 

iours adiouster cette preface de nostre oiBce , Sursum corda, 
et y apporter le corps m^sme dispose en contenance qui tes- 
moigne une particuliere atteDtion et reverence. Ce n'est pas 
I'estude de tout le monde ^ c'est Testude des personnes qui 
y sont vouees, que Dieu y appelle -, les meschants, les igno- 
rants , s'y empirent : ce n'est pas une bistoire k center-, c'est 
une histoire a reverer , craindre , et adorer. Plaisantes gents , 
qui pensent Tavoir rendue palpable au peuple , pour I'ayoir . 
mise en langage populaire! Ne Uent il qu'aux mots, qu'ils 
n'entendent tout ce qu'ils trenvent par escript? Diray ie plus? 
pour Ten approcber de ce peu , ils Ten reculent : Tignorance 
pure , et remise toute en aultruy , estoit bien plus salutaire 
et plus SQavante que n'est cette science verbale et vaine, 
nourrice de presumption et de temerity. 

Ie crois aussi que la liberty k cbascun de dissiper une pa- 
role si reiigieuse et importante, k tant de sortes d'idiomes, 
a beaucoup plus de dangier que d'utilit^. Les luiis, les Ma- 
hometans, et quasi touts aultres , ont espouse et reverent le 
langage auquel originellement leurs mysteres avoient estA 
conceus; et en est deffendue I'alteration et cbangement, non 
sans apparence, Sgavons nous bien qu'en Basque , et en Bre- 
taigne, il y ayt des iuges assez pour establir cette traduction 
fiaicte en leur langue? L'Eglise universelle n'a point de iuge- 
ment plus ardu k foire, et plus solenne. En prescbant et par- 
lant, I'interpretation est vague , libre , muabie , et d'une par- 
celie ', ainsi ce n'est pas de mesme. 

L'un de nos bistoriens grecs accuse iustement son siecle , 
de ce que les secrets de la religion chrestienne estoient es- 
pandus emmy la place , ez mains des moindres artisans ; que 
cbascun en pouvoit desbattre et dire selon son sens -, et que 
ce nous debvdit estre grande bonte , nous qui , par la grace 
de Dieu , ioulssons des purs mysteres de la piet^ , de les laisser 
profoner en la boucbe de personnes ignorantes et populaires , 
veu que les Gentils interdisoient k Socrates , k Platon , et aux 
plus sages , de s'enquerir et parler des cboses conunises aux 
presbtres de Delphes : diet aussi que les factions des princes, 



390 ESSATS D£ MONTAIGNE, 

sur le suiect de la theologie , sont armees, mm de zele, mis 
de cholere ; que le zele tient de la divine raison et iuslice, » 
conduiaant ordonneement et modereement , mais qu'il ae 
change en baine et envie, et produict, au lieu de finom^it et 
de raisin , de I'ivroye et des orties , quand il eat conduict 
d'une passion humaine. Et iustement aussi, cet aultre, oon- 
seillant I'empereur Theodose , disoit les disputes n'eiidonmr 
pas tant les schianes de TEglise, que les esyeiUer, et animer 
les heresies; que pourtant il falloit fiiyr Urates oontentions et 
argumentations dialectiques, et se rapporter nuemeot aux 
prescriptions et fonnules de la foy establies par les anciens. 
Et I'empereur Andronicus ' y ayant rencontr^ en son palais 
des principaux hommes aux prinses de parole coDtre Lap<^> 
dius, sur un de nos poincts de grande importance, les tanaa 
iusques i menacer de les iecter en la riviere site conti- 
nuoient. Les enfants et les femmes, en nos iours, regentent 
les hommes plus vieux et experimentez sur les knx eedeuas- 
tiques : U oil la premiere de ceUes de Platon* leur deffend de 
s'enquerir seulement de la raison des lois civilea, qui doib- 
vent tenir lieu d*ordonnances divines; et permettant aux 
vieux d'en communiquer entre eulx , ct avecques le magis- 
trat, il adiouste : « Pourveu que ce ne soit pas en presence 
des ieunes , et personnes profanes. » 
Un evesque ' a laisse par escript , qu'en raoltre bout du 

' Andrunic Coidq^^. Voyez Nicetas , II , 4 , o^ il u'y a imm un moC de Ltpottoi. C. 

* ZjoU,\i\. I, p. 569. C. 

s Qwrtuf , «v«i|ae de SUfte en Algwet . anteur du Urre IntknM de Mibm$ geMs 
Emmanuelis regis Lutiianim. Mais c'ett du aieor GouUrt, ton tndact0V, •! mm 
d'Oaoriut m^me, que Montaigne a extrait ce qu'il nous dit ici iliiliiMfiH ik Fie 
DUucoride ; oe qui est si vrai . qu'on n*en (roure rien dn toot dans U premWw ddl- 
tton des EutH$, pnUite en 18ft). parceque U traduction de Goolart M pant fB*cn 
ISM. Lortque Montaigne dit que les iiabitanto de llie Pioiooride sort il chwlM glw 
nut d'eulx ne peuU eognoUtre ^*tine utUe femme en ta vie, il a mal pris le MM d| 
Goolart, qui. conlbnntfment au latin d*Osorius, tmom taninm woarem imtmA, a 
dit, ^ %'4pini9emt qu*fme femmes ce qui ne signifie pis qa*ils n'en <poniwt ^ilHB 
eBtonteleorvle.Biaisqu'ilin'eB^poQsentqu'aDeAla fois, le chriUlaniflaa doal fli 
font procession ieur defendant la polygamic. Le nom modeme de cette Qe eel Zoeciare, 
otl Ton refronre des Testiges de I'ancien nom. C. — Voyei , sur toot oe passage de 
taIgM, les oljaervations de Bayle. an mot DfosrorMf, note & 



LIVRE I, CHAPITRE LVI. 391 

monde il y a une isle^ que les anciens nommoient Dioaco- 
ride, commode en fertility de toutes sortea d'arbres , fruicta 
et salubrity d'air*) de laquelle le peuple est chreticD, ayant 
ilea egliaea et des autete qui ne aont parez que de croix sans 
aultres images, grand obsenrateur de ieusnes et de feslea^ 
exact payeur de dismes aux presbtres , et si cbaste , que nul 
d'eulx ne peult cognoistre qu'une femme en sa yie ; au de- 
mourant , si content de sa fortune, qu'au milieu de la mer il 
ignore Tusage des nayires , et si simple , que de la religion 
qu'il observe si soigneusement, il n'en entend pas un seul 
mot : chose incroyable k qui ne s^auroit les palens , si devots 
idolastres , ne cognoistre de leurs dieux que simplement le 
nom et la statue. L'ancien commencement de Meualiffpe, tra- 
gedie d'Euripides , portoit ainiin , 

O Jopiter! ear de toy rien tlnon 

Je ne oogools MtdenMiit que le nom > . 

ray veu aussy de mon temps faire plaincte d'aulcuns es- 
eripts , de ce qu'ils sont purement humains et philosophiques , 
sans meslange de theologie. Qui diroit au contraire, ce ne 
seroit pourtant sans quclque raison, Que la doctrine divine 
tient mieulx son reng k part, comme royne et dominatrice; 
Qu'elle doibt estre principale par tout, point sufTragante et 
subsidiaire; etQu*a I'adventure seprendroient les excmples k 
la grammaire , rhetorique , logique , plus sortablement d'ail- 
leurs, que d'une si saincte matiere; comme aussi les argu- 
ments des theastres, ieux et spectacles publicques; Que les 
raisons divines se considerent plus venerablement et reve- 
remment seules, et en leur style, qu'appariees aux discours 
humains; QuHl se veoid plus souvent cette faulte, que les 
theologiens escrivent trop humainement , que cette aultre , 
que les humanistes escrivent trop peu theologalement ^ la 
philosophic, diet sainct Chrysostome, est piega bannie de 
Teschole saincte comme servante inutile , et estimee indigne 
de veoir , seulement en passant de Tentree , le sacraire des 

> Pi.DTAiQiiB, TredUde V Amour »t. 12. C. 



392 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

saincts thresors de la doctrine celeste : Que le dire humain a 
aes formes plus basses, et ne se doibt servir de la dignity, 
maiest^ , regence, du parler divin. le luy laiasc , pour moy , 
dire verbis indisciplmaiis > Fortune , Destinee , Accident, Heur, 
et Malheur , et les Dieux , et aultres phrases , sekm sa mode, 
le propose les fantasies humaines, et miennes, simplement 
comme humaines fantasies, et separeement considerees; non 
c<Hnme arrestees et reglees par I'ordonnance celeste , mca- 
pable de doubte et d'altercation ; matiere d*opinion , non ma- 
tiere de foy ; ce que ie discours selon moy , non ce que ie crob 
selon Dieu ^ d*une fagon lalque, non clericale, mais tousiours 
tresreligieuse ; comme les infants propoaent leurs essais , in- 
struisables, non instruisants. 

Et ne diroit on pas aussi sans apparence, que I'ordonnance 
de ne s'entremettre , que bien reserveement, d'eacrire de la 
religion k touts aultres qu'^ ceulx qui en font expresse pro- 
fession , n'auroit pas faulte de quelque image d'utilite et de 
iustice; et k moy avecques, peutestre, de m'en taire. On 
m'a diet que ceulx mesmes qui ne sont pas des nostres , def- 
fendent pourtant entre eulx I'usage du nom de Dieu en leurs 
propos communs j ils ne veulent pas qu*on s*en serve par 
une maniere d'interiection ou d'exclamation , ny pour tes- 
moignage , ny pour comparaison : en quoy ie treuve qu'ils ont 
raison ; et en quelque maniere que ce soit que nous appellons 
Dieu k nostre commerce et society , il fault que oe soit serieu- 
sementet religieusement. 

II y a , ce me semble en Xenophon * , un tel discours ou 
il montre que nous debvons plus rarement prior Dieu , d'au- 
tant qu'iln'est pas ays6 que nous puissions si sou vent remettre 
nostre ame en cette assiette reglee, reformee et devotieuse, 
01^ il fault qu'eile soit pour ce faire : aultrement nos prieres 
ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vicieuses. 

> En lermes Tulgairet et noo approuT^ Sairt aooustui, de CttU. Dei, X. 9. 
VofV phu lutiit U note pcemi^ iiir le chipltre 8S. J. V. L. 

* Montaigne n'est pai sAr de m mdmoire; c'est peut-Mre do Stcond AleiHade d» 
PlatoB qu'U se sonvient ici confiu^roent. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE LVI. 393 

f« Pardonne nous , disons nous, comme nous pardonnons k 
ceulx qui nous ont offensez : » que disons nous par I^ , sinon 
que nous luy offrons nostre ame exempte de vengeance et de 
rancune? Toutesfois nous invoquons Dieu et son ayde au 
complot de nos faultes , et le convions k I'iniustice : 

Qoae, nisi Mdiictit« neqaew committere diTu ■ : 

I'avaricieux le prie pour la conservation vaine et superflue 
de ses thresors ; Tambitieux , pour ses victoires et conduicte 
de sa fortune; le voleur Temploye i son ayde, pour franchir 
le hazard et les difficultez qui s'opposent k I'execution de ses 
mescbantes entreprinses , ou le rem^rcie de I'aysance qu'il a 
trouv^ k desgosiller un passant; au pied de la maiaon qu'ils 
vont escheller ou petarder , ils font leurs prieres, I'intention 
et I'esperance pleine de cruaut6, de luxure, et d'avarice. 

Hoc ipsniD , qoo to lofis anrem impellere tentas. 
Die agedmn SUrfo : Proh loppf ter 1 o boDe , damet , 
loppiler 1 At lete oon damet lappiter ipse * ? 

La royne de Navarre Marguerite' recite d'un ieune prince , 
et, encores qu'elle ne le nomme pas, sa grandeur I'a rendu 
cognoissable assez , qu'allant a une assignation amoureuse , 
et coucher avecques la fenune d'un advocat de Paris, son 
cbemin s'addonnant au travers d'une eglise , il ne passoit ia- 
niais en ce lieu sainct , allant ou retoumant de son entre- 
prinse, qu'il ne feist ses prieres et oraisons. le vous laisse k 
iuger, Fame pleine de ce beau pensement, jiquoy il em- 
ployoit la faveiu* divine. Toutesfois elle allegue cela pour un 
tesmoignage de singuliere devotion 4. Mais ce n'est pas par 

' Sn demandant des dioses qn'on ne pent dire ata dienx qu'en les prcnant k part. 
PIBSI, n, 4. 

* Dis k SUIns ee <iiie In Toadrois oblonir de Japiteri « Grand Japiter! s'^criera 
Stains, peaUm toos lUre de telles demandes? » Bt tu crois qne JnpUer Ini-nitaie ne 
dim pas oomme Stains? Piui, II , 21. 

3 ScBur unique de Franks l«r, et femme de Henri d'Albret, rot de Navarre, c 

4 Elle dit cependant qn'il ne 8'aiT6tolt dans I'^ise qa'k son reloori ce qui nous 
donpe une id^ assei nalie de la d^Totionde ce prince. BUe aJonte t « Bt neanlmoins 



304 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

cette preuve fleulement qu'cm pourroit verifier que leg flBttmies 
ne 8ont guereB propres k traicter les matt^res de la tbeologie. 
Une vraye priere et line religieuse reconciliation de nous k 
Dieu , elle ne peult tumber en une ame impure et soubmise , 
lors mesme , k la domination de Satan. Celuy qui appelle Dieu 
a son assistance pendant qu'il est dans le train du vice, il faict 
comme le coupeur de bourse qui appelleroit la lustice k son 
ayde, ou comme ceulx qui produisent le nom de Keu en tes- 
moignage de mensonge. 

Tadto mala Tota iDrarro 
Goodpiiiiiit'. 

11 est peu d'hommes qui osassent mettre en evidence les re- 
questes secrettes qu'ils font k Dieu : 

Hand euiTb promplam est, ttanBorqiie, baaiilaiqw iHuiiua 
TuUere de teroplis, et aperto ?i?ere ?oto * : 

voyla pourquoy les pythagoriens vouloient qu'eUes fussent 
publicques et oules d'un chascun ; k fin qu'on ne le requist 
de chose indecente et iniuste , comme celuy U , 

Clare qnam dixit , ApoUo ! 
Labra moret, metaent aadiri : c Polchra Laferna , 
Da mihi fiillere, da instum sanctaimine nderi; 
Noctem peccalis , et fraodibns obiioe nabem '. » 

Les dieux punirent griefvement les iniques voeux d'OEdipus, 
en les luy octroyant : il avoit pri6 que ses enfants vuidassent 
antre culx , par armes , la succession de son estat ; il feut si mi- 
serable de se veoir prins au mot^. II ne fault pas demander 

qn'll menatt la vie que ic worn db , si estoit il prince craignant et aimant Diea. » 
Joum^ III, Nouvelle S5. p. 27S. Mit. de 1515. C. 

' Noua mnrmurons k Toix iMsse dei prierea crimlnelleji. Logain , V, fM. 

* 11 est peu d'hommes qui o'aient pas besoin de prirr 4 TOix basse, et qui pntaant 
aipHiMr toat baat les fomx qn'Us adressent anx dieux. Piasi , II , 6. 

^ Qui , apres trotr taiToqii^ Apollon A baate foix. ^oote aussltAt toat b«, es le- 
mnant i. peine les Idrrfs i « Belle LaveiTic , donoe-moi les majtm de tw p er , el 4e 
passer poor im homme de bleu; coorre d'on linage ^pals, d'ane aalt obscon. mei 
secrttfls (HpodDeries. ■ Hoi. . EpUL, 1. 16, 99. 

4 Gel etenple est de Pbrtoo, an ooomieaeeiiient da SMffid AMMa4t. J. V. L. 



LIVRE I, CHAPITRE LVII. 305 

que toutes ctaoees suy vent nostre volont^ , mais qu'elles suy- 
vent la prudence. 

II semble, k la verity ^ que nous nous servops de nos prierea 
comme d'un iargon, et comme eeulx qui anployent les pa^ 
roles sainetes et divines Adcssorcelleries et effects magiciens; 
et que nous facions nostre compte que ce soit de la contex- 
ture, ou son , ou suitte des mots, ou de nostre contenance , 
que despende leur effect : car ayants Tame pleine de concu- 
piscence , non touchee de repentance ny d'aulcune nouvelle 
reconciliation envers Dieu , nous luy allons presenter ces pa* 
roles que la memoire preste k nostre iangue, et esperons en 
tirer une expiation de nos fauites. II n'est rien si ays6 , si 
doulx et si favorable que la loy divine ^ elle nous appelle k 
soy, ainsi faultiers et detestables comme nous sommes; elle 
nous tend les bras , et nous receoit en son giron pour vilains , 
ords et bourbeux que nous soyons et que nous ayons a estre 
k i'advenir : mais encores , en recompense , la faut il reganto 
de bon oeil \ encores fiiult il recevoir ce pardon avec action de 
graces ; et au moins , pour cet instant que nous nous adres- 
sons k elle , avoir Tame desplaisante de ses fauites , et ennemie 
des passions qui nous ont pouls^ k I'off^ser. Ny les dieux, 
ny les gents de bien , diet Platon % n'acceptent ie present d'liq 
meschant. 

Immonis aram li tetigft manm, 
NOQ somptoosa Mmdior hoitli , 
MoUiTit aTenot Penates 
Fame pio , et nliente mica *. 

CHAPITRE LVU. 

DE L'AA0B. 

Ie ne puis recevoir la fa^^on de quoy nous establissons la; 
duree de nostre vie. Ie veois que les sages Taccourcissent 

> LoU, IV, p. 716, M. d'EsUeone. C. 

> Qiie des mains ionooenleB toachentraatel ; elles apaisent aostf s&renMiit ks dieus 



396 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

bien fort , au prix de la commune opinion : « Comment , diet 
le icune Galon k ceulx qui le vouloient empescher de se tuer, 
suis ie k cette heure en aage ou Ton me puisse r^rocher dV 
bandonncr trop lost la vie? » Si n'avoit ilque quaruiteet huict 
ans '. II estimoit cet aage \k bien meur et bien advance , con- 
sideranC combien peu d'hoounes y arrivent. Et ceulx qui 
s'cntreliennent de ce que ie ne sqais quel cours , qu'ils nom- 
ment nature! y promet quelques annees au deM; ils le pourroient 
Cure , s*ils avoient privilege qui les exemptast d'un si grand 
nombre d'accidents ausquels chascun de nous est en bute par 
une naturelle subiection , qui peuvent intenrompre ce cours 
qu'ils se promettent. Quelle resverie est ce de s'attendre de 
mourir d*une defaillance de forces que Textreme vieiUesse 
apporte , et de se proposer ce but k nostre duree? veu que 
c'est I'espece de mort la plus rare de toutes , ei la moins en 
usage. Nous Tappellons seule , naturelle; commesi c'estoit 
eontre nature de veoir un homme se rompre le col d'une 
cheute , s'estoufTer d'un naufrage, se laisser surprendre k la 
peste ou k une pleuresie; et comme si nostre condition ordi- 
naire ne nous presentoit k touts ces inconvenients. Ne nous 
flattons pas de ces beaux mots : on doibt k Tadventure appel- 
ler plustost naturel ce qui est general , commun et uniyersel. 
Mourir de vieillesse , c'est une mort rare , singuliere et 
extraordinaire, et d'autant moins naturelle que les aultres; 
c'est la derniere et extreme sorte de mourir : plus elle est 
esloingnee de nous, d'autant est eile moins esperable. Cest 
bien la borne au deia de laquell^ nous n'irons pas , et que la 
loyde nature a prescript pour n'estre point ouitrepassee : mais 
c'est un sien rare privilege de nous faire durer iusques li ; 
c'est une exemption qu'elle donne par faveur particuliere k 
un seul, en I'espace de deuxou troissiecles, le dcschargeant 
des traverses et dilQcultez qu'elle a iect6 entre deux en cette 
tongue carriere. Par ainsi, mon opinion est de regarder que 

pteates arec un gateau de flear de farine el quclqueif grains de wl , qn'en immoUot 
de riches tictimes. tloi., od. , lU, SS , 17. 
> yurtknqvEf Fie de caioti tfutique, c. 90. C. 



LIVRE I, CHAPITRE LVIl. 399 

l^aage auqucl nous sommcs arrivez , c*est un aage auquel 
peu de gents arrivent. Puisque d'un train ordinaire les 
hommes ne viennent pas iusques la , c*est signe que nous 
sommes bien avant-, et puisque nous avons passe les limites 
accoustumez , qui est la vraye mesure de nostre vie , nous ne 
debvons esperer d'aller gueres oultre : ayant eschapp6 tant 
d'occasions de mourir oil nous veoyons tresbucher le monde, 
nous debvons reeognoistre qu'une fortune extraordinaire, 
comme celle Ik qui nous maintient^ et hors de I'usage com- 
mun, ne nous doibt gueres durer. 

C'est un vice des loix mesmes d'avoir cette faulse imagina- 
tion-, elles ne veulent pas qu'un homme soil capable du ma- 
niement de sesbiens, qu'jl n'ait vingtet cinq ans : et k peine 
conservera il iusques lors le nianiement de sa vie. Augustc 
retrencha cinq ans des anciennes ordonnances romaines , et 
declara qu*il sufTisoit k ceulx qui prenoient charge de iudica- 
ture d'avoir trente ans*. Servius Tulliusdispensa les cheva- 
liers qui avoient pass^ quarante sept ans , des courvees de la 
guerre ' : Auguste les remeit k quarante et cinq. De renvoyer 
les hommes au seiour avant cinquante cinq ou soixante ans, 
il me semble n*y avoir pas grande apparence. le serois d'advis 
qu'on estendist nostre vacation et occupation autant qu'on 
pourroit, pour la commodity publicque : mais ie treuve la 
faulte en Tauitre coste, de ne nous y embesongner pas assez 
tost. Gettuy cy avoit est^ iuge universel du monde k dix neuf 
ans , et veult que , pour iuger de la place d^une gouttiere , on 
en ayt trente. 

Quanta moy, i'estime que nosames sontdesnouees,&vingt 
ans, cequ*elles doibvent estre, et qu'elles promettent tout ce 
qu'elles pourront : iamais ame , qui n'ayt donn^ , en cet aagc 
\k , arrhe bien evidente de sa force , n*en donna depuis la 
preuve. Les quaiitez et vertus naturelles produisent dans 
ce terme li, ou iamais, ce qu'elles ont de vigoreux et de 
beau : 

' SoETOm , AuqutU , c IS. C. 

' Al'LU-GELLE , X , 38. C. 



998 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

t 

Si respioe doq pieqne qutnd nai , 
A pene qofl pieqoe iamai', 

disent ite en Daulphin^. De toutes les belles actions humaines 
k ma cognoissance , de quelque sorte qu'elles soyent , ie pen- 
seroisen avoir plus grande part k nombrer en celles qui ont 
este produictes, et aux siecles anciens et au DOStre,avant 
Taage de trente ans , que aprez : ouy , en la vie des mesmes 
hommes souvent. Ne le puis ie pas dire en toute soiret^ de 
celles de Hannibal et de Scipion son grand adversaire? la 
belle moiti^ de leur vie , ils la vescurent de la gloire acquise 
en leur ieunesse : grands honunes depuis au prix de touts 
aultres , mais nuUement au prix d'eulx niesmes. Quant k moy , 
ie tiens pour certain que, depuis cet aage, et mon e^rit et 
Dion corps ont plus diminu^ qu'augment^ , et plus recuM que 
advance. II est possible qu*& ceulx qui empioyent trien le 
temps , la science et Texperience croissent avecques la vie ; 
mais la vivacity , la promptitude , la ferniet^, et aultres parties 
bien plus nostres , plus importantes et essentielles , se fanis- 
sentet s'allanguissent. 

Lbi iam falidis quaMatoiD oft ? iriboi as? i , 
Gorpns, et obtotis oeddernDt Tiribiis artns , 
Qaadicat iogeniom , ddirat liognaqoe , meiiiqiDe *. 

Tantost c'est le corps qui se rend le premier k la vieillesse ; 
parfoisaussi c'est Tame : eten ayassez veu qui ont eu la cervelle 
aflbiblie avant Testomach et les iambes; et d'autant que c'est 
un mal peu sensible k qui le soufTre, et d'une obscure montre , 
d'autant est il plus dangereux. Pour ce coup , ie me plains des 
loix,nont)asdequoy ellesnous laissent troptard A labesongne, 
maisdequoy ellesnous y empioyent trop tard. Ilmesembleqne 
oonsiderant la foiblesse de nostre vie , et k combien d'escueib 
ordinairesetnaturelseileestexposee, on n'en debvroit pas faire 
si grande part k la naissance , k I'oysifvet^ , et k I'appraitissage. 

* SI r^oe ne pique point en naisMnt, 4 peine piqnera-t-elle jamais. 

» Loraquc i'eflbrt pnissant des ann^es a coorM le corps et us^ les resaoitt d*une 
machine ^is^, le jugementclianceUe, resprits'obscurcit, la Ungne Mgaie. Lc- 
ctkci,III,4S2. 



LIYRE II, CHAPITRE I. 309 

LITRE SECOND. 



CHAPITRE PREMIER. 

DE L'iNGONSTAlfCE DE N08 ACTIONS. 

Geulx qui s'exercent k contrerooller les actions bumaioes ne 
se treuYent en aulcune partie si empeschez , qu'ji les rapiecer 
et mettre k inesme lustre -, car elles se contredisent commu- 
neementde si estrange fa^n , qu'ilsemble impossible qu'elles 
soyent parties de mesme boutique. Le ieune Marius se treuve 
tantost fils de Mars , tantost His de Venus ■ : le pape Boniface 
huictiesme entra , diet on, en sa charge comme un regnard, 
s'y porta comme un lion , et mourut comme un chien : et qui 
croiroit que ce feust Neron , cette vraye image de cruaut^ , 
qui , comme on luy presenta k signer, suyvant le style, la sen- 
tence d'un criminel condamn^ , eust respondu , « Pleust a Dieu 
que ie n'eusse iamais sceu escrire * ! » tant le coBur luy serroit 
de condamner un bomme k mort! Tout est si plein de tels 
exemples , voire cbascun en peult tant foumir k soy mesme , 
que ie treuve estrange de veoir quelquesfois des gents d'enten- 
dement se mettre en peine d'assortir ces pieces; veu que I'ir* 
resolution me sen^bte le plus commun et apparent vice de 
nostre nature : tesmoing ce fameux verset de Publius le far* 
ceur, 

Malam consiliam eit, qood motari dod potest '. 

' PLCTjuiQug y Fie dec, MarHu, k la fio. C 
* Vellem nttcire lUterasf Sinkqvt, de dementia, II, I. 
) C*est ua miuTais plan qne oelni qu'oo ne pent clianger. Ex PublH mimiSf apuit 
A.GBLL. , XVII, U. 



400 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

II y a quelque apparence de fleiirc iugement d'un homme par 
les plus communs traicts de sa vie; mais, veu la naturelle 
instabilite de nos mccurs et opinions , il m'a semble souvent 
que les bons aucteurs mesmes ont tort de s'opiniastrer k for- 
mer de nous une constante et soiidc contexture : ik choisis- 
sent un air universel-, et, suyvant cette image , inilkrengeant 
et interpretant toutcs les actions d*un personnage; et, s'ils ne 
les peuvcnt assez tordrc, les renvoyent a la dissimulation. 
Auguste leur est eschappe ; car il se treuve en cet homme une 
variety d'actions si apparente, soubdaine et eontinuelle, tout 
le cours de sa vie , qu'ii s*est faict lascher entier, et indecis, aux 
plus hardis iuges. le crois, des hommes, plus malayseement 
la Constance , que toute aultre cbose , et rien plus ayseement 
que rinconstance. Qui en iugeroit en detail etdistinctement, 
piece k piece, rencontreroit plus souvent k dire vray. En toute 
I'ancienneUi , il est malayse de choisir une douzaine dliommes 
qui ayent dresse leur vie k un certain et asseur^ train , qui est 
le principal but de la sagesse : car, pour la comprendre toute 
en un mot, diet un ancien *, et pour embrasser en une toutes 
les regies de nostre vie , « C'est vouloir, et ne vouloir pas , 
tousiours mesme chose : ie ne daignerois , diet il , adiouster, 
pour>'eu que la volont6 soit iuste; car, si elle n*est iuste, il 
est impossible qu'elle soit tousiours une. » De vray, i'ai aul- 
trefois apprins que le vice n'est que desreglement et Aulte de 
mesure ; et par consequent il est impossible d'y attacher la 
Constance. G*est un mot de Demosthenes', diet on, «quele 
commencement de toute vertu , c'est consultation et deUbera- 
tion; et la Gn et perfection, Constance. » Si, pardiaooiirs, 
nous entreprenions certaine voye , nous la prendrions la plus 
belle; mais nul n*y a pens^ : 

Qood petiit, spernit; repelU, quod naper oaiiril; 
lEBiwki, et f iUe disoouTeoit ordine toto ^ 

* sinkQUB, Ejritt. , 90. c. 

* Dansle Disamrt fun^bre, attribu^ k Mmottbtee , for lei guerrien iMMti i 
Cb^roD^. C 

3 n <[iiitte oe qu'll TOQloit avoirs il retoonie k ce qo*U a qoittf ; toqKNin llottart , il 
te oootredit tans ceise loi-iiitaie. Hob. > Epist, , 1 , 1 , 9S. 



LIVRE II, CHAPITRE I. 401 

Mostre faQon ordinaire , c'est d'aller aprez les inclinations 
de nostre appetit , k gauche , k dextre , contre mont, contre 
bas y selon que le vent des occasions nous emporte. Nous ne 
pensons ce que nous voulons , qu'i i'instant que nous le vou- 
lons ; et changeons comme cet animal qui prend la couleur du 
lieu oi!i on le coucbe. Ge que nous avons k cette heure pro- 
pose , nous le changeons tantost ; et tantost encores retour- 
nons sur nos pas : ce n'est que hransle et inconstance ; 

Dadmar, at nerYis alienit mobile lignum '. 

Nous n'allons pas ; on nous emporte : comme les choses qui 
flottent , ores doulcement , ores avecques violence , selon que 
I'eau est ireuse ou bonasse ^ 

NonneTidemiis, 
Quid sibi quisqiie Tellt , oetcire , et qnaerere temper; 
Gommotare locum , quasi onus deponere po«it *? 

chasque iour, nouvelle fantasie ; et se meuvent nos humeurs 
avecques les mouvements du temps : 

Talei rant hominum mentes, qnali peter ipse 
luppiter aaotfTeras lustrafit hmiine terras '. 

Nous flottons entre divers advis; nous ne voulons rien li* 
brement , rien absoluement, rien constamment^. A qui auroit 
prescript et estably certaines loix et certaine police en sa teste, 
nous verrions tout par tout en sa vie reluire une equality de 

* Nons nous lilnonf coudolre comme rautomate suit la corde qui le dirige. Hob. , 
Sat., li ^7^ as. 

* Ne ToyoDs-Doas pas que rhonune diefche toqSoors. sans saTOfar ee qn'il desire , 
et qa'U diange sans cesse de place, comme sll poi\Toit se ddUrrer alosl do brdeau 
qui raocable? Locald, in, 1070. 

) LiipeBMrtdsiiDortelitCtleardeolleltear Jol«, 

ChanBeot tvee In Joan que le Cf«l lear entole. 

LesdeuzTersduteite.eoDserr^par S. Angnstin ( of 1^ <ie Dieu,\, 9), cat il/6 
traduits par Cic^ron de VOdyss^, XVIU, 188. On croit qn'U les avoil plao^ dansses 
Aead^miques, en npportant sor rame bumaine le sentiment d'Aristote, qolles a 
dt^ lol-mtoie dans son traits de VAnu, in . 3. Jeme sers de ma tradnctioo, CBmret 
de Cic^on, t XXIX, p. 4M. J. V. L. 

4 Phrase tradnite de SinftQiJi, EpUL 88. C. 

Tomb I. 26 



4(^2 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

moeurs , uii ordre et une relation iiifaiUible des unes choses 
aux aultres ( Empcdocles ' rcmarquoit cette difformit^ aui 
Agrigentins, qu'ils s'abandonnoient aux delices cmnine s'ito 
avoient landemein * k mourir, et bastissoient comma si iamais 
iis ne debvoient mourir ) : ie discours en seratt bien aysc k 
faire *, comme il sc veoid du icune Caton : qui en a louche une 
marche ^ a tout touche ^ c*est une harmonic de sons trcsac- 
coixlants, qui ne si' peult desmentir. A nous, au rebnurs, 
autant d'actions, autant fault il de iugemenls partieuliers. Le 
plus seur, a mon o|)inion , seroit de les rapporter aux circon- 
stances voisines , sans entrer en plus longue recherche , et 
sans en conclure aultre consequence. 

Pendant les desbauchesdenostre pauvreestat, on merapporta 
qu'une lllle , de bien prez de la ou i'estois, s'estoit precipitee du 
hauit d*une fenestre pour eviter la force d'un beliire de soldat, 
son hoste : elle ne s'estoit pas tuee a la cheute , el , pour re- 
doubler son entreprinse , s'estoit voulu donner d'un coulteau 
par la gorge . mais on i'en avoit empeschee : toutesfois, aprez 
s'y estre bien fort blocee , elle mesme confessoit que le soldat 
ne Tavoit encores pressee que de requestes , solicitations et 
presents, mais qu'elle avoit eu peur qu'enfin il en veinst a la 
contraincte : et Ik dessus les paroles , la contenance , et ce 
sang tesmoing de sa vertu , k la vraye fa^n d'une aultre Lu- 
crece. Or, i'ai sceu , k la verite , qu'avant et depuis elle avoit 
est^ garse de non si difficile compositioii. Comme diet le conte, 
« Tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez 
fkilly vostre poincte, n'en concluez pas incontinent une chas- 
tele inviolable en vostre maistresse \ ce n'est pas k dire que le 
muletier n'y treuve son.heure. » 

' DioGENK LiEiCE, VHI , 83. Ellen donne ce mot i Plalon, Var. Hist. , XU ,S9. C. 

* C'est aiod que ce mot est fecit dam rexcmplaire corrig^ par Montaigne. II y a 
apparence que de aOH temps, et en Caacogne , on diaoH el en 4crivqit lintmrwiiwnt 
itmdtnuLhn, landemein, ou t'endemahi, an Uende If lendemaiH , comtat oapwfe 
ai^ooid'bnL Voyei d-deaans , lit. I , c. «7. N. 

) C*eat4-dire eelui tjui a po$i U doigt $wr une drs Umehe* dbi clavier tes m fiHt 
r^Monner Umtet, On donnoit autrefois le nom de marches aux louehei da davier df* 
orgues, etc. A.D. 



UVRE II, CHAPITRE I. 403 

Antigonus , ayant prins en affection un de ses soldats pour 
sa vertu et vaillance , oommanda k ses medecins de le panser 
d'une maladie longue et interieure qui Tavoit tormente long- 
temps ; et s'appercevant , aprez sa guariaon , qu*il ailoit beau- 
coup plus froidement aux affaires , luy demanda qui Tavoit 
ainsi change et encouardy. •< Yous mesme , sire , luy respon- 
dict il , m'ayant deseharg6 des maulx pour lesqaels ie ne te- 
nois compte de ma vie '. » Le soldat de LucuUus , ayant est^ 
desvalis6 par les ennemis , feit sur eulx , pour se revencher, 
une belle entreprinse : quand il se feut remplum^ de sa perte , 
Lucullus Tayant prlns en bonne opinion , I'employoit a quel- 
que exploict hazardeux, par toutes les plus belles remon- 
(rances de quoy il se pouvoit adviser; 

Verbis , qnai timido quoqae poaseat adder« mentem *. 

« Eniployez y, respondict il , quelque miserable soldat des- 
valis^^ ♦• 

QoautoniTis ruttieos, ibit , 
UAi 60 , quo lis , qal sonam perdidit, iiiqiiit '; 

et refusa resoluement d'y aller. Quand nous lisons que Ma- 
homet , ayant oultrageusement rudoy^ Gbasan , chef de ses 
ianissaires, de ce qu'il veoyoit sa troupe enfoncee par les 
Hongres , et luy se porter laschement au combat ; Gbasan alia , 
ponr toute response, se ruer Au'ieusement , seul, en I'estat 
qu'il estoit ; les armes au poing , dans le premier corps des 
ennemis qui se presen ta , oil il feut soubdain englouty : ce n'est , 
k Tadventure, pas tant iustification que radvisement ; ny tant 
prouesse natureUe, qu'un nouveau despit. Celuy.que vous vistes 
hier si avantureux , ne trouvez pas estrange de le veoir aussi 
poltron le lendemaia *, ou la cholere , ou la necessity , ou la 
compaignie, ou le vin , ou le son d'une trompette, luy avoit 

' Plutarqui, yie dt p^lopUias, c. I. C. 

* Bd terine* capabtos d*lwpirer dn ooora^e au plus ttmide. Hoa. , Epitt, , II , 2 , 36. 
) Tout groflsJer qu'il 6toit, II rtpondit : « Ira U qui aura perdu sa bourse. > Hoa. , 
itfid. » V. 39. 



LIVRE II , CHAPITRE I. 405 

un homme vaillant^ celuy qui le seroit bien a poind, il le 
seroit tousiourset k toutes occasions. Si c'estoit una habitude 
de vertu , et non une saillie , elle rendroit un homme pareiile- 
mentresolu k touts accidents; tel seul, qu'en compaignie; 
tel en camp clos, qu'en une battaille -, car, quoy qu'on die, il 
n'y a pas aultre vailiance sur le pav6, et aultre au camp; 
aussi courageusement porteroit il une maladie en son lict, 
qu'une bleceure au camp ; et ne craindroit non plus la mort 
en sa maison, qu'en un assault : nous ne veirions pas un 
mesme homme donner dans la bresche , d'une brave asseu- 
rance , et se tormenter aprez , comme une femme , de la perte 
d'un procez ou d'un fils : quand , estant lasche k I'infamie , il 
est ferme k ia pauvret6 ; quand , estant mol con^ les razoirs 
des barbiers , il se treuve roide centre les espees des adver- 
saires : Taction est louable , non pas I'homme. Plusicurs 
Grecs, diet Cicero*, ne peuvent veoir les ennemis, et se 
treuvent constants aux maladies ; les Cimbres et les Celtibe- 
riens, tout au rebours : Nihil envm potest esse aqtmbile, quod 
non a certa raUone proficiscatur*, II n'est point de vaillance plus 
extreme en son espece , que ceile d'AIexandre , mais elle n'est 
qu'en espece , ny assez pleine par tout , et universelie. Toute 
incomparable qu'elle est , si a elle encores ses tacbes : qui faict 
que nous le veoyons se troubler si csperduement aux plus 
legiers souspe^ons qu'il prend des machinations des siens 
contre sa vie , et se porter en cette recherche d'une si vehe- 
mente et indiscrette iniustice, et d'une crainte qui subvertit 
sa raison naturelle. La superstition aussi de quoy il estoit si 
fort attainct, porte quelque image de pusillanimity : etl'excez 
de la penitence qu'il feit du meurtre de Clitus , est aussi tes- 
moignage de I'inequalit^ de son courage. Nostrc faict , ce no 
sont que pieces rapportees^, et voulons acquerir un honneur 

' Tuse. Qtuut. , U , 87. C. 

^ Poor avoir une oonduite unifonne , il but partir d'un principe iuvariable. Cic , 
ibid. 

^ on trouTe ceitc Intercalation interlin^ire dans rexeraplalre de I'lHliUon in-4o 
de 1568, corrig^ par Montaigne : Fotupiatemcontemnunt ; in dolore sunt moUes : 
glot-iatn nrgligunti franguniur infamia. N. 



406 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

k faulses enscignes. La vertu ne vcult eslre suyvie que pour 
elle mesme ; et ri on empninle parfoisson masque pour auUre 
occasion , elle nous rarrache aussitost du visage. C'est une 
vifve et forte teincture , quand Tame en est une fois abbru- 
vee ; et qui ne s'en va , qu'elle n'emporte la piece. YoyU 
pourquoy , pour iuger d'un homme , il fault suyvre longue- 
ment et curieusement sa trace : si la Constance ne s^y main- 
tient de son seul fondement , nit vivendi via eonttderaia aique 
provisa est ■ ; si la variety des occurrences luy bict changer de 
pas (ie dis de voye, car le pas s'en peult ou haster, ou appe- 
santir), laissez le courre; celuy Ik s'en va avan le vent*, 
comme diet la devise de nostre Talebot. 

Ge n'est pas merveille , ce diet un ancien \ que le hazard 
puisse tant sur nous, puisque nous vivons par hazard. A qui 
n'a dress^ en gros sa vie a une certaine fin , il est impossible 
de disposer les actions particulieres : il est impossible de ren- 
ger les pieces , k qui n'a une forme du total en sa teste : a 
quoy faire la provision des coulours, k qui ne s^ait ce qu'il a 
k peindre? Aulcun ne faict certain desseing de sa vie, etn*en 
deliberons qu'a parcelles. L'archcr doibt premierement savoir 
od il vise, et puis y accommodor la main , Tare, h chorde, 
la flesche , et les mouvements : nos conseils fburvoyent , pwce 
qu*ils n'ont pas d'adresse et de but : nul vent ne faict, pour 
celuy qui n'a point de port destine. Ie ne suis pas d'advis de 
ce iugement qu'on feit pour Sophocles ^ de I'avoir arguments 



• De aoiie ipril suive . saiih jaiiiaut »*^'artpr. la roote qu'il s'est cliotaie. Cicnosi, 
Paradox., V. I. 

* R^guli^reiuent , ces mofs devroieDt 6tre ^ritsainst . 4 ruu le. vetU, mmd Wco que 
dans ceite ezpreaaiun, a vau de route, doot on ae sert euoorc poor t^^afr one <W- 
ruute eiiti^re, comme si t'enoemi qui est misenfuite diolt poutid da haal d^ame moB- 
ta^ne Ten II* bas ; cc qui pnkipiteroJi sa fUitc , ct le jetteroit dans la dernitre ami*- 
stoo. ^ vau le rent ^ c'e.sl . selon Ic cuur« du rent, lequcl, sonfllant mir ren , hii 
doune un cuurs d^termin^ , assez semblabJc 4 cclui d'un torrent, on d'kne rivKre 
qui coule de baut en bas. A tau, d ral, eo bas, oomroe qoi dirait da haBtd*niK 
montagne vers la vall^ , a monte ad vallem. C. — L'ancien mot amoni, on 4 mtttt, 
qu'on troaTera dans le cba|iilre miivant, signtfle le contralre. J. V. L. 

i SinkQirn, Ejyist. 71 et79. C. 
« Cic. , df Xenrrttitr , c. 7. C. 



UVRE H , CIIAPITRE I. 407 

suflisant au maniement des choses domestiques , contre Tao- 
cusation de son GIs, pour avoir veu Tune de ses tragedies; 
ny ne treuve la coniecture des Pariens, envoyez pour refor- 
mer les MilesieDs, sufHsante k la consequence qu'ils en tire- 
rent* : visitants I'isle, ils remarquoient les terres mieulx 
cultivees et maisons champestres mieulx gouvemees; et, 
ayants enregistr^ le nom des maistres d'icelies, comme ils 
eurent faict I'assemblee des citoyens en la ville , ils nommerent 
ces maistres Ik pour Douveaux gouvemeurs et magistrats; 
iugeants que , soif neux de leors afikires pri vees , ils le s^roient 
des publicques. Nous sommes touts de lopins , et d'une con- 
texture si informe et diverse , que chasque piece , chasque 
moment , faict son ieu \ et se treuve autant de difTerpnce de 
nous k nous mesmes, que de nous k aultruy : Magnani rent 
puta, unum honunem agere^, Puisque Tambition peult apprea- 
dre aux hommes et la vaillance , et la temperance , et la libe- 
rality, voire et la iustice^ puisque I'avarice peult planter au 
courage d*un garson de boutique, nourri k Tombre et k 
roysifvet6 , 1'asseurance de se iecter, si loing du foyer domes- 
tique , k la mercy des vagues et de Neptune courrouc^, dans 
un fraile bateau *, et qu'elle apprend encores la discretion 
et la prudence; et que Yenusmesme foumit de resolution et 
de hardiesse la ieunesse encores soubs la discipline et la verge, 
et gendarme le tendre coeur des pucelles au giron de leurs 
meres : 

Uac duce, custodes fiirtiiD traosgrena iaoentes, 
Ad inrenein tenebris sola paella ? eoH ^ : 

ce n'est pas tour d'entendement rassis, de nous iuger simple- 
ment par Qos actions de ddiors ; il faut sondo* iusqu'au de- 
dans , et veoir par quels ressorts se donne le bransle. Mais 

I HiBODOTB, V,». J.V.L. 

' Soyez periiud^ qu'il eit bien difficile d'etre loujours le mtoie honuDe. SiniQua , 
tpisL 190. 

3 Sods la condnite de Vtous, la jeooefille pane fiirUveiiieol au traYera de lei sur- 
Teillaols endormis, et teuie, pendant la ooil, va trourer aon amant. Tibou.!, 11 . 
1,75. 



408 £SSAIS D£ MONTAIGNE , 

d'autant que c'est une hazardeuse et baulte entreprinse , ie 
Youldrois que moins de gents s'en meslassent. 

CHAPITRE II. 

DE L'YV^RONGNBaiB. 

Le monde n'est que variety et dissemblance : les vices sont 
touts pareils , en ce qu'ils sont touts vices ; et de cette fo^on 
Tentendent a I'adventure les stolciens : mais encores qu'ils 
soyent egualement vices , ils ne sont pas eguaux vices ; et que 
celuy qui a franchi de cent pas les limites , 

Qooi ultra, dtnqae nequit oomiitere racCmn % 

ne soit de pire condition que celuy qui n'en est qu'i dix pas , 
il n'est pas croyable , et que le sacrilege ne sMt pire que le lar- 
recin d'un chou de nostre iardin : 

Nee ftocet ratio hoc, tantnmdem at peooet» idemqpie. 
Qui teneros caoles alieni fregerit horti, 
Et qai DOctarDiu diTum sacra legeril >... 

II y a autanten cela de diversity , qu'en aulcune aultre chose. 
La confusion de I'ordre et mesure des pechez est dangereuse: 
les meurtriers , les traistres , les tyrans , y ont trop d'acquest ^ 
ce n'est pas raison que leur conscience se soulage sur ce que 
tel aultre ou est oysif , ou est lascif , ou moins asndu k la de- 
votion. Chascun poise sur le peche de son compaignon , et es- 
leve^ le sien. Les instructeurs mesmes les rengent souvent 
mal, k mon gr^. Comme Socrates disoit, que le principal of- 
fice de la sagesse estoit distinguer les biens et les maulx ; nous 
aultres , chez qui le meilleur est tousiours en vice y debvons 

' Dtmt on nepeott'^cartereaaucim sens, qu'cmiiet'^gare da droit dMBilB. HOI., 
Jal.,1,1,107. 

* Onoe proaTenJimais, parde boones raboos, qoe Toier des dioax daw oa 
Jardinaoitunaonl grand crime que depUler on temple. Hoi., SaLfl^^^Ui, 

i ckerche d rendre le sien phu I6gtr. Da latin eUvat; Image priae dea dans pia- 
teanx d'one balance. J. v. L. 



UYRE 11, CHAPITRE II. 409 

dire de mesme de la science de distinguer les vices , sans la- 
quelle, bien exacte, le vertueux et le meschant demeurent 
meslez et incogneus. 

Or ryvrongnerie, entre les aultres, me semble un vice 
grossieret brutal. L'esprit a plus de part ailleurs ; et il y a des 
vices qui ont ie ne s^ais quoy de genereux , s'il le feult ainsi 
dire ; il y en a oi]l la science se mesle , la diligence, la vaillance, 
la prudence , Tadresse et la finesse : cettuy cy est tout corpo- 
rel et terrestre. Aussi la plus grossiere nation de celles qui 
sont auiourd'huy , c'est celle \k seule qui le tient en credit. 
Les aultres vices alterentrentendement; cettuy cy le renverse, 
et estonne le corps. 

Qimm f ioi fit penetrafit... 
Gootequiliir grafiUs membronim , prfipedinatar 
Grora TadlUuiti , tardesdt llngna , madet mens , 
Nant ocnli ; clamor, tiDgultns, inrgia , glucant '. 

Le pire estat de Thomme , c'est ou il perd la cognoissance et 
gouvemement de soy. £t en diet on , entre aultres choses , 
que comme le moust , bouillant dans un vaisseau , poulse a 
mont tout ce qu'il y a dans le fond ; aussi le vin &ict desbon- 
der les plus intimes secrets k ceulx qui en ont prins oultre 
mesure. 

To npieolliiiD 
Gunf » et arannm loeoso 
GooiUiiini relogli Ly«BO >. 

losephe recite ^ qu'il tira le ver du nez k un certain ambassa- 
deur que les ennemis luy avoient envoy6 , 1'ayant faict boire 
d'autant. Toutesfois Auguste , s'estant 66 k Lucius Piso , qui 
conquit la Thrace , des plus privez afi&ires qu'il eust , ne s'en 

' Lonqoe Hiomme ettdompU par la force da f in , ses membres derieoiicnt pesantt. 
sa dtoarche m tneertaine, les pas chancelleat, sa tangiie a'embarrane ; son ame 
aemble noy^, et aea yenx floltants ; U pouasedlmpura hoqnela, II b^aie des iojuresi 
Lucaici,ni, 475. 

* nana tea JoyeuxtraiMporta, A Bacchus fleiaseselaiaaearracfaer 800 lecret. HOB. , 
Od., Ill J 2i,u. 

3 i>e Vila sua, p. 1016. A. C. 

Sir 



410 ESSAIS DE NONTA1GME, 

trouva ianiais mescompte ; ny Tiberius, de Cossus, a qui il 
sp deschargeuil de touts ses conseils ; quoyque nous les s^- 
chions avoir este si fort suhiects au vin, qu il en a bilu rap- 
porter suuvent du senat et Tun et Taultre yvre ■ « 

llestCTHO inflatmn Tmas , de more, Ljmo ■ ; 

*f t Of )mmeit on , aussi fideliement qu'k Caasius , bUTeur d*eau . 
a Cimber le dessein^ de tuer Cxsar, quoyqu'il s'enyvrast sou- 
vent ' : d*ou il respondit plaisamment : • Qne ie portasse un 
tyran! moy, qui ne puis porter le vin! » Nous veoyons nos 
Allemands, noyez dans le vin. se souvenir de lenr quartier, 
du mot , et de leur reng : 

Nee facilis Tfctoria de iiiadidis, ft 
BIstis, alqae idcto tilnbtntflmt *. 

Ie uVuss<> pas cn»u d'yvresse si profonde, estoufee et ensep- 
velie, si ie n'eusse leu a*cy dans leshistoires^:qu Attalus, 
ayantconvie a souper, pour luy faire une notable indignite, 
ce l^usanias qui , sur ce mesme subiect , tua depuis Philippus, 
my de ^lacedoine , roy portant , par ses belles qualitez , tes- 
moignage de la nourriture qu*il avoit prinse en la niaison et 
eompaignie d'Epaminondas, il le feit tant boire, qu'il peust 
abandoniier sa bcaute, insensiblement, comme le corps d'une 
putain buissoniiiere , au\ muleliers et nombre d'abiects ser- 
vitcurs de sa maisou : et ce que m'apprint une dame que ilion- 
nore et prise fort, que prez de Bourdeaux, vers Castres, ou 
est sa maison , une femme de village , veufve , de chaste repu- 
tation , sentant des premiers ombrages de grossesse , disoit a 
ses voisines qu'elle penseroit estre enceincte , si elle avoit un 

' Vjc9 denx exemples appartieonent i Siabqae , Epist. 83 , d*ou Moutafgne a tiri 
pluieun idin de ce ohapilre. C. 

* Le« Teinei eaeore eofl6es du tIb qu'il avoit bu la TCille. Vib«.» sdog. , Vl, !»• 
ce ven eit on peu difl^reat dans VlrgUe. J. V. L. 

* SlMkQOE, ib'piff.gs. C 

« Et , qooique iioy6i daoi le vin , MgayanUet chancelaBla , il n'eit pat beile de let 
vaincre. Jut. , XV. 47. 
^ JtSTIN , 1\ . 6. C. 



."It 



LIVRE II, CHAPITRE II. 411 

mary ^ nuis , du iour k la iournec croissant roccasion de ce 
souspegon , et enQn iusques k revidence , eile en veint i^ de 
faire declarer au prosne de son eglise, que qui seroit consent 
de ce fiiict , en le advouant , elle promettoit de le lay pardonner, 
et , s*il le trouvoit bon , de I'espouser : un sien ieune valet de 
labourage, enhardy de cette proclamation, declara Tavoir 
trouvee un iour die teste , ayant bien largement prins son vin , 
endormie si profondement prez de son foyer, et si indecem- 
ment , qu'il s'en estoit pen servir sans Tesyeilier : ils vivent 
encores mariez ensemble. 

II est certain que I'antiquit^ n'a pas fort descri^ ce vice : les 
escripts mesmesde plusieurs philosophes en parlent bien mol- 
lement ; et , iusques aux stoiciens , il y en a qui conseillent de 
se diqienser quelquesfois k boire d'autant, et de s'enyvrcr, 
pour relascher Tame. 

Hoc quoqae Tiriatnin quondam certamioe magoam 
Socratem palmam pramernine femot \ 

Ce censeur et correcteur des aultres, Gaton, a est^ reprochd 
de bien boire : 

Narrator et prisd Catonis 
imro ctlniMe ? irtoi *.* 



Gyrus , roy lant renomm^, aliegue , entre ses aultres louanges 
pour se preferer k son Brere Artaxerxes, qu'il s^voit beau- 
coup mieulx boire que luy '. Et ez nations les mieulx reglees 
et policees, cet essay de boire d'autant estoit fort en usage. 
ray oul dire aSilvius, excellent medecin de Parish, que, 
pour garder que les forces de nostre estomach ne s'appares- 
sent, il est bon , unefois le mois , de les esveiller par cet excez 

< Dm oe noble combat, le grand Socrate reinporta. diUm, la palmo. Psbudo- 
GALLOS , 1 , 47. 

« On raeonle masi da vieux Caton qne le Tin r^bauflbit sa vertu. Hoi., Od. . UI , 
ai , H . Voyei j.^i. rocsseao , odlp#, II , 4 . 
3 Plotabooi. yi€d'j4rtmxerxi*, c. J. C. 

< Cdd)re par ton avarice, qui lui a valu cette ^pitaphe de Buchanan : 



Sitvitu kie »itu$ e«(, grain fffH nit d»4it tm^tiam, 
JTorfnv* ti^ grath quod legi$ <«la, tfo/ef. 



ifk 



41i ESSAIS DE MONTAIGNE , 

et les picquer, pour les garder de s'engourdir. Ei escripi an 
que les Perses , aprez le vin , consultoient de leurs principaulx 
aflaires'. 

Mod goust et ma complexion est plus ennemiede ce vice que 
men discours ; car, oultrecequc iecaptiveayseementmescrean- 
ces soubs I'auctorite des opinions anciennes, ie le treuve bien 
un vice lasche et stupide, mais moins malicieux eldommagea- 
ble que les aultres qui chocquent quasi touts, du plus droict (il, 
la society publicque. Et , si nous ne pouvons nous donner du 
plaisirqu'il ne nouscouste quelque chose , comme ils tiennent, 
ie treuve que ce vice couste moins a nostre conscience que les 
aultres ; outre ce qu'il n'est point de difficile apprest , ny mal- 
ays^ k trouver : consideration non meprisable. Un homnie 
avance en digniteet en aage, entre trois principales commo- 
ditez qu'il me disoit luy rester en la vie , comptoit cette cy ; et 
oik les veult on trouver plus iustement qu'entre lesnaturelles? 
mais il la prenoit mal : la delicatesse y est k ftiyr, et le soi- 
gneux triage du vin •, si vous fondez vostre volupt^ k le boire 
friand , vous vous obligez a la douleur de le boire aultre. II 
fault avoir le goust plus lasche et plus libre : pour estre bon 
beu vcur, il fault un palais moins tendre. Les Allemands boivent 
quasi eguaiement de tout viri avecques plaisu* ; leur fin, c*est 
I'avaller, plus que le gouster. lis en ont bien meilleur mar- 
ch6 : leur volupte est bien plus plantureuse et plus en main. 
Secondement, boire a la frangoise, k deux repas,etiDode- 
reement, c'est trop restreindre les bveurs de cedieu-, ily 
bult plus de temps et de Constance : les anciens franchissoient 
des nuicts entieres a cet exercice , et y attachoient souvent les 
iours ; et si fault dresser son ordinaire plus large et plus ferme. 
I'ay veu un grand seigneur de mon temps, personnage de 
haultes entreprinses et fameux succez , qui , sans effort et au 
train desesrepascommuns, ne beuvoit gueres moins decinq 
lots de vin * •, et ne se montroit , au partir de la , que trop sage 
et advis^ aux despens de nos affkires. Le plaisir, duquel nous 



■ Ueiodote , 1 , ISS , el autres au leurs. C. 
' En? iron diz bouteilles. 



ti 



LIVRE II, CHAPITRE II. 413 

voulons tenir compte au cours de nostre vie , doit en employer 
plus d'espace -, 11 fouldroit, comme des garsons de boutique et 
gents de travail, ne refuser nulle occasion delioire, et avoir 
ce desir tousiours en teste. II semble que touts les iours nous 
raccourcissons I'usage de cettuy cy ^ et qu'en nos maisons , 
comme i'ay veu en mon enfknce, lesdesieusnerSyksressiners ■ 
et les collations feussent plus frequentes et ordinaires qu'A 
present. Seroit ce qu'en quelque chose nous allassions vers 
Tamendement ? Yrayement non : mais ce peult estre que nous 
sommes beaucoup plus iettez k la paiilardise que nos peres. 
Ce sont deux occupations qui s'entr'empeschent en leur vi- 
gueur : ell' a aflbibli nostre estomach , d'une part ; et d'aultre 
part , la sobriet6 sert k nous rendre plus coints* , plus dame- 
rets, pour I'exercice de I'amour. 

C'est merveille des contes que i'ay oul faire a mon .pere , de 
la chastete de son siecle. G'estoit k lui d'en dire , estant tres- 
advenant , et par art et par nature , k I'usage des dames. II 
parloit peu et bien ^ et si mesloit son langage de quelque orne- 
ment des livres vulgaires , sur tout espagnols ; et entre les es- 
pagnols, luy estoit ordinaire celuy qu'ils ncnnmoient Marc 
AureU^. Le port, il I'avoit d'une gravity doalce, humble et 
tresmodeste *, singulier soing de Vhonnestet^ et decence de sa 
personne et de ses habits , soit k pied , soit k cheval : mons- 
trueuse foy en ses paroles i et une conscience et religion , en 
general , penchant plustost vers la superstition que vers I'aul- 
tre bout : pour un homme de petite taille , plein de vigueur, 
et d'une stature droicte et bien proportionnee ; d'un visage 
agreable, tirant sur le brun ^ adroict et exquis en touts nobles 
exercices. I'ay veu encores des Cannes farcies de plomb , de&- 

< Le r€uiner,oa plotdt reciner, du latin reectnare, d*aprte Le Duchat mr Rabe- 
lais , c'ett le goAter, la collation qu'oo bit quelque temps apr^ le diner. 1 11 n'estdea- 
jeuncr que d'escholien ; dipnen que d'advocata ; ressiner que de vignerons ; souper 
que-detnardianda. • Babblais, IV , M. C. 

' coint tt Joii, termes lynonynies , aelon Nicot : euUus , complus, — coint , c*est , 
dit Borel , beau, galant . ajusU, C. 

i L'Horloge des Princes , oa le Maro-Aurile , par Antoine Gueran. Voyez Ba yle , 
4 rarticle Cuetara.C 



41 i ESSAIS DE MONTAIGNE, 

quelies on diet qiril cxorceoit ses bras pour se preparer a 
ruer ia harrc ou la pierre , ou a l*e$crimo ; ot dos souliers aux 
seniellos plombees , |K)ur s'allet^iT au courir ct au saultcr. Du 
priiiisaiilt ' , il a laisso en memoire des petits miracles : ie Fay 
veu , par de la soixanto ans , se niocquer de nos alaigress€s • , 
se iocler aveeques sa robl)e Tourree sur un cheval , faire le tour 
de la table sur son {Hiulce, ne nioiiter guores en sa chambre . 
sans sVslaucor trois ou quatre dcgrez a la fois. Sur mon pro- 
|K)s, il disoit qu\Mi loute une province , a peine y avoit il une 
reinmc de qualite , qui feust mal nommee; recitoitdes estran- 
ges privautez, nommeonient siennes, avec des honnestes 
fennm^ , sans souspeeon quelconque ; et , de soy , iuroitsaine- 
tement estre venu vierge a sou maria^e^ el si, c'estoil aprez 
avoir eu lou^ue piirt aux guerres dela les roonls, desquelles 
il nous a laisse un i)apier journal de sa main , suyvant poinct 
|)ar poinct cc (]ui s*y passji et pour W public , et pour son prive. 
Anssi se maria il bien avant en aage , l*an mil cinq cent vingt 
et buict , (]ui esUul son trente et troisiesmc , sur le chemin de 
son rotour d' Italic. Rcvenons h nos liouteilles. 

Les incommodite/ de la vieilicsse, qui ont besoingde quel- 
que appuy et refreschissenient , pourroient m*engendrer avee- 
ques raison desir de cette faculle ; car c'est quasi le dernier 
plaisir que lecoui*sdi>sansnousdesrobbe. La chaleurnaturelle. 
disenl les Ikmis compaignons, si' prend premierement aux 
pieds ; celle la touchc Tenfance : de Ik elle monte k bmoyenne 
region , ou elle se plaute long temps, et y produici, selon 
moy , les seuls vrays plaisirs de la vie corporcUe ; les aultres 
voluptez dorment au prix : sur la fln , a la mode d'une Vapeur 
qui va montant et s*exhalant , elle arrive au gosier, ou elle 
faict sa derniere pose. Ie ne puis pourtant entendre comment 
on vienneaallonger le plaisir de boireoultrela soif,et se forger 



> C'est-«-dire du prnnirr taut. Ptiu . vieux mot qui ligiiifie premier . Ce motnoiu 
atre!it^ dauit printemps, primuin lempus. I)e primtauli on a bit primsauitifr, 
dnnt Munlai^nc sc isert ailleurs cii [larlaDtde liii-ro^ine. C. 

' Dt nure agiliu. — Maigrr et deliber^, aUoer, Tegctiu. Ataigresst, alaigrel^, 
agilitas, alacritas. Nicot. C- 



LITRE II, CIIAPITRK If. Iir, 

en rioiagination un appetit arlificici ct contro nature : mon 
estomach n'imit pas iusques la ^ il est assez empesche a vcnir 
k bout de ce qu'il prend pour son hesoing. Ma constitution est 
ne (bire cas du boire que pour la suitte du manger ; et Ixtis , a 
cette cause, le dernier coup tousiours le plus grand. Kt parce 
qu'en la vieillesse uousapportons le palaisencrass^de rheumc, 
ou altere par quelque aultre mauvaiscconstitution , le vin nous 
semble meilleur, a niesme que nous avons ouvert et lave nos 
pores : au moins il ne m'advient gucres que , pour la premiere 
fois , i'en prenne bien le goust. Anacharsis ' s'estonnoit que ies 
Grecs beussent, sur la fin du repas, en plus grands verres 
qu'au commencement : c'estoit, comme ie pense, pour la 
mesme raison que Ies Allemands ie font , qui comniencent lors 
le combat a boire d'autant. 
Platon' defTend aux enfants dc boire vin avant dix luiict ans , 
et avant quarante dc s'enyvrer-, mais, a c^ulx qui ont passes 
Ies quarante, il pardonne de s'y plaire, et de mesler un pen 
largement en leurs convives riniluence de Dionysus, ce bon 
dieu qui redonne aux hommes la gayele , et la ieunesse aux 
vieillards , qui adoucit ct amoilit Ies passions dc Tame , comme 
Ie fer s'amoHit par le Teu : et , en ses loix , treuve telles assem- 
blees k boire utiles, pourveu qu'il y aye un chef de bande a 
lesoontenir el regler; Tyvrcsse estant, dictil, une bonne 
espreuve et certaine de la nature d'un chascun , et , quand el 
quand,propre k donner aux personnes d*aage le courage de 
s'esbaudir en danses et en la musique ^ choscs utiles , et qu'ils 
n'osent entreprendre en sens rassis : Que le vin ast capable de 
foumir a Tame de la temperance, au corps de la sante. Toutes- 
fois ces restrictions , en partie cmpruntees des Garthaginois , 
luy plaisent: Qu'on s'en espargne en expedition de guerre * ^ 
Que tout magistrat et tout iuge s'en abstienne sur le |>oinct 
d'executer sa charge , et de consulter des aflain^s pubiic- 
ques 5 Qu'on n*y employe le iour, temps deu k d'aultres oceu- 

> DIOGBME LACICE, 1 , 104. C. 

> Lois,Uyr. II, p. 581. G. 

^ r.ois , liv. U , vers la fio. c. 



416 ESSAIS D£ MONTAIGNE, 

palions , ny celle nuict qu'on destine k fiaire des enfants. 

Ilsdisentquc le philosophc Stilpon , aggrave dc vieillesse, 
hasta sa fin A escien t par le bruvage de vin pur ' . Pareille cause, 
mais non du propre dcsscing , suflbqua aussi les forces abbat- 
tues par I'aage du philosophe Arcesiiaus v 

Mais c'est une vieille et plaisante question, « Si Tame du 
sage seroit pour se rendre a la force du vin , » 

Si oiunits adhibet Tim sapfenUs ^ 

A combien de vanite nous poulse cette bonne opinion que 
nous avons de nous ! La plus reglee ame du monde et la plus 
parfaicte n'a que trop a faire k se tenir en pieds , et a se gar- 
der de s'emporter par terre de sa propre foiblesse : de mille, 
il n'en est pas une qui soit droicle et rassise un instant de sa 
vie ; et se pourroit metlre en doubte si , selon sa naturelle con- 
dition , elley peult iamais estre : mais d*y ioindre la Constance, 
c'est sa derniere perfection ; ie dlsquand rien ne la chocque- 
roit , ce que mille accidents peuvent (aire : Lucrcce, ce grand 
pocte, a beau philosopher et se bander; le voyli rendu in- 
sense par un bruvage amoureux. Pensent ils qu'une apo- 
plexie n'cstourdissc aussi bien Socrates qu'un portefoix? Les 
uns ont oublie leur nom mesme par la force d'une maladie; 
et une legiere bleceure a renversc le iugcment k d^aultres. 
Tant sage qu'il voudra , mais enfin c'est un homme; qu'est il 
plus caducque, plus miserable, et plus de neant? la sagesse 
ne force pas nos conditions naturelles : 

Sndores iUque, et pallorem eisistere toto 
Gorpore, et infriogi lingiuni, Tooemqae aboriri, 
Caligare ocolos , tonere aures , iDCcidere artos, 
Deniqae conciderc , ex animi terrore , fidemiu * : 

< DlOGi?rB laekgb , n . 190. c. 

» Id., IV, 44. c. 

) Si le Tin peut temiaer la MgesM la plus ferme. Hoi., Od. , 111 . iS , 4. ^ Celt 
ici line parodie plutdt qu'ime ciUUon. C. 

4 Au»i . lorsque ritprit est frappd du terreur. tout le corps piUt et ae ooaire de 
Kueur. la langiie Mgaie , la voix s'^teint, la vue se trouble, les oreJUet tinlent, la nut- 
chioe se rcUche et s'aHause. Lrcafccs , III, 158. 



LIVRE II , CHAPITRE II. 417 

il fault qu'il cille les yeux au coup qui le menace ; il &ult 
qu'il fremisse plants au bord d'un precipice , comtne un en- 
fent -, nature ayant voulu se reserver ces legieres marques de 
son auctorit^, inexpugnables k nostre raison et & la vertu 
stolque , pour luy apprendre sa mortality et nostre fodeze ■ : il 
paslit k la peur, il rougit k la honte , il gemit k la cholique , 
sxnoa d'une voix desespo'ee et esclatante , au moiiiB d\me voix 
cassee et enrouee : 

Homaiii a se nihil aHeDom patet *. 

Les pontes, qui feignent tout k leur poste, n'osent pas des- 
charger seulement des larmes leurs heros : 

Sic Mar lacrymaitt, daasiqoe immittit habenas *. 

Luy suiBse de brider et moderer ses inclinations^ car, de les 
emporter, il n'est pas en luy. Cetluy mesme nostre Plutarque, 
si parfaict et excellent iuge des actions humaines , k veoir 
Brutus et Torquatus tuer leiirs enfants , est entr^ en doubte 
si la vertu pouvoit donner iusques Ik^ et si ces personnages 
n'avoient pas est^ plustost agitez par quelque aultre passion^. 
Toutes actions hors les bomes ordinaires sont subiectes k 
sinistre interpretation , d'autant que nostre goust n'advient 
non plus k ce qui est au dessus de luy, qu'k ce qui est au des- 
soubs. 

Laissons cette aultre secte' faisant expresse profession de 
fiert6 : mais quand , en la secte mesme estimee la plus molle «, 
nous oyons ces vanteries de Metrodorus : Occupavi te, Foriuna, 
atque cepi ; omnaque odtlus tuos interclusi, utadme adijnrare non 

* Notre foHe,waTt soMte, noire foiblesse. E. J. 

* Qn'il ne le croie done I Tabri d'aucna accident bainaiii. TiaBici , aeauUnUim. , 
act 1, 8C. 4, V. iS. — Mootaigned^tounie id ce Ten de hod Tral sens, pourradapter & 
sapent^. C. 

3 Ainsi paiidt iaie , les larmet aux yeux ; et sa floUe TOgooit k plelnes Toiles. Viao.. 
iCtl., VI. I. 

4 Plutabqcb, Fie do PubHeolay c. 5. C. 

3 CeUe des stoldcns, ou de Z^non , son fondateur. C. 
« Celle d'^cnre. C. 

ToMi L ^ 



418 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

posset * : quand Anaxarchus, par Tordonnance de Nicocreoii , 
tyran deCypre, couche dans^un vaisseao dc pierre, et as- 
somme k coups de mail de fer, ne oesse de dire, « Frappez, 
rompez ; ce n'esi pas Anaxarchos, c'e^ sod estuy, que vous 
pilez * : > quand nous oyons nos martyrs crier au tyran, au 
milieu de ia flamme , « G'cst assez rosti de ce coste la; bacbe 
le, mange le, ik est cuit; recommence de Tauitre ^ : » quand 
nous oyons , en losephe^, cet enfant tout deachirede tenaiUes 
mordantes, et perce des alesnes d'Antiochus, le desQer en- 
cores , criant d'une voix ferme et asseuree : « Tyran , tu perds 
temps , me voicy tousiours a mon ayse ; oil est celte douleur, 
oi^ sont ces torments de quoy tu me menaceois? n'y s^is tu 
que cecy? ma Constance te donne plus de peine que ie n'en 
sens de ta cruaute : 6 lasche belitre! tu te rends, et ie me 
renforce : foys moy piaindre, foys moy flechir, foys moy 
rcndre si tu peuix ; donne courage k tes satellites et k tes 
bourreaux; ies voyla defaillis de coeur, ils n'en peuvent plus*, 
arme Ies, achame Ies : » certes, il fault confesser qu'en ces 
ames 1^ il y a quelque alteration et quelque fureur, tant saincte 
soit elle. Quand nous arrivons k ces saillies stolques, « I'aime 
mieulx estre furieux que voluptueux; >* mot d'Antisthenes , 
Movcuiv /xaUov, ^ )5<iO«i>sv * : quaud Scxtius nous diet, «qu'il 
aime mieulx estre enferr^ de la douleur que de la volupte .- » 
quand Epicurus entreprend de se faire mignarder k la goutte ; 
et, refusant le repos et la sant6, que de gayet6 de coeur il 
desfie Ies maulx ; et, mesprisant Ies douleurs moins aspres, 
desdaignant Ies luicter et Ies combattre, qu'il en appelle et 
desire des fortes, poignantes , et dignes de luy^; 

> Je t'al pr^veooe. je t'ai domptde . 6 Fortune ! Jai IbrtifitS toutes 1« af ames par 
oil Ui poavob Teoir jiuqu'i moi. Cic. , Tutc. Qucul. , Y. 9. 
• DlOAillB LaiiCI, IX , 58. C. 

) C'est ce que fait dire Prudence k saint Laurent. liTre des couronmes, hyian. i. 
▼.40I.C. 

4 De Maecab, , c. 8. C 

9> AcLO-GiLLB. IX , 5 : Diock?!! LABBCi, VI . 3. — MoDtaigoe « iTtdoU o« mol» 
arant de Ies ciler. C. 

s ScNkQOi, Epitt, 66 et OS : <fe otio topienlU, c. 3S , etc. J. V. L. 



LIVRE II, CHAPITRE II. 419 

Spomanteuique dari , pecora inter inertia, ?otis 
Optal aprnm , aat ful? did descendere monte leoneni ' : 

qui ne iuge que ce sont boutees d'un courage eslanc^ hors de 
son giste? Nostre ame ne sgauroit de son siege atteindre si 
hauit; il fault qu'elie le quitte et s'esleve, et que, prenant le 
firein aux dents , elle emporte et ravisse son homme si loing , 
qu'aprez il s'estonne luy mesne de son faict : comme aux ex- 
ploiets de la guerre , la chalenr du combat poulse les soldats 
genereux souvent k franchir des pas si hazardeux, qu'estants 
revenus k eulx , ils en transissent d'estonnement les premiers : 
comme anssi les pontes sont esprins souvent d'admiration de 
leurs propres ouvrages, et ne recognoissent plus la trace par 
oA ils ont pass6 une si belle carriere; c'est ce qu'on appellc 
aussi en eulx ardeur ctmanie. Et comme Platon diet*, que 
pour neant heurte k la porte de la poesie un homme rassis : 
aussi diet Aristote', qu'aulcune ameexcellente n*est exempte 
de meslange de folic ; et a raison d'appelier folic tout eslance- 
ment , tant louable soit il , qui surpasse nostre propre iugement 
et discours ; d'autant que la sagesse est un maniement vegl^ 
de nostrjB ame , et qu'elie conduict avecques mesure et pro- 
portion , et s'en respond. Platon^ argumente ainsi , ^ que la 
faculty de prophetiser est au dessus denous; qu'il fault estre 
bors de nous quand nous la traictons; il fault que nostre pru- 
dence soit oflflisquee ou par le sommeil , ou par quelque mala- 
die , ou enlevee de sa place par un ravissement celeste. » 



' DMaignant oes aniroaux liniides, il vondroit qu'no sanglier ^cumant Tint s'oflHr 
a loi , oaqa'm lion deaeendltde la raoBtagne. Tiio. . Mn. , IT , IW. Cette application 
eat aii9iieiBpnin&6ede8iiiftdui,£)H«(. 64.1. V.L. 

• ScniQUB, de TranquUiUoU animi, c. 15, d'aprte I'/on. J. V. L. 

^ ABI8T0TI, Problem, , sect SO ; Ciciaon. T^tseul. , 1 . SS ; SAnftQDi, ibid. J. V. L. 

4 Dam le TknAj p. SIS. G. C. 



420 ESSAIS DE MONTAIGNE. 



CHAPITRE III. 

C0U8TDMB DE L*ISLB DB CBA. 

Si philosopher c'est doubter, comme ils disent , k plus forte 
raison niaiser et fantastiquer, comme ie foys ^ doibt estre 
doubter^ car c*est aux apprentiEs k enquerir et k debattre, et 
au cathedrant de resoudre. Moncalhedrant, c'est I'auctorit^ 
de la volonte diviue , qui nous regie sans contredict , et qui a 
son reng au dessus de ces humaines et valnes contestations. 

Philippus ■ estant enlr^ k main armee au Peloponnese, quel- 
qu'un disoit k Damindas que les Lacedemoniens auroient 
beaucoup a souflrir, s'ils ne se remettoient en sa grace : « £b , 
poltron ! respondict il , que peuvent soufifrir ceulx qui ne end- 
gnent point la mort? » On demandoit aussi k Agis comment 
un homme pourroit vivre libre : « Mesprisant , diet il , le 
mourir. » Ces propositions, et miile pareilles qui se rencon- 
trent k ce propos, sonnent evidemment quelque cbose au 
deli d'attendre patienunent la mort , quand elle nous vient : 
car il y a en la vie plusieurs accidents pires k soufifrir que la 
mort mesme ; tesmoing cet enfant lacedemonien , prins par 
Antigonus , et vendu pour serf, lequel , presse parson maistre 
des'employer k quelque service abiect : « Tu verras, diet il, 
qui tu as achet^ : ce me seroit honte de servir, ayant la liberie 
si k main ^ » et , cc disant , se precipita du hault de la maison. 
Antipater, menaceant asprement les Lacedemoniens, pour les 
renger a certaine sienne demande : « Si tu nous menaces de 
pis que la mort, respondirentils, nous mourrons plusvolon- 
tiers : » et ji Philippus , leur ayant escript qo'il empescheroit 
toutes leurs entreprinses , « Quoy ! nous empescheras tu aussi 
de mourir? » C'est ce qu*on dict% que le sage vit tant qu'il 
doibt, non pas tant qu'il peutt; el que le present que nature 

■ Get exeraple et les qnatre Miivanlti sont tir^ de Plutabqub « Apopkikegtmes dft 
iMcMimoniens. C. 
• sinkQUB. Epist. 70. c 



LIVRE II , CHAPITRE III. 421 

nous ayt faict le plus favorable , et qui nous oste tout moyen 
de nous piaindre de nostre condition , c'est de nous avoir laiss6 
la clef des champs : elle n'a ordonne qu'une entree k la vie , 
et cent milJe yssues. Nous pouvons avoir faulte de terre pour 
y vi vre ; mais de terre pour y mourir, nous n'en pouvons avoir 
faulte , comme respondict Boiocalus aux Romains '. Pourquoy 
te plains tu de ce monde? il ne te tient pas : si tu vis en peine » 
ta laschet^ en est cause. A mourir, il ne reste que le vouloir : 

Ubiqne mors est; optime boc ca?it deuf . 
Eripere fitam nemo dod bomiiii potest; 
At nemo mortem : roille ad banc adilm patent *. 

£t ce n'est pas la recepte k une seule maladie', la mort est 
la recepte k touts maulx -, c'est un port tresasseun^, qui n'est 
iamais k craindre, et souvent k rechercher. Tout revient a 
un , que rhomme se donne sa fin , ou qu'ii la souGTre ^ qu'il 
courre au devant de son iour, ou qu'il Tattende ; d'ou qu'il 
vienne , c'est tousiours le sien : en quelque lieu que le filet se 
rompe, il y est tout^ c'est le bout de la fusee. La plus volon- 
taire mort , c'est la plus belle. La vie despend de la volonte 
d'aultruy ; la mort , de la nostre. En aulcune chose nous ne 
debvons tant nous accommoder k nos humeurs , qu'en celle 
Ik. La reputation ne touche pas une telle entreprmse : c'est 
folic d'y avoir respect. Le vivre, c'est servir, si la liberty de 
mourir en est k dire. Le commun train de la guarison se con- 
duict aux despens de la vie : on nous incise , on nous caute- 
rise, on nous destrenche les membres, on nous soustraict 
I'aliment et lesang^ un pas plusoultre, nous voyli guaris 
tout k faict. Pourquoy n'est la veine du gosier autant k nostre 
commandement que la mediane^? Aux plus fortes maladies, 

> TkCnEfAnnaL, X]H,S6: Deesse nolns terra, in qua vivamust pole^i-, in 
qua moriamMr, non fioiett. 

> Par un effet de la sagewe divine, la mort est partout. Chacon pent 6ler la Tie ii 
rhomme , pertoone ne peat lot dter la mort : roille chemins ouTerts y conduiaent. Si- 
HBQUB , Ih^baide, acte I, sc. f, v. 151. 

) La pliipart de ces idto lont de SEfiiQUE , EpiH- 69 et 70. c. 
i Veine du pli du coude, E. J. 



4i2 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

les plus forts remedes. Servius le grtinmairien , ayanl la 
gouUe, n'y trouva meilleur conseil que de s'appliquer dn 
poison k tuer ses iambes ■ : qu'elles feusseut podagrkpies k leur 
poste , pourveu qu'elles feussent insensibles. Dieo nous donne 
assez de conge, quand il nous met en tel eslat, que le vivre 
est pire que le mourir. Cest foiblesse de ceder aux maulx y 
mais e'est folie de les nourrir. Les stoiciens disent> que c'est 
vivre convenablement k nature, pour le sage , de se despartir 
de la vie , encores qu'il soit en plein heur» s'il le faict opportu- 
nement; et au fol, de maintenir sa vie, encores qu'il soit 
miserable, pourveu qu'il soit en la plus grande part des 
choses qu'ils disent estre selon nature. Gomme ie n'offense 
les loix qui sont faictes contre les larrons, quand i'emporle le 
mien , et que ie coupe ma bourse ^ ni des boutefeux , quand 
ie brusle mon bois : aussi ne suis ie tenu aux loix ftictes 
contre les meurtriers , pour m'estre 08t6 ma vie. Hegesias di- 
soit 3, que comme la condition de la vie, aussi la condition de 
la mort debvoit despendre de nostre eslection. Et Diogenes , 
rencontrant le philosophe Speusippus afllig6 de longue hydro- 
pisie , se faisant porter en lictiere , qui luy escria : « Le bon 
salut ! Diogenes*, » « A toy, point de salut, respondict il , qui 
souflres le vivre, estant en tel estat. »» De vray, quelque temps 
. aprez , Speusippus se feit mourir, ennuy^ d'une si penib/e 
condition de vie 4. 

Mais cecy ne s'en va pas sans contraste : car plusieurs tien- 
nent , Que nous ne pouvons abandonner eette pmison c|a 
monde, sans le commandcment exprcz de celuy qui nous y a 
mis-, et Que c'est k Dieu , qui nous a icy envoyez, non pour 
nous seulement, ouy bien pour sa gloire , et service d*aultruy, 
de nous donner conge quand il luy plaira , non k nous de Ie 
prendre : Que nous ne sonunes pas nays pour nous , a ins aussi 
pour nostre pals -. Les loix nous redemandent compte de nous 

' Pline, Nat. f/ist. , XX v , 8 : Sorroxe , He rUnttr. Grmnm, , c. 9 et S. C. 
' Cic. . ftf F'mibus, 111 , 18 C. 
^ DlOG^NE Laekce . II , 94. C. 
• IMOGi>.<«K Lafrck. IV . S. C. 



LIVRE II, CHAPITRE III. «3 

pour leur interest, et ont action d'homicide oontre nous; aul- 
trement, comme deserteurs de nostre charge, nous sommes 
punis en Taultre monde. 

Proiima deiode teneot moettl loca , qai tibi letani 
losootes peperere maon , lacemqae perasi 
Proiecere animas * : 

II y a bien plus de Constance k user la cbaisne qui nous tient , 
qu'k la rompre , et plus d'espreuve de fermet^ en Regulus 
qu'en Caton; c'est Tindiscretion et Timpatience qui nous 
hastent le pas : Nuls accidents ne font tourner le dos k la vifve 
vcrtu; elle cherche les maulx et la douleur comme son ali- 
ment; les menaces des tyrans, les gehennes et les bourreaux , 
Taniment et la viviGent ; 

Duris nt ilex toroa bipenoHius 
Nigne feraci ffrondM in Algido, 
Per damna , per casdet » ab ipso 
Docit opes, animmnqtie ferro * : 

et comme diet Taultre, 

Nod est, at pataa, firtos, pater, 

Timcre ▼itam : sed malii logendKu 

Obttare» nee ae fertere,ac retro dare'. ' 

Rebus in ad? ersfs facile est contemnere nortem : 
Foriios ille fmit, qui miser eve potest 4. 

Cest le roole de la cquardise , non de la vertu , de s'aller tapir 
dans un creux, soubs une tumbe massive, pour eviter les 

1 Plus loin, on Toit accablds de tristesse tes malbeureux qui ont tranche , par one 
mort fMontaire , des Joors Josqne akxv innocents . et qui , d^testant la Innii^ , ont 
rejet^ le liardeao de la Tie. Virg. , Mn. , VI , 484. 

> Tel le ehtea , dans les noires Ibr^ de TAlgide , se (irtifie lous les coups redoubles 
de la bacbe ; ses pertes. ses blessnres, le for uAme qui le Irappe , lui donnent one 
Dourelle vigueur. Hob. , od. . I V . 4 , 97. 

3 La fsrta , mon ptee, ne consiste pas . oomme yous le pensez, ^ craindre la vie , 
maislne pas fuir bonteuseroent , A foire lace k i'adrcrsit^. SBNftQOB, TMbaide, 
acta I , V. 190. 

i Dans Tadfersil^ il est Eacile de sD^priser la mort : U a bien plus de courage, celui 
qui Salt 6(re malheureuz. MASTiAr. . XI . 96, 15. 



4i4 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

coups de la fortune ; la vertu ne rompt son chemin ny 
train , pour orage qu'il fasse : 

Si tnctUM iDibator orbis, 
Impavidom ferient rnioaB *. 

Le plus communement , la ftiitte d'aultres inconvenients noas 
poulse k cettuy cy ; voire quelquesfois la fbitte de la mort foict 
que nous y courons : 

HiCyFOgo, Doo furor est, oemoriare, mori*? 

comme ceulx qui , de peur du precipice , s'y lancent eulx 
mesmes: 

Maltot in loiniiui pericola misit 
Ventnri timor ipie mali : fortinimiis ille at» 
Qui promptin metueiida pati » ft oominut inflail » 
Etdillierre potest'. 

Usque adeo, mortis formidiiie, fits 
Perdpit bmntDOt odiam , Indsqoe Tideode » 
Ut silii ooDsciscant moerenti pectore letoin , 
Obliti foDtem coranun btmc esse timorem *. 

Platon , en ses loix ^, ordonne sepulture ignominieuse k ce- 
luy qui a priv6 son plus proche et plus amy, s^avoir est soy 
mesme , de la vie et du cours des destinees , non contraioctpar 
iugement publicque, ny par quelque triste et inevitable acci- 
dent de la fortune , ny par une honte insupportable , mais par 
laacbetd et foiblesse d'une ame craintifve. Et To^ion qui 

' Que ranirera bris^ s'totmle ; les mines le Trapperont sans I'elfirafcr. Hoa. , Otf., 
• Dites-moi, ie toiis prie , moarir de peur de mourir, n'est-ee pu IbVe ? MAaniL , 

u,ao»9. 

1 La cralnte mtaie du p^iil tait soorent qn'on se bite de s'y prMpller. Vbouat 
GOuragenz est celal qui brave le danger s'il le Drat, et qui T^ite 8*JI est pcMsiMe. lAh 
CAIN, VH, 104. 

4 La crainte de la mort inspire soorent aaxhommes nn teld^goAl de la vie, qaHi 
toument contre enx-m^mes des mains d^sespMes , oobllant que la craiiite de k nort 
^tuit I'onique source de leurs peines. Locakcs , HI . 79. 

s Lir. IX , e( dans les Pens^es de Platon , troisi^me partie , p. S74 » seooode ddUion. 
J. V. L. 



LIVRE II, CHAPITRE III. 426 

desdaigne nostre vie , elle est ridicule ^ car enfin c'est no^e 
estre , c'est nostre tout. Les choses qui ont un estre plus noble 
et plus riche peuvent accuser le nostre ^ mais c'est contre 
nature que nous nous mesprisons et mettons nous mesmes k 
nonchaloir; c'est une maladie particuliere , et qui ne se veoid 
en aulcune aultre creature, de se hair et desdaigner. C'est de 
pareille vanit6 que nous desirous estre aultre chose que ce que 
nous sommes : le fruict d'un tel desir ne nous touche pas , 
d'autant qu'il se contredict et s'empesche en soy. Celuy qui 
desire d'estre faict, d'un homme, ange, il ne faictrien pour 
luy ; il n'en vauldroit de rien mieux : car n'estant plus , qui se 
resiouira et ressentira de cet amendement pour luy ? 

Debet eoim, misere cui forte, aegreqne fnttmuD est. 
Ipse quoqne esse ia eo tain tempore, qiram male poisit 
Accidere*. 

La security, I'indolence, Timpassibilit^ , la privation des 
maulx de cette vie , que nous achetons au prix de la mort , ne 
nous apporte aulcune commodity : pour neant evite la guerre , 
celuy qui ne peult iouir dela paix ^ et pour neant fuit la peine, 
qui n'a de quoy savourer le repos. 

Entre ceulx du premier advis , il y a eu grand doubte sur 
cecy, Quelles occasions sont assez lustes pour faire entrer un 
homme en ce party de se tuer? ils appellent cela, tvloyov 
iiaytoffiv *. Car, quoyqu'ils dient qu'il fault souvent mourir 
pour causes legieres , puisque celles qui nous tiennent en vie 
ne sont gueres fortes , si y faut il quelque mesure. II y a des 
humeurs fanlastiques et sans discours qui ont pouls6 , non des 
hommes particuliers seulement , mais des peuples, k se des- 
faire : i'en ay allegue par cy devant des exemples •, et nous 
lisons en oultre^ des vierges milesiennes, que, par une con- 
spiration furieuse , elles se pendoient les unes aprez les aul- 

> On n'a lien k cndndre da malhenr. si I'on n'existe plus dans le temps oil U poor- 
roit arriver. LocskcB, ni, 974. 

' £v)oyov i|ot)«iiy)|v» tortie raitonnahle, C'dtoit I'expreasion des stoTdens. Voyei 
DioG^NB Labrce . VUI , ISO ; et les obsenratioos de Manage, p. 811 et 312. C. 

) Plutarqie , des Fails vertiuux des Femnus » k I'article des MiUtiennes, C. 



4i6 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

ires, iusques k ce que le roagistrat y pourveust, ordoniuunt 
que celles qui se trouveroient ainsi pendues feussent traisnees 
du mesme licol toutes nues par la ville. Qoand Threicion ' 
presche Cleomenes de se tuer pour le mauvais estat de sea af- 
faires , et , ayant fuy la mort plus honnoraUe en la batta ille 
qu'il venoit de perdre , d'accepter cette aultre qui luy est se- 
conde en honneur, et ne donner point de loisir aux yictorieux 
de luy feire soufTrir ou une mort ou une vie bonteose^ Cleo- 
menes , d'un courage lacedemonien et stolque , reftise ce con- 
seil , comme lasche et effemine : « C'est une reeepte, diet il , 
qui ne me peult iamais manquer, et de laquelle il ne se bolt 
pas servir tant qu'il y a un doigt d'esperanee de rests; que le 
vivre est quelqucsfois Constance et vaillance ; qu'il veult que 
sa mort mesme serve a son pals, et en veult Cure un acte 
d'honneur et de vertu. »» Threicion se creutdezlors, etse tua. 
Cleomenes en fei t aussi autan t depu is , mais ce feust aprez avoir 
essay6 le dernier poinct de la fortune. Touts les inconvenients 
ne valent pas qu'on vueille mourir pour les eviter : et puis, y 
ayant tant de soubdains changements aux choses humaines, 
il est malayse k iuger k quel poinct nous sommes iustement 
au bout de nostre esperance : 

Spernt et io s«f a ? icUit gladutor arena , 
Sit licet infesto pollice torba mioai *. 

Toutes cboses, disoit un mot ancien ', sont eqierables jl un 
hoDune , pendant qu'il vit. « Ouy , mais respond Seneca , pour- 
quoy auroy ie plustost en la teste cela , Que la fortune peult 
toutes choses pour celuy qui est vivant ; que cecy, Que Ibr- 
tune ne peult rien sur celuy qui s^ait mourir? >» On veoid Jo- 
sephe 4 engag^ en un si apparent dangler et si prochain , 

* On plutAt Therycion; car PlaUrqiie {He (tjgit H deCUomin§,c 14) It 
noainie Q^pvxijtv, C. 

> Eeoters^ rar I'ar^ne , le gladialeiir ▼aincu mgitn encore, <pioiqiie. par la ri^ie 
ordinaire , le peuple ordonne qo*il meure. Pirtadius , de Spe, op. Firg, OHaktim , 
fd. seaHgero , p. 9S. C. 

) SBitkQOB, Epitt. ra. C. 
4 Df rfia tua , p. 1009. C. 



\. 



LITRE II, CHAPITRE III. 4*7 

tout un people s'estant eslev^ conire luy, que par discours 11 
n'y pouvoit avoir aulcune ressource ; toutesfois estant , comme 
il diet , conseill6 sur ce poinct , par un de ses amis , de se des- 
faire , bien luy senrit de s'opiniastrer encores en I'esperance : 
car la fortune contouma , oultre toute raison humaine , cet 
accident, si bien qu'il s'en veid delivr^ sans aulcun inconve- 
nient. Et Cassius et Brutus , au contraire , acheverent de per- 
dre lo3 reliques de la romaine liberty , de laquelle ils estoi^t 
protecteurs , par la precipitation et temerity de quoy ils se 
tuerent avant le temps et I'occasion. A la ioumee de Serisol- 
les , monsieur d -Anguien essaya deux fois de se donner de I'es- 
pee dans la gorge , desesper^ de la fortune du combat qui se 
porta mal en Tendroict oil il estoit-, et cuida par precipitation 
se priver de la ioulssance d'une si belle victoire *. I'ai veu 
cent lievres se sauver soubs les dents des levriers. AUqui* car- 
nifici suo supentes fuit *. 

Multa dies , varimque labor mutabilis aevi 
Rettnlit in melius; muftos alterna reTisens 
Lusit , et in solido mrsus fbrtana ioea? it *. 

Pline ^ diet qu'il n'y a que trois sortes de maladies pour \eth 
quelies eviter on aye droict de se tuer ] la plus aspre de toutes, 
c'est la pierre k la vessie , quand Turing en est retenue : Se- 
neque , celles seulement qui esbranlent pour longtemps les 
offices de Tame. Pour eviter une pire mort , il y en a qui sont 
d'advis de la prendre k leur poste. Democritus , chef des ^Dto* 
liens, men6 prisonnier k Rome, trouva moyen, denuict, 
d'eschapper \ mais , suyvi par ses gardes , avant que se laisser 
reprendre , il se donna de Tespee au travers du corps ^. Anti* 

I Blaise de Montloc , q^ eut beaucoap de part au gain de la bataille . I'assure posi- 
Uvetnent dans ses Commeniak-u , CoL 96 , Tcrio. Cette bataille se donna en 1 SU. C. 

« Tel a snnr^oo k sod bourraau. SiniQiis , Epiti. 45. 

i Lea temps , les ^dnements diTera , ont sooTent amen^ des changements heureux ; 
capricieuse dans sesjeox , la fortune abaisse sonyent les hommes pour les releverarec 
plus d'^clat. ViiG. , /Rn,,Xl, 4tS. 

i Pline. XXV. 3. — SEnfeQOB, Epiet. 58. C 

• TiTE Live, XX XVI 1,46. L'exemplc siiivant est pris ihi m^me hlstorien, XLV, 

3o> (^. 



428 ESSAIS D£ MOTAIGNE , 

noQs et Tbeodotus , leur ville d'Epire reduicte k rextremili 
par les Romains , feurent d'advis au peuple de se tuer touts : 
mais le Gonseil de se rendre plustost ayant gaign6 , ils aUerent 
chercher la mort , se ruant sur les ennemis en intention de 
frapper, non de se couvrir. L'isle de Goze * forcee par les 
Turcs il y a quelques annees , un Sicilien , qui avoit deux 
belles filles prestes k marier, les tua de sa main , et leur mere 
aprez , qui accourut a leur mort : cela fiiict , sortant en rue 
avecques une arbaleste et une harquebuse , de deux coups il 
en tua les deux premiers Turcs qui s'approcherent desa porte, 
et puis , mettant Tespee au poing , s'alla mesler furieusement , 
oil il feut soubdain envelopp6 et mis en pieces, se sauvant 
ainsi du servage aprez en avoir delivre les siens. Les femmes 
iuifves , aprez avoir faict circoncire leurs enfants , s'alloient 
precipiter quand et eulx, fuyant lacruautid'Antiochus *. On 
m'a cont^ qu'un prisonnier de qualite estant en nos concier* 
geries , ses parents , advertis qu'il seroit certainement con- 
damn6 , pour eviter la honte de telle mort , aposterent un 
presbtre pour luy dire que le souverain remede de sa deli- 
vrance estoit , qu'il se recommendast k tel sainct avec tel et 
tel voeu , et qu'il fcust huit iours sans prendre aulcun aliment, 
quelque desfaillance et foiblesse qu'il sentist en soy. II Ten 
creut , et par ce moyen se desfeit, sans y penser, de sa vie et 
du dangier. Scribonia , conseillant Libo, son nepveo, de se 
tuer plustost que d'attendre la main de la iustice, luy disoit ' 
que c'estoit proprement faire Tafiaire d'aultruy, que de con- 
server sa vie pour la remettre entre les mains de ceulx qui la 
viendroient chercher trois ou quatre iours aprez : et que c'es- 
toit servir scs ennemis , de garder son sang pour leur en bire 
curee. 

II se lit dans la Bible ^, que Nicanor, persecuteur de la kyf 
de Dieu , ayant envoye ses satellites pour saisir le bon vidl- 

> Petite tie k roccideDt de celle de Malte, dooi elle n'ert pas fort ^loign^e. C 
* Josim, Antiquitiisjudiaques, XU , 5, 4. J. V. L. 

3 SBNfcQOB. Epitt. 70. C. 

4 Machab^e* . n , <4 . t. S7-46. C. 



LIVRE II, CHAPITRE III. 429 

lard Razias , surnomm^ , pour Thonneur de sa vertu , le pere 
auji luife ; comme ce bon homme n'y veit plus d'ordre , sa 
porte bruslee , ses ennemis prests k le saisir, choisissant de 
mourir genereusement plustost que de venir entre les mains 
des meschants , et de se laisser mastiner contre Thonneur de 
son reng , il se frappa de son espee : mais le coup, pour la 
haste , n'ayant pas est6 bien assent , il courut se precipiter 
du hault d'un mur au Ira vers de la troupe, laquelle, s'escar^ 
tant et luy faisant place , il cheut droictement sur la teste : ce 
neantmoins , se sentant encores quelque reste de vie, il r'al- 
luma son courage , et , s'eslevant en pied , tout ensanglant^ et 
cliarg6 de coups , et faulsant la presse , donna iusques k cer- 
tain rochier coup6 et precipiteux , oi!i , n'en pouvant plus , il 
print par Tune de ses plaies k deux mains ses. entrailles , les 
deschirant et froissant , et les iecta k travers les poursuyvants , 
appellant sur eulx et attestant la vengeance divine. 

Des violences qui se font k la conscience , la plus k eviter, 
k mon advis , c'est celle qui se faict k la chastet^ des femmes , 
d'autant qu'il y a quelque plaisir corporel naturellement mesl^ 
parmy ; et , & cette cause , le dissentiment n'y peult estre assez 
entier, et semble que la force soit meslee k quelque volont^. 
L'bistoire ecclesiastique a en reverence plusieurs tels exem- 
pies de personnes devotes , qui appellerent la mort k garant 
contre les oultrages que les tyrans preparoient k leur religion 
et conscience. Pelagia ' et Sophronia *, toutes deux canoni- 
sees , celle \k se precipita dans la riviere avecques sa mere et 
ses soeurs , pour eviter la force de quelques soldats ; et cette 
cy se tua aussi , pour eviter la force de Maxentius Tempereur. 

II nous sera k Tadventure honnorable aux siecles advenir, 
qu'un sQavantaucteurde ce temps, et notamment parisien , se 
mette en peine de persuader aux dames de nostre siecle de 
prendre plustost tout aultre party, que d'entrer en I'horrible 
conseil d'un tel desespoir. le suis marry qu'il n'a sceu , pour 

> S. AHBIOISB, de FUgin. , III , p. 97 , ed. de Pari* , 1M9. C. 

> Rdpir, Hist. Eceles. , vm, 97 ; BosteB, HisL Eccles,, vni, U. Hab eeliii-cl 
ne la norome pas, quoique oe loit U mtaie* C 



430 ESSAIS DE iMONTAIGNE , 

mesler a ses contes , le bon mot que i*appriii8 k Toulouse « 
d'une femme passee par les nuuns de quelques aoldata : « Dieu 
9oit kHie ! disoit elle , qu'au rooins une fois en ma vie ie m'en 
suis saoulee sans peche ! » A la verite , ces cruaotez ne aont 
pas dignes de la doulceur firan^ise. Aussi , Dieo mercy, no9- 
tre air s'en veoid inOniment purge depuis ce bon advertisse- 
ment. SuRit qu*elles dient • Nenny, • en le faisant, suivant la 
regie du bon Marot ■ . 

L'histoire est toute pleine de ceulx qui , en miUe Cicons , 
ont change k la mort une vie peineuse. Lucius Aruntius se 
tua , « pour, disoit il , fuyr el Tadvenir et le paas^ *. » Granius 
Silvanus et Statins Proximus , aprez esCre pardonnez par He- 
ron f se tuerent ' ; ou pour ne vivre de la grace d'un ai mea- 
chant homme , ou pour n'estre en peine une aultre fois d'un 
second pardon , veu sa bcilite aux souspe^ons et accusations 
k rencontre des gents de bien. Spargapizez , Gls de la loyne 
Tomyris , prisonnier de guerre de C}tus , employa k se tuer 
la premiere faveur que Gyrus luy feit de le faire destacher, 
n'ayant pretendu aultre firuict de sa liberty que de venger sur 
soy la honte de sa prinse ^. Bogez , gouvemeur en Eione de 
la part du roy Xerxes , assiege par Tarmee des Athenians 
soubs la conduite de Cimon , refusa la composition de s'eo 
retoumer seurement en Asie k tout sa chevance, impatiiettt 
de survivre a la perte de ce que son maistre luy avoit donn^ 
en garde ; et , aprez avoir defTendu iusqu'a Tex tremitife aa ville , 
n'y restant plus que manger, iecta premierement en la riviere 

• DB our ET \ENNr. 

Ud doolx Denny, atec un doolx «Nirire, 

Est Uot bonoette ! il too* le faait appreodre. 

Qaant ert (Toot, si Tenlci k le dire, 

D'arolr trop dM le Tovidrolt toiu raprcDdre : 

Xon que le tola ennnr^ d'entreprrodre 

D'arolr le flrakt dont le dealr ne poind ; 

Malt le Tfvldrola q«*en ne le lalaant prendre, 

Vooa me dialet : Non, toos ne raorei point. HAaor. 

« Taote , AnnaL , VI , 4S. C 
3 iO.,iMd.,XV.7l. 

* nnODOTB, 1 , 213.— Bogez. Hibodotb, Vll , 197. J. V. L. 



LIVRE II, CHAPITRE III 431 

(le Strymon tout Tor et tout ce de quoy il luy sembla renuemy 
pouYoir foire plus de butin -, et puis , ayant ordonn^ d'allu- 
mer uq grand buchiw, et d'esgosiller femmes , cnfants , con- 
cubines et serviteurs , le9 meit dans le feu , et puis soy 
mesme. 

Ninachetuen , seigneur indois , ayant senty le premier vent 
de la deliberation du vice roy portugais de le deposseder, sans 
aulcune cause apparente , de la charge qu'il avoit en Malaca , 
pour la donner au roy de Campar, print a part soy cette reso- 
lution : il feit dresser un eschafauld plus long que large , ap-^ 
puy6 sur des colonnes , royalement tapiss6 et om^ de fleurs et 
de iiarfums en abondance ; et puis , s'estant vestu d'une robbe 
de drap d'or, chargee de quantity de pierreries de bault prix , 
sortit en rue , et par des degrez monta sur Teschafauld , en un 
coing duquel il y avoit un buchi0||||de bois aromatiques al- 
lum^. Le monde accourut veoir k quelle fin ces preparatifs 
inaccoustumez : Ninachetuen remontra , d'un visage hardy 
et nial content , Tobligation que la nation portugaloise luy 
avoit y combien (idelement il avoit verse en sa charge *, qu'ayant 
si souvent tesmoigne pour aultruy, lesarmesen main, que 
rhonneur luy estoit beaucoup pluscher que la vie , il n'estoit 
pas pour en abandonner le soing pour soy mesme ; que la for- 
tune luy refusant tout moyen de s'opposer k Tiniure qu'on luy 
vouloit faire , son courage au moins luy ordonnoii dc s'en os- 
ter le sentiment , et de ne servir de fable au peuple , et de 
triumphe a des personnes qui valoient moins que luy : ce di- 
sant, 11 se iecta dans le feu. 

Sextilia , femme de Scaurus^ et Paxea , femme de Labeo , 
pour encourager leurs maris k eviter les danglers qui lea 
pressoient , auxquels elles n'avoient part que par I'interest 
de I'affection coniugale , engagerent volontairement la vie , 
pour leur servir, en cette extreme necessite , d'exemple et de 
compaignie ■. Ce qu'elles feirent pour leurs maris, Gocceius 
Nerva le feit pour sa patrie , moins utilement , mais de pareil 

> Taciti , Annal. , VI , 28. -- Cocceius Nerva. lo. , VI , 26. C 



432 ESSAIS DE MONTAIGNE , 

amour : ce grand iurisconsulte , fleurissant en sant6 , ea iv 
chesses , en reputation , en credit prez de rempereur, n^eot 
aultre cause de se tuer, que la compassion du miserable estat 
de la chose publicque romaine. II ne se peult rien adiooster 4 
la delicatesse de la mort de la femme de Fulvius , fiimilier 
d'Auguste : Auguste , ayant descouvert qu'il avoit esvent^ un 
secret imix)rtant qu'il luy avoit Q6 , un matin qu'il le yeint 
veoir, luy en feit une maigre mine : il s'en retoume au logis 
plein de desespoir, et diet tout piteusement a sa femme, qu'es- 
tant tumbe en ce malheur, il estoit resolu de se tuer : elle tout 
flranchement : « Tu ne feras que raison , veu qu*ayant asset 
souvent experiments Tincontinence de ma langue , tu nefVea 
es point donnS de garde : mais laisse , que ie me tue la pre- 
miere : » et, sans aultrement marehander, se donna d'une 
espee dans le corps >. Yibhia Virius , desesperSdu salut de sa 
ville, assiegee par les Romains , et de leur misericorde , ^i la 
demiere deliberation de leur scnat , aprez plusieurs remon- 
trances employees k cette fin , conclud que le plus beau estoit 
d'eschapper k la fortune par leurs propres mains ; les ennonis 
les auroient en honneur, et Hannibal sentiroit de combien 
fideles amis ilauroitabandonn^ : conviant ceulx qui approu- 
veroient son advis, d'aller prendre un bon souper qu'on a?Qit 
dresse chez luy, ou , aprez avoir faict bonne chere , ils boi- 
roient ensemble de ce qu'on luy presenteroit ^ bruvage qui 
delivrera nos corps des torments , nos ames des iniures , nos 
yeulx et nos aureilles du sentiment de tant de vilains mautx 
que les vaincus ont a soufTrir des vainqueurs trescruels et of^ 
fensez : i'ay, disoit il , mis ordre qu'il y aura personnes pro- 
pres k nous iecter dans un buchier au devant de mon huis, 
quand nous serons expirez. Assez de gents approuverent cette 
haulte resolution *, pen I'imiterent : vingt et sept senateurs le 
suy virent ; et , aprez avoir essay6 d'estouffer dans le vin oelte 
foscheuse pensee , finirent leur repas par ce inortel mets ; dt 
s'entre embrassants , aprez avoir en commun deplor^ le mal- 

« Pldtaique, Dn trop potier, c. 9. Tacitb, jinnal,, I, 5. bit iin rMt an pea 
(llH^rent , au mget de Marcia , femme de Fabios Maxiraas. 



LIVRE II, CHAPITRE III. 433 

heur de leur pais , les uns se retirerent en leurs maisons , leg 
aultres s'arresteraiit pour estre enterrez dans le feu de Yibius 
avec luy : et eurent touts la mort si longue , la vapeur du vin 
ayant occup6 les veines et retardant refTect du poison , qu'aul- 
cuns feurent k une beure prez de veoir les ennemis dans Ca- 
poue , qui feut emportee le lendemein , et d'encourir les mi*- 
seres qu'ils avoient si cbereraent fuy '. Taurea lubellius , un 
aultre citoyen de \k % le consul Fulvius retournant de cette 
honteuse boucherie qu'il avoit foicte de deux cents vingt cinq 
senateurs , le rappelia fierement par son nom , et I'ayant ar« 
rest6 : « Conunande , feit il , qu'on me massacre aussi aprez 
tant d'aultres , k fin que tu te puisses vanter d'avoir tu6 un 
beaucoup plus yaillant homme que toy. » Fulvius , le desdai- 
gnant comme insens^ , aussi que sur llieure il venoitde rece- 
voir lettres de Rome , contraires k r|phumanit6 de son exe- 
cution , qui luy lioient les mains; lubellius continua : 
« Puisque , mon pals prins , mes amis morts , et ayant occis 
de ma main ma femme et mes enfonts pour les soustraire k la 
desolation de cette ruyne , il m'est interdict de mourir de la 
mort de mes concitoyens, empruntons de le^yertu la ven^- 
geance de cette vie odieuse : » et tirant un glaive qu'il avoit 
cach^ , s'en donna au travers la poictrine , tumbant renvera^^ 
et mourant aux pieds du consul. 

Alexandre assiegeoit une ville aux Indes \ ceulx de dedans , 
se trouvants pressez ^ se resolurent vigoreusement k le priver 
du plaisir de cette victoire , et s'embraiserent universellement 
touts quand et leur ville , en despit de son humanity : nou- 
velle guerre; les ennemis combattoient pour les sauver, eulx 
pour se perdre, et faisoient, pour garantir leur mort, toutes 
les choses qu'on foict pour garantir sa vie ^ 

Astapa , ville d'Espaigne , se trouvant foible de murs el^ 
defTenses pour soustenir les Romains , les habitants feirent un 

> TiTB LlTB. XXVI, 1S45. C. 

a DeCapooe, ou de la Campanie, campanus, comme dit Tite Lire, XXVI, 
15. C. 

) DiODOBE DB SiaLB , XVH, 18. C. 

TOHB I. 28 



434 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

amas de leun richesses et meubles en la place -, et , ayants 
reng^ au dessus de ce monceeu les femmes et les enfants , et 
Tayaot entoure de bois et matiere propre a prendre fea soub- 
dainem^it , et laiss^ cinquante ieunes hommes d'entre euix 
pour Fexecution de leur resolution , feirent une sortie oik , 
suyvant leur voeu , k faulte de pouvoir vaincre , ils se feirent 
touts tuer. Les cinquante , aprez avoir massacre toute anie vi- 
vante esparse par leur ville, et mis le feu en ce moneeau , 
s'y lancerent aussi , Gnissants leur genereuse liberty en un 
cstat insensible , pluatost que douloureux et bonteux , et moo- 
trants aux ennemis que , si la fortune Teust voulu , ils eussent' 
eu aussi bien le courage de leur oster la Yictoire , comme ils 
avoient eu de la leur rendre ct firustratoire et hideuse, voire 
et mortelle Jt ceulx qui , amorcez par la lueur de Tor coo- 
lant en cette flamme , s*bb estants approchez en bon nombre , 
y feorent suffoquez et braslez , le reculer leur estant interdict 
par la fbale qui les suy voit ' . 

Les Abydeens , pressez par Philippus, ae resolurent de me»- 
mes : mais, estants prins de trop court, le voy, ayant horreur 
de veoir la precipitation temeraire de cette execution ( les thro- 
aors et les meubles , qu'ils avoient di versement condamnez 
au feu et au naufirage , saisis), retirant ses aoldats, leur con- 
ceda trois iours k se tuer avecques plus d'ordre et plus A I'ayse ; 
lesquels ib remplirent de sang et de meurtre au deU de toute 
hostile eruaut^, et ne s'en sauva une seule penonne qui eust 
pouvoir sur soy '. II y a infinis exemples de pareiUes con- 
clusions populaires , qui semblent plus aspres d'autant que 
I'effect en est plus universel : elles le sont moins, que ae- 
parees; oe que le diacours ne feroit en cbascun , il le bieten 
touts, Tardeur de la society ravissant les particulieiv iufe- 
meats. 

Les condamnez qui attendoient TexecutioB y du temps de 
Tibere, perdoient leurs biens, et estoient privez de sq>ulture : 

> Tin Lif I , XX Vlll , 93 , 3S. 

> lD.,XXXf, 17 et 18. a 



( 



LITRE II , CHAPITRE III. 

ceux qui ranticipoient , en se tuants eulx monitt , eau^ioQi 
enterrez , et pouvoient faire testament >. 

Mais on desire aussi quelquesfois la mortpour respcffanoed'un 
plus grand bien : « le desire, diet sainct Paul*, estre diaBouU , 
pour estre avecques lesus Christ : » et « Qui me desprondra 
de ces liens ? » Cleombrotus Aoibraciota ^, ayant leu le Phndon 
de Platon , entra en si grand appetit de la vie advenir, que , 
sans aultre occasion , il s*alla precipiter en la mer. Far oA il 
appert combien improprement nous appellons Desespoir cette 
dissolution volontaire , k laquelle la cbaleur de Tespoir nous 
porte souvent , et souvent une tranquiile et rassise inclination 
de iugement. lacquesdu Chastel, evesque de Soissons, au 
voyage d'oultremer que feit sainct Louys , veoyant le roy et 
toute Tarmee en train de revenir en France, laissant les affaires 
de la religion imparfkictes , print resolution de s'en aller plus 
tost en Paradis *, et , ayant diet adieu k ses amis , donna seul , 
k la Yue d'un chascun , dans Tannee des ennemis , ou il feut 
mis en pieces. En certain royaume decesnouvelles terres, au 
iour d'une solenne procession , auquel Tidole qu'ils adorent 
est promenee en publicque sur un char de merveilleuse gran- 
deur ; oultre ce qu'il se veoid plusieurs se detaillants les mor- 
ceaux de leur chair vifve k luy oQrir, il s'en veoid nombre 
d'aultres , se prostemants emmy la place , qui se font moukire 
et briser sous les roues pour en acquerir, aprez leur mort , 
veneration de sainctet6 qui leur est rendue. La mort de cet 
evesque, les armes au poing, a de la generosite plus, et 
moins de sentiment , Tardeur du combat en amuaant une 
. partie. 

n y a des polices qui se sont meslees de regler la iustice et